Palestine : la stratégie du « grignotage »

« Illustrant la “loi du pire”, caractéristique de la conjoncture, la colonisation israélienne et la résistance palestinienne sont captées dans une économie de violence mondiale qui tend à imposer partout la logique de l’affrontement entre “forces du « Bien” et “forces du Mal”. […] La perception s’installe d’un combat global entre deux mondes hostiles, Orient et Occident, dont le conflit israélo-palestinien ne formerait qu’un maillon […] Cette tendance […] représente un danger pour le monde entier de voir s’étendre “le choc des civilisations” , absorbant et dénaturant tous les problèmes de territoire, de souveraineté et de citoyenneté, de colonisation et de décolonisation, de richesse et de pauvreté, de rivalités religieuses et de distance culturelle dont le conflit israélo-palestinien forme le concentré. » [Étienne Balibar. « Universalité d’une cause », Manière de voir, le Monde diplomatique, N°78, janvier 2005)

Le propos d’Étienne Balibar (auteur entre autres de Violence et civilité. éd. Galilée, 2010) pourrait bien avoir été écrit aujourd’hui sans que l’on n’y trouve rien à redire, tant il semble que rien n’a changé si ce n’est peut-être en pire… et le rappel de plusieurs faits historiques me semble opportun.

Version téléchargeable


Pour comprendre la réalité complexe de la Palestine, on ne peut s’en tenir à l’approche culpabilisante cherchant à assimiler toute critique de la politique israélienne à de l’antisémitisme ; Israël, au nom de la réparation de l’horreur serait alors intouchable et pourrait se permettre d’agir hors du droit international. L’Histoire, ce n’est pas non plus considérer la Palestine comme la Terre promise par Dieu aux Hébreux, comme si un récit légendaire mythique, tout aussi beau soit-il, pouvait fonder un projet politique, alors que Dieu, quel que soit son nom, est certainement fort loin de ce genre de préoccupation très terre-à-terre !
Aussi, pour ne pas s’arrêter uniquement à un regard trop exclusivement émotionnel et religieux, il convient d’aborder la question palestinienne dans sa dimension géopolitique en sachant que “La Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le Temps” [Élisée Reclus, “L’Homme et la Terre”, 1905] ; et Dieu sait si cet espace-temps de la terre de Palestine est mouvementé depuis la nuit des temps ! Cependant, avec l’aide d’historiens reconnus, nous ne remonterons guère au-delà du XXe siècle pour montrer que les intérêts géopolitiques des Nations vont bien au-delà de sentiments humanistes de réparation.

Palestine_geopolitiqueCe récit historique non exhaustif centré sur les politiques qui ont conduit à la création de l’État d’Israël au détriment de celui de Palestine, fait référence à cinq périodes-charnières permettant de mieux saisir pourquoi la situation dramatique de la Palestine s’éternise depuis plus de soixante-dix ans ; une stratégie géopolitique internationale, murement réfléchie, solidement construite, en est sans doute la raison essentielle, est-elle aujourd’hui modifiable ? « Beaucoup trop de sang a coulé, il faudra encore combien de temps pour que le monde libre reconnaisse enfin nos droits et mette fin à cette profonde injustice ? C’est ce monde qui est notre débiteur et non l’inverse ! Pourquoi ces pays démocratiques qui se proclament chantres du Droit et de la Liberté, font un traitement d’exception pour la Palestine ? » [Safwat Ibraghith, Premier Conseiller à la Mission de Palestine en France. Romans-sur-Isère. 23 nov. 2014]

Dans le texte des liens vers différents documents permettent d’approfondir plusieurs points évoqués brièvement.


GR_1Fin du XIXe siècle – début du XXe : la Palestine fait encore partie de l’Empire Ottoman en plein déclin. En Europe, depuis que les populations de confession juive sont en principe à égalité de droits, beaucoup de Juifs cherchent à s’assimiler dans les pays où ils vivent. Mais la “Haskala” n’arrive pas à s’opposer aux graves persécutions dont ils sont victimes (nombreux pogroms surtout en Russie, affaire Dreyfus), avec comme conséquence un exil de plus en plus important principalement vers les États-Unis mais aussi vers l’Angleterre qui éprouve beaucoup de difficulté pour les intégrer : entre 1870 et 1914 la population juive en Angleterre est passée de 60.000 à 300.000 (Source : LaMed.fr).

Cette réalité conduit à la création de deux mouvements politiques distincts mais qui finiront par se rejoindre dans leur participation au démantèlement du territoire palestinien:

1. Le mouvement sioniste : Theodor Herzl (autrichien, 1860-1904), en est la figure emblématique. Il publie (1896) “L’État des juifs”, ouvrage qui devient ciment du Sionisme (1er congrès en août 1897) avec comme projet : « Nous formerons pour l’Europe une tête de pont vers l’Asie, un bastion de la civilisation contre la barbarie. Le pays s’étendra du Nil à l’Euphrate et il faudra discrètement expulser du pays la population locale. » Et il crée en1901 le Fonds pour l’implantation juive et l’achat de terres en Palestine, le succès international de cette initiative est immédiat et de grande ampleur.

2. La déclaration Balfour : Arthur Balfour (1848-1930) en 1917 est ministre des Affaires étrangères du gouvernement anglais. Dans le souci affiché de réguler les flux migratoires vers l’Angleterre des populations juives persécutées, et au nom du gouvernement de sa Majesté, il propose au mouvement sioniste la création en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif. Mais l’Empire britannique a également des visées géopolitiques sur ce territoire qu’elle espère bien récupérer à la fin de la Première Guerre mondiale avec la chute prévisible de l’Empire Ottoman. Lettre d’Arthur Balfour à Lord Rothschild (2 nov. 1917)

Ainsi, avec les fonds nécessaires et l’aval international, le Grand Israël peut commencer à se dessiner avec le “nouveau yihouv” (implantations) des pionniers arrivant par vagues successives (aliya) sans nécessairement se rendre compte qu’ils participent au développement du projet politique énoncé par T. Herzl, projet qui va en bonne partie se réaliser. Et s’il y a bien une importante dimension religieuse dans l’amorce du processus de conquête de la Palestine, les intentions, en particulier de l’Angleterre, sont tout autres, les sous-sols du Moyen-Orient sont en effet gavés de pétrole et de gaz et il s’agit de ne pas perdre de vue cette richesse. La Palestine doit donc devenir d’une part un Foyer-refuge (qui deviendra un État-refuge) pour une partie de la diaspora juive, et d’autre part un État sentinelle pour l’Occident et son modèle démocratique supposé garant du bien contre la barbarie ; cette représentation du “choc des civilisations” était encore une référence courante au début du XXe siècle.

GR_2Entre 1900 et 1935 la population de confession juive en Palestine passe de 50.000 à 350.000 personnes, avec un flux migratoire annuel moyen de 9.000 personnes. (Source : De Vaumas Étienne. Annales de Géographie, n°335, 1954). C’est surtout l’agriculture et le commerce qui sont développés, avec des implantations sur la partie nord-ouest plus fertile et plus riche en eau (lac de Tibériade). Les terres agricoles s’achètent facilement à bas prix, voire sont accaparées quand elles sont considérées en friche, les arabes, utilisateurs le plus souvent au nom d’un droit coutumier, ne pouvant pas opposer de titres de propriété juridiquement reconnus.

1910, premiers kibboutz : communautés de vie, de travail et de formation militaire… avec deux tendances fondatrices : religieuse plutôt traditionaliste ; socialiste-marxiste-libertaire.

1916 : accords franco-britanniques, dits accords “Sykes-Picot”, authentifiant le démantèlement de l’empire Ottoman et redéfinissant les frontières du Proche et Moyen-Orient.

1920 (officiellement en 1922) Palestine mandataire : La Grande-Bretagne obtient mandat de la Société des Nations, sur le territoire palestinien pour « placer le pays dans des conditions politiques, administratives et économiques qui permettront l’établissement d’un Foyer national juif et le développement d’institutions d’auto gouvernement ».

