Michel Rocard et la Deuxième Gauche

Une page de l’histoire du Socialisme en France : de l’autogestion aux (biens) communs ?

Ce document est issu d’un long  entretien avec Michel Rocard le 25 novembre 2009 à Paris et réalisé dans le cadre de la rédaction de Créateurs d’utopies”. Démocratie Autogestion Économie sociale et solidaire” (ouvrage paru en 2012, éd. Yves Michel). Le texte a été validé par Michel Rocard en février 2010. Les questions ont été supprimées, illustrations, notes (en fin d’article) et liens sont de la rédaction. L’entretien s’est déroulé de mémoire sans aucun document, aussi quelques oublis sont possibles ; si des lecteurs le constatent, des correctifs sont possibles par commentaire tout à la fin de cet article ou par mail.

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Introduction

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Pourquoi ressortir un récit paru il y a dix ans ? La question initiale posée à Michel Rocard (1930 – 2016) concernait l’autogestion : qu’avait-il à en dire alors que ce concept a quasi disparu du langage politique ? Sa réponse est claire : cette idée est toujours d’actualité, non dans le sens d’un récit politique mythique projetant une société autogestionnaire idéale, mais dans celui d’une conquête d’autonomie collective favorisant des initiatives locales dans tous les domaines de la vie, ce que certains dénomment depuis peu des COMMUNS, il souligne d’ailleurs l’importance de l’attribution du prix Nobel de l’économie à Elinor Ostrom en 2009. Ainsi cet entretien nous ramène à l’actualité avec aussi à la fin (avant dernier paragraphe) une dimension prémonitoire sur ce qui se passe aujourd’hui un peu partout dans le monde. Enfin en valorisant l’autonomie dans des pratiques de la vie quotidienne, Michel Rocard se rapproche manifestement des idées développées par André Gorz (1923 – 2007) qu’il considère comme l’un  des grands maîtres de la pensée autogestionnaire et qui demeure une référence en particulier dans le mouvement écologique :

« Il ne s’agit plus de nous dévouer à une cause transcendante qui rachèterait nos souffrances et nous rembourserait avec intérêt le prix de nos renoncements […]. Nous saurons désormais que la société ne sera jamais ‘’bonne’’ par son organisation, mais seulement en raison des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire qu’elle ouvre aux individus. » [André Gorz, Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée]

Avec ses adieux au prolétariat, André Gorz a déclenché les foudres de la Gorz_1critique de nombreux militants de la gauche à l’extrême-gauche l’accusant « de reniement, d’abandon de la lutte des classes et de ralliement au giscardisme. » Ce à quoi il a répondu : « J’appelle “non-classe” […] tous ceux qui ne peuvent plus s’identifier à leur travail salarié et qui réclament non un emploi meilleur, mais une vie où les activités autodéterminées l’emportent sur le travail hétéro-déterminé, si bien payé soit-il. Ce sont là des exigences réalistes« . [entretien avec Michel Contat et François George, “Les adieux d’André Gorz au prolétariat” | Le Monde.fr / 13 oct. 1980]

En juin 1977, lors du 61e Congrès du Parti Socialiste à Nantes, Michel Rocard, l’un des principaux fondateurs et leaders de la Deuxième Gauche [1], affirme l’autonomie de ce courant au sein du PS. Pour lui, deux cultures du socialisme s’opposent : « la Deuxième gauche, décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une Première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique. » Ce discours n’est vraiment pas du goût ni des chevènementistes ni d’une bonne partie des mitterrandiens, qui vont tout faire pour minorer l’impact positif de la Deuxième Gauche.

m_rocard_2« Témoin de cinquante ans de socialisme, Michel Rocard a aussi vu les valeurs de gauche s’effriter au fur et à mesure que le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui le communisme et les derniers espoirs d’un monde qu’on espérait plus juste. On pourrait discuter à l’envi de cette fameuse année 1989 où l’on découvrit naïvement que la fin de la guerre froide n’était en rien l’assurance d’un monde meilleur. La mort du communisme, la fin des deux blocs, ce serait – on s’en rendrait compte bien plus tard – la naissance d’un monde unilatéral où se côtoieraient ennemis silencieux – le terrorisme, Ben Laden et dictatures invisibles –, la loi des marchés, les banquiers nouveaux patrons du monde. Plus d’idéologies, plus de religion, même plus d’entreprises ; bienvenue dans la société du nihilisme, sans croyances, sans repères, sans utopie à défendre. En 1989, Michel Rocard était Premier Ministre ». [Thomas Ducres, 2012] [2].

Que dit aujourd’hui Michel Rocard de ces années de socialisme ?


Les difficultés de la SFIO

Michel Rocard : « Pendant un temps, je me suis fortement identifié politiquement au Parti Socialiste Unifié Logo_PSU(PSU), mais je n’y ai pas fait toute ma carrière politique parce ce parti débouchait sur une impasse. Pour bien comprendre ce qui s’est passé, il est nécessaire de refaire un peu l’histoire de la gauche socialiste après la Deuxième Guerre mondiale et on arrivera ainsi tout naturellement, non seulement aux racines de l’autogestion mais aussi à son actualité. En 1960 l’intention des fondateurs du PSU était de créer un parti de masse qui faisait grandement défaut à la Gauche socialiste depuis 1938.

Après la Première Guerre SFIO.logomondiale la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière)  a été forte, comprenant jusqu’à 300.000 adhérents. Mais la scission de 1920 au Congrès de Tours et la création du Parti Communiste Français (PCF), puis un peu plus tard le refus d’intervention dans la guerre civile en Espagne, ont provoqué de nombreux départs tout particulièrement chez les jeunes militants, ce qui fait qu’au début de la Deuxième Guerre mondiale, la SFIO est très affaiblie, démoralisée. Paul Faure bandeau_1(1878-1960), secrétaire national, accepte même qu’un membre du Parti occupe un ministère, celui du Travail, dans le gouvernement de Pétain. De plus le parti recommande aux élus municipaux, fort nombreux à l’époque, de ne pas démissionner, ce qui n’allait pas dans le sens souhaité par la Résistance. Une opposition interne, conduite par Daniel Mayer (1909-1996), s’organise pour amorcer la reconstruction de la SFIO.

Puis en 1945, c’est la grande épuration avec l’exclusion de tous les collaborateurs de Vichy dont Paul Faure. Ce qui entraîne un rajeunissement salutaire des cadres du parti. Toutefois Daniel Mayer refuse l’adhésion automatique des jeunes résistants, cette revendication était conduite par Henri Frenay (1905-1988), qui fut ensuite fondateur de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (UDSR [3]), organisation mise en place en attendant que la SFIO veuille bien évoluer. L’UDSR reçoit, entre autres, l’adhésion de François Mitterrand (1916 – 1996), qui, grâce à son réseau, prend rapidement le contrôle de cet “observatoire privilégié”. Henri Frenay démissionne aussitôt, retourne à la SFIO, et, désormais, ne prend plus de positions publiques.

Léon Blum (1872-1950) [4] est certes à la SFIO mais il n’en est pas le “patron”, plutôt le ‘’vieux sage’’. Il n’a aucune prise sur les décisions, s’il n’en a jamais eu, en effet à aucun moment il ne fut membre du Secrétariat national, il sentait trop le souffre ! C’est un humaniste qui connaît mieux que personne le “patois” marxiste ; il a tout lu, et prend beaucoup de distance avec la dogmatique du parti, basée sur un vocabulaire marxisant que Jean Poperen (1925-1997) amènera dans ses bagages lors de son passage au PSU.

Au sein de la SFIO, Guy Mollet (1905-1975), au nom de la conservation des grands principes du socialisme, développe un discours basé sur certains concepts du marxisme : dictature du prolétariat, lutte des classes… Mais des militants, dont Daniel Mayer, guy_molletcommencent à prendre conscience que ce n’est pas très opérationnel. Guy Mollet prend toutefois le contrôle du parti en 1946, écarte Daniel Mayer et bloque tout esprit de réforme interne. Le verrouillage sémantique principal de Guy Mollet tourne autour de la laïcité avec une agression anticléricale constante. Comprendre le vocabulaire utilisé c’est important, ce sont en effet des mots qui qualifient une population politique, c’est indispensable à saisir si l’on veut comprendre ce qui se passe.

C’est dans cette situation que commence la guerre d’Algérie en 1954.

Mauvais choix politiques

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« Cette guerre a été un événement absolument épouvantable et la gauche française a été mise en grande difficulté à cause de son incapacité à se positionner clairement :

  • Le PCF n’a jusqu’à présent jamais accepté de donner l’autonomie à sa section algérienne et le bureau politique national en dirige les débats. Au fond, le PC laisse faire la guerre, même dans les pires moments, et il vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet en 1956. Quand des militants communistes entreprennent de bloquer des trains pour empêcher les premiers départs du contingent (fin 1956), ils le font quelque peu en franchise de la direction très hésitante du parti ;
  • La SFIO : après une dissolution de l’Assemblée nationale par Edgard Faure fin 1955, des élections sont organisées le 2 janvier 1956 ; Guy Mollet donne son accord pour mener une campagne électorale autour de l’exigence de paix en Algérie. Il devient président du Conseil en février avec l’intention d’aboutir rapidement à une solution.

Qui dit paix, dit négociations, mais le dossier est loin d’être prêt. Guy Mollet ne connaît pas grand- chose au problème complexe de l’Algérie et son projet de paix est plus un vœu qu’une véritable stratégie politique. Il nomme le général Catroux (1877 – 1969) comme ministre résident en Algérie à la place de Jacques Soustelle [5] (1912 – 1990). La population des « petits blancs » repère très vite que ce général, gouverneur de l’Algérie au moment du réputé discours de Brazzaville le 30 janvier 1944, est un proche du général de Gaulle dont le propos sous-tend un projet de décolonisation : « Dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C’est le devoir de la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi. » Leur colère est grande et Guy Mollet qui ne s’y attendait pas du tout, se rend à Alger. Ce voyage est mal préparé et l’accueil sur la place de la grande poste d’Alger est houleux avec jets de légumes variés ; Guy Mollet capitule et demande la démission du général Catroux.

Assez vite des désaccords se font jour au sein de la SFIO à propos de la politique algérienne du gouvernement de Guy Mollet. Mais cette opposition, qui vient surtout de la fédération des étudiants socialistes, reste pour l’instant minoritaire. En fait, les cadres du parti ne se rendent pas compte de l’influence du « patois » gauchisant de Marceau Pivert  (1895-1958) [6] sur des étudiants très remontés contre l’orientation voulue par Guy Mollet et qui veulent réconcilier le socialisme avec la réalité ; ce qui leur vaut d’être nommés « les socialistes droitiers ». Je deviens à ce moment là secrétaire national des étudiants socialistes.

