Homo sapiens dans le buisson du vivant

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“Qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va”, Victor del Árbol, 2006

  • LE BIG BANG
  • LE VIVANT
  • LE BUISSON DU VIVANT
  • UNE PLANÈTE INACHEVÉE
  • HOMO SAPIENS ET SES COUSINS LES SINGES
  • TOUMAï, LUCY et TURKANA BOY
  • DE HOMO HABILIS À HOMO SAPIENS
  • RÉFÉRENCES

Avant d’aborder la démesure d’Homo sapiens, deuxième volet de la trilogie “Effondrement | Hubris | Alternatives”, il me semble utile d’ouvrir une page de l’histoire de la Terre et de l’humanité pour tenter de repérer comment a pu se développer l’étrange paradoxe d’Homo sapiens : intelligence créative d’une part, pouvoir et violence démesurés d’autre part. Ce paradoxe ne semble pas être d’origine et il est le propre d’une seule espèce devenue invasive parmi celles vivant sur la planète Terre, un jour peut-être découvrira-t-on d’autres galaxies avec des planètes habitées où les façons de vivre seraient différentes des nôtres, allez savoir !

En attendant, les découvertes relativement récentes faites par de nombreux chercheurs astrophysiciens, biologistes, historiens, archéologues… permettent de se faire une meilleure idée de la grande complexité systémique de l’Univers d’une part, de la planète Terre et de ses habitants d’autre part. Depuis peu en effet, « l’archéologue dispose d’une palette presque infinie de moyens d’investigation. Les instruments de la physique et de la chimie modernes lui ont permis d’inventer des méthodes de datations absolues qui viennent compléter les chronologies relatives obtenues par la stratigraphie. Le recours aux techniques de la biologie moléculaire ouvre des perspectives immenses pour la compréhension de l’histoire des populations anciennes » [Alain Schnapp, 2018]. Ces “antiquaires” explorent, creusent, observent avec beaucoup de patience pour nous éclairer sur la préhistoire et l’histoire d’Homo sapiens, ainsi nommé dans son sens générique : humus, la terre, étant la racine latine d’homo, et sapiens se traduisant par sage, intelligent…

Cette exploration, à l’échelle des temps géologiques puis humains, s’inspire de la façon dont l’historien Patrick Boucheron procède : « renouant avec l’élan d’une historiographie de grand vent […] L’entrée par les dates permet d’évoquer des proximités pour les déplacer, ou au contraire de domestiquer d’apparentes incongruités […] de susciter le désir et l’inquiétude, ces deux moteurs du voyage ». Ce qui permet d’envisager une histoire globale “fabrique de la mémoire” [2017] dans laquelle le désir d’une humanité radieuse et l’inquiétude pour l’avenir de la planète Terre, deviennent les moteurs d’un voyage d’abord planétaire puis beaucoup plus terre-à-terre. Ce récit loin d’être exhaustif, doit cependant permettre de se rendre compte qu’Homo sapiens est un simple soupir dans la frise chronologique de l’univers et de la planète Terre : « la présence de l’homme occupe un espace si ténu que c’en est fascinant et troublant, un soupir dans les temps géologiques! » [Monica Sabolo 2017].

LE BIG BANG

Tout aurait commencé il y a quelques milliards d’années avec ce qu’il est généralement admis de nommer le Big Bang, sauf bien entendu si l’on se réfère au créationnisme. Mais parler de commencement est déjà inexact puisqu’on ne sait rien sur un possible avant sinon de façon purement imaginaire dont la croyance en dieux : « Pourquoi faudrait-il qu’il y ait une origine à l’univers ? Cette idée n’a pas d’encrage réel, et dire qu’il n’y avait rien avant le Big Bang n’a pas de sens, quelles preuves a-t-on d’un néant ? Et on préfère croire plutôt que dire : on ne sait pas ! » [Hubert Reeves, 2020]

echelle temps geo

Le Big Bang, daté sans trop de contestations vers 13,7 milliards (Ga) d’années, ne signifie pas nécessairement le début de l’Univers qui garde une part de mystère et butte, peut-être même pour l’éternité, sur le réputé mur de Planck, « auquel sont associées une énergie, une longueur et une durée ; il représente ce qui nous barre aujourd’hui l’accès à l’origine de l’univers, si origine il y a eu. Il incarne en effet la limite de validité ou d’opérativité des concepts de la physique que nous utilisons : ceux-ci conviennent pour décrire ce qui est passé après lui, pas ce qui a eu lieu avant lui ; ainsi nos représentations habituelles de l’espace et du temps perdent toute pertinence en amont du mur de Planck » [Étienne Klein, 2013].

En fait le Big Bang ne conclut en rien la recherche sur l’origine de l’Univers, à supposer qu’il y ait eu un début! Il s’agit d’un modèle théorique puisque « l’expérience est non observable. La naissance de l’Univers n’a eu lieu qu’une fois ! Il est impossible de refaire l’expérience […] (alors que) le protocole opératoire de la physique consiste à tenter d’inférer des lois à partir de l’observation de régularités lors de la réitération d’expériences similaires. […] Cette histoire est notre histoire. Elle est ce qu’on croit être le moins mauvais récit de nos origines. Elle est le cadre dans lequel se déploie ou se déplie notre physique. […]  Elle ne s’achève pas ici » [Aurélien Barrau, 2019].

Le Big Bang est donc simplement, si l’on peut dire, un marqueur hypothétique signifiant le point de départ de l’expansion dynamique de l’Univers en perpétuelle évolution, et là on entre dans le domaine de l’observable. D’abord magma sans cohérence, il a fallu neuf milliards d’années pour que celui-ci se structure avec la formation de galaxies (dont la Voie lactée) puis de systèmes composés d’étoiles et de planètes dont la constitution provient de la collision de poussières (surtout du fer) issues de la Voie lactée : les nuages moléculaires. L’assemblage de la planète Terre aurait duré entre 15 et 30 millions  (Ma) d’années, cette datation est imprécise car controversée. La Terre peut nous paraître grande mais en fait à l’échelle de l’Univers elle est loin de l’être : 13.000 km de diamètre, comparativement : 3 500 km pour la Lune, 120 000 pour Saturne, 1 400 000 pour le Soleil, 3 800 000 pour Véga… [source : Science & Vie, 10 avril 2020].

À ses débuts la Terre est une boule de feu avec une température estimée à 4 700 degrés. Puis, en quelques millions d’années, elle se refroidit sensiblement, ce qui rend peu à peu possible l’apparition : de l’eau, des premières bactéries et enfin de l’indispensable photosynthèse (vers 2,5 Ga), permettant le remplacement dans l’atmosphère de la tendance dominante méthane par la tendance actuelle majoritairement azote et oxygène. Désormais le vivant peut prendre son essor, se développer en traversant de monumentales périodes de crise type extinctions massives ; cinq ont été recensées à partir d’environ  450 Ma, la plus importante étant celle du Permien-Trias il y a  250 Ma d’années ; la plus connue étant la cinquième vers 65 Ma, à l’origine de la disparition d’une grande partie des dinosaures. La sixième, dite de l’anthropocène, serait en cours. « À chaque fois, ces extinctions ont permis l’émergence de nouvelles formes de vie, toujours plus diverses et florissantes. Les extinctions massives jouent donc un rôle déterminant dans la diversification des formes vivantes » [Christophe Magdelaine, 2019]. Lors de ces crises certaines espèces de vertébrés ont réussi à les traverser avec une grande faculté d’adaptation, c’est le cas par exemple de la tortue apparue il y a 210 Ma, et elle est toujours là ! Il suffit donc de partir à point, avec cependant aujourd’hui une arrivée risquée car sous la menace du prédateur Homo sapiens, pourtant bien plus jeune et très petitement installé tout en bas de l’échelle : 0.002 % de l’ensemble ou 0.009 % du temps du vivant. Une autre manière de représenter la place d’Homo sapiens est d’imaginer une journée de 24 heures débutant par le Big Bang à 00 : 00 : 00, apparaissent ensuite :

  • le système solaire (dont la Terre) à 15 : 56 : 30
  • l’eau à 16 : 28 : 02
  • le vivant à 17 : 46 : 52
  • la faune et la flore à 23 : 07 : 27
  • les premiers homininés à 23 : 59 : 16
  • et enfin Homo sapiens à 23 : 59 : 58.

Dans ces 24 heures, Homo sapiens a deux secondes d’existence, ce qui est bien le temps d’un soupir ! Il devrait y réfléchir avec une bonne dose d’humilité et se demander « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi existons-nous ? Pourquoi cet ensemble particulier de lois et pas un autre ? Nous affirmons qu’il est possible de répondre à ces questions tout en restant dans le domaine de la science et sans recourir à aucun être divin » [Stephen Hawking, Léonard Mlodinow, 2011].

ciel etoileSi nous sommes-là, la tête dans les étoiles et les pieds sur terre, c’est avant tout grâce à des molécules complexes qui se sont constituées à partir d’atomes également complexes, tel le carbone. Ces atomes ne se forment qu’au sein des très grosses étoiles, et pour que l’on trouve du carbone un peu partout dans l’univers, il est nécessaire que ces étoiles aient explosé en fin de vie pour se disséminer. L’apparition de la vie sur terre est donc liée à au moins une génération d’étoiles précédées d’autres étoiles ayant vécu le temps d’une vie d’étoiles (de l’ordre de dix milliards d’années pour une étoile tel le soleil) et devenues elles-mêmes « poussières d’étoiles » : « Du chaos initial issu du Big Bang, le jeu subtil des lois de l’univers tire une succession de structures toujours plus délicates et complexes : particules, atomes, molécules, cellules, êtres vivants, puis pensants : tous les fruits de la gestation cosmique » [Hubert Reeves, 2008].

Une découverte récente permettrait de faire la connaissance de la toute première molécule post Big Bang : « Une molécule ionisée formée à partir de l’hélium suggérait une solution à l’énigme de la formation des premières étoiles. On vient de montrer que cette molécule pouvait effectivement se former dans des conditions similaires à celles régnant au moment où les premiers atomes neutres ont commencé à naître, 380 000 ans après le début du cosmos observable. Cette molécule pourrait même avoir été la première à se former à ce moment-là ». [Laurent Sacco, 2019]

Bien que l’exploration de l’Univers soit loin d’être achevée, elle permet cependant de mieux comprendre notre existence cosmique : si nous sommes sur Terre, c’est que des lois physiques et chimiques planétaires l’ont rendu possible, et la place de la Terre est de l’ordre de l’idéal  : « sa distance au Soleil est très exactement ce qu’il faut pour que l’eau puisse être en surface aussi bien liquide que solide ou gazeuse ; un peu plus près, elle n’était que vapeur, un peu plus loin, que glace » [Albert Jacquard, 1991]. Toutefois, de tout temps, les légères modifications de son axe de rotation (Cycles de Milankovitch) peuvent entraîner d’importantes variations climatiques sur de très longues périodes, avec alternance de périodes glaciaires, d’une durée de 80 000 à  100 000 années avec baisse du niveau des mers, jusqu’à -120 m, et interglaciaires, plus courtes et bien plus chaudes, remontée du niveau des mers due à la fonte des glaces et au réchauffement d’une partie du permafrost (ou pergélisol) qui en dégelant délivre de grandes quantités d’eau, mais aussi de méthane (gaz à effet de serre hyper actif). Entre – 18 000 et -15 000 ans, la Terre est de nouveau entrée dans une période interglaciaire toujours en cours, mais, fait nouveau, depuis plus de deux siècles le facteur climatique de l’activité humaine modifie des données naturelles avec le risque majeur d’un dérèglement accéléré et d’envergure.

LE VIVANT

adn_origine-vie_cnrsExtraordinaire a été le passage de l’inerte au vivant il y a environ 3,5 milliards d’années. Ce grand récit demeure en partie énigmatique rendant complexe une définition scientifique de la vie bien que ses indispensables composantes sont connues : l’eau (là où elle a débuté et toute chose vivante en contient), l’oxygène, le carbone (atome basique fondamental), la cellule. Mais comment s’opère vraiment la transition du physico-chimique au biologique, comment s’élabore les « structures macromoléculaires complexes telles que les protéines, l’aptitude à mobiliser l’énergie nécessaire à la synthèse et au maintien de cette organisation, la capacité à se reproduire ou se multiplier plus ou moins à l’identique… […] Auto-organisation, métabolisme, reproduction et évolution forment ainsi le socle sur lequel repose la plupart des définitions actuelles de la vie » [Christophe Malaterre, 2008]. Capacité à se reproduire, certes, mais aussi à mourir, relation absolument indispensable pour que la vie puisse continuer : « L’être vivant apparaît, s’accroît, décline et meurt, [c’est] le tourbillon vital » [Claude Bernard, 1878]. Mais il arrive que ce tourbillon vital soit remis en question et certains, généralement fortunés, envisagent de le contourner pour être moins mortels, et pourquoi pas immortels. Ray Kurzweil, directeur de la logistique chez Google, est l’un des chantres les plus connus de ce qui est désormais appelé le “Transhumanisme” ou “Homme augmenté”, vaine utopie ou dystopie ? Nous en reparlerons.

LE BUISSON DU VIVANT

La phylogénétique (généalogie des espèces) du vivant est complexe et il m’est impossible de l’expliciter ici en détail. Ce sont sans doute les travaux du biologiste Carl Woese qui ont permis de mieux la comprendre. Il a introduit les archées comme corps intermédiaires entre les bactéries et les eucaryotes, ces trois domaines formant une sphère avec en son centre l’ancêtre commun universel LUCA (Last Universal Common Ancestor). On doit au Musée des Confluences à Lyon une fort belle sculpture de Samba Soussoko “Le Buisson du vivant”, métaphore annotée par Pierre Thomas (géologue ENS Lyon).

buisson du vivantLe vivant est parfois représenté sous forme d’un arbre, ce qui tend à établir une hiérarchie avec Homo sapiens au sommet, alors que « Représenter l’arbre du vivant comme un buisson sphérique porte un message : de même qu’il n’y a aucun point privilégié à la surface d’une sphère, il n’y a aucun rameau particulier ou privilégié dans ce buisson du vivant. Le trajet qui va de LUCA à Homo Sapiens (trajet surligné en rouge par anthropocentrisme) n’a rien de plus ni rien de moins que les millions d’autres, ceux allant de LUCA à Saccharomyces cerevisiae, ou de LUCA à Deinococcus radiodurans, par exemple » [Pierre Thomas, 2015]. Les trois domaines du buisson interférent entre eux, et au fil du temps de multiples rameaux naissent, se développent, et meurent…, rien n’est définitivement figé, le vivant étant à la fois création et destruction.

Le monde animal vertébré apparaît chez les eucaryotes, là où la biologie se complexifie et conduit, certainement pas de façon linéaire, vers le rameau des hominoïdes, puis vers celui des homininés, enfin vers celui du genre Homo. Si ce dernier rameau n’est pas à privilégier plus qu’un autre, il va falloir cependant l’isoler pour développer ses différentes branches. Et, de façon plus symbolique, l’histoire révèle qu’Homo sapiens, seule branche homo à demeurer vivante, à partir du moment où il a pu se dire “je pense donc je suis”, va tout faire pour chercher à se distinguer dans tous les sens du terme : se rendre différent, se montrer, s’élever au-dessus des autres…

UNE PLANÈTE INACHEVÉE

trappLes cinq extinctions déjà évoquées, ont eu pour principale cause une activité volcanique massive s’étalant sur plusieurs milliers d’années. De nombreux trapps en sont les témoins ; il s’agit de dépôts de roches basaltiques pouvant aller jusqu’à 12 000 mètres d’épaisseur répartis sur de grandes superficies (par exemple les trapps du Deccan sont équivalents à la surface de la France). Ces éruptions étaient très toxiques par rejets massifs de gaz carbonique et de méthane provoquant une disparition importante de la biodiversité, et une pollution des océans par une surabondance de métaux lourds (antimoine, arsenic, mercure…) générant leur appauvrissement en oxygène. Ces imposantes catastrophes dans l’histoire de la Terre pourraient-elles se produire de nos jours avec une telle ampleur ? Rien ne s’y oppose et tout demeure possible y compris de la part de volcans éteints tels ceux du Massif Central !