1929, création de l’Agence juive pour la Palestine (David Ben Gourion en est le président de 1935 à 1948) chargée, en accord avec les autorités anglaises, d’exercer le pouvoir politique auprès de la population juive de Palestine  : écoles, santé, police, économie et la Haganah, armée secrète rapidement équipée en armements modernes importés (en particulier d’URSS) ou fabriqués en Palestine ! Depuis l’indépendance de l’État d’Israël, l’Agence est devenue “Agence juive pour Israël” avec la charge de la gestion de l’immigration vers Israël.

Entre 1935 et 1947 : la Shoah provoque une accélération de l’immigration juive vers la Palestine, avec un flux migratoire annuel de 23.000 personnes. En 1947 la population de confession juive comprend 630.000 personnes.

GR_3À partir de 1946, l’Angleterre, considérant que son mandat a atteint son objectif, à savoir que le terrain est prêt pour officialiser la création de l’État d’Israël, et malgré d’importantes tensions entre populations arabes et juives, annonce son retrait imminent de la Palestine.

L’ONU prépare un plan de partage, et ce malgré l’opposition de la plupart des pays arabes qui proposent la création d’un État multiconfessionnel englobant la totalité du territoire de la Palestine, avec arrêt de l’immigration juive. Cette proposition est rejetée par l’ensemble du mouvement sioniste et par les États-Unis. Après de difficiles tractations et de fortes pressions sur plusieurs pays membres, le plan de partage est adopté (résolution N°181) le 29 novembre 1947 avec création de deux états de droit et d’une zone internationale :

  • L’État d’Israël comprend 14.000 km², avec au nord les terres les plus fertiles et le lac de Tibériade principale réserve d’eau douce ; il prend le contrôle stratégique des frontières avec l’Égypte, la Syrie et d’une partie du Liban.
  • La Palestine comprend 11.500 km² avec une longue partie côtière vers Gaza
  • Le secteur de Jérusalem et de Bethléem est considéré comme zone internationale avec administration par l’ONU

Ce qui fait que 54% de la Palestine mandataire revient à un peu plus d’un tiers (juifs: 630.000, arabes: 1.220.000) de la totalité de la population vivant à l’époque sur l’ensemble du territoire palestinien.

Ce plan, s’il est à peu près approuvé par toutes les tendances politiques du mouvement sioniste, est en revanche globalement rejeté par les Palestiniens et par les pays arabes. En fait, il n’est pas mis en œuvre car aussitôt les tensions se transforme en guerre civile, avec d’un côté la population arabe aidée par des milices venant des pays voisins, mais manquant d’unité de commandement, de l’autre la Haganah déjà bien entraînée avec des équipements militaires de premier plan (conscription obligatoire pour les hommes et pour les femmes de 17 à 25 ans).

Alors que l’armée britannique semble plus préoccupée par sa propre sécurité et les préparatifs de son proche départ (14 mai 1948), les combats de rue sont acharnés faisant de nombreuses victimes de part et d’autre, et provoquent les premiers exodes des palestiniens. Le massacre le 9 avril 1948 dans le village arabe de Deir Yassin, à 5 km. de Jérusalem est considéré par plusieurs historiens comme un tournant du conflit.

GR_4Le 14 mai 1948 David Ben Gourion proclame la création de l’État d’Israël, immédiatement reconnu par les États-Unis, l’URSS…

La guerre prend alors une dimension internationale et devient la guerre Israélo-arabe de 1948-1949. Plusieurs pays de la Ligue Arabe (Égypte, Liban, Irak, Jordanie, Syrie) envahissent la Palestine de tous côtés. Ce qui conduit Israël à renforcer son armée (devenue Tsahal) pour développer son action militaire sur plusieurs fronts et peu à peu élargir son territoire par une succession d’opérations victorieuses. La guerre prend fin au printemps/été 1949 avec plusieurs cessez-le-feu (le dernier avec la Syrie en juillet ) qui permettent à Israël d’étendre largement son emprise sur la Palestine. Conséquences   :

  •  les limites territoriales d’Israël deviennent la Ligne verte, ligne de démarcation et non frontière “de jure”, définie dans l’accord du 3 avril 1949 entre Israël et la Jordanie. La Cisjordanie et Jérusalem-Est sont annexées à la Jordanie et la bande de Gaza, sérieusement réduite, passe sous contrôle égyptien. Désormais l’État d’Israël détient 78% du territoire de la Palestine ; il contrôle toutes les frontières du nord (Liban et Syrie) et du sud (Égypte), pays d’où viennent tous les dangers (Hezbollah, Frères musulmans…)
  • La Nakbat  : 720.000 palestiniens sont condamnés à l’exil principalement vers les pays arabes (Jordanie, Syrie, Liban) ou à être enfermés dans des camps en Palestine même, car chassés de leurs terres, ce qui fait que trois quarts des Palestiniens sont devenus des personnes déplacées.

Déjà, à ce moment de l’histoire, il paraît difficile de ne pas reconnaître que le projet politique de T. Herzl et du mouvement sioniste se met infailliblement en place et que rien ne semble pouvoir l’arrêter.

GR_5En juin 1967, se sentant menacé par le blocus du détroit de Tiras par l’Égypte, Israël déclenche une vaste opération militaire simultanément en direction de la Jordanie, de la Syrie et de l’Égypte. En six jours, le Sinaï (restitué en 1979, accords de Camp David), la bande de Gaza, la Cisjordanie et une partie du plateau du Golan (Syrie) sont conquis par l’armée israélienne et occupés. Cette guerre éclair, à l’origine d’une nouvelle vague de réfugiés, permet désormais à Israël d’avoir la maîtrise sur la quasi totalité de la Palestine.

Il y aura certes d’autres guerres : Kippour (1973, avec comme conséquence le premier embargo pétrolier), Liban (1982 et 2006) et Israël joue son rôle de gendarme, parfois de très mauvaise façon (Sabra et Chatila au Liban). Mais ces guerres ne modifient en rien sa grande détermination politique et militaire pour assoir son autorité au Proche-Orient avec le soutien constant des États-Unis et de l’Europe.

La colonisation de peuplement s’accélère dès 1968 y compris avec des implantations illégales à partir de 1970. Si la gauche est partisane d’implantations limitées, en revanche la droite conduite par des leaders emblématiques tel Ariel Sharon, quand elle arrive au pouvoir en 1977, rêve toujours de l’Eretz Israël (frontières bibliques) et s’emploie à y parvenir. « Depuis 1967 et la fin de la guerre des six jours, la colonisation israélienne des territoires occupés est passée de quelques initiatives messianiques isolées que les gouvernements travaillistes d’avant 1977 ont laissé faire, à une politique qui vise clairement à empêcher la création d’un État palestinien. Le livre “Les Seigneurs de la terre” propose pour la première fois une mise en perspective de l’histoire des colonies juives en Cisjordanie et à Gaza, de leur influence sur la politique israélienne et de leur rôle dans le conflit israélo-palestinien » [Idith Zertal et Akiva Eldar,  “Les Seigneurs de la terre« , 2013, Seuil], ce livre est certainement l’un des plus documenté sur l’histoire de la colonisation.

Zones_Palestine1993-1995, les accords d’Oslo affirment une reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP et définissent trois zones :

A. (rouge) contrôle administratif et militaire pat l’Autorité palestinienne dans quelques villes (Ramallah, Naplouse…), ce qui n’empêche pas des incursions militaires israéliennes.

B. (rouge) contrôle administratif palestinien, militaire israélien, surtout des villages

C. (hachurée) 60% de la Cisjordanie, contrôle administratif et militaire par l’armée israélienne.

pal_120_webCes accords provisoires devaient entamer de nouvelles négociations permettant enfin la reconnaissance d’un État palestinien. En fait, ils ont conduit : à une situation d’apartheid avec la construction du Mur (à partir de 2002) ; au ghetto de Gaza où le Hamas se trouve complètement enfermé et isolé ; enfin à l’encerclement de nombreuses cités devenant de véritables bantoustans. De multiples résolutions de l’ONU n’ont en rien modifié ce processus.