Leçons de marxisme

« Courant 1956 j’organise un séminaire d’études pour les jeunes socialistes (la Jeunesse Socialiste fut ma première adhésion politique en 1949). Ce séminaire est animé par Victor Fay (1903 – 1991) [7] alors chroniqueur à l’ORTF. Comme il parle le français avec un fort accent polonais, il ne passe pas à l’antenne, mais écrit les chroniques.

victor fayNé à Varsovie en 1903, il adhère au PC polonais vers 1916 ; très vite il grimpe dans la hiérarchie des cadres et devient fonctionnaire de l’Internationale Communiste. A ce titre, vers 1925, il est envoyé en France avec une mission de contrôle du PCF. Il est, à 23 ans, chargé de la sélection et de la formation de cadres du PCF et a comme élèves Waldeck Rochet, Jeannette Vermeersch… C’est lui qui conduit le PCF à opter pour une stratégie classe contre classe, c’est-à- dire une stratégie contre la sociale démocratie, stratégie qui, en Europe, amènera Hitler au pouvoir ! Vers 1935, on lui demande de revenir en URSS. Mais, s’étonnant du silence qui entoure certains de ses camarades de l’Internationale dont il n’a plus de nouvelles, il décide de rester en France. C’est alors qu’en 1936 a lieu le premier des grands procès de Moscou. Victor Fay comprend tout [8], démissionne du parti communiste et adhère à la SFIO, sans rompre pour autant avec le marxisme. Il se retrouve très vite animateur de l’extrême gauche du parti.

Les réunions se déroulent chez lui, aucun retard n’est admis, porte fermée à 20 h 31 ! On y apprend le marxisme. Ce fut inouï ! Fay est un grand pédagogue, rigoureux, mesuré, connaissant le marxisme sur le bout des doigts. Grâce à lui on comprend ce qu’est vraiment la crise économique et financière telle que l’a prévue Karl Marx et qui reste, ô combien, d’actualité. Plus personne au PS ne semble se souvenir de ces rencontres, c’est regrettable ; aujourd’hui dans ce parti, on a à faire à une bande d’analphabètes qui ne lisent pas !

marx

On redécouvre cent ans plus tard que Marx (1818 – 1883) avait raison et que l’on est ses enfants indignes ! Quand on parle marxisme maintenant, on n’a que les mots goulag, stalinisme, étatisme…, à la bouche, mais c’est oublier les fondamentaux. Marx a écrit sur la propension du monde de la finance à dominer l’économie réelle. Ce monde ne défend que ses propres intérêts, ses propres profits. Marx n’était pas un révolutionnaire violent, il analysait et faisait de la probabilité de craquement. C’est un formidable auteur, trahi, pas assez lu. Le marxisme est représenté maintenant comme quelque chose de terrifiant. Certes on en connait les résultats, mais il s’agit de trahisons dont la première est l’étatisme ouvrier, ce qui est le contraire de la pensée de Marx partisan de l’autodétermination des travailleurs avec peu d’État au-dessus. En fait, il est anarchiste et c’est un chercheur pacifiste. Je crois que le meilleur marxiste après lui boukharinea été Nikolaï Boukharine (1888 – 1938) [9] qui, à la mort de Lénine, suggérait à Staline de mettre en valeur les villages en coopératives. Cette proposition allait dans le sens de traditions ancestrales où les villages avaient souvent une organisation collective, on travaillait chez les uns, chez les autres, et Boukharine pensait qu’il fallait aider ce système à s’implanter sur le marché. Voilà une stratégie autogestionnaire ! Victor Fay est « boukharinien », moi aussi, au nom de quoi je ne suis pas marxiste mais marxien ! (Note de la rédaction : extrait d’une conférence de Boukharine à Paris en 1936 : “Nul ne doute que nous traversons à l’heure actuelle la plus grande crise mondiale que l’histoire ait connue ; une crise de la civilisation entière, tant matérielle que spirituelle, crise du système capitaliste dans son ensemble …”.)

Vers l’indépendance de l’Algérie

« Donc séminaire horriblement studieux ! Un soir Fay nous dit « on va écouter les infos à la radio pour savoir qui va remplacer Catroux en Algérie, parce que c’est une nouvelle qui va nous concerner », on apprend qu’il s’agit de Robert Lacoste (1898 1989). Fay s’engage alors dans un grand monologue, je cite de mémoire :

« Mes chers camarades, vous avez la chance d’être jeunes et probablement vous ne connaissez pas Robert Lacoste. Je le connais bien, il se dit de la classe ouvrière alors que c’est un petit bourgeois fonctionnaire des finances, syndicaliste de Force Ouvrière (FO), technocrate inculte sans vision du monde. Il est sans doute loyal dans son soutien au programme de Mollet pour la paix en Algérie, mais il ne sait pas ce qu’est ce pays. Il va y découvrir des Français, souvent adhérents à FO, qui vont lui tomber dans les bras et son horizon va ainsi se rétrécir à la défense des intérêts de salariés français modestes. Mais il en oubliera la population musulmane avec laquelle il n’aura aucune entrée. Ainsi tout va s’enchaîner, il va se soumettre à la volonté des “petits blancs” et comme en plus il est nationaliste, il brandira les insignes de la République, le drapeau… Mes chers camarades, tout cela annonce pour le socialisme français une grande catastrophe et il nous faut préparer la suite, alors au travail ! »

C’est, je pense, ce soir-là, qu’une pensée à gauche résolument moderne est née : reconnaître et admettre qu’un peuple peut, pour se distinguer de l’occupant, construire son identité d’abord à partir de sa religion qui sert alors de ciment unificateur ; pour certains socialistes libres penseurs ce n’était pas simple à assimiler !

C’est comme ça que des jeunes socialistes sont entrés en lutte contre la guerre d’Algérie. Très vite j’obtiens de la Fédération des étudiants socialistes une majorité contre la guerre. Mais c’est la seule unité statutaire du parti qui est sur cette position, en effet aucune fédération territoriale ne va l’adopter.

P-M-FrancePierre Mendès-France (1907 – 1982) [10], en mai 1956 et Alain Savary à l’automne de la même année, en désaccord avec la politique algérienne conduite par Guy Mollet, démissionnent du gouvernement.

En avril 1957, à la demande d’un groupe d’étudiants socialistes de Paris, je rédige un rapport interne “Le drame algérien[11]. – À cette époque le parti c’est quelque chose, on peut présenter un texte en section qui, s’il est approuvé, remonte à la fédération, etc., ce n’est vraiment plus ainsi que ça se passe maintenant ! – Il faut une signature prestigieuse pour ce rapport, Henri Frenay accepte. La 6e section SFIO de Paris l’approuve et le transmet à la Fédération de la Seine afin qu’il soit pris en compte pour le prochain congrès, mais Guy Mollet réussit à l’étouffer. Il est cependant tiré à la ronéo à quelques exemplaires mais n’est pas publié officiellement par le parti. C’était raté !

SavaryMais on ne se décourage pas et on commence à organiser des meetings, y compris à la Mutualité. Alain Savary est l’âme de la résistance intellectuelle et du combat contre la politique de Guy Mollet. Cependant, ne voulant pas se mettre en porte-à-faux à l’égard de la direction du parti, il n’assiste pas à ces meetings. Un seul député, Antoine Mazier (1908 – 1964), élu à Saint-Brieuc, nous soutient vraiment. C’est d’ailleurs lui qui fera basculer toute la Bretagne vers le PSU.

La lutte contre la guerre prend beaucoup d’ampleur au moment où le gouvernement décide d’envoyer le contingent en Algérie. Ce combat n’est soutenu officiellement par aucune organisation politique puissante. C’est un combat du milieu intellectuel, principalement des catholiques, des membres de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) et quelques communistes, avec comme fer de lance le journal France-Observateur qui deviendra le Nouvel Observateur.

En mai 1957, le gouvernement ne résiste pas à la crise financière qu’il a déclenchée ; on arrive ainsi au coup d’État de mai 1958, c’est Guy Mollet qui va chercher de Gaulle à Colombey. André Savary prend alors la tête de l’opposition interne dans la SFIO, mais aussi celle au général de Gaulle. Dans un premier temps, il cherche d’abord à connaître la réalité de l’Algérie, parce qu’on ne sait pas grand-chose : qu’est-ce que fait l’armée ? Qu’est-ce qui se passe dans les camps de regroupements ? Qu’en est-il de la torture ?

En Septembre 1958, toute ma promotion de l’ENA (École Nationale d’Administration) est envoyée en Algérie avec pour mission de réorganiser l’ensemble de l’administration en partant du principe que le problème algérien ce n’est pas une affaire d’indépendance mais de mauvaise administration ! D’accord pour le mauvais état de l’administration, mais ce n’est pas pour autant que la question de l’indépendance n’existait pas. Cette mission était en fait complètement idiote !

Crise à la SFIO et naissance du PSU

« Le même mois se tient le 50e congrès de la SFIO. J’étais alors secrétaire politique de la minorité. On avait décidé de se battre. Je ne suis pas au congrès mais j’apprends à Alger que Savary n’est plus membre de la SFIO ! Le lendemain le Monde titre en première page: « messieurs Depreux, Mazier, Verdierquittent la SFIO et créent le Parti Socialiste Autonome » (PSA). Quand je rentre d’Algérie en mars 59, j’adhère au PSA où je retrouve 15.000 militants, issus pour la plupart de la SFIO et fortement mobilisés dans la lutte bandeau_2pour l’indépendance de l’Algérie. Très vite des discussions commencent avec Tribune du communisme, journal animé principalement par Serge Mallet (1927 – 1973), François Furet [12], Jean Poperen… et avec l’Union de la Gauche Socialiste (UGS) regroupant depuis deux ans :

  • Les clubs de France Observateur : Gilles Martinet (1916 – 2006), Claude Bourdet (1909 – 1996)…
  • le Mouvement de libération du peuple (MLP). On y retrouve beaucoup de militants issus de l’ACO (Action Catholique Ouvrière). Le MLP est une organisation purement ouvrière, composée de 2/3 de syndiqués CFTC et 1/3 CGT ; son journal « Perspectives ouvrières » est très bien fait. Le MLP comme parti provient d’une scission en 1951 du Mouvement populaire des familles dont l’autre branche, le MLO (Mouvement de libération ouvrière) reste proche de l’action catholique et refuse la transformation en parti
  • Le Centre d’action de la gauche indépendante (CAGI), fusionne rapidement avec le MLP pour devenir l’Union de la gauche socialiste. L’UGS est à la fois très intello et très action catholique ouvrière. La vision politique qui vient de l’ACO, est une vision de proximité ; les militants sont acharnés à aider les gens à vivre, ils créent des coopératives de machines à laver, des jardins ouvriers, de l’habitat avec les Castors, des coopératives d’achats, etc. La Confédération syndicale des familles (CSF) est née de cette mouvance.

L’unité du PSU

« Le PSU trouve rapidement son unité dans le ciment de la lutte contre la guerre d’Algérie, avec des militants très typés, à haute prétention intellectuelle (profs de facs, écrivains…). Il n’y a pas, du moins pas encore ! de « course à l’échalote » pour des postes d’élus. Tout le monde s’en fout ! Avec cette marque d’être totalement désintéressés, les débats au PSU sont d’une grande vitalité, c’est quelque chose d’extraordinaire. Je n’ai jamais retrouvé cela depuis.

bandeau_3En avril 1960, au congrès de création du PSU à Issy-les-Moulineaux, 54 délégations étrangères sont présentes, venues pour saluer le retour à l’espoir et à l’honneur du socialisme en France qui se déshonore dans la guerre d’Algérie : Guy Mollet est alors ministre d’État du Général de Gaulle, le PCF, toujours autant « national colonialisme », est à peu près hors du coup. La délégation marocaine était conduite par un certain Medhi Ben Barka (1920 – 1965), celle du Chili par un certain Salvador Allende (1908 – 1973).