Les grandes catastrophes, volcaniques ou autres, conduisent souvent à des mythes dans lesquels Homo sapiens est mis en accusation pour cause de comportements déviants : violence guerrière, corruption, abus de pouvoir, hédonisme sans limite… et les dieux punissent ces débordements parfois dans l’anéantissement. Ce qui donne lieu à de grands récits mythologiques : le Déluge a déjà été évoqué dans “Critique de l’effondrement”, on peut ajouter par exemple, l’Atlantide, ce continent supposé disparu relaté par Platon dans ses Dialogues  Timée et Critias. “La Nuit des temps” de René Barjavel, roman de science-fiction dans lequel des savants explorateurs découvrent en Antarctique, sous 900 mètres de glace, les traces d’une ancienne civilisation vieille de 900 000 ans ! Ces mythes, tendance catastrophe souvent liée à une réprobation divine, cherchent à expliquer l’inexplicable et à conjurer une possible désespérance du connu, manière aussi pour Homo sapiens de se réassurer de ses errements déraisonnables ?

Si les extinctions massives mettent à mal la biodiversité, elles n’ont cependant jamais conduit à une disparition totale du vivant, puisque chaque fois, dans une étonnante dynamique, la biodiversité s’est renouvelée avec une faune et une flore souvent différentes et génétiquement enrichies. En serait-il de même aujourd’hui si l’on admet que la sixième extinction est en cours de façon beaucoup plus rapide que les précédentes du fait de l’activité humaine ? « Les extinctions d’espèces sont des étapes naturelles de l’évolution de la biosphère. Elles permettent l’émergence et la diversification de nouvelles formes par libération des biotopes [bases des écosystèmes]. Mais aujourd’hui, pour la première fois dans toute l’histoire de la vie depuis son apparition, une espèce, l’Homo sapiens, modifie les processus naturels et cause l’extinction en masse d’autres espèces » (Sylvie Crasquin, 2009]. Que va-t-il se passer dans un processus naturel qui s’étale généralement sur plusieurs millions d’années mais qui, actuellement, se trouve projeté en hyper accéléré sur un peu plus de deux siècles ? Personne n’est en mesure de vraiment le prévoir sinon de façon tout à fait hypothétique ou prophétique ;il en va de même pour un retour possible à une période glaciaire dans X années.

Cette capacité de renouvellement de la biodiversité interroge l’expression “monde fini” devenue courante en particulier dans le langage des auteurs traitant de la décroissance : « Celui qui pense qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » [Kenneth Boulding, 1989]. Cette fin serait cependant à préciser : fin du monde, fin d’une époque, fin d’un modèle ? Ou bien plus sûrement fin des réserves en ressources fossiles, par exemple il resterait en consommation constante : ≈50 ans pour le pétrole et ≈60 pour le gaz,(source : Science et vie 15 avril 2020) soit deux générations, ce qui est peu. Cette réalité incontournable va obliger Homo sapiens à revoir complètement ses sources d’énergie et les façons de les utiliser.

La fin de l’ère de l’énergie fossile ne signifie pas pour autant que la construction de la Terre est achevée, puisque, au même titre que l’univers, elle bouge et se modifie en permanence, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les tsunamis en sont des témoins actifs. Notre regard limité de terriens peut donner l’impression d’une géographie immuable des continents, ce n’est qu’une apparence. Ceux-ci se sont en effet regroupés à plusieurs reprises, par exemple avec le Gondwana (600 Ma), ou le supercontinent de la Pangée (300 Ma), puis séparés à partir de – 160 Ma en évoluant vers l’actuelle configuration tout en continuant à dériver, ce qui fait que l’Australie se rapproche de l’Asie et que le continent africain pourrait se séparer de sa corne à l’Est… Donc au lieu d’évoquer une finitude, il semble préférable de parler changements et limites : limite des ressources fossiles, limite des surfaces habitables et cultivables, limite du peuplement, limite de la croissance…, puisque « Pour l’humanité il n’y a pas d’ailleurs. […] Les hommes ont pu longtemps raisonner comme s’ils ne rencontraient pas de limites. Aujourd’hui, ils doivent constater qu’elles existent bel et bien, et que, dans de nombreux cas, ils les ont atteintes » [Albert Jacquard, 1991].

Peut-on prendre la mesure du vivant, qu’est-ce qu’il représente sur terre ? En 2017 aux États-Unis, trois scientifiques ont cherché à évaluer le poids de la masse carbone du vivant, “The biomass distribution on Earth”.

poids biomasse_1Le poids total de la biomasse carbone, indépendamment de la teneur en eau, est de 545 gigatonnes-carbone (GtC), se répartissant ainsi (principaux résultats) : végétal 83 % ( 450 GtC), bactéries 13 % (70 GtC), virus inclus ici dans le vivant 0,04 % (0,2 GtC), monde animal 0,4 % (2 GtC) dont les humains (0,06 GtC), ces derniers ne représentant que 0,01 % du total [rapport complet en anglais. Cf. également Pascal Combemorel, Planet-Vie | 2018]. C’est une nouvelle confirmation de la toute petite place occupée par Homo sapiens dans le système terrestre, il ne fait guère le poids dans la biomasse, y compris comparativement aux virus.

Supernova_SN_2005

supernova SN 2005ke vue depuis le télescope spatial Swift

L’avenir biologique et géologique de la Terre n’est guère prévisible sur du long terme et la seule certitude que nous ayons est celle de l’évolution de l’astre solaire qui en explosant, destinée de toute étoile, deviendra d’ici quelques milliards d’années une supernova, ce qui mettra fin à toute vie sur la Terre si celle-ci existe encore. D’ici là, Homo sapiens tiendra-t-il le coup, aura-t-il su continuer à bénéficier des apports génétiques et culturels du “buissonnement” sans rechercher à tout prix à en modifier le cours ? « Notre vision de l’évolution de l’homme a évolué. Quand, dans les années 1960, j’ai commencé à étudier les plus anciennes formes préhumaines et humaines, il était admis que leurs fossiles étaient ceux de nos ancêtres. On pensait alors que plus un fossile préhumain était ancien, plus l’animal associé ressemblait à un grand singe. Or le registre fossile montre aujourd’hui que, à de nombreuses reprises dans le passé s’étendant de quatre à un million d’années, plusieurs espèces préhumaines et humaines ont foulé en même temps le sol de la planète » [Bernard Wood, 2014].

HOMO SAPIENS ET SES COUSINS LES SINGES

Dans le buisson du vivant par quels chemins, dans le temps et l’espace, Homo sapiens a fini par se retrouver le seul vivant de son genre ? « Aussi loin que nous remontions dans notre longue histoire évolutive, nous constatons la coexistence de plusieurs espèces humaines […]. Il en était encore ainsi au temps des premiers hommes, il y a deux millions d’années, comme auparavant, au temps des australopithèques, il y a plus de trois millions d’années, voire aux origines de notre lignée » [Pascal Picq, 2016].

darwin1Il est désormais reconnu qu’Homo sapiens appartient à la famille des grands singes et n’en descend pas, c’est pourquoi des auteurs l’appellent Singe dans leurs écrits : « avec une majuscule initiale, métaphore qui qualifie l’acteur principal de cette odyssée, la collectivité humaine » [Laurent Testot, 2017], voulant ainsi marquer notre appartenance à un rameau commun datant d’à peu près 40 millions d’années. En 1859, Charles Darwin, avec la publication de L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, démontre que finalement nous sommes singes et non créatures divines : « Nous pouvons au moins aller aussi loin par rapport au monde matériel, pour apercevoir que les faits ne se produisent pas par une intervention isolée du pouvoir divin, se manifestant dans chaque cas particulier, mais bien par l’action de lois générales ». Darwin a bouleversé l’opinion et ses représentants religieux, ce qui aurait fait dire à la femme de l’archevêque de Worcester : « Ainsi, l’homme descendrait du singe ! Pourvu que cela ne soit pas vrai. Mais si cela devait l’être, prions pour que cela ne se sache jamais ! » [cité par Pascal Picq, 2017].

Grâce à de nombreuses découvertes archéologiques et biologiques, de nombreux chercheurs ont brillamment prolongé les recherches de Darwin, dont Michel Brunet, Yves Coppens, Jean-Jacques Hublin, Pascal Picq et Laurent Testot, qui me sont apparus comme les plus accessibles. Cette longue histoire me semble être celle d’une vaste cousinade rassemblant les trois grandes familles homininés présentées dans le tableau ci-après, avec comme plus proche cousin d’Homo sapiens le chimpanzé au génome identique à 98,8 %, ainsi « notre humanité réside dans 1,2 % de nos gènes. Il fallait être homme pour classer l’espèce humaine dans une autre famille que le chimpanzé » [Jean-Jacques Hublin, 2008]. 1,2 % c’est bien peu, pourtant ce pourcentage a permis, et continue de permettre à Homo sapiens de se distinguer : “faire l’homme” avec plus ou moins d’intelligence, plutôt que “faire le singe”, ou bien encore les deux à la fois ?

buisson homoDans ce tableau ne figurent que les lignées les plus significatives ; la marge d’erreurs dans l’échelle du temps peut être à +/- 100 000, jusqu’à Homo erectus, ensuite elle se réduit. Ces données sont à lire avec prudence, car pratiquement chaque année de nouvelles découvertes peuvent sensiblement modifier l’Histoire. En l’état actuel de la recherche, la séparation du genre “Homo” avec les autres grands singes (panina, gorilles…) aurait débuté il y a environ sept millions d’années en Afrique du Sud, de l’Est (vallée du grand Rift) et un peu plus au Nord (Tchad).

Comment s’est opérée dans le temps et l’espace la structuration corporelle, cérébrale et cognitive d’un grand singe, parmi d’autres hominoïdes, aboutissant à Homo sapiens ? De grandes inconnues demeurent dans ce long processus, il semble cependant admis que les importants changements climatiques (alternance glaciation/ interglaciaire) ont eu beaucoup d’influence, transformant en savane sur de longues périodes des pans entiers de la forêt tropicale. Ce qui aurait poussé plusieurs grands singes à passer progressivement de la quadrupédie à la bipédie pour pouvoir se déplacer à terre. Leur morphologie s’est adaptée au fur et à mesure : les pattes avant deviennent bras en se raccourcissant, la taille augmente, la boite crânienne se développe, le cerveau prend du volume, la mâchoire et la dentition se transforment pour arriver à mastiquer de nouvelles nourritures dont la viande crue. À terme, le genre homo va perdre la faculté de se mouvoir avec agilité dans la canopée des forêts encore existantes, là où les singes continuent à se nourrir avec des fruits et du feuillage, mais aussi à trouver refuge pour se protéger de prédateurs carnivores. Toute la lignée Homo est ainsi confrontée à la recherche de nouveaux moyens pour enrichir sa nourriture afin de répondre à une demande d’énergie corporelle accrue par plus de mobilité et par le fonctionnement d’un cerveau (utilisateur de 25 % de l’énergie corporelle) de plus en plus volumineux. Cela peut paraître relativement logique et simple, mais plusieurs millions d’années ont été nécessaires, avec nombre d’accidents de parcours, pour qu’Homo sapiens commence à exister en Afrique vers l’an 300 000 avant notre ère. Des figures emblématiques jalonnent cette histoire.

TOUMAÏ, LUCY et TURKANA BOY

erg_djourabLe crâne de Toumaï, “Espoir de vie” en langue Gorane, a été découvert en 2001 au Tchad dans la région devenue en grande partie désertique du Djourab. C’est une équipe de paléontologues Tchadiens et Français dont Michel Brunet qui est à l’origine de cette rencontre. L’examen attentif du crâne a permis de le dater avec précision. Ces travaux conduisent à faire de Toumaï un membre éminent de la grande famille des Sahelanthropus tchadensis et il devient l’emblème des homininés. Cette place est cependant controversée car pour l’instant il est impossible de vraiment savoir si Toumaï se déplaçait debout. Si tel était le cas, le critère bipédie n’est cependant pas suffisant pour en faire le premier porte-parole de la lignée homininés puisqu’il arrive que certains grands singes l’utilisent pour se déplacer au sol : « La bipédie n’est donc pas une évolution mais un trait commun à tous les hominidés. Cette faculté n’est pas utilisée par tous à la même fréquence, mais elle est commune. […] Chez les hominidés, cette aptitude s’est amplifiée au fur et à mesure du temps pour devenir chez les hommes modernes l’unique moyen de locomotion, ce n’est donc pas un trait de différenciation » [Yvette Deloison, 2009]. Un fémur a bien été trouvé auprès du crâne mais on ne sait pour l’instant s’il appartient à Toumaï. Pour autant Michel Brunet argumente qu’un fémur ne peut en aucun cas contredire ses conclusions : « La capacité crânienne de l’ordre de 360-370 cm³, équivalente à celle des chimpanzés actuels, la denture […], la face relativement raccourcie et la base du crâne (avec un trou occipital en position déjà très antérieure et une face occipitale très inclinée vers l’arrière), montrent que l’hominidé tchadien appartient bien au rameau humain, et non à celui des chimpanzés ou des gorilles » [2005]. Précisons que Toumaï mesurait ≈1,20 m, et pesait ≈30 kg.

HadarUn peu plus tôt, en 1974, Lucy était entrée dans le pinacle des grandes découvertes de la paléontologie. Elle a vécu vers l’an 3 200 000 avant notre ère dans une tribu d’homininés de la famille des Austrolopithecus. Elle est donc bien plus jeune que Toumaï. Cette découverte en Éthiopie par des chercheurs (dont Donald Johanson, Maurice Taieb et Yves Coppens) qui étaient fans des Beatles, d’où le nom de Lucy en référence à la chanson “Lucy in the Sky with Diamonds” ! Cette découverte d’ossements constituant la moitié du squelette de la même personne introduit le genre féminin ; car avant Lucy, il n’était question que de l’homme, et « Là, tout d’un coup, la femme surgit sur le terrain » [Claudine Cohen. 2003], ce qui fait peut-être de Lucy la toute première féministe ! Toutefois son genre serait sujet à caution, ce qui n’empêche pas qu’elle « demeure la figure ancestrale de l’humanité alors que la découverte de Toumaï lui a ôté le privilège de l’antériorité » [Claudine Leduc, 2006]. Lucy mesure 1,10 m et pèse 30 kg, sa capacité crânienne de 450 cm3 est plus importante que celle de Toumaï. Les australopithèques « ne se sont pas encore totalement libérés du milieu arboricole […] ils consomment surtout des fruits et des pousses produits par des buissons et des arbres. […] [Leurs mains] possèdent des caractéristiques anatomiques et biomécaniques qui indiquent une capacité à la saisie de précision [Jean-Jacques Hublin, 2018]. Lucy n’a vécu que vingt-cinq ans et serait morte des suites d’une chute du haut d’un arbre, avec fracture symptomatique de l’humérus droit. On fera de cette chute le symbole de la bipédie qui va progressivement conduire certains hominoïdes à perdre de leur habilité à se mouvoir dans les arbres tout en gagnant en mobilité et en habileté manuelle.

lac_turkanaEn 1984, Turkana Boy est découvert au Kenya où il a vécu il y a 1,8 Ma à proximité du lac Turkana dans la vallée du grand Rift. Son squelette, presque complet, n’a pas vraiment permis de fixer son âge avec précision, entre 10 et 12 ans suivant les experts.  En revanche il n’y a aucun doute pour sa taille et son poids : 1,60 m. 50 kg, avec des jambes plus longues et des bras raccourcis. Il appartient à la lignée Homo erectus, son corps ressemble de plus en plus au nôtre et ne permet plus de déplacements acrobatiques dans les arbres. Son volume crânien, 880 cm3, commence à être important, avec développement des aires pariétales et temporales dédiées au langage, et du front, siège du cerveau social.

Toumaï, Lucy, Turkana boy et leurs tribus respectives étaient certainement loin d’imaginer d’où ils venaient et ce qui allait advenir de leur descendance. Leur cheminement va aboutir à un être qui, en prenant conscience de lui-même, c’est-à-dire “savoir que l’on sait”, va acquérir la capacité de se penser, de penser les autres, d’imaginer, de modifier le cours des choses, du moins en partie…

À la fin de la période allant de 2,5 à 1,8 Ma, la nombreuse famille des australopithèques, pourtant bien implantée du Sud au Nord Est de l’Afrique, va progressivement s’éteindre, faute peut-être d’une adaptation aux changements climatiques alternant glaciations et périodes interglaciaires : « Après la Grande Coupure, le climat de la terre s’est considérablement refroidi, au point de parler des âges glaciaires. Cette tendance générale n’est ni linéaire ni régulière. L’histoire évolutive des hominoïdes suit ainsi ces fluctuations climatiques et environnementales, se déployant avec succès dès qu’une période plus chaude favorise l’expansion des forêts, en proie aux plus grandes menaces quand les milieux forestiers régressent aux cours des périodes plus froides » [Pascal Picq, 2016].