Aujourd’hui Israël occupe une grande partie de ce qui devrait être l’État Palestinien et il est difficile de se représenter ce qui pourrait bien mettre fin à un conflit qui humilie tout un peuple. On peut formuler au moins deux hypothèses :

  • soit Israël, envers et contre tout, continue sa marche conquérante d’accaparement de l’ensemble du territoire palestinien pour parvenir à un État unique, celui du “Grand Israël”, revendiqué par les partis religieux et une partie de la droite ;
  • soit, sous pression internationale, la politique israélienne change radicalement et permet la création de jure de l’État de la Palestine dans des frontières reconnues par tout le monde. C’est ce que demande l’OLP.

Si la deuxième solution paraît la plus réaliste car soutenue par l’ONU et de nombreux pays, elle se heurte actuellement à plusieurs obstacles de taille :

 1. la situation politique au Proche et Moyen-Orient : la carte ci-dessous montre clairement les zones d’influence chiite et sunnite en partie à l’origine d’une guerre devenant de plus en plus internationale, avec la Syrie comme actuel révélateur et avec des enjeux d’une grande importance politique, tels le nucléaire iranien, Daesh…

carte-sunnite-chiiteIsraël et la Palestine paraissent bien petits dans cette immensité explosive, mais sont cependant très concernés par une situation qui interfère dans leurs relations : d’une part l’armée israélienne est la plus puissante de la région et n’hésite pas à intervenir, y compris sur le territoire syrien, quand elle le juge nécessaire (raid du 18 janvier 2015) pour contenir le Hezbollah libanais, l’un de ses pires ennemis soutenant efficacement le régime de Bachar el Assad en Syrie, autre pire ennemi ; d’autre part le Hamas palestinien est étroitement lié au Hezbollah libanais lui-même proche de l’Iran, ce qui le rend d’autant plus suspect aux yeux d’Israël et génère régulièrement des attaques très violentes sur Gaza, région palestinienne dirigée par le Hamas. Le plateau du Golan, à la frontière entre Israël et la Syrie et en partie annexé par Israël, cristallise beaucoup ces tensions.

2. les crises politiques internes qui touchent la Palestine et Israël : d’une part, les profonds désaccords entre le Hamas et le Fatah ne favorisent pas l’unité nationale palestinienne. D’autre part, les élections législatives anticipées de mars 2015 en Israël sont très attendues avec l’espoir d’un changement de majorité plus favorable à la reconnaissance de la Palestine. À ce sujet, la surprise est venue d’Avigdor Lieberman, ultra nationaliste. Dans un article paru dans le journal Haaretz (24 déc.2014) et traduit en français par l’association “La Paix maintenant, il déclare que la politique actuelle de B.Netanyahou à l’égard de la Palestine peut conduire à un “tsunami diplomatique” éloignant durablement Israël de l’Europe, ce qui doit être évité à tout prix. Aussi “Israël doit trouver un accord de paix”, son projet serait donc de reprendre l’initiative diplomatique en renonçant au Grand Israël, et en reconnaissant la Palestine comme État indépendant avec des concessions frontalières et des mouvements de populations. Cette déclaration a étonné, et une partie de la gauche israélienne n’y serait pas insensible… Est-ce une possible ouverture ou bien un simple effet d’annonce électorale ?

« L’Histoire, je le crains, ne nous permet guère de prévoir, mais associée à l’indépendance d’esprit, elle peut nous aider à mieux voir. » [Paul Valéry, Discours de l’Histoire, Variété IV, 1938]

Février 2015 et juillet 2018   ©Pierre Thomé

Version téléchargeable

Palestine : un État

Sous-titres : Hébron |  Faire le Mur, et le défaire | L’État des juifs ou l’État juif ? | Les colonies aux toits rouges | Vie économique en Palestine | Résistance palestinienne | Quelles solutions ?

Les citations de personnes rencontrées en Palestine apparaissent en italiques mais sont rarement nominatives pour des raisons de discrétion. Les transcriptions ne sont pas du mot à mot.

Version téléchargeable

___________________________________________

Le regard que l’on porte généralement sur le conflit israélo-palestinien est nécessairement influencé par les persécutions antisémites et la Shoah de la première moitié du XXe siècle, ce qui peut toutefois conduire à exonérer l’État d’Israël de toutes responsabilités dans les actes de guerre qu’il commet depuis 1947. Or ce conflit est un long processus qui a commencé à se mettre en place à la fin du XIXe siècle avec la création du sionisme, mouvement mondial qui s’est donné pour but de faire aboutir ce qu’il juge comme un droit historique : occuper la terre de Palestine, « il n’y a pas de discussion en Israël à propos de nos droits historiques sur la terre d’Israël. Le passé est immuable et la Bible est le document décisif qui détermine le destin de notre terre » [Shimon Perez, New York Times, 6 août 1978].

Ce séjour a pu se réaliser avec l’appui d’une association militante de la région lyonnaise : Couleurs Palestine. Cette association cherche à faire connaître la réalité de ce pays, pour cela elle informe par différents canaux, incite à s’y rendre et encourage le développement d’échanges commerciaux en soutenant l’action du Philistin, association et société commerciale qui fait en France la promotion de produits d’origine exclusivement palestinienne, principalement l’huile d’olive et la céramique.

Quand se dessine un projet de voyage rassemblant un certain nombre de personnes, Couleurs Palestine met ce groupe en relation avec Diwan voyage, une agence palestinienne créée par Sabri Giroud, archéologue de formation et dont la connaissance de l’histoire et de la réalité de son pays d’adoption est remarquable. Il travaille actuellement avec Muhammad Mustafa, urbaniste de formation, ce qui lui permet d’expliquer avec précision la stratégie ‘’d’enclosure’’, ou d’encerclement, voulue par Israël pour isoler des quartiers et des villages palestiniens, j’en reparlerai. Mustafa est également féru en histoire des religions, dimension importante pour mieux comprendre la réalité d’un pays berceau du monothéisme. Avec de tels guides, parcourir les chemins de la Palestine ne peut être que passionnant… et si le sens premier de Diwan (à ne pas confondre avec diwan en breton et qui veut dire germer) c’est le divan, c’est aussi la rencontre, ce qui fut on ne peut plus le cas avec des hommes, des femmes, des enfants, heureux de nous voir, de parler de leur vie, avec un grand désir de reconnaissance et de soutien.

Je n’ai aucune intention de faire un rapport qui se voudrait objectif sur la situation complexe et contradictoire d’un territoire déchiré. En soutenant la cause palestinienne depuis longtemps, il est évident que j’ai un parti-pris et ce séjour n’a fait que le renforcer : la Palestine est un pays occupé militairement et si je reconnais l’existence d’Israël comme État indépendant, je ne peux admettre une colonisation de peuplement conduite en Cisjordanie et à Jérusalem, surtout depuis 1948, avec la volonté manifeste de faire ‘’craquer’’ les palestiniens et d’annexer à terme l’ensemble de ce territoire, la toute première violence est là, « c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte’[1] [Nelson Mandela, 1995]