Le PSU vit ainsi vingt mois intenses dans cette grande bataille contre la guerre d’Algérie. Cela unifie tout le monde. Mais seules l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) et la CFTC, ( Confédération française des travailleurs chrétiens) comme organisations puissantes, s’engagent vraiment dans ce combat, ce qui fait dire à François Furet : « dans de telles circonstances, la stratégie intellectuelle est à bout de course, il y a beaucoup d’écrits qui dénoncent la guerre dans l’indifférence générale, il n’y a pas d’espoir institutionnel, il ne reste que la rue!« 

En septembre 1960 paraît « Le manifeste des 121« , qui appelle à l’insoumission les 090428110836606593563796jeunes français appelés à partir en Algérie, sans évoquer un seul instant les conséquences que cela peut entraîner : emprisonnement, risques professionnels … J’explose de rage à cette idée irresponsable. Supposez qu’il y ait ne serait-ce que cinquante insoumis, dans quel pays va-t-on les exiler, qui s’occupera des faux papiers, où trouver l’argent nécessaire ? Je pense et le fais savoir qu’il est beaucoup plus utile et efficace d’être actif dans le contingent ; ainsi par exemple lors du putsch des généraux, afin d’éviter l’éventuel envol des paras sur Paris, les hélices des avions de transport sont dévissées. Cela suppose de l’organisation, et c’est possible parce qu’il existe un réseau de militants dans l’armée très actif. Ce réseau publie régulièrement, à destination des officiers servant en Algérie, un petit bulletin qui ne relate que des faits. Robert Chapuis avec la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) a été décisif dans cette organisation ; de mon côté, j’informe régulièrement le Club Jean Moulin et parfois aussi le cabinet du Général de Gaulle.

Á la parution du manifeste, le PSU s’emballe, surtout les cathos de l’ex MLP. On était un petit nombre complètement stupéfaits. Tout ceci conduit à première division dans le parti : une tendance s’opposant à l’insoumission, une autre, composée d’anciens communistes et de cathos, à fond pour ! Lors du congrès de Clichy (mars 1961) les opposants à l’insoumission, dont je suis, se font huer. Belle ambiance ! En commission des résolutions, les « pour » quittent la salle ; énorme maladresse car ceux qui restent se mettent vite d’accord sur un texte commun et emportent facilement la majorité. Ce fut la première faille dans l’unité du PSU.

Le 1er novembre 1961, date anniversaire du déclenchement de l’explosion en Algérie, une manifestation est prévue. Pour contourner la police, il est convenu que toutes les sections parisiennes du PSU se réuniraient quelque part et que le lieu serait indiqué par téléphone à 17 h 30, c’est d’abord la Place Blanche, puis la place Clichy où on se regroupe auprès de la statue du Maréchal de Moncey ! Édouard Depreux  grimpe sur le socle et fait un bref discours. Comme il est très connu comme ancien ministre de l’Intérieur et de l’Éducation, cette opération déclenche un barouf énorme avec beaucoup d’échos dans les médias. L’UNEF est furieuse et veut nous donner des leçons. Mais c’est bien cette manifestation qui est le déclencheur des nombreuses qui vont suivre, jusqu’à celle de Charonne 1962Charonne le 8 février 1962 avec la mort de 9 militants, plus de 500.000 personnes assistent aux funérailles des victimes. On avait réveillé l’opinion et de Gaulle a très vite compris ce qui se passait.

De l’unité vers les sept tendances

« Au moment de l’indépendance de l’Algérie [cf. également Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion”] l’unité politique du PSU reste encore forte. Pendant la guerre d’Algérie on n’avait pas à travailler sur la fusion des différents courants de pensée portés par les militants. et durant les universités d’été on ne parlait que de la guerre, de l’anticolonialisme. Mais ensuite ce fut tout autre chose ! J’entends encore Savary me dire au cours d’une partie d’échec : « la guerre d’Algérie, c’est fini, reste un problème : faire le socialisme en France. Il y a deux moyens : la révolution ou la réforme. En 1920, on a choisi la réforme, on doit rester fidèle à ce choix. Si pendant la guerre notre meilleur allié fut à la fin le Parti communiste, ce n’est plus le cas maintenant, reste donc la SFIO« . Et je m’entends lui répondre, « attends un peu que le parti fasse sa mutation et réfléchisse, la SFIO c’est l’horreur, l’offense, ce n’est pas pensable de s’associer à eux ! »

En janvier 1963, c’est le 2e Congrès à Alfortville. Le PSU est devenu un étrange ramassis de gens qui viennent de différents courants de pensée avec chacun ses rêves, on est à peu près 14.000 à cette époque. Ce congrès révèle sept tendances ! Véritable explosion où chacun dit son crédo :

  • Les anciens radicaux, bourgeoisie aisée, chantres d’une laïcité à la radicale ; véritable déclaration de guerre aux anciens du MLP
  • Les anciens du MLP expriment le vœu d’une société pacifiée grâce au socialisme démocratique pensé à la manière de l’action catholique ouvrière.
  • Les sociaux démocrates se réveillent et veulent refaire une SFIO propre, c’est Alain Savary qui pousse à cela.
  • Les anciens communistes rêvent d’un appareil en alliance avec le communisme international, c’est Jean Poperen qui en est le leader.
  • et trois autres petites tendances de l’extrême gauche révolutionnaire (trotskystes, maos entre autres).

On est quelques uns à paniquer. Gilles Martinet, numéro 2 du PSU, dit : “on va à l’éclatement !”. Il rassemble des gens autour de lui, surtout des intellectuels issus de l’UGS, avec la confiance de certains militants ex-MLP. Je me joins au rassemblement. On écrit un projet socialiste où déjà l’idée du rêve révolutionnaire est laissée de côté ; c’est rédigé dans un langage clair, alors que les autres motions le sont avec les patois anciens.

Donc congrès fort agité et déjà on sent que l’on n’a plus le vocabulaire commun pour s’entendre et lorsqu’on n’a plus le vocabulaire, cette base nécessaire pour se comprendre, alors on en est réduit aux procédures, ce qui donne une légitimité abominable, désolante.

Ensuite le PSU change de direction nationale très souvent avec un épisode plutôt drôle : lors d’un comité directeur, la province exprime une grande colère à l’encontre des parisiens, ce qui débouche sur un bureau national sans parisiens ! Ainsi, pendant trois ou quatre mois, le PSU est administré uniquement par une délégation provinciale. Beaucoup de militants s’en vont et la presse assassine le PSU dans lequel le militantisme commence à perdre de sa vocation politique nationale, on ne sait plus trop où s’orienter. Peu à peu le parti devient tristounet, sans espérance, sans grand projet politique.

L’autogestion apparaît

« Dès sa fondation en 1964 la CFDT a été en pleine réflexion sur la notion de planification démocratique qu’elle va très vite associer à l’idée d’autogestion. Dans l’élaboration des plans, telle qu’elle l’envisage, une grande place doit être laissée aux travailleurs, mais cette planification se limite à l’entreprise, ce qui est regrettable.

Dans un premier temps, la CFDT est la seule organisation a parler du socialisme autogestionnaire mais avec très peu d’échos ; le PSU, pas plus d’ailleurs que l’ensemble des partis de gauche, ne capte l’intérêt de ce nouveau concept dont les fondements proviennent de la Yougoslavie [13]. Au PSU on se déchaine sur la critique de la société de consommation, Serge Mallet est décisif là-dessus [14], sur la critique du savoir aristocratique et enfin sur la critique de l’excès de hiérarchie dans la société. On a aussi un militantisme de proximité, chaleureux, intelligent, et le PSU est vraiment porteur de tout ce qui fait et s’écrit de bien là-dessus. Il n’a pratiquement plus aucune relation avec la SFIO, parti qui continue à croupir dans sa faiblesse congénitale et guère plus avec le PC, toujours aussi monolithique stalinien.

Cette orientation, fort louable, n’a alors que les débats municipaux comme entrée possible dans le champ politique, ce qui est bien mais pas suffisant : tout le monde demande une gestion par les usagers des équipements collectifs ; tout le monde veut intégrer le sens du paysage, le sens de l’urbanisme dans l’équilibre des villes. C’est le militantisme local qui prime, c’est la période florissante des GAM (Groupes d’Action Municipale) et c’est à partir de là que l’ADELS [15] se développe, j’en fus le président il y a quelques années. On commence également à évoquer l’intégration des populations minoritaires, la lutte des femmes…

L’explosion de Mai 1968 provoque un sursaut salutaire. La CFDT est aux premières loges dés que le mouvement passe dans le monde ouvrier, d’ailleurs de façon plus ou moins spontanée, en effet les centrales syndicales n’en sont pas à l’origine ; en fait, ce sont des militants trotskystes de FO qui ont souvent l’initiative dans les entreprises, comme par exemple à Renault Cléon, à Saint-Nazaire…

À ce moment-là tout le monde a besoin d’un concept rassembleur et c’est la Fédération Chimie de la CFDT qui propulse l’autogestion. Lancée sur un terrain plus que favorable, l’idée est bien reçue, elle donne sens au mouvement et prend de l’ampleur. On parle alors de décentralisation du pouvoir, du contrôle ouvrier, d’associer la société civile aux décisions et à la gestion des communes (cf. Charte communale du PSU 1977) c’est tout cela l’autogestion. Mot quelque peu magique mais qui a vertu de rendre compte du militantisme de proximité, qui permet de faire le lien entre le militantisme politique et le militantisme syndical, qui met en évidence un projet de réorganisation sociale devenant un projet politique pour la société tout entière. Le PSU s’emballe sur ce concept qui n’était pas à priori le nôtre, mais qui finalement pouvait coiffer toutes nos pratiques militantes.

Pendant plusieurs années, on travaille et on pense beaucoup à propos du pouvoir aux manifeste_1972travailleurs… et le congrès de Toulouse en décembre 1972 adopte le Manifeste pour l’autogestion : « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue au contraire l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste ». Le vocabulaire de ce manifeste est, à mon avis, quelque peu trop jacobin, dans le sens où l’on a encore une vision trop étatique, avec comme objectif premier la conquête de l’appareil central de l’État, pour inévitablement le remplacer par un autre appareil central, puisque c’est le débouché logique de toute révolution !

rocard_toulouse_1972Comme Secrétaire national du PSU, je tenais pourtant à maintenir le mot, alors très critiqué à cause de la Yougoslavie et de « son » autogestion à la mode du parti unique. En fait je pense qu’un travail pratique/théorique remarquable s’est effectué avec des intellectuels et militants Yougoslaves, je vous renvoie à la préface que j’ai écrite à ce sujet pour un livre sur l’autogestion yougoslave de Milojko Drulovic [13]. L’autogestion, pour ce pays, ce fut une intuition étonnante, mais Tito (1892 – 1980), pour tenter de contenir d’énormes difficultés interrégionales, avait maintenu le Parti unique et le contrôle de la pensée. Le désastre qui est survenu à sa mort a entaché l’autogestion et on en a été un peu victime ; on n’échappe pas en effet à ce renvoi vers Tito et son pouvoir hyper centralisé et totalitaire. J’ai, un moment, souhaité remplacer autogestion par autonomie mais je n’ai pas été suivi…

Du PSU au PS

« On fait de la politique, parce qu’on pense qu’il sera possible, un jour, d’accéder démocratiquement au pouvoir pour mettre des idées en pratique, sinon ça n’a pas beaucoup de sens.