Cette disparition laisse place libre au genre Homo, sans doute plus résistant aux fluctuations climatiques. Plusieurs lignées vont se succéder, avec des temps communs, et avec chaque fois une nécessaire amélioration des capacités physiques et intellectuelles pour mieux s’adapter aux changements survenant dans l’environnement.

DE HOMO HABILIS À HOMO SAPIENS

Habilis est le premier grand singe australopithèque reconnu à ce jour comme fondateur du genre Homo. Un peu plus de deux millions d’années ont été nécessaires pour parvenir à Sapiens qui va gagner : 45 cm en taille, 35 kg en poids et autour de 1.000 cm3 en volume crânien, alors que son cousin chimpanzé a peu évolué au fil du temps (aujourd’hui : 1,20 m, 55 kg et 450 cm3)

frise homo

Source : Hominidés.com

En l’état actuel de la recherche anthropologique, il ressort qu’Homo erectus est à l’origine d’un grand tournant de l’Histoire. Avec 1 000 cm3 de boîte crânienne il franchit un seuil symbolique, en a-t-il pris la grosse tête ? En tout cas, si la taille du cerveau n’induit pas nécessairement l’intelligence, la multiplication des neurones et la complexification de l’encéphale ont cependant permis au genre Homo de développer un processus complexe de conscientisation. Cela s’est traduit dans plusieurs événements-clés dont le seul moteur est la nécessité vitale de s’adapter à un environnement changeant, références morales et politiques n’ayant encore aucun sens. Découvrons-les grâce aux chercheurs déjà cités, et puisque tous les modes de vie d’Homo erectus n’ont pas laissé de traces observables, il y a inévitablement une part d’interprétation, ce dont par exemple Yuval Noah Harari est friand [2015].

Homo erectus devient entrepreneur : il apprend à modifier la forme des objets en taillant la pierre pour parvenir à des silex bifaces pour trancher, racler… et en utilisant le bois pour en faire des massues, puis des javelots aux pointes en os ou en pierre… : « Pour la première fois, […] un être a osé changer la nature d’un objet pour l’utiliser à son profit. Aucune autre espèce n’a pour le moment partagé cette audace […] C’est le premier signe d’une histoire culturelle. C’est un couple homme-outil qui se met en place« . Progressivement les outils s’améliorent et se diversifient, « bénéficiant chaque fois des connaissances qui avaient présidé à la fabrication des précédents » [Yves Coppens, 2006].

Homo erectus devient chasseur coopératif : quand la forêt s’éloigne, voire disparaît, quand le climat devient plus sec en Afrique lors des périodes de grande glaciation, Homo erectus doit adapter sa nourriture en devenant de plus en plus carnivore pour trouver des ressources énergétiques plus rapidement assimilables que des fruits et des plantes se faisant rares et moins riches en protéines. La viande est également une ressource alimentaire inépuisable que l’on trouve partout et en toute saison. Homo erectus est d’abord charognard, peut-être même anthropophage, mais la concurrence avec de nombreux prédateurs le conduit à apprendre la chasse qu’il pratique sous forme de battues en poursuivant une bête isolée pour l’épuiser. Ces battues, sur de longues distances, ne pouvaient être que collectives pour se relayer à la course et pour finir, encercler l’animal afin de l’achever et le transporter vers le campement.

migration_homo_sapiensHomo erectus devient explorateur : lors de changements climatiques sur de longues périodes, « plusieurs espèces s’éteignent […], certaines autres s’en vont en totalité ou en partie, d’autres arrivent et d’autres enfin se transforment sur place » [Yves Coppens, 2006]. Contrairement à d’autres rameaux, Homo erectus ne s’est pas éteint et a compris qu’il devait s’en aller, du moins une partie d’entre eux, pour continuer à vivre, devenant vraisemblablement le premier à s’éloigner de l’Afrique. Il lui fallait en effet suivre les migrations des espèces animales dans lesquelles il trouvait l’essentiel de sa nourriture et de ses vêtements. Ces mouvements migratoires ont commencé il y a environ deux millions d’années, vers l’Asie et surtout en direction du Nord de l’Afrique, actuelle Égypte; puis un peu plus à l’Est jusqu’en Géorgie (site de Dmanissi où a résidé son cousin Homo Georgicus) ; et enfin vers le Sud de l’Europe de l’Ouest (Italie, péninsule Ibérique, Périgord) non couvert de glace, mis à part le massif des Alpes dont les glaciers très épais (jusqu’à 3.000 m. d’épaisseur) peuvent s’étendre jusqu’à l’actuelle vallée du Rhône et s’arrêter au niveau de Sisteron. En période de réchauffement Homo erectus et ses cousins remontent vers le Nord de l’Eurasie et cette alternance continue, avec des retours possibles en Afrique pour de nouvelles rencontres amoureuses ou orageuses… Il ne peut être question de parler pour le moment de colonisation puisque les tribus nomades ne se fixent que temporairement sur un territoire souvent limité à une grotte et ce qui l’entoure, les espaces de chasse sont communs, le bornage, l’enclosure viendront bien plus tard.

feuHomo erectus devient Prométhée : la découverte de l’usage du feu est un événement révolutionnaire ! Révolution dans le sens d’un apport culturel, technique… de grande ampleur entraînant d’importants changements dans le monde du vivant. Homo erectus et ses concitoyens connaissent les dangers que représentent les feux de forêts et de savanes provoqués par la foudre ou les éruptions volcaniques fréquentes dans la région du grand Rift ; ils en ont peur et ne peuvent que les fuir. Pourtant vers 1,7 Ma, ils se rendent compte que si le feu détruit, il peut aussi protéger, réchauffer et ils apprennent à l’allumer eux-mêmes, la célèbre expression “On va mettre le feu !” date peut-être de cette époque… La cuisson de la viande apparaît un peu plus tardivement et les barbecues entre voisins se multiplient. Le feu rassembleur facilite la communication verbale, ce qui aurait amorcé la construction du langage symbolique.

libye 023Bien plus tard, les rituels autour de la mort vers -500 000, puis l’art rupestre vers -75 000 enrichiront la vie culturelle du genre Homo.

Ces événements, dont l’ensemble des fondements sont loin d’être tous connus, préfigurent une grande aventure humaine débutée en Afrique et en Eurasie par Homo erectus. Peu à peu Néandertal (“Premier à corder”) et Denisova prendront sa place en Europe, se rendant même en Sibérie. Ils débroussaillent ainsi le terrain pour l’arrivée d’Homo sapiens venant d’Afrique avec armes et bagages vers -40 000, il finira par les supplanter, non sans recueillir au passage quelques gènes néandertaliens. Pourquoi la lignée néandertalienne s’est-elle éteinte il y a environ 25 000 ans, alors qu’Homo néandertal semble plus costaud physiquement qu’Homo sapiens ? Toutes les hypothèses sont possibles : épidémie, famine, climat, isolement, génocide… ? Mais logiquement, elles ne pourront être vérifiées, donc à ce sujet l’Histoire en restera là. « S’il fallait résumer en quelques lignes l’histoire de l’humanité du Paléolithique, on pourrait ne retenir que deux trajectoires essentielles : d’une part, celle de la nette réduction de la diversité biologique de l’homme, dont Homo sapiens sort lauréat ; d’autre part, celle de la diversification de ses comportements et de ses pratiques culturelles, qui touche divers registres fondamentaux ; gestion territoriale, techniques de chasse… sans parler de nouvelles formes de langage avec l’art des images et l’usage des symboles » [François Bon, 2018]. Avec nos schémas de pensée contemporains, Il est difficile de se représenter le déroulement de ces événements dans le temps et l’espace. Ainsi une tribu en décidant de suivre une trace animale, n’avait déjà aucune idée de là où elle allait aboutir. Ensuite, les premiers partants n’étaient pas ceux qui parviendraient au terme de l’aventure, à supposer qu’il y en ait un, puisque ces migrations se déroulaient sur plusieurs générations. Aujourd’hui tout va beaucoup plus vite et les mobilités, pas toujours choisies, ont des destinations connues, par exemple les migrants “clandestins” atteignent, et encore pas toujours, non sans beaucoup de mal, leur objectif au bout d’un à trois ans d’après leurs témoignages. Ce qui fait qu’entre Homo erectus et Homo sapiens d’aujourd’hui beaucoup plus conscient et savant, les représentations du temps et de l’espace ont nettement évolué, ce qui ne veut pas dire pour autant que l’un et l’autre ont rétréci !

Là où nous en sommes dans le parcours du genre Homo sur quelque 100 000 générations, un fait saute aux yeux : “nous sommes tous des Africains” [Michel Brunet, 2016]. Nos ancêtres Homo erectus et Homo sapiens en venant d’Afrique, ont inauguré les mouvements migratoires incessants des millénaires qui suivront. Cette réalité est le fondement même de la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants approuvée par l’ONU en 2016 : « Depuis que le monde est monde, les hommes se déplacent, soit pour rechercher de nouvelles perspectives et de nouveaux débouchés économiques, soit pour échapper à des conflits armés, à la pauvreté, à l’insécurité alimentaire, à la persécution, au terrorisme ou à des violations des droits de l’homme, soit enfin en réaction aux effets négatifs des changements climatiques, des catastrophes naturelles (dont certaines sont liées à ces changements) ou d’autres facteurs environnementaux. En fait, nombreux sont leurs déplacements qui sont motivés par plusieurs de ces raisons ». Dans les temps présents, l’incertitude qui pèse sur le monde peut rendre difficile l’acceptation de nos origines et de leur diversité, alors que l’étude de la Préhistoire et de l’Histoire conduit à reconnaître que c’est la non-migration qui demeure l’exception et qui le restera inévitablement pour toutes les raisons évoquées dans la Déclaration de l’ONU.


Une longue étape, débutée avec le Big Bang il y a 13,7 milliards d’années, nous a conduits à peu près vers l’an 30 000 avant notre ère. Peut-on en conclure que « Tout ce qui existe dans l’Univers est le fruit du hasard et de la nécessité » ? Cette citation est attribuée au philosophe matérialiste grec Démocrite (vers 400 avant notre ère) et précurseur des réputés physiciens et astrophysiciens contemporains : Aurélien Barrau, Albert Einstein, Stephen Hawking, Hubert Reeves… Ils nous permettent de mieux comprendre une relativité peu hasardeuse du temps et de l’espace dans l’Univers, et il y a une certaine logique dans le déroulement historique des grands événements que nous avons survolés jusqu’ici. L’on pourrait en déduire que “nécessité fait loi”, pourtant le pourquoi et le comment de l’élan qui a conduit à la vie, puis à l’humanité, sont encore loin d’être complètement connus.

“Nous approchons de l’instant qui serait celui de l’ultime et définitif commencement, du tout premier élément comme du tout premier humain, mais nous devons constater que plus nous croyons l’atteindre, plus il se dérobe, remplacé par un autre, plus ancien, dont il faudra trouver l’origine. Ainsi sommes-nous stimulés par toujours plus d’informations, de plus en plus précises, complexifiant nos connaissances quant à ce qui nous précède et nous a engendrés. Soumis aux aléas d’un savoir qui n’est jamais définitif, si irréprochable que soit la rigueur scientifique, pouvons-nous raisonnablement espérer un jour atteindre cet ultime commencement ? » [Musée des Confluences, 2014]

Homo sapiens, bien que minuscule dans l’Univers et ne pesant pas lourd dans la biomasse terrestre, est un maillon essentiel de cette grandiose Histoire, il est en effet le seul du buisson du vivant à pouvoir la raconter et l’expliquer. Il demeure aussi l’unique représentant du genre Homo, sans doute grâce à une faculté hors du commun d’adaptation à un environnement changeant, en particulier pour causes climatiques dues aux légères variations du mouvement orbital de la petite planète Terre autour du soleil, mais on est encore très loin des pollutions provoquées par l’activité d’Homo sapiens ! Pour se nourrir ces changements l’obligent à bouger en suivant les déplacements lointains des espèces animales dont la viande riche en protéines, devient la base de son alimentation, mais pourra-t-elle le rester ?

Chasseur-cueilleur, il demeure encore bien intégré au buisson du vivant dont il suit les rythmes naturels sans chercher à en changer le cours, sinon peut-être quand il devient entrepreneur et modifie la nature de certains objets (pierre, bois, ossements…) et quand il commence à découvrir tout l’intérêt que représente la domestication du feu, véritable révolution préfigurant d’autres à venir. Il a encore beaucoup à découvrir, à apprendre, à créer… mais pas toujours en “sapiens”…, c’est ce que nous aborderons dans un prochain article dans lequel tout ira beaucoup plus vite dans un espace de moins en moins naturel…, désir d’un équilibre naturel harmonieux et inquiétude devant l’absurde d’un pouvoir invasif, restant les motivations pour continuer ce voyage…

equilibre et absurde

 


Références

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Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale …

Atelier organisé par l’Université du Bien commun  Paris   23 novembre 2019

Exposé de P. Thomé : “Paris en autosuffisance alimentaire, est-ce possible ?”
téléchargement du texte

Avec le réchauffement climatique en cours, l’agriculture et l’alimentation deviennent ou redeviennent de grandes priorités : comment l’humanité va-t-elle pouvoir arriver à satisfaire ce besoin vital de nourriture végétale et éventuellement carnée — les humains sont originellement chasseurs-cueilleurs ! — alors que la population mondiale ne cesse de progresser et que la surface des terres arables va continuer à diminuer avec la montée du niveau des mers et la progression de l’artificialisation des sols, et ceci même dans le cas où l’on parviendrait à maintenir à +1,5 °C le réchauffement. L’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire de proximité est de plus en plus souvent avancée comme une solution tenable car permettant une plus grande maîtrise de la satisfaction des besoins alimentaires par une production localisée et sécurisée, mais à quelle échelle ?

L’autosuffisance alimentaire est ainsi définie par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) : « satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale » (la France entière en serait à 83 %) Ce qui suppose : des terres cultivables, de l’eau, des agriculteurs, des semences, le maintien de la biodiversité, conditions loin d’être acquises dans de nombreux pays.

Si cette définition est appliquée à une échelle territoriale plus réduite, par exemple une commune, une région, des restrictions apparaissent rapidement et nécessitent de ne pas s’en tenir à des déclarations d’intentions, aussi vertueuses soient-elles, si l’on veut clarifier la faisabilité de projets d’autosuffisante alimentaire et d’agriculture urbaine.

Après quelques données générales, Paris, puis l’Île-de-France et enfin le Bassin de la Seine-Normandie vont servir de territoires de démonstration ; cela n’ira pas à l’encontre de nombreuses expériences en cours ou projetées (jardins partagés, végétalisation des toits en terrasse, fermes urbaines…) intéressantes pour leurs fonctions sociales et culturelles, mais qui ne peuvent que demeurer économiquement marginales dans une métropole, sauf à vouloir refaire la ville de fond en comble !

Sommaire

  1. occupation des sols en France
  2. évolution de la SAU d’ici 2100 en rapport avec le taux estimé de croissance de la population
  3. Quelle serait la surface agricole à envisager pour l’alimentation d’une personne?
  4. distances moyennes parcourues par les produits alimentaires pour parvenir à Rungis
  5. évaluation quantitative des denrées alimentaires et de la SAU pour Paris
  6. évaluation pour l’Île-de-France
  7. Le bassin de la Seine-Normandie

1. occupation des sols en France

occupation solEn 2016 (dernier recensement national officiel) la population française est de 67.200.000 habitants

La surface agricole utilisée (SAU) représente ≈49% de la surface utilisable du territoire français, elle était de 51% en 2000.

Dans l’absolu, chaque personne vivant en permanence sur le territoire français disposerait de ≈4.300 m.² de terre cultivable, nous verrons plus loin que c’est largement suffisant pour assurer sa subsistance, et de ≈240 m.² pour se loger.