Hébron

En parcourant les chemins de la Palestine – parcours rendu compliqué par un maillage subtil de routes dont certaines sont à l’usage exclusif des colons obligeant les palestiniens à de grands détours ; compliqué également par des check points humiliants pour des palestiniens devant poiroter plusieurs heures pour se rendre à leur travail -, on prend vite conscience d’une forte présence militaire aux pouvoirs exorbitants, agressive, assurée le plus souvent par de jeunes soldats hommes et femmes, hautains, au visage fermé et qui manifestement vivent dans la peur. ‘’La violence ordinaire de la conquête’’ titre le Monde [8 janv. 2014] évoquant ‘’le livre noir de l’occupation israélienne’’ : « En filigrane de cette histoire émerge la culture de l’occupation, cette ambiance délétère, faite d’ennui, d’impunité tacite et de sentiment de toute-puissance, qui prive peu à peu les jeunes appelés de leur morale. ‘’Au début, tu as l’impression d’être une espèce de nazi, raconte un soldat. Puis, au bout d’un moment, tu oublies cette idée (…). Alors tu suis le mouvement. Et ça te rend dingue. Vraiment’’[2] [Breaking the Silence, 2013]. Pourtant cette représentation-là peut être très légèrement atténuée au hasard d’une brève rencontre à Hébron, l’une des villes la plus militarisée de la Palestine occupée. À un checkpoint un jeune soldat souriant nous aborde : « je suis français, originaire de Dijon et je me suis engagé pour trois ans dans l’armée israélienne. » Il semble heureux de pouvoir parler avec nous et une tentative de conversation s’amorce : « je suis de religion juive et après le Bac je voulais connaître et défendre Israël, mon choix est politique. Cela fait bientôt un an que je suis là, sans aucun regret. Quand je ne suis pas de garde ici, je vais à Tel Aviv où vivent mes grands-parents. Au bout de mes trois années, je ne sais pas encore si je reviendrai en France… » Aux questions : « vous êtes 2.000 soldats à Hébron pour protéger 600 colons particulièrement violents, pourquoi sont-ils là ? Pourquoi êtes-vous là ? Vous vous rendez compte de l’absurdité de cette situation ?… », il opposera un grand silence… Comment pouvait-il en être autrement sous le regard d’autres soldats et dans une ville en grande partie cadenassée, murée ?

‘’Mais on se croirait en prison !’’, ai-je entendu dire. Il est vrai que l’on peut se sentir très mal à l’aise dans plusieurs rues avec comme plafond un grillage destiné à protéger les passants des projectiles de toutes sortes lancés par des habitants colons, ou bien encore dans d’autres rues barricadées où toute vie commerçante a été évacuée au nom de la sécurité. On ne ressort pas en paix d’un tel parcours où les sentiments affluent, de la tristesse à la révolte, mais aussi sentiment d’impuissance de ne pouvoir rien faire là, maintenant, sinon de raser les murs parce que « les colons ont tellement peur qu’ils conduisent très vite et peuvent mettre en danger des piétons qui marcheraient  sur la chaussée et qu’ils pourraient considérer comme une possible menace ». Il est même devenu nécessaire qu’une ONG accompagne des enfants sur le trajet de l’école pour les protéger.

Heureusement toute la ville n’est pas dans cette ambiance du pire et dans plusieurs quartiers des rencontres paisibles peuvent avoir lieu, telle la coopérative Women in Hébron. Là, une centaine de femmes palestiniennes se sont associées pour commercialiser les broderies fabriquées le plus souvent chez elles et vendues lors de différentes manifestations en Palestine et dans un magasin du souk d’Hébron : « Cette rue peut parfois être ‘’agitée’’ par les colons et par les militaires, mais nous tenons à rester là, c’est notre manière de résister. Notre travail est basé sur l’idée que le développement de l’artisanat palestinien est générateur de revenus supplémentaires pour nos familles. C’est aussi une manière d’honorer le rôle des femmes dans notre société et un moyen de montrer notre fermeté par rapport à l’occupation de la Palestine et au mal qui est fait aux gens d’Hébron. Nous souhaiterions être plus connues, pouvoir aussi exporter nos broderies… ». Ce qui pour Jean-Marie Dansette, fondateur de Fipsouk (branche commerciale du Philistin), paraît « difficilement envisageable tant le marché français est saturé de broderies en provenance de multiples pays. Nous en avons un stock que l’on n’arrive pas à écouler. Reste la vente militante, à mon avis trop aléatoire pour maintenir des échanges commerciaux durables [entretien déc. 2013]« . En revanche les réputées céramiques et verreries des frères Natsheh qui nous ont également reçus, s’exportent plus facilement malgré les nombreuses difficultés administratives imposées par Israël à toute exportation, la Palestine n’ayant aucun pouvoir de décision dans ce domaine comme dans bien d’autres.

Hébron, là où se trouve le sanctuaire d’Abraham, m’est apparue comme une représentation fidèle de la réalité palestinienne dans laquelle la violence et le désir de vivre paisiblement en travaillant, en buvant un café, en palabrant assis sur le diwan, et pourquoi pas en priant…, se côtoient en permanence dans des murs de séparation faits de béton, de barbelés mais aussi d’incompréhension. « L’historien de la question coloniale qui observe ce type d’événement ne peut que faire le rapprochement avec les pires moments de l’Algérie française«  [Alain Ruscio, Le Monde diplomatique, 2013] ; j’ai également plusieurs fois pensé à l’Algérie tant les similitudes entre ces deux conflits me paraissent nombreuses. La politique d’Israël a créé et conforte une véritable situation d’apartheid, le mur en étant l’expression matérielle la plus visible : qu’est-ce qui peut bien justifier une construction de plus de 700 kilomètres tout autour de la Cisjordanie ; au nom de quoi, de quelles valeurs, de quelle humanité ?

Faire le Mur, et le défaire…

En 1989, le Mur de Berlin s’écroule annonçant non pas la fin du monde mais la fin d’un monde totalitaire, privé de libertés… ‘’Plus jamais ça !’’ proclame-t-on de toute part, et pourtant le ‘’ça’’ réapparaît violemment quelques douze ans plus tard, et deux fois plus haut à certains endroits comme ici à Bethléem.

En fait, le mur, simple ‘’barrière de séparation’’ pour Israël, est souvent montré dans sa construction en béton soit 10% seulement de sa longueur ; ce sont surtout de longues barrières électrifiées munies de capteurs électroniques sophistiqués, avec de chaque côté de larges routes en terre pour la surveillance militaire, et souvent, à nouveau une épaisse rangée de barbelés, le tout représente une largeur pouvant aller de 50 à 100 mètres. Des barrières, ouvertes de temps en temps, permettent de rares passages sous surveillance à quelques personnes autorisées.

Afin de protéger des colonies et des points d’eau importants, le mur fait de nombreuses incursions illégales en Cisjordanie d’où sa longueur de 730 kilomètres, alors que la frontière ‘’ligne verte’’ de 1948 fait 320 km !

Ces murs ont coupé en deux des villages, des quartiers, des propriétés agricoles, a séparé des familles, a squatté plusieurs centaines d’hectares de terres cultivables… Comme commentaire je précise simplement que le 21 octobre 2003 l’Assemblée générale des Nations-Unies a exigé (144 voix pour, 4 contre) qu’Israël arrête les travaux de construction de ce mur contraire aux dispositions pertinentes du droit international. Ce qui est confirmé en juillet 2004 par la Cour internationale de Justice saisie par l’ONU : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international […] Israël est dans l’obligation de réparer tous les dommages causés par la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est » [ONU “La question de Palestine”]. Le pouvoir politique en Israël n’a tenu aucun compte de cette résolution, comme de beaucoup d’autres. « Aux termes du droit international, le mur/barrière et les colonies ne devraient pas être sur les territoires palestiniens occupés, mais la réalité sur le terrain est très différente, comme si un bulldozer était passé sur les Conventions de Genève et la Cour internationale de justice » [Amnesty International, 21 mars 2013]. Le mur continue à être construit dans la vallée du Jourdain tout le long de la frontière avec la Jordanie et dans peu de temps la Cisjordanie sera ainsi complètement murée.

Les actions palestiniennes contre le mur sont nombreuses : la partie en béton donne lieu à une expression picturale populaire qui peut être très belle et significative.