Pourquoi n’avoir pas rejoint le PS dès 1971 à Épinay, lors du Congrès constitutif de l’actuel Parti epinay_1971Socialiste, François Mitterrand en devient le Premier secrétaire national ? La même année, toujours en juin, se tient le 7e congrès du PSU à Lille. Depuis 1968 une bonne partie du PSU (région parisienne surtout) est plus ou moins colonisée par les maos et les trotskystes. Ceux-ci veulent profiter de ce congrès pour régler des comptes avec le Secrétaire national du parti qu’ils jugent complètement réactionnaire. Congrès terrifiant ! Déjà par la procédure des votes, qui se font par appel à la tribune, plus d’une heure pour chaque vote ! J’arrive à Lille avec dans la poche une lettre de François Mitterrand dans laquelle il me souhaite bonne chance et de travailler avec succès à l’union de la gauche. Je n’ai pas osé la lire, ça aurait été l’horreur ! Les séances n’en finissent pas, à 2 ou 3 heures du matin on discute encore, même si presque tout le monde dort. J’étais mal parti mais finalement je gagne grâce à la province. Si j’avais perdu, serais-je parti tout de suite ? Je ne crois pas, parce qu’en agissant à titre personnel, mon adhésion au PS n’aurait eu aucun poids. Il fallait que l’on garde une cohésion militante, avec l’autogestion comme ciment. Ainsi, avec bon nombre de camarades, on crée une solidarité forte et active pour résister à l’ultra gauchisme conduit par Alain Badiou (1937…) [16]. De quoi parle-t-on dans les instances dirigeantes du PSU ? Essentiellement et à perte de vue du pourquoi Mai 68 a échoué. Et invariablement l’analyse de Badiou est « on n’est pas allé jusqu’au bout de la violence ouvrière ! » Le genre de théorie qui a conduit aux brigades rouges en Italie.

Le PSU, historiquement, ce n’est pas cette pensée de la haine de la démocratie portée par Badiou (« La démocratie n’est rien d’autre qu’un outil de propagande du capitalisme », Libération, “Mao en chaire”, 10 janv. 2007), complètement à côté de la réalité. On a un réel projet politique, solidement ancré dans la vie quotidienne, projet qui peut redonner du sens à la gauche. Mais on ne sait pas le faire valoir électoralement, le parti étant sans doute trop identifié dans l’opinion à sa tendance gauchiste. Donc, en toute logique, si l’on assises socialisme_1974veut effectivement participer au pouvoir, on doit aller au PS, les Assises du socialisme [17] en 1974 sont l’occasion de le faire savoir, mais cela faisait déjà quelques mois que l’on s’y préparait.  On part à 2 000 à peu près et on entre au PS par la grande porte. On l’irrigue rapidement en bouleversant des habitudes, des pensées… Et J’ai l’impression d’avoir fait avancer des choses importantes sur la décentralisation, la Nouvelle Calédonie, le RMI…

L’exercice du pouvoir

« Après 1981, on ne peut pas dire que le socialisme autogestionnaire n’ait pas produit de résultats. Par exemple :

  • les lois “Auroux (Jean Auroux 1942-…, Ministre du travail de mai 1981 à marsAuroux 1983), premières lois reconnaissant aux travailleurs, dans l’entreprise et sur leur temps de travail, le droit de s’exprimer sur leurs conditions de travail sans nécessairement passer par les syndicats, c’est une approche issue de l’autogestion ;
  • les premières lois de décentralisation, viennent du « décoloniser la province« , expression chère au PSU et dont je suis à l’origine (Rencontre socialiste Grenoble, 1966). On dénonce par là les excès du centralisme ; on prône un autre fonctionnement du pouvoir avec vérification de sa légitimité à chaque étage et une autre efficacité économique. Au moment de la décentralisation je suis ministre du plan et j’invente la notion de Contrat de plan, ce qui donnait une dimension collective à la décentralisation.
  • j’ajoute le mouvement féministe, l’urbanisme social …

Tout cela vient de la pensée autogestionnaire. Ce n’est pas parfait, loin de là mais en politique tout est question de dosage. Avec François Mitterrand j’ai rencontré la difficulté rocard_mitterrandde se comprendre, et ce bien avant son élection comme Président. Mais je lui ai quand même arraché « 15 thèses pour l’autogestion » (Convention nationale du PS juin 1975). En politique, à partir du moment où l’on a renoncé à la révolution, on avance pas à pas, et dans le pas à pas il y a ce que l’on peut bousculer,  par exemple au moment de la mise en place du RMI (loi 88-1088 du et ce que l’on ne peut pas. Le Revenu Minimum d’Insertion vient d’une éthique sociale sur le refus de la pauvreté, d’une réflexion sur la puissance publique comme responsable des arbitrages budgétaires et avec l’idée qu’un revenu minimum doit être assuré à tous. Le point central du RMI, c’est l’Insertion et c’était la première fois que l’on décidait d’affecter de l’argent public et des agents pour aider des gens pendant deux ans dans une démarche de réinsertion sociale. L’accroissement du chômage de longue durée fait que le RMI est devenu permanent. Le passage au RSA (Revenu de Solidarité Active), c’est-à-dire à un début de travail qui ne fait pas tomber l’allocation, est une sage décision qui devenait une nécessité absolue. J’aurais souhaité que la Formation professionnelle soit plus partie prenante du dispositif, mais je n’ai pas pu obtenir que certaines procédures d’aide à la formation professionnelle et au choix du premier métier soient changées.

L’autogestion a-t-elle un avenir ?

Aujourd’hui, le gouvernement recentralise la France parce que c’est plus commode à diriger et la revendication d’autogestion redevient d’actualité : « Une société autogestionnaire c’est une société où les hommes sont capables de prendre en main leurs propres affaires, de prendre eux-mêmes les décisions qui concernent leur travail, leur cadre de vie, leur formation, leurs relations et toute leur vie quotidienne ». Cette définition est celle du Manifeste pour l’autogestion du PSU (1972). Je pense qu’elle est encore valable.

Le prix Nobel des sciences économiques 2009 a été attribué pour la première fois à une ostrom_2_webfemme, Elinor Ostrom (1933-2012) [18]. J’ai titré un papier paru dans Libération (20 oct. 2009) le Prix Nobel pour l’autogestion” ! Je ne connais pas Madame Ostrom mais quand elle dit que ce qu’il y a de moins mauvais dans l’économie ce sont les coopératives, les associations, etc., c’est formidable ! Le PS aurait dû s’emparer de cela immédiatement. La liaison entre le PS et les structures de l’économie sociale se fait mal ; c’est du travail de terrain et ça le PS… Le socialisme a peu à peu perdu contact avec sa niche d’origine, les coopérateurs, les mutuelles ouvrières …, c’est regrettable.

Aujourd’hui ce que l’on doit investir prioritairement c’est la lutte contre l’effet de serre, la lutte contre le sida, c’est le partage de l’eau… Dans tous les cas, il faut donner une dimension internationale à tous ces graves problèmes, avec des représentants élus ayant le droit de se mêler aux affaires internes d’États pour casser des logiques de pseudo souveraineté nationaliste, de corruption… Si dans les quelques années qui me restent, je pouvais assister, en y participant avec mes moyens, à ce que les Nations Unies décident vraiment des régulations mondiales dont on a absolument besoin, pour moi ce serait bien, il n’y a pas d’autre espoir [19]. Je pense aussi que dans les années à venir il va se produire des montées de colère contre les institutions responsables mondialement ; c’est la société civile qui peut faire bouger le monde, par exemple la Convention internationale concernant l’interdiction de l’usage des mines terrestres (Ottawa 1997), est un document signé par presque tous les gouvernements du monde sous pression de la société civile.

m_rocard_3Avec André Gorz [20], je revendique aussi mon autonomie créatrice ! Je ne sais s’il a été membre du PSU, mais on l’invitait de partout. Il était dans la mouvance intellectuelle qui a produit toute la pensée autogestionnaire et je suis l’un de ses disciples. Je pense que l’on peut encore largement s’en inspirer. »


Notes

  • [1] Michel Winock, « La Deuxième gauche dans l’histoire du Socialisme » | Le Débat N° 203 / 2019
  • [2] Thomas Ducres, A voté ? Trentenaire, votant blanc, cherche opinion pour présidentielle, 2012, éd. rue Fromentin
  • [3] Éric Duhamel, « L’UDSR, un parti charnière » | Pouvoirs N° 76 / 1996
  • [4] Serge Berstein, « Léon Blum, un intellectuel en politique » | Centre d’histoire de Sciences Po-Histoire@Politique N° 5 / 2008
  • [5] Denis Rolland, « Jacques Soustelle, de l’ethnologie à la politique » | Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 43 N°1 / Janvier-mars 1996
  • [6] Marceau Pivert, « Tout est possible » | Le Populaire / 27 mai 1936
  • [7]  Victor Fay, L’Autogestion, une utopie réaliste, 1996, éd. Syllepse
  • [8] Marion Labeÿ, « Le monde communiste vu par un “ex” |La contemporaine-Matériaux pour l’histoire de notre temps N° 125-126 /  2017
  • [9] Maurice Andreu, « Boukharine sur les intellectuels et le communisme » | Fond. Gabriel Péri N° 3-4 / 2006
  • [10] Seloua Luste Boulbina, « 1954, Pierre Mendès-France et les indépendances : Indochine, Tunisie, Algérie » | Sens Public / 2006
  • [11] Michel Rocard, « Le Drame algérien » | Rapport / 1957. Publié dans Rapport sur les camps de regroupement, éd. Mille et Une Nuits, 2003
  • [12] François Furet, Penser la Révolution française, 1978, éd. Gallimard
  • [13] Milojko Drulovic, L’autogestion à l’épreuve« , préface de M. Rocard, 1973, éd. Fayard
  • [14] Serge Mallet, La Nouvelle classe ouvrière, 1963, éd. du Seuil
  • [15] Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale : « Aujourd’hui, on en appelle à la société civile, afin qu’elle participe au renouvèlement de la démocratie, et faire en sorte que les citoyens aient vraiment une place dans la gouvernance ». A été dissoute en janvier 2012, publiait la revue Territoires.
  • [16] Alain Badiou et autres, Contribution au problème de la construction d’un parti marxiste-léniniste de type nouveau, 1969, éd. Maspero
  • [17] René Dumont, « Quand le feu est à la maison, la grange peut attendre » | Tribune socialiste / 22 octobre 1974
  • [18] Juan Camilo Cardenas et Rajiv Sethi, « Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs » | La Vie des idées / 11 oct. 2016
  • [19] Michel Rocard, quelques titres d’ouvrages :
    • le PSU et l’avenir socialiste de la France, 1969, éd. du Seuil
    • Si la gauche savait, 2005, éd. Robert Laffont
    • Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité ? 2015, éd. Flammarion
    • Que reste-t-il du socialisme ? 2017, éd. Flammarion
  • [20] André Gorz, quelques titres d’ouvrages :
    • Le socialisme difficile, éd. du Seuil, 1967
    • Écologie et politique, éd. Galilée, 1975
    • Capitalisme Socialisme Écologie, éd. Galilée, 1991

Autres références

  • Association Michel Rocard.org
  • « Michel Rocard et le rocardisme », Alain Bergounioux | Revue politique et parlementaire / 22 mas 2017
  • « Michel Rocard, le choix du possible », Joël Roman | Alternatives économiques /  juil. 2016
  • « Michel Rocard, l’homme de la Deuxième gauche », Denis Sieffert | Politis / 2 juil. 2016
  • (Biens) communs, quel avenir ? Un en jeu stratégique pour l’économie sociale et solidaire, Pierre Thomé, Michel Huet | 2016, éd. Yves Michel
  • « De Rocard à Julliard, vie et mort de la Deuxième gauche », Michaël Foessel [ Libération / 25 janv. 2011
  • « Quand la gauche de gouvernement raconte son histoire », Serge Halimi | Le Monde diplomatique / avril 2007
  • Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Elinor Ostrom, 1990 | éd. française De Boeck / 2010
  • PSU, Charte communale 1997
  • Socialisme et autogestion : l’expérience Yougoslave, Albert Meister | 1964, éd. du Seuil

Rédaction Pierre Thomé août 2014, complété en déc. 2019 (document en libre accès, citer la source)

Voir également :


évolution historique des idées d’autogestion et de participation

psuprésentation

Au début de l’année 2008, la proximité du 40e anniversaire de mai 68 n’y étant pas pour rien, des militants ex PSU ou CFDT se sont retrouvés pour échanger de l’actualité politique. Un moment l’un d’entre eux a posé cette question : « l’autogestion a pratiquement disparu du discours politique, vous savez pourquoi ? » Silence abyssal de quelques instants… et jaillissement de la parole genre brainstorming dont on retiendra:
• certains courants politiques évoquent encore l’autogestion, comme « les Alternatifs Rouge et Vert » où l’on retrouve des anciens du PSU, ainsi que différents mouvements Libertaires et anarchistes.
• la gauche de « gouvernance » a abandonné le concept : le PS, les Verts n’en parlent plus, le PCF l’évoque de temps en temps mais non comme un projet de société
• il existe encore de nos jours des pratiques autogestionnaires, par exemple dans des SCOP, des associations, des mouvements sociaux …
• aujourd’hui, on parle de démocratie locale, participative, de citoyenneté … Ces idées, ces pratiques, s’inscrivent-elles dans les pas de l’autogestion ? Et si oui en quoi ?