La surface boisée (en progression) représente ≈42% dont 32% occupés par la forêt guyanaise (8 millions d’hectares).

La surface artificialisée représente ≈9 %. Le réseau transport (28% des 9%) se répartit en : voies routières, 79% ; voies ferrées, 13% ; autres (aéroports…), 8%. Cette indication est importante à noter, elle traduit en effet les choix qui ont été faits jusqu’à présent dans les modes de transport, en particulier des marchandises, en privilégiant nettement la route.

2. évolution de la SAU d’ici 2100 en rapport avec le taux estimé de croissance de la population

croissance_2Sur la base de 2.500 m.² par habitant pour une autosuffisance alimentaire (voir point 3) et si les taux actuels restaient identiques, c’est-à-dire :

  • croissance de la population +0,5%/an, constant depuis 2009, source INSEE
  • artificialisation des sols +0,8%/an, constant depuis 2010, avec une emprise à 90% sur des terres agricoles (source : gouvernement.fr)

la population serait de ≈100 millions d’habitants à la fin de ce siècle, l’artificialisation des sols doublerait au détriment de la surface agricole, alors que l’autosuffisance alimentaire nécessiterait ≈9 millions hectares de terres supplémentaires, ces terres deviendraient insuffisantes vers 2080.

Il ne s’agit bien entendu que d’une hypothèse et d’autres paramètres, le réchauffement climatique par exemple, pourraient sérieusement modifier ces indications qui permettent toutefois d’attirer l’attention sur des évolutions possibles — désertification, manque d’eau, importants mouvements de population… — aux conséquences imprévisibles.

3. Quelle serait la surface agricole à envisager pour l’alimentation d’une personne ?

autosuffisanceAvec cette estimation inspirée par une proposition sans alimentation d’origine animale de “Fermes d’avenir”, la SAU nécessaire serait de ≈1.500 m.² (1.160 m.²+330 m.² jachère et cheminement). Pour compléter ce résultat j’ajoute ≈1.000 m.² pour l’alimentation d’origine animale (source CREDOC) en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se confirme, elle est actuellement de 69 kg/an par personne et je propose d’envisager de l’abaisser à 40 kg.

On parvient ainsi à une SAU moyenne de 2.500 m.² par personne, ce que l’actuelle SAU en France permettrait largement de couvrir (cf. point 1).

Il s’agit bien entendu d’une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elle peut être valablement affinée en utilisant le très bon outil proposé par Terre de liens, la FNAB et BASIC : PARCEL, « Et si l’alimentation de votre territoire devenait locale et durable ? ». Mais quand est-il pour Paris et l’Île-de-France ?

4. distances moyennes parcourues par les produits alimentaires pour parvenir à Rungis

Paris_0Source : Colibris-leMag, entretien avec Sabine Barles, 7 juin 2017.

Il n’est pas fait mention des transports aériens et par voie maritime (Amériques, Afrique…), ce qui ne pourrait qu’amplifier ces distances déjà importantes. Est-il possible de les réduire avec des projets d’autosuffisance ?

5. évaluation quantitative des denrées alimentaires et de la SAU pour Paris

C’est à partir des données du point 3 que l’on obtient les résultats suivants :

Paris_5Avec une population de plus de 2 millions d’habitants (sans compter les millions de visiteurs tous les ans), il est évident qu’il est illusoire d’envisager vouloir « faire de Paris une capitale agricole » ainsi proposé par deux adjointes à la Mairie [le Monde.fr | 28 oct. 2019], sinon de façon tout à fait marginale ; il y a actuellement une dizaine d’hectares de surface agricole dans Paris intramuros, dont 102 jardins partagés et en 2020 une ferme urbaine pilote de 1,4 ha installée sur les toits du Parc des expositions et bien entendu hors-sol !

L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) propose à ce sujet une étude [2017 Note N° 113] sur ce que pourrait être une agriculture urbaine à Paris : en végétalisant les toits en terrasse (80 ha), en transformant en terre agricole une partie des parcs publics (580 ha) et des espaces privés non bâtis (3.300 ha) ; on parviendrait au mieux à ≈3.500 ha cultivables uniquement pour une production de fruits et de légumes. Chercher à réaliser ces projets est certainement souhaitable, parce que ces expériences d’agriculture urbaine ont une fonction sociale et culturelle importante pour les quartiers, les écoles…, mais sans aucune illusion sur une possible autosuffisance alimentaire même limitée aux fruits et légumes, qui à eux seuls nécessitent une surface estimée à 63.500 ha pour satisfaire la demande uniquement de la population parisienne. L’extension de cette évaluation à l’Île-de-France change-t-elle la donne ?

6. évaluation pour l’Île-de-France

Paris_7Cette nouvelle échelle fait passer aux millions de tonnes de denrées alimentaires et aux millions d’hectares de surface agricole.

La SAU sur ce territoire est actuellement de ≈593.100 ha (avec une perte de 13.000 ha en dix ans), ce qui représente ≈49 % de la superficie totale (1,2 million ha), résultat équivalent à celui de l’ensemble de la France.

Si cette évaluation est plus significative que celle de Paris, la SAU actuelle demeure cependant encore très loin des estimations ci-jointes, y compris pour une option uniquement végétale.

On doit donc étendre le périmètre SAU tout en cherchant à réduire les distances entre Paris et les lieux des productions alimentaires.

 7. Le bassin de la Seine-Normandie

Sabine Barles (professeure en urbanisme et génie civil) écrit dans le document déjà cité (p. 3) : « à la fin du XVIIIe siècle que nous avons étudié de près, le bassin de la Seine plus la Normandie couvraient une grande partie des besoins alimentaires des Parisiens de l’époque (700 000 habitants) […]. Avec l’industrialisation de l’agriculture dans la deuxième partie du XXe siècle, on a vu disparaître la polyculture-élevage (puis l’élevage tout court, pour le cœur du bassin) au profit des monocultures en céréales, oléagineux, etc. Or, ces productions ne sont plus destinées à nourrir les Parisiens ou les Franciliens, mais avant tout aux marchés de l’export et de la transformation industrielle.

L’approvisionnement alimentaire des Franciliens […] s’effectue non plus par des agriculteurs en direct, sinon à la marge, ni vraiment par une planification de l’État ou des villes elles-mêmes, mais par de grands opérateurs comme les industriels de la transformation et de la grande distribution, les grossistes, les marchés d’intérêt national. […] Aucune ceinture verte actuelle, lorsqu’elle existe encore, n’a la capacité d’alimenter les habitants des métropoles qu’elle entoure. »

Sans pour autant revenir au XVIIIe siècle, quels résultats obtient-on si le Bassin de la Seine-Normandie était retenu comme territoire tendant à l’autosuffisance alimentaire ? Riche en eau et en terres cultivables, il entoure l’Île-de-France et les distances pour le transport se réduiraient.

Situation actuelle de l’agriculture dans le Bassin hydrographique Seine-Normandie

bassin seine normandie

bassin_s-n_tableauPopulation : ≈17 millions d’habitants dont 71% demeurent en Île-de-France.

SAU actuelle : ≈5.700.000 ha, soit 60% de la superficie totale de ce territoire : 9.490.000 ha

Cette surface agricole utilisée [résultats 2010] est donc assez proche de l’estimation moyenne de 5.950.000 ha. (les recensements agricoles par communes effectués par Agreste/ministère de l’agriculture et de l’alimentation pour l’ensemble du territoire français ont lieu à peu près tous les 10 ans, le dernier date de 2010 et il n’y a donc pas de résultats globaux plus récents.)

Elle se caractérise par :

* une tendance majoritaire à la monoculture en céréales = 2.583.000 ha (majorité blé) et oléagineux =680.000 ha (majorité colza). Le total représente 57% de la SAU, avec une nette surproduction céréalière comparativement aux besoins estimés. Notons l’équivalence de résultats pour les oléagineux, mais la production actuelle est majoritairement colza.

* une surface en production légume frais de 25.100 ha, donc nettement insuffisante.

* une surface consacrée à l’élevage de 1.654.000 ha, là aussi insuffisante, sauf en éliminant complètement la viande.

Le Bassin de la Seine-Normandie, retenu comme hypothèse d’un territoire qui choisirait de tendre vers l’autosuffisance alimentaire, pourrait permettre, en surface agricole, de satisfaire à peu près les besoins de la population de ce territoire entourant l’Île-de-France, et de réduire d’une bonne moitié le kilométrage du transport routier. Cependant, des reconversions importantes dans les types de productions seraient inévitables avec nécessairement un retour marqué à la polyculture et au polyélevage, l’une et l’autre nettement insuffisants à l’heure actuelle. Il s’agirait là d’un vaste programme qui, s’il était envisagé et décidé, demanderait certainement du temps et de nombreuses concertations pour se réaliser.


Beaucoup de chiffres pour parvenir à une quasi-évidence : une métropole telle Paris, mais aussi Lyon, Rennes…, ne peut envisager l’autosuffisance et la sécurité alimentaire sans aller au-delà de ses limites territoriales administratives, voire même de sa ceinture verte. On ne peut donc aborder cette question de l’autosuffisance sans définir en même temps un espace économique, social et politique. Le choix historique du Bassin hydrographique Seine-Normandie a été fait pour une démonstration, ce qui ne dit pas pour autant que ce soit nécessairement la meilleure solution ! La définition de tels espaces appartient aux élus mais aussi aux habitants — dont les agriculteurs, les entreprises de transformation, les commerçants, les associations de consommateurs… — tous et toutes ayant certainement leur mot à dire à propos des questions liées à ce besoin vital de la nourriture : comment se nourrir, comment produire, comment distribuer, comment sécuriser… La première condition serait déjà de réunir l’ensemble de ces institutions et de ces personnes autour d’une même table ; les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) – répartition en collèges des sociétaires suivant leur fonction – “au service des territoires et nouvelle manière de faire en commun” [Jean Huet, co-auteur de (Biens) communs, quel avenir ? 2016, éd. Yves Michel], peuvent être un excellent instrument pour cela. Le “Projet Alimentaire Territorial” (loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt” 13 oct. 2014) peut être également un outil intéressant pour définir des stratégies communes localisées.

Le réchauffement climatique, même s’il est maintenu à -1,5 °C, rend incontournable le traitement de ces questions, sans pour autant imaginer qu’Homo sapiens va s’effondrer ou redevienne “chasseur-cueilleur” !


en complément


Bibliographie

Critique de l’effondrement

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effondrement    hubris    alternatives : présentation

 

soleil

 

« Soldes / Ce soir le monde est en solde / J’ai compté mes points / j’suis gold / Tout doit disparaître […] / Déstockage imminent / Nos lointains reflets bradés dans le couchant / En trois fois sans frais ça reste commerçant / Tout doit disparaître » [Niang Mahmoud Tété, chanteur]

 

En ces temps de grandes chaleurs orageuses, de typhons… (été 2019) des propos jalonnent l’opinion en affirmant de façon péremptoire qu’un effondrement est imminent : « La fin de notre monde est proche. Une ou deux décennies, tout au plus. Cette certitude qui nous habite désormais, et qui a bouleversé nos croyances et nos comportements, est le résultat d’observations scientifiques nombreuses et variées sur l’évolution du système Terre » [Yves Cochet, Pablo Servigne, Agnès Sinaï. « Face à l’effondrement, il faut mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle », Le Monde.fr | 22 juillet 2019]

 S’il est indéniable que le réchauffement climatique dépasse les normes habituelles et qu’il y a péril en la demeure, pour autant doit-on dramatiser à l’extrême, apeurer ? Yves Cochet, Pablo Servigne… n’en sont plus au stade des hypothèses, mais de l’affirmation d’une vérité qui semble les habiter telle une croyance ; véritable profession de foi  certes respectable, mais difficile à rapprocher des travaux de scientifiques évaluant, analysant, action climatdiscutant et cherchant à informer l’opinion et les décideurs politiques. Mais ces derniers semblent avoir bien du mal à se dégager de la pression de lobbies internationaux défendant des intérêts tout autre que la sauvegarde de la planète, ce qui ne les empêche pas d’applaudir chaleureusement Greta Thunberg lors du Forum économique mondial 2009 de Davos, tout en utilisant 1.500 jets privés pour s’y rendre ! « Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous agissiez comme si notre maison était en feu, parce qu’elle l’est », leur a-t-elle lancé [Le Monde.fr  | 22 janv.2019].

L’un des grands thèmes abordés lors de ce forum était “Sauvegarder notre planète« , mais pour les participants ne serait-il pas plus juste de dire “sauvegardons notre richesse” ? Al Gore en a profité pour faire son show habituel : « Dans un monde préoccupé par la gestion de nombreuses crises qui s’inscrivent dans un contexte de transformations sociétales, nous utiliserons l’esprit de Davos pour se projeter dans l’avenir d’une manière constructive et collaborative », sous forme de “dialogues” privé-public autour de quatorze “system initiatives”. Trois  de ces “dialogues” ont abordé directement le sujet : “façonner l’avenir de l’énergie – façonner l’environnement et la sécurité des ressources naturelles – façonner l’avenir des systèmes alimentaires” [Suivre Davos 2019]. Le comment “façonner” est cependant resté au niveau de grands principes : “relever le défi, agir rapidement, il s’agit de rester en vie, la communauté financière a un rôle très important à jouer…”, le Forum s’en remettant au sommet de l’ONU “Action climat : une course à gagner” du 23 septembre 2019.

Depuis plusieurs mois la presse, de Paris-Match « Collapsologie…« , à LibérationEffondrement : l’humanité rongée par la fin”, évoque la collapsologie, nouveau concept issu du latin collapsus (s’affaisser) pour traiter de l’effondrement et de ses conséquences, sans oublier le Monde “Face à l’effondrement…”,  pour aboutir enfin à la création récente du magazine Yggdrasil : « Nous avions un objectif : braquer le projecteur sur tout ce qui émerge, que les idées soient diffusées dans le plus de milieux, de classes sociales possibles. Avant d’écrire sur les catastrophes, j’espérais un emballement médiatique, mais le vivre, c’est autre chose ! C’est une vague. L’élan de la souscription, les premières ventes en kiosque, sont l’indice d’un véritable mouvement qui se forme en France. D’ailleurs, je rencontre déjà des gens qui sont en train de déménager à la campagne, de vivre une sorte de préparation à l’effondrement. » [Pablo Servigne, Paris-Match, 30 juillet 2019]. Il est vrai que Yggdrasil (l’Arbre Monde dans la mythologie des pays nordiques) est un mot d’usage courant et que 3.113 souscripteurs représentent une vague populaire qui va tout submerger !

Cette approche apocalyptique et radicale n’entretient-elle pas une confusion avec la notion de CHANGEMENT dont l’Histoire est faite ?  Changements survenant pour différentes raisons dans les fondements mêmes et de la planète Terre et de l’humanité, les deux interférant depuis qu’Homo sapiens est devenu capable de modifier son environnement naturel. C’est cette question que nous allons aborder en faisant référence à l’Histoire, à la littérature et à l’actualité, elle est traitée en trois parties donnant lieu à des articles distincts :

  1. Critique de l’effondrement : dans le langage courant on évoque l’effondrement d’un mur, de la bourse… ou bien encore de soi-même pour cause d’événement douloureux, mais peut-on parler de l’effondrement d’une société ? L’Histoire nous apprend que des civilisations ont disparu remplacées par d’autres, mais ce qui fait société ne demeure-t-il pas de l’ordre de l’adaptation aux multiples changements qui apparaissent au fil du temps historique ?
  2. L’hubris d’Homo sapiens : aujourd’hui il semble presque évident d’admettre que l’humanité est dans une période de grands changements non seulement climatiques mais aussi technologiques, en particulier du fait de la raréfaction jusqu’à leur disparition de ressources énergétiques fossiles fort polluantes. Mais il semble aussi qu’Homo sapiens ait une fâcheuse tendance à la démesure dans son désir de conquête du monde, d’appropriation de la nature…, s’il en a conscience, est-il cependant en capacité politique de se donner des limites qui deviennent de plus en plus nécessaires, ou bien va-t-il les subir ?
  3. Alternatives : l’adaptation aux changements peut conduire Homo sapiens à imaginer d’autres façons d’être et de faire, cela peut-il faire révolution vers une autre société ? L’agriculture liée à l’alimentation est le domaine étudié (article en ligne, mais va être modifié après les échanges qu’il a suscités)

La dénomination “Homo sapiens”, utilisée tout au long de cette étude, est à lire comme un concept générique : la racine latine d’homo est humus, la terre, et sapiens se traduit par sage, intelligent… toute une symbolique


CRITIQUE DE L’EFFONDREMENT

Dans le langage courant on évoque l’effondrement d’un mur, de la bourse… ou bien encore de soi-même pour cause d’événements douloureux, mais peut-on parler de l’effondrement d’une société ? L’Histoire nous apprend que des civilisations ont disparu remplacées par d’autres, mais ce qui fait société ne demeure-t-il pas de l’ordre de l’adaptation aux multiples changements qui apparaissent au fil de l’histoire de la planète Terre et de l’humanité ?