Une association, Stop the Wall, organise régulièrement des manifestations et cherche à informer le monde : « L’objectif de la campagne pour démolir le mur fait partie pour nous, à l’intérieur et en exil, jeunes et vieux, ceux qui sont morts, et ceux encore à naître, de la volonté de libérer la Palestine. Notre lutte est pour notre droit à exister librement, nous voulons également récupérer notre histoire et notre terre ancestrale, afin d’assurer un avenir juste pour le peuple palestinien. Notre vision repose sur la force et la fermeté qui, comme les racines de nos oliviers centenaires, sont profondément ancrées dans notre vie et continuent à nourrir notre résistance. Il n’y a pas de compromis possible et nous n’abandonnerons jamais nos droits fondamentaux, nous ferons tout pour éviter qu’une nouvelle ‘’Nakba’’ [la Catastrophe. Le “Nakba Day” est devenu le jour de commémoration de l’exode palestinien en 1948-1949] ne s’abatte sur notre peuple. »

Un jour à proximité de Tulkarem, région à forte potentialité agricole, on marchait le long du mur accompagnés par des agriculteurs ayant des terres de chaque côté. Ils nous font part des grandes difficultés qui leur sont faites pour accéder à ces terres : « j’ai sept hectares de l’autre côté, principalement des oliviers. On m’en arrache de temps en temps, alors on replante ! Je ne sais jamais si je vais obtenir l’autorisation pour aller tailler quand il faut le faire ; une fois, pour la récolte, on m’a accordé un droit de passage pour une seule personne et pour deux heures ! Soit ils le font exprès, soit ils ne savent pas ce que représente le travail de ramassage d’un champ d’oliviers : une personne, deux heures ! c’est inimaginable d’en arriver là ! À toujours devoir aller quémander des autorisations, c’est humiliant, mais on s’accroche car on tient à nos terres et on ne va pas se laisser faire ! »

Quelques pas plus loin on parvient à des barrières mobiles et de l’autre côté, à 50 mètres à peu près, un paysan palestinien est là attendant l’autorisation de pouvoir passer. Il se met à parler à très haute voix avec l’un de nos accompagnateurs : ‘’comment ça va ? Tu es avec qui ?…’’ Et au milieu de ces barbelés, l’émotion d’un souvenir : je me revois en 1943 âgé de cinq ans, chez ma grand-mère dans le Jura près d’un pont traversant le Doubs, sur une rive la zone occupée, sur l’autre la zone libre, deux larges rangées de barbelés coupe le pont en deux, de la famille de chaque côté, pas de laisser-passer… alors mes oncles et tantes s’interpellent de part et d’autre en criant : ‘’comment va ? Untel s’est fait tirer dessus par les ‘’boches’’ en essayant de franchir le Doubs à la nage…’’ Á l’époque, je n’avais certainement pas compris ce que cette scène signifiait, peut-être même s’en amusait-on avec mes cousins et cousines, mais aujourd’hui en Palestine j’en ai perçu tout le sens : on construit des murs pour se couper des autres, pour les humilier, pour occuper leurs terres, leurs maisons…, le prétexte de la sécurité devient alors dérisoire.

« Non seulement le mur et les zones franches qui le longent, sont de grosses entraves pour notre travail, pour notre vie familiale et sociale, mais ils ont également bouleversé l’équilibre écologique de la région, ainsi, des hectares entiers sont devenues inondables l’hiver ; et en saisons sèches les véhicules militaires qui circulent constamment et à grande vitesse le long du mur, soulèvent des nuages de poussière qui se déposent en quantité sur les récoltes, ce qui n’est pas bon du tout…, voilà ce que nous devons également supporter » [un agriculteur de Tulkarem]

La rencontre avec ces agriculteurs a été un grand moment. Malgré les nombreuses entraves qui leur sont faites, leur passion à cultiver leurs terres le long du mur, parfois mêmes surplombés par des colonies au toits rouges, est vécue comme une résistance à l’occupation. Ils sont rassemblés dans une grande organisation, l’Union des Comités de travail agricole (UAWC). Celle-ci couvre l’ensemble des territoires palestiniens, y compris Gaza, et assure un véritable rôle syndical : « Ensemble pour protéger les droits des agriculteurs. Notre travail fait partie de la lutte populaire et si notre action n’est pas super puissante, elle cherche à être constante. Nous avons des réussites certaines mais aussi des limites ; par exemple, comme le marché local est saturé, nous cherchons à exporter en particulier vers la Jordanie, mais ce n’est pas toujours évident car les services israéliens peuvent bloquer des produits frais pendant plusieurs jours, (c’est le cas aussi pour Gaza) et quand ils arrivent, ils sont bien entendu inconsommables. » À ce jour, cette organisation rassemble : 900 exploitations agricoles de type familial, 250 exploitations en production fruitière. 190 familles en difficulté reçoivent de l’aide. Elle emploie 80 personnes dont 15 agronomes.

L’UAWC cherche à protéger les terres palestiniennes de la colonisation et des expropriations israéliennes en remettant en culture des terres en friches en particulier à proximité des colonies, donc en zone C, « ce type d’action est loin d’être sans danger, c’est pourquoi, nous recherchons si possible la présence de volontaires étrangers, c’est une protection parce que les colons et l’armée sont moins agressifs quand ils sont là ». Elle propose des formations, des conseils pour l’amélioration des productions en se rapprochant le plus possible de la culture biologique (pas de nitrates) et pour l’exportation de produits, des aides à l’équipement (serres, tracteurs…), enfin des aides à des familles en difficulté pour cause d’emprisonnements, de décès… Elle est soutenue financièrement par plusieurs ONG dont Oxfam-solidarités et par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dont elle attend beaucoup pour le développement de son action.

__________________________________________________

Hébron, le Mur… comment est-il possible d’en arriver là ? L’Histoire permet-elle de mieux comprendre cette réalité d’apartheid ?

L’État des juifs ou l’État juif ?

Sur fond d’un antisémitisme permanent dans toute l’Europe (nombreux pogroms, affaire Dreyfus…), l’installation d’une communauté juive en Palestine a débuté à la fin du XIXe siècle et a été marquée à ses débuts par deux hommes qui, bien qu’ayant une vision politique différente, se rejoignent sur un but commun : la création de l’État d’Israël [Cf. Alain Gresh : Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, 2002, éd. Fayard, et De quoi la Palestine est-elle le nom ? 2010, Actes Sud. Cf. également : Palestine : la stratégie du grignotage].

Le premier est autrichien, Theodor Herzl (1860-1904), journaliste. En 1896, il publie un ouvrage intitulé ‘’L’État des juifs’’, ou plus couramment par erreur de traduction sans doute volontaire, ‘’L’État juif’’ ; la nuance est importante : un État juif signifie un État religieux, y compris dans sa Constitution, alors qu’un État des juifs ou pour les juifs signifie, certes un État protecteur, mais qui peut être laïc. Mais l’essentiel est surtout dans ce que T. Herzl écrit : « Nous formerons pour l’Europe une tête de pont vers l’Asie, un bastion de la civilisation contre la barbarie […] Le pays s’étendra du Nil à l’Euphrate, et il faudra discrètement expulser du pays la population locale ». Ce vaste projet va être étudié dès 1897, en particulier lors du 1er Congrès sioniste, mouvement lancé avec succès par T. Herzl et dont il sera le président jusqu’à sa mort.

En 1901, il met en place le Fonds pour l’implantation juive et l’achat de terres en Palestine, avec l’appui efficace de la famille Rothschild et le consentement du Sultan de l’empire Ottoman dont la Palestine fait partie. L’achat de terre, considéré comme un élément essentiel du projet sioniste, permet d’installer les pionniers du Yichouv (désigne les juifs de Palestine avant 1948) ; les kibboutz s’inscrivent dans cette stratégie dès 1910. Ce fonds, connu sous le nom de KKL (Keren Kayemeth Leisrael), est devenu une immense institution internationale gestionnaire de milliers d’hectares de terre et de forêts en Israël et en Palestine dont celles acquises grâce à la fameuse loi israélienne de 1950, dite loi des absents, qui permet de saisir tous les biens (terres et habitations) des palestiniens en exil ou déplacés dans les camps (27 sur le territoire palestinien actuel et 32 en Jordanie, Liban et Syrie) depuis 1948 et 1967, et qui constituent la plus grande population réfugiée du monde : 750.000 en 1948-1949 et 200.000 après 1967 ; c’est l’un des points-clés des discussions, quand elles ont lieu, entre les autorités politiques des deux pays. [cf. “BADIL resource Center for  Palestinan residency and refugee rights” et revue “Migrations forcées”]

Aujourd’hui, T. Herzl est célébré comme un emblème d’Israël ; il est enterré avec toute sa famille sur le mont Herzl à Jérusalem. Et depuis 2006, une rue porte son nom à Paris… allez savoir pourquoi !