De là est née l’idée d’approfondir cette question : « l’autogestion hier et aujourd’hui, que reste-t-il de nos amours ? »
Mais comment faire ? De manière autogestionnaire bien sûr … tout en faisant appel à quelques connaissances susceptibles d’apporter leur appui « d’experts ». Parmi celles-ci, l’ADELS, dont on connaissait quelques éminents fondateurs autogestionnaires, a été sollicitée. Cette association s’est dite intéressée par le sujet et a bien voulu être considérée comme partenaire facilitateur de contacts et de communication, celle-ci pouvant aller éventuellement jusqu’à l’édition.
« D’un côté le débat et le combat pour l’autogestion ont disparu de la scène publique où le mot n’est pratiquement plus utilisé. D’un autre, le débat civique s’ordonne depuis plusieurs années autour des thèmes de la crise de la démocratie représentative et de la nécessité, pour y faire face, de développer une citoyenneté active, une démocratie participative. (…) Comment rendre compte du paradoxe de cette disparition apparente du thème autogestionnaire, mais d’une vitalité souterraine qui continuerait de structurer notre débat contemporain ? » Patrick Viveret dans Territoires N°454, janv. 2005.

1. l’autogestion

1.1. définitions

il n’est pas aisé de donner une définition claire de l’autogestion parce qu’on ne sait pas toujours très bien si l’on parle d’un projet politique de société ou bien de pratiques. Pour l’instant on fait deux propositions :
• la plus simple qui soit : gérer soi-même
• une plus complexe : organisation sociale et économique de la société favorable à la gestion directe non hiérarchisée de structures de travail, d’habitat, d’éducation, etc., par les hommes et les femmes impliqués directement dans ces structures et en fonction de leurs besoins fondamentaux.
Cette définition sera développée tout au long de cette étude.

1.2. historique

Sans plonger dans la nuit des temps, sinon on pourrait  remonter à l’Agora de la Grèce antique, voire à la révolte des esclaves romains conduite par Spartacus en -73, on s’intéresse à des moments de l’histoire des XIXe et XXe siècle., où l’autogestion a trouvé, nous semble-t-il, ses principaux fondements. Nos propres histoires ont pu aussi croiser les événements du XXe Siècle.

a. XIXe siècle
*L’Association Internationale des Travailleurs (AIT) ou Première Internationale (fondée en 1864), dont les principaux leaders sont Pierre-Joseph PROUDHON (originaire de Besançon), courant « mutualiste » et Michel BAKOUNINE, courant « collectiviste ». Les statuts de cette association, rédigés par Karl MARX, précisent que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes« . Tout au long de sa relative courte existence (fin en 1876), l’AIT a été traversée par de longs débats à propos de :
• la suppression ou non du salariat, du droit d’héritage
• la place de l’État dans le socialisme
• la manière de conquérir le pouvoir par l’auto organisation des forces prolétariennes ou par une avant-garde révolutionnaire instituant temporairement la dictature du prolétariat
Ces questions, parmi d’autres, seront reprises dans la pensée autogestionnaire du XXe siècle.
*la Commune de Paris 1871 , en 72 jours, a généré des pratiques autogestionnaires tant dans la conquête du pouvoir que dans son exercice par le peuple. On peut les caractériser par :
• lutte armée pour s’opposer d’une part à l’envahisseur prussien, d’autre part à une partie de l’armée française restée fidèle au gouvernement français (Thiers) réfugié à Versailles. Deux figures marquantes de cette lutte : Louis-Auguste BLANQUI qui, bien qu’étant en prison à cette époque, a certainement eu une influence idéologique prépondérante chez les communards et Louis ROUSSEL, transfuge de l’armée française, nommée ministre de la guerre et chargé d’organiser la défense de Paris, non sans mal d’ailleurs, bon nombre de communards refusant de prendre les armes
• mise en place de structures économiques et sociales démocratiques, égalitaires et non discriminantes
• rôle important des femmes dans la lutte
• insistance mise sur l’entraide, l’éducation et la formation avec Louise MICHEL comme figure emblématique.commune-de-parisL’association des Amis de la Commune de Paris perpétue la mémoire de cet évènement.
*Charles Fourier (lui aussi originaire de Besançon) et « les Phalanstères » , vie communautaire et de travail fondée sur « l’attraction passionnée », jonction de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif ; source de l’harmonie universelle et d’un nouvel État .
« On commence par dire : cela est impossible pour se dispenser de le tenter, et cela devient impossible, en effet, parce qu’on ne le tente pas« , (C. Fourier, « Le nouveau monde industriel et sociétaire », Paris, 1829)
Fourier a inspiré des communautés de travail comme Longo Maï dans les Alpes de Haute Provence, Boimondau dans la Drôme…

b. XXe siècle
Le mot autogestion a eu une existence politique officielle dans plusieurs pays bien avant qu’il n’apparaisse en France : en Yougoslavie et en Algérie.
En Yougoslavie (République fédérale composée de 6 républiques jusqu’en janvier 1992)
le maréchal TITO apparaît à la fin de la Deuxième guerre mondiale comme un véritable sauveur. Il profite de son aura de résistant au nazisme pour s’opposer au stalinisme et rompre avec Moscou en 1948. Staline n’ose pas toucher à ce personnage devenu une véritable figure emblématique internationale.
Tito entreprend alors de grandes réformes et introduit officiellement l’autogestion dans la constitution tout en gardant un État très centralisé avec parti unique. En fait l’autogestion concerne exclusivement le monde de l’entreprise dont à l’époque les plus grosses unités de production, ne dépassent pas 700 emplois. De 1950 à 1970, l’autogestion s’est déroulée dans le cadre d’une économie planifiée par l’État. Ce n’est pas une grande réussite et l’économie de marché internationale pousse le pays, à partir de 1970, à s’adapter à cette réalité ; la plupart des entreprises sont progressivement privatisées tout en gardant parfois leur fonctionnement autogestionnaire. La mort de Tito en 1980 amorce une crise très dure et longue conduisant à l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 90.
Selon Marie-Geneviève Dezès (« Autogestion, la dernière utopie? », sous la direction de Frank Georgi, 2003, publications de la Sorbonne), Tito, en choisissant l’autogestion, voulait donner un signe fort au monde pour montrer que sa rupture avec le stalinisme allait bien dans le sens d’un socialisme libre, ce qui fut loin d’être le cas. Mais, pendant un temps, cette représentation a fonctionné puisque, à partir des années 60 une partie de la gauche française (PSU, extrême gauche, CFDT…) fait de la Yougoslavie une référence et se rend sur place pour y chercher l’inspiration autogestionnaire. Des organismes de voyages se spécialisent : par exemple « Découverte et cultures » agence réservée aux militants révolutionnaires et surtout ARVEL (Association de Rencontres, de Voyages, d’Études et de Loisirs) créée à Lyon en 1968 par André Barthélémy et quelques militants du PSU et de la CFDT et dont la première destination (et unique au début) est la Yougoslavie dans une île où cette association prend même la gestion d’un centre de vacances.
En Yougoslavie un courant critique s’est rapidement développé et s’exprime en particulier dans la revue PRAXIS (interdite en 1975). En France cette critique est relayée par de nombreux militants et intellectuels : Albert MEISTER, Henri LEFEBVRE … Ce qui débouche sur la création du Centre International de coordination des Recherches sur l’autogestion (CICRA) en 1976 dont le siège est fixé à Paris à la Maison des sciences de l’Homme. Le CICRA n’existe plus.
En Algérie, la guerre d’indépendance a été un tournant pour la gauche française et pour l’autogestion ! Avant la création du PSU en 1960, due en grande partie aux difficultés grandissantes de la SFIO (le PS actuel) et du PCF à se positionner clairement dans ce conflit qui déchirait le peuple français et le peuple algérien, c’est l’extrême gauche trotskiste de la IVe Internationale qui, dès 1954, a été la plus active dans le soutien à la révolte du peuple algérien . Selon les courants politiques qui traversaient les trotskistes, le soutien pouvait s’adresser plus au MNA par le PCI tendance Pierre Lambert ou plus au FLN par le PCI tendance Pierre Frank. Dans le soutien au FLN apparaît, dès 1954, une figure historique de la IVe Internationale : PABLO ou Michel RAPTIS. C’est Yvan CRÉPEAU qui le met en relation avec le FLN dès 1954. Pablo devient alors l’un des principaux conseillers du FLN. Il est à l’initiative de la création d’une usine clandestine d’armement installée au Maroc.
À l’indépendance en 1962, un certain nombre de militants trotskistes décident de vivre en Algérie comme enseignants, médecins, agriculteurs … Ils sont surnommés « les pieds rouges ». Ils croient en la révolution socialiste et aux capacités du peule algérien à se libérer du poids des années de colonisation ; les algériens ont simplement besoin de leur aide pour se former au socialisme. Pablo en fait partie. Il a une entrevue avec Ben Bella qui le convînt « que le projet d’une Algérie socialiste est possible car “la logique d’un développement socialiste de la Révolution est inévitable”. Ben Bella prête d’ailleurs une oreille attentive aux projets de Pablo concernant l’autogestion, qui doit constituer un embryon de contrôle ouvrier et paysan et l’amorce d’un véritable pouvoir prolétarien. Pablo devient alors conseiller de Ben Bella, principalement en ce qui concerne l’autogestion. Il crée l’Union nationale d’animation socialiste, qui élabore les plans pour une évolution vers le socialisme. Il parvient, avec Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, à faire adopter en octobre et novembre 1962, puis en mars 1963, des décrets sur l’administration des biens vacants et l’autogestion des entreprises » (Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Guerre d’Algérie et extrême gauche en France, 2002, éd. Syllepse).
Le soutien dès le début du conflit des trotskistes au FLN, puis celui de la Nouvelle Gauche et du PSU un peu plus tardivement, ont certainement été efficaces dans des tâches pratiques clandestines (par exemple « les porteurs de valises ») jusqu’à l’indépendance. Ensuite, il semblerait que ces organisations soient restées pendant un temps sur l’idée que la conquête révolutionnaire et armée de l’indépendance ne pouvait que déboucher sur le socialisme. Les pratiques non démocratiques du FLN, au nom de la sauvegarde de l’intégrité de la révolution algérienne et du socialisme – avec, par exemple, dissolution dès le début de l’indépendance du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), refus d’élections libres, interdiction de partis politiques comme le Parti communiste algérien ou le Parti de la Révolution Socialiste – démontraient pourtant le contraire. Le désenchantement fut total en juin 1965 avec le coup d’état militaire qui installe Houari Boumediene à la présidence. Les militants trotskistes, encore présents en Algérie, sont alors tous expulsés. [cf. également  « Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion« .