Homo sapiens est-il aveuglé par sa réussite apparente ? José Saramago (prix Nobel de aveuglement.jpglittérature en 1998) dans son roman “l’Aveuglement » [1997, éd. du Seuil] nous alerte sur ce risque. Un homme, assis au volant de sa voiture et arrêté devant un feu rouge, devient subitement aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage très vite à tout un pays et tous les êtres humains sont atteints de cécité, à l’exception d’une femme. En quarantaine ou livrés à eux-mêmes, hommes et femmes de tous âges vont devoir faire face aux comportements les plus primitifs pour survivre à tout prix : plus personne ne peut guider, nourrir, soigner, ramasser les déchets etc, la seule restée valide ne s’occupe que d’un petit groupe. Tous les repères dans l’espace et dans le temps disparaissent et hommes et femmes finissent par se marcher littéralement les uns sur les autres ! « Ils vont comme des fantômes, être un fantôme ça doit être ça, avoir la certitude que la vie existe, car vos quatre sens vous le disent, et ne pas pouvoir la voir ». Surprenant roman allégorique, où Homo sapiens est pris en flagrant délit (délire) d’aveuglement sur lui-même et sur le monde qu’il construit. Serions-nous collectivement aveuglés au point de ne pas voir que tout s’écroule autour de nous tel que les collapsologues le laissent entendre ?

Collapsologie et fin du monde

La collapsologie, à laquelle on peut ajouter la tendance plus radicale du survivalisme, se fonde sur le concept d’effondrement considéré comme inéluctable essentiellement pour raison de réchauffement climatique et d’épuisement des ressources en énergies fossiles. Et quoiqu’on fasse, ce processus aboutirait à la fin de l’actuelle société industrielle, mais de quelle société parle-t-on ?

Le comte de Saint-Simon (1760-1825) est à l’origine du concept de société (ou système) industrielle, définie dans ses deux ouvrages références : “Le Système industriel” (1821) et “Catéchisme des industriels” (1823). Il se donne (modestement) mission « de faire sortir les pouvoirs politiques des mains du clergé, de la noblesse et de l’ordre judiciaire, pour les faire entrer dans celles des industriels. » Il considère que tout producteur de biens par son travail est un industriel, membre d’une société englobant : artisans, commerçants, agriculteurs, chefs d’entreprise, banquiers mais aussi artistes et savants. Cet ensemble constituerait la classe industrielle devenant, au détriment des détestés oisifs et rentiers, « la classe fondamentale, la classe nourricière de toute la société […] (qui) tout entière repose sur l’industrie ». Cette société s’organiserait donc en une seule classe sociale, à l’encontre même de l’État destiné à plus ou moins disparaître ; Marx démontrera quelques années plus tard l’impossibilité que de telles idées puisent aboutir dans le système capitaliste.

S’éloignant nettement des fondements définis par Saint-Simon, la société industrielle s’est développée pendant deux siècles pour devenir surtout celle des grosses entreprises et des banques, et aboutir à une mondialisation la rendant incompréhensible et très éloignée des préoccupations de la plupart des gens. Est-elle pour autant proche de sa fin ? Pour les collapsologues c’est devenu une évidence et l’aboutissement d’un “processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi” [Yves Cochet, “Effondrement, le début de la fin”. Libération | 7 nov. 2018].

D’autres personnes vont encore plus loin et évoquent, non pas la fin d’un système, mais la fin DU MONDE, par exemple la philosophe Marianne Durano : « La question vraiment vertigineuse, c’est celle, non pas de la fin d’un monde, mais de la fin du monde : la possibilité, exorbitante, que – guerre nucléaire ou dérèglement climatique – le monde lui-même devienne inhabitable. C’était la crainte du philosophe Günther Anders desert_arbre(L’Obsolescence de l’homme”, 1956) après Hiroshima » [“Nous ne sommes pas la cause de la fin du monde, mais la fin du monde nous donne une cause : vivre la meilleure vie possible”. Le Monde.fr | 24 juillet 2019]. Ce qui fait que dans l’attente d’une catastrophe irréversible telle celle évoquée dans le très bon film de Lars von Trier “Melancholia” (2011) qu’elle cite, M. Durano considère que le mieux est de profiter au maximum des bienfaits de la vie « loin des pollutions de toutes sortes et d’un monde qui ne nous rend pas heureux », d’où son choix de vivre en famille dans un éco-hameau récent situé dans la Loire. Elle participe également à “Limite” revue d’écologie dite intégrale, c’est-à-dire « être “conservateur” authentiquement, intégralement, radicalement, dans la vie quotidienne comme dans les combats publics : conservateur de la planète dans toutes ses dimensions, mais aussi conservateur du corps humain, de la famille, du domestique, du local » [Jean-Louis Schlegel, “Les limites de Limite” Esprit janvier 2018, cité par Le Monde.fr : “Une histoire des écologies identitaires” | 4 octobre 2019]. Cette écologie intégrale se réfère souvent à l’encyclique papale Laudato si sur “La Sauvegarde de la maison commune” [pape François | 2015] et l’éco-hameau, évoqué plus haut, implanté dans le village de la Bénisson-Dieu, nom prédestiné s’il en fut! fait partie du mouvement chrétien “Initiatives Laudato si.

Avec cette même certitude de la fin du monde, le philosophe Pierre-Henri Castel, dans son dernier ouvrage [Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, 2018, éd. Du Cerf], développe la possibilité d’un Armageddon dans le temps qui précédera l’effondrement total. Cette opposition violente du Bien et du Mal aurait peut-être même débuté avec la recherche par une petite minorité d’une appropriation des ressources de la terre de plus en plus réduites, cette tendance ne pouvant que s’amplifier avec le réchauffement climatique.

Poursuivons avec l’association d’origine lyonnaise Adrastia qui propose de ”construire un déclin” [Vincent Mignerot, conférence, 2015], oxymore intéressant mais basé sur l’affirmation que le déclin serait en cours de façon irréversible. Alors « Enclin au déclin”? plutôt « Remettre en cause les fausses évidences, chiffres à l’appui. Penser à contre-courant, y compris contre nous-mêmes. Car en tant que journalistes, il faut bien le dire, nous avons tendance à nous focaliser sur ce qui ne marche pas […] Mais la litanie des mauvaises nouvelles peut être contre-productive et alimenter le déclinisme ambiant » [Laurent Jeanneau, “Tout ne va si mal”, Alternatives économiques, Oblik N° 3 | oct. 2019].

Enfin pour terminer ce premier tour de table l’historien Patrice Gueniffey évoque non l’effondrement mais l’idée d’une apocalypse écologique en perte de sens historique : « Avec le discours catastrophiste actuel, il y a bien une résurgence de l’idée de fin du monde, mais ce n’est pas l’idée de l’accomplissement d’une promesse, contrairement à l’eschatologie chrétienne. Dans l’apocalypse écologique, la catastrophe n’est pas porteuse d’un sens collectif. Elle porte plutôt à se distraire de l’avenir en s’immergeant dans un présent dont on espère qu’il durera le plus longtemps possible. […]. Si vous pensez que tout va s’arrêter, et à l’échelle d’une ou deux générations, quel sens donner à l’histoire? » [“Le passé éclaire-t-il le présent ?” Le Monde.fr | 16 juillet 2019]

Effondrement, fin du monde, fin d’un monde, apocalypse, déclin… autant d’expressions inquiétantes, et pour éviter une grande dépression pré-apocalyptique que serait-il possible d’envisager ?

La transition impossible ?

Pablo Servigne, Yves Cochet et autres collapsologues considèrent que toute transition écologique ne peut être que vouée à l’échec, aussi conseillent-ils de se  préparer à l’imminence de l’effondrement. Le mieux serait de se retirer avec quelques proches sur ses terres, à supposer que l’on puisse en avoir, en étant au maximum en autoproduction de tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins élémentaires : énergie, eau, alimentation… ; ces pratiques devant favoriser l’éclosion d’un modèle de vie (ou de survie) genre “cultivons notre jardin » et advienne que pourra ! De toute façon « Dans cinq ou dix ans le problème du logement sera réglé car les gens seront morts. » [Yves Cochet, Le Monde.fr | 27 sept. 2019]. L’auteur de cette étrange pensée a trouvé la solution en s’installant en Bretagne dans une propriété de sept hectares, d’où il délivre de temps à autre ses messages surréalistes : comment est-il en effet possible d’affirmer qu’un effondrement irréversible aura lieu au plus tard en 2030 ? Ce choix de vie est tout à fait respectable mais  reflète une tendance à un « sauve-qui-peut » individuel qui nécessite des moyens conséquents : « Quand je me suis installé ici avec ma fille, j’avais des critères de recherches très précis : je voulais de l’eau, des arbres et des champs pour survivre le jour venu. […] Je fais ça aussi pour ma fille et mes petits-enfants. À leur place, entre faire Sciences-Po et de la permaculture, je choisirais la permaculture! » […] « C’est vrai, je le fais parce que j’ai la possibilité de le faire », conclut-il [Yves Cochet, “Ici je suis prêt…”, avec Raphaël Godet, France Info | 4 août 2019]. Pourtant il fut parlementaire et ministre, donc personnage politique important ayant, suppose-t-on, le sens de l’intérêt général (ou du bien commun), mais en situation imaginaire d’effondrement il semblerait que ce sens là s’estompe nettement…  On peut également rapprocher Yves Cochet et ses confrères collapsologues de la pensée libertaire et écologique du naturaliste Henry David Thoreau : « cela ne vaut pas la peine d’accumuler des biens, car ils sont appelés à disparaître. Il faut louer ou squatter un petit lopin de terre quelque part, le mettre en culture et manger la récolte. Il faut vivre replié sur soi et ne dépendre que de soi, les manches toujours retroussées et toujours prêt à lever le camp ». [Henry D. Thoreau, La Désobéissance civile, 1849. Traduction éd. Le mot et le Reste, 2018]

Cet hypothétique effondrement généralisé pourrait bien renforcer une fragmentation de la société Gullalderenen petites communautés, certes parfois construites autour d’un idéal humaniste (par exemple Habiterre, Ecoravie dans la Drôme), ou d’un mythe genre “Âge d’or” ou Arche de Noé, mais aussi parfois autour d’une crainte de l’altérité, d’une peur de la collectivité publique, chacune de ces communautés familiales ou amicales faisant son histoire sans trop se soucier de celle de voisins qui peuvent se retrouver dans les tourments de fins de mois compliquées et de bien d’autres soucis. Mais un bon collapsologue doit « Être concret : 1. Protection de la maison contre les intrus. 2. Stock de nourriture d’un an pour survivre avant les premières récoltes post effondrement. 3. Stockage de l’eau de pluie. 4. Toilettes sèches, stock de sciure. 5. Installation d’une chaudière électrique et de panneaux solaires » [“Témoignages : Et si demain le monde s’écroulait ?” le Monde.fr | 20 septembre 2019]. Qu’adviendra-t-il de ceux et de celles qui ne pourront ou ne voudront pas entrer dans ce processus, qui ne seront pas de cette nouvelle société de la “sobriété heureuse” supposée se construire sur les ruines fumantes de l’effondrement ? Sans doute marginalisés, rejetés dans des zones de mal-être ?

C’est ce modèle que développe Alain Damasio dans son roman de science-fiction La Zone couverture (2)du dehors [2007, éd. la Volte] : la terre étant devenue inhabitable pour cause de guerres nucléaires, sept millions d’humains se sont retrouvés sur un astéroïde gravitant autour de Saturne et aménagé comme une immense station spatiale dénommée Cerclon. Dans un environnement hostile, cette population vit constamment dans la peur des bombardements météoritiques et la crainte de  mal faire. Tous les habitants sont en effet surveillés en permanence grâce à des puces implantées sur chacun, et, en cas d’opposition au pouvoir, ils sont sous la menace de l’exclusion vers “la zone du dehors”, là où sont parqués tous les déviants et d’où partira un début de “volution” (sans le ré) mais récupérée par le pouvoir ; ce qui fait dire au président de Cerclon s’adressant au leader de l’opposition qui vient d’être arrêté : « Ce qu’il y a d’extraordinaire chez tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés, c’est qu’ils voient le peuple à leur image : bon, généreux, énergique… C’en est presque émouvant cette foi irraisonnée que vous avez dans le peuple, dans ce que peut le peuple comme vous dites, comme si le peuple n’était pas quelque chose de foncièrement passif, malléable, indécis. […] Un système comme le nôtre n’est jamais tout à fait capable d’anesthésier la contestation. Il gagne cependant en stabilité si cette contestation draine tous les éléments dangereux qui grippent nos procédures vers une zone tampon où peuvent s’absorber tous ces cris qui nous sont contraires. […] Votre banlieue, si je puis oser le terme, joue à plus grande échelle et de façon plus efficace le rôle de trop-plein. » La “volte” ne triomphe pas, mais finit par imposer la création de cités hors normes dans la zone du dehors ; le dénouement reste à découvrir ! Alain Damasio n’est sans doute pas loin de penser que l’exercice du pouvoir façon Cerclon, n’est pas très éloigné de celui que nous vivons actuellement : « pour moi la social-démocratie c’est : souriez, vous êtes gérés ! […] Le risque du pouvoir moderne, c’est l’algorithme. […] Nous n’avons aucune autonomie sur ces systèmes. Plus encore que la société de contrôle, nous sommes désormais dans une société de la trace. […] la technologie informatique fait “écran au réel” et pourrait nous faire perdre la confrontation indispensable avec ce qui devrait être l’altérité : le rapport à la nature, à la condition humaine… […] Je n’ai pas la crainte du monde qui vient, mais je suis dans la vigilance » [Alain Damasio, “La science-fiction c’était mieux demain”, avec Guillaume Erner, France Culture, l’invité du matin | 26 oct. 2017].

La crainte des récits proposant une société de l’altérité, solidaire et protectrice, le rejet de toute transition, du “no futur”, conduit finalement la collapsologie à ne pas inscrire son imaginaire de l’effondrement dans le mouvement de l’Histoire, non seulement celle d’Homo sapiens, mais aussi celle de l’échelle du temps de la planète Terre et du monde du vivant, l’une n’allant pas sans l’autre. Ce qui amène à nous intéresser à cette Histoire en commençant par un récit de la mythologie.

Le mythe de l’apocalypse

La Bible contient nombre de prophéties annonçant la fin du monde pour cause de colère divine provoquée par l’iniquité humaine. Ainsi dans les Livres prophétiques, Isaïe prédit le mécontentement de Dieu à l’égard des humains « Il arrive le jour de Yahvé, implacable fureur, ardente colère, pour réduire la terre en désert et en exterminer les pêcheurs […] Le soleil s’obscurcira dès son lever, la lune ne donnera plus sa lumière. Je vais punir l’univers de sa malice et les impies de leur crime.  […] Levez les yeux vers le ciel, et regardez en bas sur la terre ! Les cieux se dissiperont comme une fumée, La terre s’usera comme un vêtement. Ses habitants mourront comme de la vermine. Mais mon salut sera éternel et ma justice n’aura pas de fin ». [chap. 13:13 et 51:6].  Dans le Nouveau Testament, Mathieu fait confirmer et préciser cette vision par Jésus s’adressant ainsi à ses disciples : « En vérité je vous le dis, il ne restera pas ici pierre sur pierre, tout sera détruit […] Dis-​nous : quand cela aura lieu, quel sera le signe de ton avènement et de la période finale du monde ?” […]  On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume et il y aura des famines et des tremblements de terre […]  Beaucoup succomberont ; ce seront des trahisons et des haines intestines […] Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre. Mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » [chap. 24:1 à 13]. Cette vision eschatologique, si elle menace du pire ceux qui trahissent, haïssent…,  “l’enfer c’est les autres” en quelque sorte, promet cependant l’accès au Royaume des cieux, là où les heureux élus, ceux qui auront su rester vertueux et justes, trouveront le grand amour.