Le deuxième est anglais, Arthur James Balfour (1848-1930), conservateur, non juif et surtout homme politique d’une grand habileté. En 1917, ministre des affaires étrangères, il reprend l’idée de créer une tête de pont vers l’Asie et il écrit à Lionel Walter Rothschild, membre très actif du mouvement sioniste :

« J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes, déclaration soumise au cabinet et approuvée par lui.

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. »

Même s’il n’est question que d’un foyer national tout en assurant, avec sans doute une bonne dose d’hypocrisie, que la population arabe conservera tous ses droits, cette lettre diplomatique rendue publique, est considérée comme le premier acte fondateur de l’État d’Israël.

A. Balfour, en fin stratège, sachant que l’empire Ottoman est en train de s’effondrer, estime que la Grande-Bretagne, laissant la Syrie à la France, aurait intérêt à occuper la région palestinienne pour plusieurs raisons géopolitiques : la redistribution des cartes au Proche-Orient doit être surveillée ; c’est la route de l’Orient ; le pétrole commence à faire son apparition dans plusieurs pays arabes, il va donc falloir l’acheminer dans de bonnes conditions.

Mais il estime aussi que son pays ne pourra s’installer durablement au Proche-Orient, d’où l’intérêt à encourager la venue massive d’une population juive : 56.000 en 1918, 550.000 en 1945 , imprégnée de culture occidentale et capable de civiliser les ‘’barbares’’ autochtones. Avec le soutien efficace du KKL, les nouveaux habitants de la Palestine s’installent, s’organisent administrativement et militairement (en 1948 l’armée israélienne comprendra 40.000 soldats bien équipés), sous l’autorité de l’Agence juive (David Ben Gourion en fut le président à partir de 1935), gouvernement officieux habilité à discuter avec l’occupant britannique, celui-ci regardant avec bienveillance cette installation et exerçant un rôle policier d’interposition car les heurts entre juifs et arabes sont fréquents et peuvent être violents.

En revanche, A. Balfour perçoit beaucoup moins l’influence grandissante des religieux orthodoxes dans le mouvement sioniste. Ceux-ci viennent en Palestine parce que Dieu leur aurait dit que cette terre leur était promise et quand Dieu dicte la loi c’est bien entendu indiscutable, quitte à bafouer le droit civil et les droits humains les plus fondamentaux.

Avec un tel projet, il paraît logique qu’en décembre 1947 se dessine la partition de la Palestine à l’ONU, puis en mai 1948 viennent la fin du mandat britannique et la proclamation de l’État d’Israël, aussitôt validée par la Grande-Bretagne, les États-Unis et, ce qui est plus surprenant, l’URSS, avec comme conséquence immédiate la Nakba de la diaspora palestinienne principalement vers le Liban, la Syrie, la Jordanie…

Le projet sioniste de Theodor Herzl est en grande partie réalisé et Israël existe désormais officiellement pour prendre progressivement, avec le soutien efficace des États-Unis, le contrôle du Proche-Orient avec une armée surentraînée parmi les plus puissantes du monde et un art consommé pour déplacer les conflits en dehors de ses frontières ; il en est ainsi dès 1948, avec les pays arabes qui ne reconnaissent pas son existence, mais se font vite remettre à leur place, puis avec à la guerre des Six jours en 1967, nouvel épisode dramatique pour l’avenir de la Palestine, enfin avec le Liban en 1982 et le massacre de Sabra et Chatila (camps de réfugiés palestiniens), perpétré par des milices chrétiennes sous le regard complice de l’armée israélienne, Ariel Sharon était alors ministre de la défense et voulait affaiblir l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat en lui faisant quitter le Liban trop proche de la Palestine, ce qui fut fait.

Les colonies aux toits rouges

Une fois la question libanaise temporairement réglée et les pays arabes mis au pas, Israël peut s’occuper d’accélérer le processus de colonisation de peuplement. Malgré les avertissements répétés et impuissants de l’ONU et de l’Europe, les différents gouvernements, qu’ils soient travaillistes ou conservateurs, décident avec régularité de construire plus de logements dans les colonies existantes, d’en créer de nouvelles et de valider les nombreuses implantations sauvages généralement projetées par des israéliens plutôt très croyants. Pour ces dernières la démarche est relativement simple : deux ou trois familles repèrent un coin de terre plus ou moins en friche, de préférence sur une colline, s’installent avec des caravanes ou des mobile-homes, commencent à cultiver les terrains alentour… et très vite l’eau, l’électricité, une route, apparaissent ; puis la construction en dur débute, d’autres familles s’installent, la colonie est clôturée, les hommes se déplacent rarement sans leurs armes, et si besoin l’armée viendra, non pas les expulser, mais les défendre des violences répétées des palestiniens ! Ariel Sharon, comme premier ministre (mars 2001-avril 2006), fut l’un des grands acteurs de cette colonisation avec les méthodes très musclées qui furent les siennes, et avec le but affiché du ‘’Eretz Israël’’ (le Grand Israël) englobant toute la Cisjordanie : « Nos ancêtres ne sont pas venus ici pour construire une démocratie mais pour construire un État Juif », déclarait-il au New York Times en mai 1993.

Dans ces villages-colonies les maisons bien alignées, genre lotissement, ont souvent des toits couverts de tuiles rouges, ce qui surprend dans un pays où les toits en terrasse ou en dôme sont plutôt la coutume. En fait, s’il s’agit d’un style importé d’Europe, il servirait aussi de signal préventif au cas où l’aviation israélienne serait amenée à bombarder la région !

 

Dans certains secteurs de la Cisjordanie, des villages palestiniens peuvent être quasiment encerclés par des colonies situées sur les collines avoisinantes, tels des sentinelles ou des avant-postes d’Israël.

Cette tactique d’encerclement, d’isolement, du faire peur, se pratique à l’identique en ville : Jérusalem-est, Hébron par exemple, où chaque maison conquise s’orne immédiatement de drapeaux, de caméras, de barbelés. Ce fut aussi le cas à Jaffa, rattachée depuis à Tel-Aviv : « Jaffa, l’une des plus ancienne ville arabe, était jusqu’en 1948 une ville portuaire avec une activité économique très importante (les oranges réputées), et un haut lieu culturel arabe. Mais Israël voulait cette ville pour agrandir Tel-Aviv et tout a été fait pour écarter le plus possible de palestiniens (expulsions vers Gaza et le Liban) et éliminer la mémoire collective arabe en changeant par exemple les noms des rues, des places, des bâtiments… La région proche est passée en quelques années de 120.000 palestiniens à 4.000 aujourd’hui, concentrés dans un seul quartier… Les israéliens nous ont tout volé, non seulement nos terres, nos maisons, mais aussi notre histoire. En quelques années l’une des villes les plus importantes du monde arabe a été réduite à un petit quartier-ghetto. Après cela, comment veux-tu éviter que le désespoir s’installe avec toutes ses conséquences : alcoolisme, maladie mentale, violence… ? »