En Algérie, comme en Yougoslavie, l’autogestion fut décrétée par un pouvoir se disant socialiste mais avec des pratiques totalitaires, ce qui paraît déjà assez paradoxal en soi! Peut-on en effet décréter l’autogestion alors qu’elle devrait être aspiration, mouvement ascendant venant du peuple ? Peut-on imaginer que cette aspiration puisse apparaître et être acceptée par un État imposant son total pouvoir y compris par la force ? Ces pratiques autogestionnaires, aux durées relativement courtes, mais dont certaines semblent avoir correctement fonctionné, auront au moins servi de terrains d’observation pour bon nombre d’organisations politiques et syndicales en particulier françaises.

En France, on ne sait trop quand le mot « autogestion » a fait explicitement son apparition dans le langage politique. En 1964 peut-être avec le philosophe marxiste André Gorz qui en fait l’aboutissement social des luttes d’émancipation conduisant à l’autonomie individuelle et collective. La pensée autogestionnaire s’est construite à partir des années 60 en puisant dans trois courants de pensée :
• le marxisme, représenté par des communistes, exclus du PCF pour certains, rejetant le stalinisme et le centralisme démocratique : citons parmi les plus connus Pierre Naville, Yvon Bourdet, Victor Leduc, Serge Depaquit, Yvan Crépeau, André Gorz, Henri Lefebvre … Deux tendances traversent les marxistes : les structuralistes (centralité de la structure et rejet de la subjectivité) et les existentialistes (se libérer de toute aliénation pour atteindre une totale autonomie individuelle et collective). Les élections sont reconnues comme un moyen possible pour arriver au pouvoir, mais le mouvement révolutionnaire n’est cependant pas exclu pour le prendre au plus haut niveau, première condition pour mettre en place le socialisme autogestionnaire,
le christianisme progressiste, humanisme éclairé prônant la « révolution douce » (réformer la vie quotidienne), l’influence du personnalisme d’Emmanuel Mounier y est grande. Citons Claude Bourdet (fondateur de l’Observateur, devenu « le Nouvel Observateur »), Gilles Martinet, Henri Desroche (revue Esprit), Pierre Rosanvallon, Albert Meister … C’est « l’autogestion goutte à goutte » évoquée par Daniel Mothé (Paris, 1980, éd. du Centurion)
l’anarchisme, le communisme libertaire, militant contre l’autorité sous toutes ses formes.
Plusieurs leaders des 2 premiers courants sont à l’origine en 1966 de la revue AUTOGESTION, qui deviendra AUTOGESTIONS en 1980, ce pluriel signifiant que l’autogestion est plurielle. Après la chute du communisme c’est le courant « humaniste » qui occupe le terrain idéologique, souvent sous l’étiquette « Deuxième gauche ».voeux_capi
Il paraît nécessaire de souligner la grande influence du philosophe marxiste Henri Lefebvre dans la construction du concept. Pour lui c’est dans la quotidienneté qu’il faut chercher à débusquer les rapports de domination du capitalisme, sources d’habitudes « inauthentiques« , obstacles majeurs à l’inventivité, à la liberté …, nécessaires au développement de l’autogestion. Celle-ci ne peut être un système établi, elle est mouvement perpétuel. Sa « Critique de la vie quotidienne » en trois volumes demeure une référence. « Impossible de saisir le quotidien comme tel en l’acceptant, en le «vivant» passivement, sans prendre un recul. Distance critique, contestation, comparaison vont ensemble » (1948, 1962, 1981, éd. de l’Arche) . Il était professeur de sociologie à Nanterre depuis 1965 quand tout a commencé en 1968 depuis cette Université…
Mai 1968 est la véritable plateforme de lancement du socialisme autogestionnaire. Ce mouvement, s’il n’a pas pu déboucher politiquement pour différentes raisons, a eu toutefois une influence sociale et culturelle que rien n’a sans doute égalé depuis.
La CFDT, très présente dans le mouvement et efficace dans le rapprochement étudiants / travailleurs, adopte le concept dès 1970.
Le PSU fait écho à la CFDT et intègre peu à peu l’autogestion dans son projet politique. Son refus en 1972 de participer au Programme commun de la gauche, jugé réformiste, centralisateur et trop gestionnaire , l’amène à faire officiellement du socialisme autogestionnaire son Manifeste, approuvée lors du 8e Congrès en décembre 1972 à Toulouse. « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue, au contraire, l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste » déclare Michel ROCARD, alors secrétaire national du PSU, lors de ce congrès. Basse manœuvre opportuniste de la part de celui-ci, diront certains …
Le socialisme autogestionnaire existe désormais au plan politique par la critique radicale de tous les modèles existants : capitalisme bien sûr, mais aussi communisme, centralisme démocratique, social-démocratie.
Années 1970, l’amélioration de la qualité du cadre de vie prend de l’ampleur. Devant l’urgence à régler les problèmes du logement, les grands ensembles se sont multipliés le plus souvent sans aucune concertation. Toutefois certaines communes ont cherché à associer habitants, associations, syndicats. Pour de nombreux militants ce fut l’occasion de mettre en avant des pratiques se rapprochant de l’autogestion. Plusieurs expériences seront présentées dont la Ville Neuve à Grenoble et le quartier de la Boissière dit le « quartier rouge » à Morlaix (Finistère). On parlera également du mouvement de « l’Habitat autogéré » qui s’est développé ces années là. Bien qu’antérieur, le mouvement des Castors des années 50-60 sera également évoqué comme une pratique d’inspiration autogestionnaire.
octobre 1971 débute la longue lutte du LARZAC pour s’opposer à l’extension (de 3.000 à 17.000 hectares) du camp militaire décidée par le gouvernement français. Ce mouvement a été innovant dans la manière à la fois autogestionnaire et non violente dont il fut conduit. Il débouche en 1981 par la décision rapide du nouveau Président de la République François Mitterrand de ne pas procéder à l’extension
1973, LIP est un événement qui fait date et le célèbre « on fabrique, on vend, on se paie ! » parcourt le monde. Cette longue lutte demeure un modèle dans la manière autogestionnaire dont elle fut conduite . L’autogestion trouve là son apogée.
LIP et le LARZAaffiche_lipC ont beaucoup de points communs et ces deux mouvements se sont fréquemment rencontrés.
Mais 1973, c’est aussi le premier choc pétrolier, et l’entrée dans une longue période de crise où l’emploi devient la préoccupation numéro 1. Cette situation, qui perdure, ô combien, provoque bien des replis, c’est-à-dire tout le contraire de ce qui pourrait créer du mouvement vers l’autogestion.
C’est également la parution de « l’Archipel du Goulag » de Soljenitsyne et la prise en compte, enfin, d’une réalité insupportable du monde communiste qui ne s’en remettra pas ; et le marxisme, identifié à la barbarie par certains « nouveaux philosophes », va en subir les conséquences.
assises socialisme_1974En 1974, les Assises du socialisme sont l’occasion pour les rocardiens (la Deuxième gauche) de quitter le PSU pour le PS avec la ferme intention d’influer et de transformer celui-ci. Mais ils se heurtent à la personnalité de François Mitterrand qui a tout autant d’ambition et se dit « agacé » par la référence constante des rocardiens à l’autogestion. Ceux-ci réussissent malgré tout à faire adopter par une convention nationale en 1975 « 15 thèses sur l’autogestion », mises en forme par Gilles MARTINET. Notons toutefois que le PS ne fera jamais de l’autogestion un concept de propagande.
Le Parti Communiste Français a longtemps considéré l’autogestion comme un mot vide de sens. Il l’adopte cependant du bout des lèvres à partir de 1978. Son programme électoral de 2007 y fait encore allusion : « Fonder une VIe République solidaire, démocratique, laïque et autogestionnaire. Le programme des communistes : donner le pouvoir aux citoyens et aux salariés, dans la cité et l’entreprise« .
L’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 va, paradoxalement, sonner le glas du socialisme autogestionnaire. F. Mitterrand estime que la conquêtmitterrand_02e rapide du pouvoir de l’État passe par l’acceptation des institutions de la Ve République, pourtant décriées en d’autres temps. Cela lui réussit et finalement il semble que ces institutions lui conviennent et il n’est plus question de nouvelle Constitution, considérant sans doute qu’il y a plus urgent à faire. Il entreprend rapidement de grandes réformes, celles qui concernent le plus le sujet de cette étude sont :
* les lois Auroux pour transformer les relations dans le monde du travail ; les travailleurs doivent être acteurs du changement, avec deux idées clés : l’extension de la citoyenneté dans l’entreprise et le développement des initiatives collectives : « promouvoir une démocratie économique fondée sur de nouvelles relations du travail (…) et sur l’élargissement du droits des travailleurs« , (Jean AUROUX, rapport introductif, 1981)

* les lois sur la décentralisation pour rapprocher des citoyens les lieux d’exercice des pouvoirs : loi Deferre en 1982, « véritable coquille vide » (Georges Gontcharoff, entretien du 10 nov. 2008 ) en matière de participation des citoyens ; loi Joxe en 92 sur l’information des habitants, loi Voynet en 99. Ces différentes lois définissent des cadres institutionnels pour renforcer le pouvoir des élus locaux dans les communes, les départements et les régions. Mais qu’en est-il exactement du pouvoir par le peuple ?
Aux yeux des autogestionnaires, ces lois de 82 sont loin d’être satisfaisantes. Les lois Auroux ? « le droit de donner son avis sur la couleur des moquettes à changer » ! dit avec humour Victor FAY qui a intégré le PS avec l’espoir d’exercer une influence de l’intérieur. Les lois sur la décentralisation ? « s’intéressent plus à donner du pouvoir aux élus qu’au peuple » ! (V. Faÿ, « L’autogestion une utopie réaliste », Paris, 1996, éd. Syllepse)
Victor FAY est à l’origine de la création du « Collectif autogestion » en 1981 afin d’œuvrer à « l’extension de la démocratisation » Ce collectif lance un appel au gouvernement et aux parlementaires de gauche et va même jusqu’à élaborer 2 propositions de lois portant sur « la création de conseils d’atelier, de bureau et de service » et pour « l’extension de la démocratie dans la commune »
1983 : la gauche de gouvernance, avec l’exercice du pouvoir, prend conscience de la très difficile articulation de la politique nationale avec l’économie de marché qui se mondialise de plus en plus. Et la question récurrente du chômage est loin d’être solutionnée … La conjoncture n’est pas donc pas favorable au développement d’idées autogestionnaires. L’entreprise de déconstruction du concept continue inexorablement : la CFDT se recentre et le PSU se prépare lentement à disparaître …
Après ce rapide survol historique, on peut se demander pourquoi le socialisme autogestionnaire n’a pas réussi à s’imposer comme projet politique crédible.