Et survient le déluge [La Genèse, chap II, 6-7-8], métaphore d’un effondrement on ne peut plus radical : « Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée […] Et Yahvé dit : “Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés, et avec les hommes les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. » La terre aurait été ainsi confrontée à une extinction massive d’une ampleur qu’elle n’a jamais connue. On retrouve ce mythe du déluge dans de nombreuses civilisations (grecque, chinoise, indou) mais à des périodes  différentes. L’imagination des écrivains des textes sacrés devait être grande pour arriver à bâtir de telles légendes à partir d’événements climatiques sans doute très importants mais limités géographiquement. On peut aussi se demander pourquoi Yahvé veut supprimer la quasi totalité du monde animal vivant sur la terre, les bestiaux, les oiseaux peuvent-ils avoir en conscience de mauvais desseins ? Il n’est cependant pas fait mention du monde marin, serait-ce pour marquer un retour aux origines du vivant ? « Mais Noé avait trouvé grâce aux yeux de Yahvé […] “Fais-toi une Deluge-1068x509arche […] entre, toi et toute ta famille, car je t’ai vu seul juste parmi cette génération. De tous les animaux tu prendras sept de chaque espèce, des mâles et des femelles« . Avec cette ménagerie, Noé – âgé de 600 ans ! – s’embarque, accompagné par ses trois fils et leurs épouses, pour une croisière qui se terminera en altitude à proximité du sommet du mont Ararat (en Turquie, d’origine volcanique, 5.160 m.), la pluie incessante ayant fait monter le niveau des mers au point que « toutes les plus hautes montagnes furent couvertes ». Après cent-cinquante jours de navigation, Noé, sa famille et tous les animaux qui l’accompagnent, retrouvent la terre ferme, à charge pour ses trois fils et leurs épouses (chacun peut en avoir plusieurs) de repeupler la Terre, les risques consanguins n’étant certainement pas connus par les auteurs de la Genèse ! Après ce grand nettoyage, on pourrait imaginer que les quelques humains restant vont entreprendre de construire un monde meilleur, mais Yahvé, réaliste et peut-être découragé, décide que désormais il se contentera d’assurer l’essentiel : « Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l’homme, parce que les desseins du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ; plus jamais je ne frapperai les vivants comme j’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moissons, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus ». [La sainte Bible, traduction École biblique de Jérusalem, 1956, éd. du Cerf, pour l’ensemble des citations], ce qui met à mal la philosophie de l’homme naturellement bon et de l’innocence enfantine.

Quel événement historique pourrait être à l’origine de ce mythe du Déluge ? Il est admis qu’une catastrophe de cette ampleur n’a pu concerner l’ensemble de la planète. Le déluge, source d’inspiration du  récit biblique, a eu lieu au Moyen-Orient, mais pour l’instant il n’y a aucune certitude pour le dater : une première hypothèse propose vers l’an -7000 avant notre ère, sur les bords de la mer Noire qui à cette époque était un lac d’eau douce, lac Pontique, protégé par l’isthme du Bosphore et à moins 150 m. en dessous du niveau des mers. La Terre est alors dans une phase de réchauffement avec déglaciation importante (période inter-glaciaire en cours dite post würmienne commencée vers l’an -12000) entraînant une montée progressive du niveau des mers d’une centaine de mètres. La Méditerranée finit par submerger l’isthme du Bosphore devenu ainsi détroit, et transforme le lac en mer salée. Cette submersion a-t-elle été brutale genre tsunami, ou progressive ? Les chercheurs penchent plutôt pour une lente montée de l’eau avec recul de la côte sur un kilomètre provoquant d’importantes migrations de la population locale et de nombreux changements dans la biodiversité. Mais le grand écart de datation entre cet événement et le début de l’écriture de la Bible vers l’an -900 (l’écriture, extension de la mémoire, a débuté vers l’an -3500 en Mésopotamie) n’est pas en faveur de cette hypothèse, la tradition orale sur plusieurs millénaires ne pouvant guère s’envisager. La deuxième hypothèse semble plus vraisemblable : vers l’an -1500, une période d’intense pluviométrie aurait provoqué de graves inondations dans les plaines du Tigre et de l’Euphrate avec une importante mortalité chez les humains et dans l’ensemble du monde animal terrien.

Depuis son début le réchauffement climatique post würmienne, sans doute à l’origine du déluge rapporté par la Bible, a de multiples conséquences géographiques et écologiques. 2007_dogger_re-engineered_satelite_photo_530Ainsi vers l’an -8000 le Doggerland, 17.600 km² (deux fois la Corse) de terre habitée située en mer du Nord, reliait l’Angleterre au continent Européen (la Manche n’était qu’un fleuve dans lequel se jetaient la Tamise et le Rhin). Ce territoire a été submergé par la montée du niveau de la mer du Nord et par un énorme tsunami provoqué par un effondrement maritime au large de la Norvège [cf. Jean-Paul Fritz, “Doggerland, le territoire englouti…”, L’Obs | 2 août 2018]. Cette alternance immersion-émersion de vastes surfaces de terre et se déroulant sur de longues périodes, s’inscrit dans l’histoire de la Terre et génère de nombreux changements naturels pouvant être localement catastrophiques. Homo sapiens a-t-il l’intelligence d’en tenir compte en veillant  à ne pas construire trop près des côtes, à ne pas épuiser la terre, à ne pas surexploiter les forêts, etc. ? Il semblerait qu’il ait tendance à décider du contraire, nous en reparlerons.

À cette même époque Homo sapiens commence lentement à se sédentariser (à partir de l’an -7000 en Europe) et à développer l’usage du feu de bois à usage industriel et agricole : fours de grande taille pour la poterie et la fonte des métaux ; vastes brûlis et déforestation par le feu pour dégager des terres cultivables. Avec l’accroissement des populations, le développement des villes et des techniques de transformation de la matière, cet usage ne fera que s’amplifier jusqu’à l’apparition du charbon, du pétrole et de l’agrochimie. Si la pollution par les feux de bois et par les brûlis est aujourd’hui admise et en partie réglementée, en revanche il est impossible de savoir, du moins à ma connaissance, quel impact elle a pu avoir avant le début de la société industrielle et dont les effets polluants sont, eux, bien connus.

Les approches visionnaires de l’effondrement ou de fin du monde qui viennent d’être évoquées, ne sont pas validées par les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Leur dernier rapport est certes alarmant, mais ils n’en dégagent pas pour autant une représentation apocalyptique digne de celles de nombreux auteurs de science-fiction. Récemment, Myles Allen, l’un des rapporteurs du GIEC, a précisé qu’il n’y a pas de date butoir : « arrêtons de dire qu’il va se passer quelque chose de grave en 2030. Des mauvaises nouvelles sont déjà en train de se dérouler et tous les demi-degrés de réchauffement comptent. Mais le GIEC ne dresse pas une limite à 1,5°C au-delà de laquelle se déroulerait un Armageddon », c’est-à-dire ce qui serait la fin du monde dans l’ultime combat entre le Bien et le Mal. « Nous devons agir maintenant, et même si nous le faisons, nous ne sommes pas sûrs de réussir. Chaque année qui passe se traduit par 40 milliards de tonnes de CO2 en plus ». [Myles Allen « Pourquoi les manifestants doivent-ils se méfier de la rhétorique d’une panne climatique dans 12 ans?” The Conversation | 18 avril 2019, en anglais]. Ce sont ces chiffres qui doivent alerter et ils devraient engager, surtout les pays riches, à prendre des décisions politiques drastiques -par exemple en matière de transports et d’usage des énergies fossiles – s’inscrivant dans ce qui est officiellement nommé  transition écologique, dont l’un des porte-parole (non gouvernemental) les plus connus est Rob Hopkins, auteur de : « Manuel de transition. De la dépendance du pétrole à la résilience locale » [2008, éd. Écosociété & revue Silence]

La Terre, une planète du mouvement

La planète Terre existe depuis 4,6 milliards d’années et ce qu’elle était à ses débuts est très loin de ce qu’elle est aujourd’hui. Son itinéraire est en effet jalonné de multiples catastrophes naturelles, certaines ayant conduit à cinq extinctions massives (la sixième est peut-être en cours) dans le monde du vivant apparu il y 3,5 milliards d’années. La cinquième est la plus connue avec la disparition il y a 66 millions d’années des dinosaures à l’exception d’une partie de ceux qui volaient, les oiseaux d’aujourd’hui en sont les descendants directs ! Pourtant à chaque extinction, le monde du vivant est reparti sur de nouvelles bases enrichies et dynamiques, par exemple les mammifères (Homo sapiens en est un) se sont surtout développés après la cinquième.  Ce qui conduit à un double constats : aujourd’hui, nous ne serions peut-être pas là à nous interroger sur notre avenir d’humains si ces extinctions n’avaient eu lieu ; et toute espèce peut être conduite à être rayée du monde du vivant, l’espèce humaine étant sans doute plus protégée grâce à sa capacité de se projeter  et d’anticiper.

Soulignons également l’importance de l’alternance (Cycles de  Milankovitch), repérée depuis plusieurs millions d’années, entre des périodes glaciaires (l’épaisseur de glace a pu atteindre 2.400 m. dans la vallée de Chamonix !) et des périodes interglaciaires plus chaudes. Ces périodes ont entraîné de grands bouleversements : géologiques, dans la faune et la flore, dans les modes de vie des populations avec d’importants mouvements migratoires, tout particulièrement dans l’hémisphère nord. La durée moyenne d’une période interglaciaire est évaluée à environ 20.000 années, celle dans laquelle nous sommes en ce moment en serait donc approximativement à sa moitié, mais personne n’est en mesure de dire si l’alternance sera respectée, l’accélération du réchauffement pouvant modifier ce cycle ou bien la Terre en décider autrement. Dans sa préhistoire Homo sapiens ne se rendait pas compte de ces changements s’étalant sur des milliers d’années, il s’adaptait sur plusieurs générations et ses déplacements du nord au sud et inversement étaient indispensables pour sa survie. Aujourd’hui, et depuis deux siècles, les climatologues sont à même de dater avec précision les variations du climat et d’en tirer des enseignements fiables dont Homo sapiens a semble-t-il du mal à tenir compte.

C’est ainsi que la Terre se sculpte à partir d’événements sans aucune origine humaine (mouvements des plaques tectoniques par exemple)  et qui peuvent être d’une grande violence. Homo sapiens n’a aucun pouvoir pour en modifier le cours, et s’il est désormais en mesure de les expliquer scientifiquement, la crainte que le ciel puisse lui tomber sur la tête ou que la terre s’effondre, demeure forte lors d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre.

Des volcans explosifs

La plus connue des éruptions volcaniques est sans doute celle du Vésuve en 79. La ville vesuve_webdepuis peu romaine de Pompéi et plusieurs autres cités proches, ont été ensevelies en quelques heures. Pline le Jeune en rend compte dans une lettre adressée à Tacite : “Un nuage part de la montagne ; par sa forme et son allure générale, il ressemble à un arbre et plus précisément à un pin parasol. Le nuage s’élève à une grande hauteur formant d’abord le tronc puis les branches qui partent de l’arbre.”  [“Pline à son cher Tacite, salut”, Plin. Εp. VI.16. Traduit par Publications du Centre Jean Bérard. Open Édition Books 1982]. En un jour Pompéi est recouvert, à l’exception des plus hauts bâtiments, par des tonnes de pierres ponces et de cendre ; le nombre de victimes sur environ 12.000 habitants est impossible à estimer. Herculanum, au pied du versant nord, échappe à la pluie de pierres et de cendre mais est ensevelie sous vingt-trois mètres de larve. Au-delà des clichés habituels sur la révolte de Gaïa ou la colère divine, Pompéi détruite (ne sera pas reconstruite), s’est figée dans un « instantané de la mort devenu événement de savoir qui nous permet aujourd’hui de comprendre l’ordinaire des jours révélé par l’extraordinaire d’un jour où la vie fut anéantie », [Patrick Boucheron et Denis Van Waerebeke, “Quand l’histoire fait dates”, films documentaires Arte éditions 2017] ; pour autant la civilisation romaine n’en fut pas particulièrement affectée. Aujourd’hui le Vésuve reste actif et les quatre millions de personnes vivant à ses pieds ne semblent pas trop sans soucier, du moins en apparence, alors qu’une nouvelle grande éruption est estimée possible, « Quand ? Nul ne le sait… En attendant, ceux qui vivent sous sa menace aiment, mangent, dansent et prient (surtout San Gennaro), jouissant de chaque instant comme d’une éternité », [Jean-Paul Mari, “Naples : quand le Vésuve se réveillera…” GEO |

Beaucoup plus récemment et avec plus d’intensité, le Pinatubo aux Philippines s’est violemment réveillé en 1991 après 500 ans de repos ; ses rejets (soufre, azote, chlore, monoxyde de carbone…) firent chuter la température terrestre de 0,6°C entre 1991 et 1993. (Sources : Grégory Fléchet, Volcanologie, CNRS-le Journal | 17 nov. 2017]. Mais les deux éruptions les plus importantes  de notre ère sont celles du Samalas et du Tambora :

Le Samalas (1257) : des recherches très poussées (abouties en 2010) à partir de carottes glaciaires (datation par le carbone 14) prélevées au Groenland et en Antarctique, complétées par des études de terrain, ont permis de localiser l’éruption gigantesque de ce volcan situé en Indonésie sur l’île de Lombok. Le monde vivant est exterminé sur cette île et en partie sur l’île voisine de Bali. Des rejets en gaz et poussière estimés à quarante km-cube (ou quarante milliard de mètres cubes !) se propagent surtout au-dessus de l’hémisphère nord créant un voile dans l’atmosphère générant une diminution de l’ensoleillement, avec pour conséquences : net refroidissement du climat pendant au moins une année, destruction des récoltes de blé, famine, maladies infectieuses et accroissement de la mortalité, en particulier infantile. Cette éruption serait l’une des causes du début du “Petit Âge glaciaire” qui « correspond à une période climatique froide ayant affecté l’hémisphère nord entre le XIIIe et le XIXe siècle. Elle a été marquée par une importante avancée des glaciers, notamment en France. » [Quentin Mauguit, “Quatre éruptions volcaniques expliquent le Petit Âge glaciaire”, Futura-planète | 4 février 2012] ; en période interglaciaire les glaciers des Alpes ont atteint leur longueur maximale au début du XIXe siècle.

Le Tambora : l’éruption de ce volcan en Indonésie (île de Sumbawa) le 10 avril 1815 est considérée pour l’instant comme la plus gigantesque de notre ère : 100 à 200 km-cube sont éjectés (poussières, roches volcaniques, dioxine de soufre, aérosols…) sous forme d’une colonne de 44 km de haut, dont une grande partie compose un immense nuage de gaz et de poussière qui se répand dans l’atmosphère et la stratosphère en altérant durablement le rayonnement du soleil sur toutes les latitudes. Il s’en suit un bouleversement climatique sur trois années : ciel obscurci, baisse des températures : moyenne planétaire de -1 à -2° pouvant aller jusqu’à -5° dans certaines régions (Suisse par exemple), pluies abondantes, voire neige en basse altitude en plein mois d’août (30 cm à Genève), récoltes détruites, famine, épidémies…, catastrophes venant se surajouter au désastre économique et social laissé par les déconvenues napoléoniennes, Waterloo entre autres ; il s’en suit de nombreux soulèvements populaires violemment réprimés, avec des changements politiques qui s’annoncent.