Les accords d’Oslo en 1993 et 1995 n’ont fait qu’entériner et renforcer la main mise d’Israël sur la Cisjordanie avec le découpage du territoire palestinien en trois zones. La zone C, de loin la plus grande (65% du territoire), est entièrement sous contrôle de l’armée israélienne et rien ne peut y être entrepris sans son autorisation. Ces accords ont été très mal acceptés par un grands nombres de palestiniens et sont à l’origine du Hamas, qui en 2007 prend le contrôle de Gaza, et de la deuxième Intifada (guerre des pierres) qui débute en 2000 et se poursuit jusqu’en 2005. À partir de décembre 2008 la guerre se concentre sur Gaza où est concentrée la branche armée du Hamas. Aujourd’hui encore Israël n’hésite pas à bombarder régulièrement Gaza, territoire devenu de fait un immense camp depuis le démantèlement des colonies israéliennes en 2005 et le blocus qui a suivi, contraignant 1.700.000 personnes à vivre dans des conditions inhumaines, situation dénoncée régulièrement par des ONG dont Amnesty International : « Cela fait un mois que l’ensemble des résidents de la bande de Gaza vivent sans électricité la majeure partie de la journée et sous la menace d’une catastrophe sanitaire, après que l’unique centrale électrique de la zone ait dû cesser de fonctionner, ce qui a mené à des dysfonctionnements dans plusieurs stations d’évacuation des eaux usées et d’épuration. Ce dernier revers, particulièrement dur, meurtrit encore davantage la dignité des Palestiniens de Gaza, et exacerbe les graves privations de droits dont ils sont victimes depuis plus de six ans en raison du blocus imposé par Israël (et qui) inflige une sanction collective aux habitants de Gaza, ce qui est contraire au droit international.«  [A-I. | 2/ déc. 2003]

Vie économique en Palestine

En parcourant la Cisjordanie, je n’ai pas eu une impression de pauvreté, pourtant la situation économique est loin d’être brillante et la Palestine est un pays pauvre sur l’échelle mondiale, quelques chiffres comparatifs pour saisir l’importance de l’écart avec Israël [Sources : “Plateforme des ONG françaises pour la Palestine”] :

2012 Palestine Israël France
PIB par habitant en $

2 590

32 800

36 100

Rang mondial / 226

180

41

35

Taux de croissance

5%

4,8%

0,1%

Taux de chômage

23,5% (32 à Gaza)

6,9%

10,8%

L’économie palestinienne est pour un bon tiers constamment sous perfusion de l’aide internationale en provenance principalement des États-Unis, de l’Europe et des Pays arabes. Cette dépendance, à risques (suspensions par exemple) auxquels s’ajoutent les restrictions à l’exportation et les limites administratives imposées par Israël, ne facilite pas un développement économique qui permettrait de réduire un taux de chômage particulièrement élevé. Pourtant des collectivités territoriales et des organisations, dont l’UAWC pour l’agriculture déjà évoquée plus haut, recherchent des solutions locales tel un tourisme complémentaire à l’actuel très orienté vers les sites religieux. Des projets sont en train de se réaliser avec création de gites d’accueil, itinéraires de randonnées, valorisation de sites historiques…, tels Jéricho (avec l’aide de la ville de Lyon), Sabastiya, Der Istiya… Mais là encore, crise économique mondiale obligeant, les aides financières venant de l’étranger ont tendance à se réduire.

Résistance palestinienne

Depuis 1948, le rapport de force tant politique que militaire entre Israël et la Palestine est totalement disproportionné. De nombreux documents sur la situation s’accumulent sur les bureaux de l’ONU, des États-Unis, de l’Europe… et même si par hasard ils sont lus, leurs effets sont loin d’être visibles. Israël avance, imperturbable face aux injonctions internationales. Le projet de T. Herzl est en bonne voie : avec des outils particulièrement efficaces telles la loi sur les absents ou la multiplication de zones de sécurité interdites à toute activité…, 70% des terres sont ainsi devenues propriété d’Israël. Certes ce ne sera certainement pas le grand Israël de l’Euphrate au Nil imaginé par Herzl, mais en regardant sur la carte l’évolution géographique du territoire palestinien, on peut se demander ce qui pourrait bien empêcher la réalisation d’un État allant de la Méditerranée au Jourdain.

« L’avenir ? Quelle est notre force ? Les sionistes ont une armée super puissante, ils ont l’Europe, l’Amérique derrière eux… Nous n’avons que la force de dire NON… Actuellement le gouvernement d’Israël a manifestement l’option État juif, comment voulez-vous discuter à partir de cela, c’est profondément injuste. Je suis pourtant modéré, mais je ne peux accepter, pour moi, pour mes enfants, pour mon peuple, les inégalités, l’injustice qui nous sont faites ». C’est Sami Abou qui parlait ainsi lors d’une rencontre à Jaffa. Il est palestinien de nationalité israélienne ou comme on dit ‘’arabe israélien’’. Très attaché à sa ville, il a été élu deux ans et demi au conseil municipal de Tel-Aviv, en espérant pouvoir faire changer les choses de l’intérieur. Son pessimisme est-il le reflet d’une tendance générale au sein de la population palestinienne ?

La vallée de Nahal Kana vers Deir Istiya, riche en eau, a été classée parc naturel et interdite d’accès aux palestiniens : « Israël ordonne de déraciner 1.000 jeunes oliviers plantés dans la réserve naturelle par des habitants de Deir Istiya » [Haaretz, 1er mai 2012]. « Ça ne veut pas dire que l’on n’y va pas ! Si on obéit on va dans leur sens, ils ne veulent pas de nous ici ? Alors on résiste en transgressant… » J’ai déjà évoqué plusieurs fois comment des actes de résistance pouvait se manifester dans des activités professionnelles : femmes à Hébron, agriculteurs à Tulkarem, et bien sûr par l’activité militante d’associations telles Stop the Wall | Coalition civique pour les droits des palestiniens à Jérusalem | Badil

Toutes ces associations soutiennent les appels de Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) : « Cette campagne a été lancée par la société civile palestinienne en 2005. Les Palestiniens font appel aux citoyens du monde, afin que prenne fin le plus long conflit de l’histoire récente, en leur demandant de boycotter tous les produits israéliens, mais aussi de pratiquer un boycott sportif, culturel et universitaire ». Trois militants BDS de Montpellier ont été récemment poursuivis avec comme chef d’accusation : « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence’’, en référence à une circulaire de Madame Alliot-Marie lorsqu’elle était Garde des sceaux.

On pourrait multiplier les exemples. Il existe également une résistance plus directe avec des leaders connus tel Ali Jiddah : afro palestinien né en 1950, journaliste et guide, cinq enfants. Condamné en 1968 à vingt ans d’emprisonnement pour avoir posé des bombes à la gare de Tel-Aviv à la suite du bombardement par l’aviation israélienne en août 1968 d’un camp de réfugiés à Al Salt en Jordanie, tuant 25 palestiniens [résolution 256 Conseil de sécurité de l’ONU]. Il a été libéré au bout de 17 années en échange de trois soldats israéliens faits prisonniers. Il vit pauvrement en mauvaise santé, dans la vieille ville de Jérusalem, et parle le français appris en prison : « C’est très important pour nous que vous, français, soyez là, on se sent moins seuls, moins isolés… On veut vivre en paix avec les israéliens, mais on ne veut plus de l’occupation ! On ne peut continuer à vivre ainsi et je sens approcher une troisième intifada, avec toujours plus de violence. On ne peut pas jouer le rôle de Jésus tout le temps ! La troisième génération, celle de mes enfants, est incontrôlable, car elle est détruite. Ces jeunes ne craignent rien, il faut les voir quand il y a des confrontations avec l’armée ; pourtant je ne veux pas non plus que mes enfants vivent la même chose que moi, je voudrais qu’ils fassent des études… Mais je ne suis pas Gandhi et la guerre est là… »

Ali paraît en effet plus proche des positions de Nelson Mandela lorsque celui-ci évoquait à Gaza le 20 octobre 1999 sa rencontre avec Ehud Barak et Shimon Pérès : « Je leur ai dit qu’il ne sert à rien qu’Israël parle de paix tant qu’ils continueront à contrôler les territoires arabes qu’ils ont conquis durant la guerre de 1967 […] Il faut choisir la paix plutôt que la confrontation, sauf dans les cas où nous ne pouvons rien obtenir, ou nous ne pouvons pas continuer, ou nous ne pouvons pas aller de l’avant. Alors la violence peut devenir nécessaire« . [cité par Julien Salingue dans « Le pire n’est jamais certain”, 2013, blog]