1.3. l’autogestion, utopie ou (et) mythe ?

Pour la clarté du propos, il est nécessaire de bien distinguer deux approches : l’autogestion en tant que pratique et l’autogestion attachée au socialisme en tant que projet politique.
L’autogestion comme pratique est bien réelle. Il y a eu, il y a et il y aura encore de multiples expériences s’y référant. Boimondau, Longo Maï, LIP, ont déjà été évoquées, d’autres le seront, mais leur addition ne conduit pas pour autant à une société autogestionnaire. Mai 68, sans doute l’un des plus grands événements d’émancipation populaire de l’histoire française, a débouché sur une retentissante victoire de la droite aux élections législatives qui ont suivi marquant ainsi le retour à l’ordre, la liberté ferait-elle peur ?
L’autogestion comme projet politique global n’a jamais vraiment débouché. Dans les pays où il y a eu des amorces voulues par le pouvoir en place et dans la dynamique de luttes abouties : résistance au nazisme en Yougoslavie, indépendance en Algérie, révolution des œillets au Portugal … , l’expérience n’a pu être pérenne. Et aujourd’hui qui ose vraiment encore en parler comme projet de société possible ?
Robert CHAPUIS, en décembre 1971, déclarait: « l’autogestion ne peut être envisagée que dans un système cohérent où l’on tient en main le problème de la production, et c’est le rôle de l’organisation des producteurs ; mais il faut tenir aussi les problèmes de l’organisation des citoyens et de la direction politique. Le fédéralisme yougoslave a permis l’autogestion en fournissant une donnée politique plus proche de la base. Mais il y a un troisième niveau, celui de l’État qui, lui-même, s’il n’est pas démocratique comme c’était le cas en Yougoslavie, fait s’écrouler l’autogestion. Parce que lorsqu’on chasse la démocratie à un endroit, il ne faut pas croire qu’elle peut apparaître à un autre. (…) C’est un système finalement très délicat, et pour nous cela implique qu’il y ait transformation du pouvoir au niveau de l’entreprise, au niveau des régions et au niveau de l’État. » (« Qu’est-ce que le PSU ? », Chronique Sociale de France, Lyon, déc. 1971, N° 4-5).
En fait, en se référant aux pays déjà cités, on se rend compte que les trois niveaux évoqués par Robert Chapuis, n’ont jamais vraiment pu fonctionner ensemble. Ce serait peut-être la France qui, en 1981, aurait pu s’en rapprocher le plus, avec les nationalisations, la régionalisation et un État qui ne demandait qu’à se démocratiser. Mais le contexte mondial a sans doute été un trop gros obstacle. Et aux trois niveaux de R. Chapuis, on doit ajouter celui de la mondialisation. Celle-ci ne permet plus d’imaginer, aujourd’hui, qu’un pays seul puisse concevoir un fonctionnement autogestionnaire.
Cette analyse structurelle conduit donc à constater l’impasse à laquelle conduit le projet du socialisme autogestionnaire. Il y aurait aussi à développer un autre type d’analyse plus philosophique prenant en compte certains comportements humains découlant du désir de la possession : avidité, violence, domination, pouvoir, manipulation … Ces comportements sont profondément inscrits dans l’humanité et très difficilement contournables, du moins aucune politique, aucune religion n’ont encore vraiment trouvé la solution ! Ils sont on ne peut plus incompatibles avec un système autogestionnaire qui, par définition, exclut tout rapport de domination et fait de la grande propriété l’origine principale de l’aliénation.
Alors utopie ou mythe ?
Si l’on prend la définition de Théodore Monod « L’utopie est simplement ce qui n’a pas encore été essayé! » (cité par Wikipédia) , alors l’autogestion n’est plus dans l’utopie ; elle a, en effet, été essayée politiquement dans plusieurs pays et elle continue à l’être dans ce que nous nommons « l’autogestion pratique ». Ce qui n’en fait plus un idéal puisqu’elle fonctionne dans le réel et que des résultats sont observables.
En revanche le socialisme autogestionnaire comme projet politique global, relèverait non seulement de l’utopie mais aussi du mythe parce que fondé sur l’imaginaire d’une société idéale, libre, harmonieuse, sans classe, sans violence …, la recherche du paradis perdu pourrait-on dire ! Mais dans ce projet, certains éléments du réel ne figurent pas ou ne sont pas suffisamment pris en compte. On l’a vu à propos de l’Algérie où manifestement il y a eu une part d’aveuglement chez des militants enthousiasmés par la conquête de l’indépendance et qui ont cru qu’un pays se libérant d’un rapport de domination combien aliénant, ne pouvait que déboucher vers le socialisme autogestionnaire. En fait la réalité était tout autre et le pouvoir qui se mettait en place n’avait rien de démocratique.
Roland Barthes associe mythe et mystification. Le mythe, selon lui, est une illusion qui altère les données de l’observation du réel et va donc à l’encontre du raisonnement et de la connaissance.  » La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir… » (« Mythologies », 1957, Paris, le Seuil). Le mythe relève donc, y compris en politique, plus de la croyance que de la raison. Mais il peut avoir une fonction hautement symbolique favorisant la mise en mouvement, « groupons-nous et demain l’Internationale sera le genre humain » ! Et ce mouvement peut alors jouer un rôle important dans la transformation du réel sans pour autant le bouleverser de fond en comble.
En politique le mythe naît souvent dans les périodes de mutation, de crise identitaire. Il devient alors une planche de salut. Il peut s’incarner dans un personnage présenté comme le sauveur, ou bien dans une recherche d’unité communautariste à l’encontre d’un phénomène de société, ou bien encore dans une représentation de « l’âge d’or » passé -retour à la nature – ou à venir : abondance pour tous, harmonie et fin de l’Histoire ! Le socialisme autogestionnaire a eu cette fonction mobilisatrice dans une période où le pouvoir était exercé de façon autoritaire par un homme lui-même « sauveur » et qui avait institué une République quasi monarchique, en tout cas à l’opposé de l’esprit du socialisme démocratique. Il a permis le rêve, une recherche moderne du « paradis perdu » ! Il a eu une période faste, mai 68, « sous les pavés, la plage! ». Il a participé à la victoire de la gauche en 81. Et là, paradoxalement, il commence à se déconstruire. Libérée du communisme, la deuxième Gauche (à laquelle on peut associer les Verts), celle de la révolution douce, celle des « réformistes », occupe le terrain idéologique. Elle accepte l’économie de marché comme quelque chose d’inéluctable et s’oriente vers la social-démocratie.
Aujourd’hui, à l’exception des « ALTERNATIFS. Rouge et Vert » et d’organisations anarchistes , plus grand monde n’évoque le socialisme autogestionnaire comme un projet possible. On peut certes penser qu’une nouvelle délivrance de Prométhée en rallumerait le feu ; mais on peut aussi estimer qu’il est entré dans le domaine de l’histoire. Sans lui quand est-il, aujourd’hui, du mouvement social ?
Ponctuellement certains événements provoquent de grandes mobilisations (altermondialistes par exemple). Mais on a l’impression que peu à peu on s’éloigne des grands projets politiques de société bouleversant l’ordre des choses, comme si la mondialisation rendait difficile, voire impossible, la compréhension de la politique globale sur laquelle le citoyen que je suis ne voit pas comment il peut agir pour en modifier le cours. On a là, sans doute, l’une des raisons de la défiance à l’égard du politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie représentative.
Cependant, des hommes et des femmes continuent à rechercher un peu partout d’autres façons de vivre. Ils mettent en œuvre des solidarités de proximité, des actions de développement durable, d’autres façons de concevoir les rapports économiques, de consommer … Tout cela crée du mouvement mais peu visible, peu saisissable dans l’opinion. Ces nouvelles forces conduiront-elles à une alternative au système existant ? André GORZ en était intiment convaincu : « l’expérimentation avec de nouveaux modes de vie et d’autres formes sociales, dans les failles d’une société en pleine désagrégation, subvertira et délégitimera le contrôle que le Capital exerce sur l’esprit et le corps des gens. [Ainsi] les contraintes et les valeurs de la société capitaliste cesseront d’être perçues comme naturelles et libéreront finalement les puissances de l’imagination et du désir » (« L’immatériel. Connaissance, valeur et Capital », Paris, 2003, éd. Galilée), démarche qui amènerait, selon A. Gorz, à un « écosocialisme non capitaliste« . Nous n’en sommes pas encore là et pour un mouvement plus global on manque, peut-être, du rêve qui permettrait de sortir de la façon strictement gestionnaire et sécuritaire que la politique actuelle propose. Il y a, semble-t-il, un manque d’ambition collective, à moins que la démocratie participative en soit une source possible ?

2. la participation

2.1. définition et histoire

Lorsque des instances dirigeantes évoquent la participation, cela signifie qu’elles cherchent à associer les salariés, les habitants, les usagers … à la vie d’une entreprise, d’un quartier, d’un service … À l’inverse d’un système autogestionnaire où le pouvoir est normalement non hiérarchisé et s’exerce collectivement, le système participatif ne modifie en rien les hiérarchies existantes.
Dans le monde du travail on peut considérer les comités d’entreprise et surtout les comités d’hygiène et de sécurité comme des instances participatives.
En politique, l’usage du mot n’est pas très ancien. C’est le Général de Gaulle qui en 1967 fait de la participation des salariés aux résultats de l’entreprise un objectif à atteindre rapidement. Il l’impose par ordonnance pour les entreprises de plus de 50 salariés contre l’avis du patronat et avec beaucoup de réserves des partis de gauche et des syndicats de salariés.
Les Groupes d’Action Municipale (GAM) avaient, dans les années 60, fait ressortir la nécessité d’associer les habitants à tout projet de rénovation urbaine. Il faut toutefois attendre les années 1980, à l’occasion des premières mesures concernant la Politique de la ville , pour que l’État introduise la notion de participation comme « étant au cœur de la politique de la ville » . Des militants, des élus, ont beaucoup œuvré à cette participation; comme par exemple, à la Roche-sur-Yon (Vendée) : « permettre aux habitants d’être la principale force motrice d’un projet de développement économique et social d’un quartier« , Elie Gaborit (« Quand la démocratie locale façonne un quartier », 2008 )

Plusieurs lois ont jalonné ces années :
• loi du 12/7/1983, dite loi Bouchardeau, relative à la démocratisation des enquêtes publiques et la protection de l’environnement
• loi du 13/2/2000, relative à la Solidarité et au renouvellement urbain
• et enfin loi du 27/2/2002, dite loi Vaillant, relative à la démocratie de proximité.
Dans la loi de 2002 la participation des habitants (chap.1er du titre 1er) occupe en fait 2 pages sur les 48 du texte de loi (éd. Légifrance.fr) ! Tout le reste évoque le statut des élus, l’intercommunalité, les collectivités territoriales et leurs compétences, les enquêtes publiques …
Cette loi rend obligatoire les conseils de quartier (CQ) dans les communes de plus de 80.000 habitants, « les conseils de quartier peuvent être consultés par le maire et peuvent lui faire des propositions sur toute question concernant le quartier ou la ville. Le maire peut les associer à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’élaboration des actions intéressant le quartier, en particulier celles menées au titre de la politique de la ville »(art.1.II). On note que le CQ « PEUT être consulté … associé… » et non pas DOIT. Les élus gardent ainsi l’initiative de ce qu’ils veulent bien soumettre aux habitants.
Le projet initial prévoyait l’obligation des CQ pour les communes de plus de 20.000 habitants. On ne s’explique pas très bien pourquoi on est passé à 80.000 dans les navettes entre le Parlement et le Sénat. Toutefois beaucoup de communes de moins de 80.000 habitants ont créé des CQ.