En Europe, 1816 est dénommée “année sans été”, « marquée par de très mauvaises conditions climatiques, avec de multiples conséquences en France et dans le monde. Dans l’Hexagone, le prix du blé explose… » [“Climat : 1816”, Météo-France | 29 août 2016]. « Nous sommes avec Tambora, et ses conséquences tant météorologiques que frumentaires, devant un cas d’histoire mondialisée » [Le Roy Ladury, Trente-trois questions sur l’histoire du climat, 2010, Fayard]. Malgré son ampleur planétaire cette catastrophe naturelle n’a pas conduit pour autant à un effondrement systémique mondialisé. [autres sources : “Un été sans soleil”, documentaire réalisé par Elmar Bartlmae, produit par Tetra Media,  Cicada-films et France 2 | 2005]

Cette année 1816 privée d’été a-t-elle inspiré Mary Shelley lorsqu’elle a commencé à imaginer  le personnage-clé de son premier roman ? Elle ne pouvait avoir connaissance de l’éruption du Tambora et de ses conséquences sur le climat, puisque ce lien de causalité n’a été établi qu’en 1875 [cf. Gillen d’Arcy Wood, L’année sans été, 2019, La Découverte]. Toutefois et même si elle vit dans un milieu aisé, elle a connaissance  des dégâts économiques et sociaux de cette crise climatique majeure (son père, William Godwin, est un écrivain connu, libertaire et engagé pour la justice sociale). En mai 1816 elle décide de quitter Londres et se rend, avec son amant et futur époux le poète Percy Bysshe Shelley, au bord du lac Léman où elle séjourne en bonne compagnie, dont le célèbre poète anglais Lord Byron. Les pluies incessantes, les orages violents, l’obscurité, le froid…, confinent ces jeunes écrivains romantiques dans plusieurs demeures. Dans cette ambiance de fin du monde, Lord Byron propose que chacun imagine et écrive une histoire fantastique de quelques pages. C’est ainsi que Mary, 19 ans, amorce la rédaction 1931-frankenstein-v3-small.jpgde “Frankenstein ou le Prométhée moderne”, conte philosophique de science-fiction qui sera publié deux ans plus tard dans une première édition anonyme, puis en 1823 dans une version modifiée et signée.

Il est fréquent de lier ce chef-d’œuvre au dérèglement climatique dû à l’éruption du Tambora. Il est vrai que l’ambiance générale déprimante ne prête pas à l’optimisme et Mary Shelley semble confirmer ce lien dans la préface de la deuxième édition : « Chaque chose doit avoir un commencement […] et ce commencement doit être lié à quelque chose l’ayant précédé […] L’invention, admettons-le dans l’humilité, ne consiste pas à créer à partir du vide, mais du chaos ; le matériau doit d’abord être apporté, il peut donner forme à des substances obscures et informes ». Ce chaos, elle le ressent de plusieurs façons : déjà dans sa vie personnelle, elle a perdu en 1815 son premier enfant à l’âge de sept mois, elle vit avec un homme marié dont la femme est enceinte et va se suicider ; ensuite l’environnement climatique étant particulièrement hostile, il n’est pas toujours simple de trouver à se nourrir et à se protéger. Les causes de cette situation sont inconnues par tous, aussi les superstitions, les peurs ont tendance à prendre le pas sur la raison des Lumières. C’est sans doute pour cela que le roman de Mary, associant étroitement mort et renaissance dans un imaginaire fantastique, « questionne la place de l’humain en général, à un moment charnière de l’histoire où pour la première fois la science n’est plus vue uniquement comme source de progrès et où l’on craint que l’ombre n’émerge des Lumières. Que se passera-t-il si l’être humain parvient à contrôler la vie et la mort s’il dépasse sa condition, se croyant tout puissant grâce à une science sans limite ? » [Christine Berthin, professeure, université Paris-Nanterre, “Frankenstein, une œuvre féministe ?” CNRS-le Journal | 7 août 2018]. Ainsi Mary Shelley, non seulement participe au lancement d’un genre littéraire nouveau, la science-fiction, mais préfigure également des questions posées par le Transhumanisme et l’intelligence artificielle actuellement très en vogue.

Lisbonne tremble

Quand Voltaire a écrit en 1756, “Poème sur le désastre de Lisbonne. Ou examen de cet axiome : tout est bien » [Œuvres complètes, Garnier, 1877, tome 9], il a en mémoire le terrible tremblement de terre et le tsunami survenus à Lisbonne (et tout au long de la tsunami lisbonnecôte atlantique jusqu’au Maroc) le 1er novembre 1755, provoquant environ 50.000 morts et la destruction à 90% de la ville. La façon dont était présentée et analysée cette grande tragédie le révoltait. À cette époque, un tel événement se vivait sans doute telle une fin du monde, et faute de connaissances scientifiques suffisantes -les sciences physiques, tout particulièrement la sismologie étant encore balbutiantes- il fallait cependant en trouver les causes qui ne pouvaient qu’être divines. Et l’église catholique se chargeait d’énoncer abondamment une vision apocalyptique biblique de la colère du Dieu créateur, provoquée par les multiples comportements fautifs des humains. Voltaire ne supportait pas cette approche et le fit longuement savoir dans son poème :

« Philosophes trompés vous qui criez : “Tout est bien” / Accourez, contemplez ces ruines affreuses, / Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, / Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés […] / Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, / Direz-vous : “C’est l’effet des éternelles lois / Qui d’un Dieu libre et bon, nécessitent le choix ?” / Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : / “Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? / Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices / Que Londres, que Paris, plongées dans les délices : / Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris”.

Il développe cette approche dans “Candide ou l’optimisme” en 1759, ouvrage se terminant sur l’utopie de la Métairie, là où il convient de ”cultiver son jardin” pour s’éloigner de l’absurdité d’un monde qui est fait de guerres, de viols, d’injustices, de catastrophes naturelles…, mais qui pour autant ne s’effondre pas sinon localement.

Que nous disent les grandes catastrophes que nous venons d’évoquer ? De tout temps des phénomènes naturels de grande ampleur se produisent sans qu’Homo sapiens y soit pour quelque chose et il ne peut qu’en subir les conséquences dans son impuissance à les maîtriser. Certes il y a des effondrements massifs : le Tambora a perdu 1.000 mètres en altitude lors de l’éruption de 1815, Pompéi a été complètement détruite et pas reconstruite alors que Lisbonne l’a été, mais ces effondrements physiques restent localisés et n’entraînent pas fondamentalement de remise en cause systémique, sinon peut-être celle évoquée par Voltaire au sujet de l’Église.

Homo sapiens, quand il vit près de volcans actifs et malgré ses grandes connaissances, continue à s’en remettre aux divinités. Aujourd’hui, 700 millions de personnes habitent à proximité de volcans en constante activité, elles les sacralisent : portes de l’enfer ou demeures de dieux à craindre mais aussi à vénérer, nourrir… Car ces dieux s’ils détruisent, sont aussi à l’origine de terres fertiles, de sources d’eau chaude, d’énergie… Dans leurs recherches, plusieurs volcanologues tiennent compte de ces traditions et tentent de faire dialoguer sciences et pratiques sacrées ; ce qui logiquement devrait nous amener à mieux admettre et comprendre les grandes incertitudes liées aux façons dont nous occupons notre place sur terre et dont nous prenons soin de ce qui nous entoure . Haraldur Sigurðsson, volcanologue et géologue islandais dont l’activité professionnelle est en grande partie consacrée au Tambora, considère que ses recherches le conduisent à « une vraie leçon d’humilité. Cela nous rappelle que nous sommes bien peu de chose à côté des forces incroyables de la nature » [“Un été sans soleil”, op.cit.]

Belle histoire que cette relation d’Homo sapiens avec des forces qui le dépassent : « ‘histoire d’une relation fusionnelle, remontant à des milliers d’années. Une histoire faite de passion, de colère et de fascination. Un cycle infini de création et de destruction, de vie et de mort. C’est l’histoire des volcans et des hommes » [“Vivre avec les volcans”, op.cit.]

La société industrielle menacée d’effondrement ?

Jared Diamond, reconnu mondialement comme théoricien de l’effondrement, cherche à approfondir les raisons qui ont fait que des sociétés (il ne parle pas de civilisations) disparaissent au fil du temps. Dans un ouvrage de référence [Effondrement, 2005, Gallimard], il analyse les disparitions de la population de l’Île de Pâques, des Vikings du Groenland, des Mayas du Mexique…, pour en fonder une théorie générale sur l’effondrement des sociétés et en particulier de la nôtre. Il n’évoque pas le Sahara, mais desert_peinture1rappelons que cette vaste étendue désertique bénéficiait il y a environ 5.000 ans d’un climat tropical favorable au développement d’une riche faune et flore permettant à une importante population de vivre sur place sans trop de difficultés. Si ces disparitions ou changements sont bien réels, ils n’ont pas pour autant provoqué un effondrement systémique généralisé sur Terre, genre Déluge biblique.

Pourtant, les collapsologues affirment que le principal objet de l’effondrement est, non la bourse, mais l’ensemble de la société industrielle mondialisée (telle que définit plus haut), avec comme causes principales le réchauffement climatique et la fin des énergies fossiles, base essentielle de l’industrie. Cependant cette société – Saint-Simon (1760-1825) est à l’origine du concept – n’a-t-elle pas une capacité d’adaptation remarquable grâce en particulier à ce qui est nommé le progrès technique et ajoutons grâce aussi à une grande maîtrise de la finance internationale ? Certes il arrive que cette finance rencontre quelques difficultés (1929, 2008…), il est alors question d’instabilité, de crise, d’effondrement de la bourse…, mais elle s’en remet avec le temps en renforçant les inégalités et si nécessaire en puisant dans les caisses des États. [cf. Dominique Pilhon, “Peut-on comparer les grandes crises de 1873, 1929 et 2008 ?”, Idées économiques et sociales, 2013/4 N°174]

En deux siècles la société industrielle a transformé une grande partie du monde en le faisant passer progressivement de l’agraire à l’urbain, du bois au charbon et au pétrole, de l’hippomobile à l’automobile…, le tout accompagné par une croissance démographique multipliée par 2,3 : 37% entre 1600 et 1800 et 84% entre 1800 et 2000, et par de plus en plus de pollutions de toutes sortes. Nous reparlerons de certains de ces passages dans la deuxième partie.

Généralement, il est fait mention de quatre “révolutions industrielles” jalonnant de nombreux changements dans le temps et l’espace de la société, avec chaque fois de nouveaux marqueurs dans les domaines de l’énergie, des technologies, de l’organisation du travail et sociale et plus généralement dans les modes de vie, certains auteurs parlent alors de “civilisation industrielle” :

  • la première au XVIIIe siècle : charbon, machines à vapeur, vers la mécanisation de la production industrielle et agricole et des transports (réseaux ferroviaires), urbanisation intensive,
  • la deuxième au milieu du XIXe siècle : nouvelles ressources en énergie : gaz, pétrole, électricité ; moteur à explosion, taylorisation, mouvements sociaux importants qui débouchent progressivement vers de nouveaux droits : temps de travail, congés payés, protection sociale…
  • la troisième vers le milieu du XXe siècle : énergie nucléaire, électronique, débuts de l’informatique et de l’automatisation
  • la quatrième débute : intelligence artificielle, robotisation, connectivité, mobilité, mondialisation…, [cf. Abdelmalek Alaoui, “Ce que cache la IVe révolution industrielle pour les pays émergents”, World Economic Forum / Tribune Afrique | 26 mai 2019]

L’actuelle société industrielle va devoir s’adapter au passage des énergies fossiles aux renouvelables et prendre une part active dans la conception et la fabrication des nouvelles technologies. On peut considérer le secteur automobile comme le modèle de ces grandes mutations : « Comment la voiture, par son économie et par son utilisation quotidienne, peut-elle être repensée dans les années à venir ? Le secteur automobile est actuellement en pleine mutation, au croisement d’enjeux forts : politiques et économiques, environnementaux ou liés aux questions de mobilité. » [Benoît Bouscarel, “L’industrie automobile réussira-t-elle sa transformation ?” France Culture | 2 août 2019]. La Chine apparaît de plus en plus en principal leader de cette quatrième révolution : “Le Monde selon Xi-Jinping”, magistral documentaire de Sophie Lepault et Romain Franklin [production et diffusion Arte|18 déc.2018] est un exposé brillant –et un brin inquiétant– qui décrypte avec méthode et expertise la marche en avant de l’empire du Milieu. » [Étienne Labrunie, “Le Monde selon Xi-Jinping ou comment la Chine va dominer le monde”, Télérama | 17 déc. 2018]

La société industrielle a profondément évolué avec une série de mutations technologiques que l’on peut attribuer en grande partie à des découvertes scientifiques exceptionnelles. Il ne s’agit pas ici de débattre du bien ou mal fondé des choix politiques et économiques qui en résultent, mais de savoir si cette société est condamnée à s’effondrer sur elle-même à court terme tel un mur en pierres sapé dans ses fondements ? Au regard de ces révolutions il semble difficile de se représenter la fin, souhaitée ou non, d’un système dont les capacités d’adaptation lui permettent de changer rapidement ses stratégies.

Starship

La cinquième révolution sera-t-elle celle d’Elon Musk (voitures Tesla) qui veut coloniser Mars avec sa fusée phallique Starship?

 

 

 

hippomobileou bien celle d’Yves Cochet qui envisage un retour généralisé à la traction animale : « Pour les transports, il faut développer les hippomobiles, des voitures tractées par des chevaux » [Yves Cochet, 2018] ?

 

Entre imaginaire spatial et imaginaire sympa romantique, il y a peut-être des intermédiaires à trouver ?

 


Ce court parcours non linéaire de l’histoire d’Homo sapiens, donne quelques repères pas nécessairement les plus connus, mais choisis parce que je pense qu’ils font dates, dans le sens où l’entend l’historien Patrick Boucheron qui cherche à renouer « avec l’élan d’une historiographie de grand vent […] L’entrée par les dates permet d’évoquer des proximités pour les déplacer, ou au contraire de domestiquer d’apparentes incongruités […] Susciter le désir et l’inquiétude, ces deux moteurs du voyage. » [Patrick Boucheron (sous la direction de), Ouverture. Histoire mondiale de la France, 2017, Seuil]

Ce premier voyage interroge déjà la place occupée par Homo Sapiens, non seulement sur la planète Terre, mais aussi dans l’Univers – nous y reviendrons plus longuement – ou plus exactement la place qu’il désire se donner en cherchant à dominer le monde en transgressant certaines limites de l’espace et du temps, limites qu’il voudrait à tout prix abolir ; Elon Musk et ses fusées, les transhumanistes et leur recherche d’immortalité, n’ont-ils pas tendance à se rapprocher du docteur Frankenstein ? Homo sapiens a appris à construire, souvent avec art, mais aussi à détruire plus qu’il ne faut ; et s’il est certainement devenu savant, il arrive aussi que la sagesse lui fasse défaut.

Pour certains, la conséquence prévisible de ce manque de sagesse serait qu’il va à sa perte, “aller droit dans le mur” est une expression couramment employée. Cette perte se traduirait par un effondrement total imminent, pouvant conduire à la fin d’un monde, voire la fin du monde. Demeure cependant l’incompréhension d’un manque de précision dans la définition du concept : quelle dimension historique et territoriale lui donner, pourrait-elle être planétaire ? Sauf exception d’une guerre nucléaire généralisée toujours possible, et sauf à accréditer le mythe du déluge, nous avons noté que la disparition d’une société ou l’engloutissement d’un territoire ont lieu localement et qu’il semble hasardeux d’y voir une apocalypse planétaire, sinon de façon prophétique. Ce qui n’élimine pas l’attention à porter aux multiples changements – climatiques mais aussi économiques, sociaux, culturels – qui balisent l’histoire d’Homo sapiens.

Mais rétorque-t-on, on n’est plus au niveau du local et le raisonnement doit être global puisque le système industriel et financier est mondialisé, et le réchauffement climatique tout autant ! C’est exact, mais je maintiens que la société industrielle me semble loin de s’écrouler, qu’on le veuille ou non ; ce qui ne doit pas empêcher d’interpeller ses leaders pour les interroger sur leurs manières de faire société et de gouverner, et de chercher également à valoriser les multiples innovations de l’économie sociale et solidaire qui, elle aussi, fait société.

La mondialisation du réchauffement climatique est maintenant bien connue et tout doit être entrepris pour que les objectifs fixés par l’Accord de Paris COP21 soient atteints, même si les États-Unis viennent de confirmer qu’il s’en retirait : « Nous entamons aujourd’hui le processus officiel de retrait de l’Accord de Paris. Les États-Unis sont fiers de leur réputation de chef de file mondial dans la réduction de toutes les émissions, la promotion de la résilience, la croissance de notre économie et la garantie de l’énergie pour nos citoyens. Notre modèle est réaliste et pragmatique. » [Mike Pompeo, chef de la diplomatie américaine, 4 novembre 2019] ; cette politique d’isolement veut « rendre sa grandeur à l’Amérique” sans trop se soucier de ce qui l’entoure, cette politique-là inquiète, en espérant qu’elle ne s’étende pas.