Ali poursuit : « Quelle est la solution ? La meilleure serait sans doute un seul État, populaire, démocratique où juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… vivraient en paix sans racisme, mais nous en sommes très très loin ! Et je ne le verrai certainement pas… Je suis pauvre et riche : je n’ai pas d’argent, mais je suis riche de l’amour des gens et du respect qu’ils ont pour moi, alors merci pour votre visite et parlez en France de cette guerre. »

Autre exemple et ce sera le dernier : Nabi Saleh, ce village est devenu parmi d’autres, l’un des symboles de la résistance. Lors de notre visite, nous avons été invités chaleureusement à venir boire le café par la famille Tamimi très impliquée dans la résistance locale et on nous a projeté une vidéo sur les manifestions pacifistes tous les vendredis et violemment réprimées par l’armée israélienne. Voici des extraits d’un récent rapport (23 déc. 2013) d’Amnesty international : « La colonie israélienne illégale

de Halamish a été créée en 1977 sur des terres appartenant aux villages de Nabi Saleh et de Deir Nitham. Elle compte aujourd’hui près de 1 600 habitants et ne cesse de se développer. Début 2009, les colons se sont emparés de la source d’eau située sur les terres possédées et cultivées par les villageois, en ont fait un site touristique et ont commencé à bâtir dans la zone de manière illégale, détruisant des biens et zones d’agriculture palestiniens. En décembre 2009, les autorités israéliennes ont interdit aux Palestiniens, y compris aux propriétaires des terres, d’accéder à cette source d’eau et aux terrains qui l’entourent. C’est cet événement qui a conduit les villageois à organiser des manifestations régulières pour exiger l’accès à la source et à leur terre.

Ces marches, soutenues par des Israéliens et par des organisations internationales, sont systématiquement réprimées par l’armée israélienne qui n’hésite pas à tirer à balles réelles, balles de métal recouvertes de caoutchouc, grenades assourdissantes et lacrymogènes. Les forces de sécurité israéliennes ont ainsi tué deux manifestants et blessé des centaines d’autres depuis fin 2009. Aucune enquête ouverte par l’armée israélienne sur ces exactions n’a abouti. Le 5 décembre 2013, l’armée israélienne a annoncé sa décision de clôturer l’enquête sur la mort de Mustafa Tamimi tué d’un tir en plein visage au cours d’une manifestation en décembre 2011. Aucune poursuite n’a été engagée contre le soldat responsable du tir qui a déclaré ne pas avoir vu la victime.

En outre, l’usage excessif de la force par l’armée contre les manifestants affecte l’ensemble du village et pourrait constituer un châtiment collectif, interdit par la quatrième Convention de Genève« . Un diaporama présente les manifestations de Nabi Saleh.

Quelles solutions ?

Ce n’est certes pas à moi de dire quelle serait LA solution pour arriver à une paix durable en Palestine et je ne peux que résumer ici ce que j’ai entendu et me poser quelques questions.

Dans son témoignage Ali Jiddad a fait état de la solution d’un État unique laïc et démocratique, il est loin d’être le seul à avancer cette hypothèse ; ce qui reviendrait sans doute au retour à la Palestine d’avant 1947, Israël perdant ainsi son identité ; mais un israélien, quel que soit son ancrage politique, peut-il envisager une seule seconde un tel recul, alors l’imposer par la force ? Pas un pays arabe, et la Syrie ou l’Égypte encore moins que jamais, ne veut et n’est en mesure d’intervenir militairement pour soutenir efficacement une révolte armée du peuple palestinien, ce serait une défaite rapide assurée avec un véritable massacre. Certains défenseurs de l’État unique avance également la solution fédérale type ‘’États-Unis de Palestine’’, je doute là aussi qu’Israël puisse saisir l’intérêt d’une telle solution.

Il paraît tout aussi important de s’interroger sur l’idée d’un État fondé sur un récit biblique, certes fort beau, mais qui reste un récit de la mythologie religieuse, croyances mais surtout pas projet politique ; comment peut-on en effet encore croire qu’un Dieu ait pris le temps de désigner un territoire comme terre promise à un peuple qu’il aurait élu pour cela ? La confusion État et religion, ne conduit-elle pas toujours à des catastrophes où les droits humains sont bafoués ? L’Histoire et l’actualité en sont le reflet permanent…

Dans l’immédiat le principe de réalité ne pousse-t-il pas à considérer la solution deux États comme la plus ‘’sage’’, à condition toutefois qu’Israël accepte, d’une part, de revenir aux frontières de 1967, ce qui aurait pour conséquences : négociation d’un démantèlement progressif des colonies installées en Cisjordanie, destruction du mur et des camps ; d’autre part, un retour étalé des réfugiés qui le demanderaient. Un tel projet pourrait se développer :

  1. dans la mesure où l’OLP, en perte de crédibilité dans l’opinion palestinienne, retrouverait l’unité qui lui fait grandement défaut ; la disparition de Yasser Arafat en 2004 n’a fait qu’aggraver des conflits internes, la mainmise du Hamas sur Gaza en étant la partie la plus visible. Beaucoup de palestiniens pensent que Marouane Barghouti pourrait être le leader charismatique, indispensable non seulement à l’OLP, mais à l’ensemble du peuple palestinien où sa popularité est grande, ce qui supposerait qu’il bénéficie d’une remise de peine très substantielle puisqu’il a été condamné cinq fois à perpétuité ! « Alors que moi-même ainsi que le Fatah dont je suis membre, nous nous opposons fermement aux attaques et à la prise pour cible de civils à l’intérieur d’Israël, notre futur voisin, je me réserve le droit de me protéger, de résister à l’occupation de mon pays et de me battre pour ma liberté […] Je suis encore en quête d’une coexistence pacifique entre les États égaux et indépendants que sont Israël et la Palestine, fondée sur le retrait complet d’Israël des territoires occupés en 1967 ». Un quotidien israélien de gauche considère que M. Barghouti « est vu par certains comme un Nelson Mandela palestinien, l’homme qui pourrait galvaniser un mouvement national divisé et à la dérive, si seulement il était mis en liberté par Israël » [Haaretz, 19 nov. 2009]. Une campagne internationale pour sa libération est en cours, espérons qu’elle aboutisse rapidement pour que se réalise ce qu’il a écrit en hommage à Nelson Mandela en décembre 2013 : « Depuis l’intérieur de ma cellule, je vous dis que notre liberté semble possible parce que vous avez atteint la vôtre. L’apartheid n’a pas survécu en Afrique du sud et l’apartheid ne survivra pas en Palestine. »
  2. dans la mesure où la pression internationale à l’égard d’Israël ne soit pas faite que de déclarations de principe. Beaucoup de palestiniens rencontrés nous ont interpellés à ce sujet : « Ce n’est pas de charité dont nous avons besoin. Nous demandons simplement de la reconnaissance et du soutien politique et économique de la part de la France, de l’Europe… Racontez ce que vous avez vu, entendu, faites connaître notre réalité, nos associations ; interpelez vos députés ; dites à vos connaissances de venir nous voir, elles seront toujours bien accueillies… ». Israël doit être contraint par des actes : « Croire qu’on peut favoriser un règlement politique en se bornant à faire assaut de protestations ou d’amitié entre les deux parties, assorties d’une condamnation de principe de temps à autre relève de l’illusion. » [Taoufiq Tahani, président de l’AFPS].

« On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine ». Mahmoud Darwich. La Terre nous est étroite (2000, éd. Gallimard)


[1] Mandela Nelson. Un long chemin vers la liberté, 1995, éd. Fayard

[2] ONG Breaking the Silence, préface de Zeev Sternhell. Le Livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent. Éditions Autrement, 2013

________________________________________________________________

 Photos : G/P Thomé et Tamimi Press