2.2. pourquoi une loi ?

Lors de la « rencontre nationale des conseils de quartiers et de la démocratie locale », tenue à Paris en mai 2001, Claude BARTOLONE, alors ministre délégué à la ville concluait ainsi la journée :
« La politique de la ville a été portée il y a plus de 20 ans sur ses fonds baptismaux par Hubert DUBEDOUT avec l’intime conviction que sa réussite était conditionnée par la participation des habitants et par leur réelle implication dans sa conception (…)
Pour la politique de la ville, la démocratie de proximité est l’un des actes fondateurs de notre action autant qu’un impératif de réussite. (…) La démocratie participative est une condition de la réussite du renouveau social (…). Les conseils de quartier sont des lieux de confrontation essentiels à la démocratie, essentiels pour gouverner une ville (…) Qu’il s’agisse de propreté, d’éclairage public, de tranquillité publique, d’implantation du mobilier urbain, des aménagements de voirie …, il nous faut débattre et nous organiser pour répondre à des demandes ascendantes et non pas seulement discuter de propositions descendantes… »

Il annonçait à cette même rencontre la promulgation prochaine de la loi.
Cette loi prend en compte une longue période d’expérimentations de toutes sortes en matière de démocratie locale dans de nombreuses communes françaises, le plus souvent de gauche, avec en toile de fond le modèle PORTO ALLEGRE au Brésil. Mais alors pourquoi ce besoin de légiférer ? Il n’y avait pas un mouvement social organisé poussant à cela, sinon peut-être les mouvements spontanés de jeunes dans certains quartiers, mais pour eux la réponse se trouve-t-elle dans cette nouvelle gouvernance ?
En fait le principal motif est sans doute à rechercher dans l’inquiétude éprouvée par la classe politique devant un certain « désenchantement démocratique  » ; l’évolution négative des taux d’abstention aux élections en étant le principal indicateur.
Mise à part l’élection présidentielle, toutes les dernières élections de 2007 et 2008 ont vu leur taux d’abstention augmenter. Entre 1970 et 2008 le taux d’abstention aux législatives est passé de 17,7 à 39,6% ; celui des municipales de 22,9 à 39,1%. Ce qui fait que des maires, des conseillers généraux, des députés sont élus par 30 à 40% de la population majeure, quelle légitimité réelle leur donne alors leur élection ? L’abstention concernerait, dit-on, surtout les milieux populaires. Ce qui nous approfondirons car on suppose qu’elle existe aussi dans les classes moyennes soit par désintérêt soit par désenchantement à l’égard de la politique institutionnelle. Il y a donc « crise de la représentation (…). Les citoyens, notamment ceux appartenant aux couches populaires, s’éloignent de plus en plus des mécanismes traditionnels de la démocratie. Une fracture civique profonde s’est aujourd’hui creusée entre la représentation politique et une large fraction de ceux qu’elle est censée représenter » (Serge Depaquit, Renouveler la démocratie … oui, mais comment ?, Paris, 2005, éd. de l’ADELS).
La démocratie est-elle en péril au point de devoir la mettre sous perfusion, avec la participation comme sérum vital ? Pourtant, par définition, la démocratie -pouvoir par le peuple- est participative sur le principe même que tout citoyen est en droit de participer à la décision politique, si cela n’est pas, le mot démocratie se vide de son sens premier. « Si parler de démocratie participative ne traduisait rien d’autre que la volonté d’exploiter et d’instrumentaliser la défiance des citoyens envers leurs représentants -cette défiance fut-elle, à bien des égards, compréhensible et légitime – (…) ce qui fragilise leur attachement et leur désir pour la démocratie, le risque alors serait que l’appel d’une démocratie participative ne finisse par effacer la démocratie elle-même (…) Il n’y a de démocratie que participative« , (Bernard STIEGLER, De la démocratie participative, 2007, éd. Mille et une nuits).
Qualifier la démocratie de participative relève donc quelque peu du pléonasme et de la méthode Coué avec injonctions répétées à la citoyenneté sur tous les modes : débat citoyen, démarche citoyenne, café citoyen, conseil citoyen … Le citoyen du 21e siècle. est, semble-t-il, en train de détrôner le travailleur du 20e siècle. Le travail, de par les incertitudes qu’il représente et le moindre temps qui lui est consacré, perd de son importance dans la construction de l’identité sociale au profit de la cité avec ses multiples lieux d’exercice de la citoyenneté : associations, instances participatives ou lieux moins formalisés que la loi de 2002 ne prend pas vraiment en compte.
Les CQ ont tendance à polariser l’attention alors qu’ils n’intéressent qu’une infime partie de la population. Leurs membres sont des habitants volontaires, ne représentant qu’eux-mêmes ; leur profil : cadres moyens ou supérieurs jeunes retraités, propriétaires de leur logement, déjà actifs dans la vie associative. On n’y trouve donc pas, ou fort peu, certaines couches de la population et tout particulièrement les jeunes et les milieux les plus populaires. Alors les CQ nouvelle caste sociale défendant avant tout ses intérêts ? Si ce n’était que cela on aurait là le plus bel effet NIMBY (touche pas à mon jardin) tout à fait contraire à ce que l’on nomme « l’intérêt général ». Mais comment définir cet intérêt général, que la démocratie participative est censée opposer à l’intérêt particulier ? Comment le représenter? Est-ce ramener l’individuel dans le collectif ?

2.3. que fait-on dans les instances participatives ?

Tout n’est pas sombre dans les CQ. Certains s’investissent dans l’urbanisme et participent à un réel travail d’aménagement urbain, d’autres se préoccupent de solidarités de proximité.
Par exemple dans le 18e arrondissement de Paris, les CQ « Clignancourt, Jules Joffrin » et « Amiraux, Simplon, Poissonnières » se sont demandés début 2006 que faire face à l’accroissement des personnes sans abri séjournant dans le quartier. Après étude avec l’association « Un toit pour tous », au fait de cette question, les CQ ont émis unanimement un vœu demandant l’ouverture d’une Maison Relais sur le quartier avec accueil de jour et de nuit. Ce vœu a été approuvé par le Conseil municipal d’arrondissement en avril 2006 et transmis au Conseil de Paris qui décide de donner suite avec la création de 2 maisons Relais. Les CQ participent ensuite au comité de pilotage du projet : implantation, fonctionnement etc. (Sources : entretien avec Hamou BOUAKKAZ, adjoint chargé de la démocratie locale à la Mairie de Paris. « Les actes du printemps de la démocratie locale », mars 2007, Mairie de Paris).
Dans cet exemple le schéma est ascendant et représente sans doute un processus quasi idéal :
 repérage d’un problème
 étude avec une association qui joue dans le cas présent un rôle d’expertise
 construction d’un argumentaire et transmission d’un vœu
 présentation au conseil municipal, discussion
 décision du CM
 participation au comité de pilotage
Une réserve toutefois, puisque, aux dernières nouvelles, dès que les sites d’implantation ont été connus du grand public, des habitants, non participants des CQ, ont manifesté leur opposition en faisant signer une pétition à l’initiative de l’ancien chanteur des « Chats Sauvages » Dick Rivers ! Comme quoi il n’est pas toujours simple de participer !

Notre intention n’est pas de dresser ici un tableau exhaustif des pratiques participatives, voici cependant une brève typologie des contenus que nous avons repérés :
• simple information descendante élus vers habitants, avec questions / réponses
• demande ascendante d’informations auprès des élus
• consultation sur un projet
• partenariat pour l’élaboration et la réalisation d’un projet
• délégation de pouvoir, pour la gestion d’un équipement de quartier.

2.4. la participation, ravalement de façade de la démocratie ?

« Faire un état des lieux ensemble, c’est ça la participation ! », Marylise LEBRANCHU, députée du Finistère, manifeste au cours d’un entretien récent (29 sept. 2008) un certain mécontentement à propos de la démocratie participative telle qu’elle est en train de s’instituer : « où sont les personnes en souffrance des quartiers populaires dans ces instances ? Elles n’y viennent pas ! Parce que le pouvoir y est pris par quelques personnes, celles qui ont la culture des mots. C’est aux élus à aller à pied dans les quartiers, de discuter en direct avec les habitants, de parler des problèmes de leur vie quotidienne… d’expliquer les projets avec des plans … et leur donner la possibilité de critiquer » .
« Les comités de quartier, c’est pas fait pour jouer les cantonniers ! » proclame Jean-René MARSAC, député d’Ille-et-Vilaine (entretien 12 nov. 2008). « La démocratie participative, telle qu’elle est souvent pratiquée encore, donne trop de place à la parole. Il suffit de se réunir, de se parler, d’échanger quelques idées, et on serait dans la démocratie participative ? C’est pas sérieux ! C’est la réduire à l’état de forum réservé à ceux qui savent s’exprimer. Et je ne vois pas comment émerge la dedans l’intérêt général … S’il n’y a pas de logique d’action, ce n’est plus de la démocratie… La démocratie c’est fait pour décider, donc faire des choix : où on met l’argent ? pour quoi ? pour quelle population ? C’est pas compliqué et on peut très bien associer le maximum de personnes dans cette démarche de responsabilisation ; c’est à mon avis la seule qui permettra de progresser vers plus de démocratie, sinon on va rester dans un concept mou, pas assez exigeant. L’autogestion avait une logique de progression dans la prise de responsabilité, ce serait utile de s’en inspirer » .
La démocratie ne peut s’accommoder de la misère sous toutes ses formes , elle doit au contraire lutter contre. Si la participation conduisait à y faire écran, parce que réservée à une élite oligarchique constituée d’élus associés à quelques militants, et bien on obtiendra l’effet inverse de ce qui est souhaité par bon nombre d’élus et d’associations qui œuvrent quotidiennement pour que la démocratie retrouve du sens.

Pour en savoir plus : « Démocratie participative ? »

Brève conclusion

En l’état actuel des travaux on peut dire que, entre hier et aujourd’hui,
 l’autogestion comme pratique est bien vivante dans un grand nombre de micro expériences dans des domaines variés : économie sociale solidaire, services, action sociale, culture … ; sous divers statuts juridiques : SCOP, SA, SARL et association. Ces expériences font référence à des valeurs communes : solidarité, égalité, protection de l’environnement, développement durable, primat de l’homme sur le profit, un homme une voix … Si leur présence dans la société civile est bien réelle, cela ne conduit pas, au moins pour l’instant, à un projet politique d’ensemble pouvant modifier toute la société. Comme si, en quelque sorte, le rêve du grand soir ne pouvait plus exister et que seule l’action « ici et maintenant » apportait la satisfaction de se réaliser.
 la démocratie participative, avec toutes les réserves faites sur le sens de cette appellation , ne relève pas, telle qu’elle est mise en place par les collectivités territoriales, de l’autogestion (gérer soi-même), mais plutôt, et au mieux, de la cogestion de projets entre des élus détendeurs du pouvoir décisionnel et une petite minorité d’habitants s’auto désignant.
 les associations, au demeurant toujours très actives bien qu’ayant du mal à renouveler leurs cadres bénévoles, les collectifs ou comités mis en place ponctuellement pour traiter d’un problème spécifique, peuvent fonctionner en autogestion.

Pierre Thomé  | 10 janvier 2009