Malgré Donald Trump et quelques autres, imaginons que des politiques climatiques d’envergure soient décidées rapidement et permettent que le réchauffement soit maintenu d’ici 2030 au seuil du 1,5°C souhaité par la COP21. Eh bien malgré tout, et c’est le sens de l’alerte de Myles Allen [op.cit.], notre société, celle des Nations-Unies, doit s’attendre et se préparer à des changements importants  qui adviendront sur deux ou trois générations, certains étant déjà en cours : fonte des glaciers, montée du niveau des mers, fortes tempêtes, périodes de sécheresse alternant avec des périodes humides… ; changements amplifiant les mouvements migratoires, les risques de famine, d’épidémies, la souffrance… Homo sapiens ne peut ignorer ces risques et doit entreprendre de les traiter localement et mondialement avec l’art et l’intelligence dont il peut faire preuve. 

Naomi Klein, connue pour des prises de position engagées, vient de publier Plan B pour la planète : le New Deal vert [2019, Actes Sud] : « Les gens ont faim qu’on leur montre un futur dans lequel le monde ne s’effondre pas » dit-elle [Libération|3 nov. 2019]. elle propose, inspiré du New deal de Roosevelt en 1933, un “Nouveau traité vert” : « vaste plan d’investissement dans les énergies renouvelables visant à endiguer le réchauffement climatique tout en promouvant la justice sociale. » [Isabelle Hanne, Libération op.cit.]. Ce projet prenant en compte une réalité complexe, est une belle manière de repositionner la société industrielle sur de nouvelles bases.

L’histoire d’Homo sapiens est aussi faite de mobilité. Venu d’Afrique il y a environ 40.000 ans, il a commencé à habiter l’actuel continent européen alors peuplé seulement de quelques milliers de Néandertaliens et de Dénisoviens. C’est sans doute une sécheresse prolongée et le manque de nourriture qui l’ont poussé à entreprendre ce voyage dont la grande importance ne nous échappera pas. Une fois installé en Europe, il a continué à bouger au gré des périodes climatiques et de son développement en nombre, pour parvenir peu à peu à se sédentariser. Ce parcours de peuplement peut amener à “évoquer des proximités pour les déplacer” [P. Boucheron op.cit.] : les origines d’Homo sapiens ne seraient-elles pas en effet à rapprocher d’événements se déroulant actuellement entre l’Afrique et l’Europe ?

D’autres proximités seront abordées dans la deuxième partie à venir où il sera question de démesure…

De quoi ce parapluie peut-il bien protéger ? Peut-être du mauvais temps qui s’annonce, et pourquoi pas de l’arrogante hubris d’Homo sapiens ?

parapluie_web

 
Pierre Thomé     novembre 2019

 

Références

  • Bartimae Elmat, Un Été sans soleil, documentaire produit par France 2 / 2005
  • Bible (la) | École biblique de Jérusalem | éd. du Cerf / 1956
  • Boucheron Patrick,  (sous la direction de), Histoire mondiale de la France | éd. du Seuil / 2017
  • Bové José, Luneau Gilles, L’Alimentation en otage,  | éd. Autrement / 2015
  • Castel Pierre-Henri, Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps | éd. du Cerf / 2018
  • Cochet Yves, Devant l’effondrement. Essai de collapsologie | éd. LLL / 2019
  • COP25, « Convention Cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques » | 2019
  • Damasio Alain, La Zone du dehors | éd. La Volte / 2013
  • Detay Anne-Marie et Michel, Volcans. Du feu et de l’eau | éd. Belin / 2013
  • Diamond Jared, Effondrement | éd. Gallimard / 2005
  • Dufumier Marc, Le Naire Olivier,  L’Agroécologie peut nous sauver | éd. Actes Sud / 2019
  • Dumont René, L’Utopie ou la Mort | éd. du Seuil / 1973 
  • GIECScénarios d’émissions. Rapport spécial | 2018
  • Hawking Stephen, « Nous sommes au moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité » | RT-France.com / 2 déc. 2016
  • Hopkins Rob, Manuel de la transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale | éd. Ecosociété et Silence / 2008
  • Jacquard Albert, Voici le temps du monde fini | éd. du Seuil / 1991
  • Jouzel Jean, Lorius Claude, Raynaud Dominique, Planète blanche. Les glaces, le climat, et l’environnement | éd. Odile Jacob / 2008
  • Klein Naomi, Plan B pour la planète : le New deal vert | éd. Actes Sud / 2019
  • Leca Martine, Entretiens avec René Dumont, (livre posthume) | éd. Le Temps des cerises, 2004 
  • Lefebvre Xavier, Pujebet Bruno, Perrier David, Vivre avec les volcans, documentaire Arte France / 2019
  • Lepault Sophie, Franklin Romain, Le Monde selon Xi-Jinping  | documentaire ARTE / 2018 
  • Le Roy Ladurie Emmanuel, Trente-trois questions sur l’histoire du climat | éd. Pluriel / 2010
  • Lucrèce Titus, De la Nature des choses,  (traduction en français : André Lefèvre | Société d’éditions littéraires / 1899. Wikisource)
  • Malthus Thomas, Essai sur le principe de population | 1798 (éd. française, Flammarion / 1992)
  • Meadows Denis, Meadows Donella, Randers Jorgen, Les limites de la croissance dans un monde fini | éd. Rue de l’Échiquier / 2012
  • Pline le jeune, Pline à son cher Tacite, salut !  / 79 (traduit par Centre Jean Bérard)
  • Saint-Simon Claude-Henri, Catéchisme des industriels / 1823 
  • Saint-Simon Claude-Henri,  Du système industriel / 1821 (Gallica BNF)
  • Saramago José, L’aveuglement| éd. du Seuil / 1997
  • Servigne Pablo, Stevens Raphaël, Chapelle Gauthier, Une autre fin du monde est possible | éd. du Seuil / 2018
  • Servigne Pablo, Stevens Raphaël, Comment tout peut s’effondrer | éd. du Seuil / 2015
  • Shelley Mary, Frankenstein ou le Prométhée moderne | éd. Lackington, Allen & Co / 1818
  • Testot Laurent, Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité | éd. Payot / 2017
  • Thoreau Henry, La Désobéissance civile | 1849 | préface et notes par Michel Granger | éd. Le Mot et le Reste / 2018)
  • Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne/ 1756 (Œuvres complètes, Garnier 1877)

Vers une nouvelle révolution agricole ?

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Cf. également : “Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale


Quelles relations peut-on envisager entre : surface agricole utile, artificialisation des sols, croissance de la population, autosuffisance alimentaire coopérative ? État des lieux et prospective.

Telle est la problématique que je souhaite aborder avec l’intention de tenter d’articuler ses différents paramètres pour démontrer avec des données chiffrées qu’il est encore possible de projeter une politique agricole d’envergure dont la finalité serait la production d’une alimentation ne mettant pas en péril le monde vivant de la planète Terre, l’humanité devant pouvoir être en mesure de satisfaire le besoin vital de se nourrir en veillant d’une part, au maintien de l’équilibre de la biodiversité et des écosystèmes [cf. Observatoire National de la Biodiversité : bilan 2018], d’autre part à la maîtrise du réchauffement climatique depuis que Homo sapiens  a découvert l’usage énergétique de certaines ressources naturelles pour en faire industrie ; mais nous éprouvons beaucoup de difficultés à l’enrayer peut-être par manque de moyens, mais aussi par indécision politique, et alors que nous entrons sans doute dans la sixième extinction massive.

Recentrer la vie sur l’agriculture, c’est-à-dire la culture du “champ” (agros en grec) en pleine terre, et non hors sol, pour produire de quoi s’alimenter, n’est-ce pas l’essence même de l’existence ? J’ai en mémoire le propos d’un agriculteur de Terre de liens : “paysan…, paysage…, pays… sont des mots ayant la même racine, n’oublions pas notre responsabilité paysanne !”

  1. Sixième extinction massive ?

Pour le biologiste naturaliste Benoît Fontaine [2018] « les vertébrés reculent de façon massive et la sixième extinction ne fait plus de doute pour personne » [1] ; ce qui n’est pas tout à fait exact puisque Stewart Brand, écologiste américain très écouté mais aussi contesté car partisan de l’énergie nucléaire et des cultures transgéniques, ne partage pas cette unanimité : « L’idée que nous nous dirigeons vers une extinction massive n’est pas seulement fausse, c’est une recette pour la panique et la paralysie », la question n’étant pas la disparition d’espèces entières mais « le déclin des populations animales sauvages » [2015, [2], déclin que l’on parviendrait à enrayer en mettant en œuvre une écologie pragmatique d’envergure [3].

Gardons l’hypothèse de la sixième extinction, pour faire le constat avec de nombreux chercheurs qu’elle se différencie très nettement des précédentes puisque Homo sapiens en serait le principal responsable par son activité agricole et industrielle perturbatrice de la biodiversité et des écosystèmes, et ce sur une durée relativement courte d’environ deux siècles ; alors que les précédentes extinctions s’étalaient sur deux à trois millions d’années ; ainsi lors de la cinquième il y a 66 millions d’années, les dinosaures et autres espèces n’ont pas disparu massivement du jour au lendemain, puisque, en dehors de l’impact de l’imposant astéroïde (10 km de diamètre), ce serait un lent et net refroidissement de la planète qui en serait la cause principale, sans pour autant entraîner l’élimination de toute vie sinon nous n’en serions pas à nous interroger sur l’avenir de la Terre !

Ces périodes d’extinction massive ont de quoi inquiéter, mais il est quelque peu rassurant d’observer que la vie continue malgré des chutes considérables dans les différentes espèces ; la faune et la flore s’adaptent lentement sur des millions d’années et « la biodiversité reprend le dessus avec une diversité plus importante » [Fontaine B. 2018] ; ainsi les dinosaures volants, sans doute les seuls survivants de l’espèce, sont devenus les oiseaux d’aujourd’hui, qui à leur tour sont menacés par le manque d’insectes pour se nourrir ; ce déclin, imagé par le “syndrome du pare-brise”, concerne actuellement 40% des espèces d’insectes dont les pollinisateurs [cf. Grandcolas P. 2019 [4]

Une extinction, massive ou non, est en cours c’est indéniable et les constats  établis par les très officiels “Observatoire National de la Biodiversité” et “Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité” (IPBES) sont sévères :

À l’heure actuelle, le taux d’extinction des espèces est environ 100 à 1.000 fois supérieur au taux moyen d’extinction mesuré au cours des temps géologiques :

  • De 1970 à 2012, les populations d’espèces sauvages de vertébrés ont diminué de 38 % dans les habitats terrestres et de 81 % dans les habitats d’eau douce.
  • Les zones humides, écosystèmes particulièrement riches en biodiversité, figurent parmi les écosystèmes les plus dégradés du fait de leur transformation (drainage et conversion) en zones agricoles plus ou moins intensives ou en zones urbaines. Ainsi, 87 % d’entre elles ont disparu au cours des trois derniers siècles et 54 % depuis 1900. Or, la perte de biodiversité affecte le bon fonctionnement des écosystèmes et leur résilience : c’est une forme de dégradation des terres.
  • La capacité des écosystèmes et de l’agriculture à produire de la matière organique (végétale) à partir du CO2 et de l’énergie du soleil (productivité primaire nette de biomasse) est globalement inférieure de 23 % au niveau qu’elle aurait en contexte non dégradé.
  • Au cours des deux derniers siècles, les activités humaines ont causé la perte moyenne de 8 % de la teneur des sols en carbone organique, un indicateur de leur état et de leur fertilité. Dans les pays tempérés, on atteint des pertes de 25 % à 50 % dans les couches supérieures du sol après 30 à 70 ans de culture. Une des causes est l’exportation de la matière organique lors des récoltes au lieu d’en laisser une partie se dégrader au sol, sur place.

En Europe de l’Ouest, L’empreinte écologique (consommation) est de 5,1 hectares (ha) par habitant, elle est nettement plus élevée que la biocapacité naturelle de renouvellement, 2,2 ha par habitant, « autrement dit, la consommation d’un européen entraîne l’importation de ressources naturelles occupant 2,9 ha de terres hors des frontières.

Il devient donc urgent que ce déficit chronique soit nettement réduit par, entre autres, une politique agricole permettant que nos besoins alimentaires basiques puissent être satisfaits en grande partie en productions locales. Est-ce que cela paraît possible ? C’est ce que nous allons tenter d’évaluer pour le territoire de la France entière (métropole et TOM)

C’est une nouvelle révolution agricole qui est projetée, révolution dans le sens d’un apport culturel, technique, politique… de grande ampleur entraînant d’importants changements dans le monde du vivant. Cet imaginaire est d’ailleurs amorcé par de multiples innovations riches d’enseignements mais qui demeurent trop en marge, faute sans doute de relais politiques et médiatiques suffisamment connus et puissants pour en faire un récit convaincant.

Cette intention révolutionnaire est sans aucun doute fort utopique, mais il s’agit déjà de prendre la mesure chiffrée de ce qui serait envisageable en partant des données actuelles sur la manière dont est utilisée la superficie du territoire français ; puis en projetant ces données jusqu’à la fin de ce siècle, avec l’hypothèse qu’une quasi-autosuffisance alimentaire bio pourrait s’envisager pour tous les habitants et sur la superficie utilisée aujourd’hui par l’agriculture. Si cette hypothèse se vérifie, elle conduira à l’idée que l’agriculture (re)devienne le principal pivot social et environnemental pour réduire en partie le réchauffement climatique, redonner à la biodiversité son rôle régulateur du vivant, proposer une alimentation saine produite le plus localement possible et créer des emplois. Projet qui serait à construire de façon concertée entre producteurs, consommateurs et services publics avec une gouvernance en communs très décentralisée.

  1. Utilisation 2017 de la superficie de la France entière

Définitions [Agreste, ministère de l’agriculture et de l’alimentation, 2017] :

  • Surface non utilisable : montagnes, bords de mer, espaces aquatiques, maquis, garrigues, zones naturelles protégées non productives
  • Surface agricole utilisée (SAU), avec deux principaux volets : terres arables (labourables) destinées aux cultures céréalières, fruitières, florales, et légumes frais ou secs (SAU arable) | terres en prairies permanentes (fauchées ou non) et pâturages, destinés à l’élevage animal (SAU élevage)
  • Surface artificialisée : sols bâtis | sols revêtus et stabilisés (routes, voies ferrées, parkings, chemins…). | espaces verts publics non producteurs de consommables.
  • Surface boisée: forêts, peupleraies, bosquets, haies

Population recensée en 2016 : 67.200.000 personnes demeurent sur le territoire français. Le taux annuel moyen de croissance de la population française est de 0,5% depuis 2009.

Observations 2 :

  • dans l’absolu chaque personne pourrait actuellement disposer de presque un demi-hectare pour se nourrir et se loger (4.300 m²+240 m²) dans l’hypothèse d’une répartition de l’occupation du sol totalement égalitaire. Donc l’option (développée dans un prochain article) envisagée par la collapsologie et le survivalisme “chacun chez soi en cultivant son jardin” pour une autosuffisance maximale, pourrait s’envisager ; raisonnement quelque peu absurde et irréaliste. En effet tout le monde n’a ni l’envie, ni les moyens, ni le temps de cultiver son jardin, et la multiplication de l’habitat individuel avec potager, déjà problématique à ce jour, amplifierait grandement les déplacements, donc les tracés de route et les véhicules motorisés, et que deviendraient les agriculteurs, les entreprises et commerces de l’agroalimentaire ? Aussi pour la suite je conserverai l’hypothèse d’une possible autosuffisance alimentaire avec une approche beaucoup plus collective ou communautaire ou bien encore communale dans le sens premier du mot : au Moyen-âge, bourg ou ville affranchie du joug féodal et administrée par ses habitants les bourgeois : par exemple Villefranche-sur-Saône (charte de franchise en 1260), Sienne en Italie…
  • Dans la SAU, les surfaces consacrées aux monocultures céréalières et vinicoles sont importantes : par exemple près de trois millions d’hectares pour le maïs dont la culture utilise beaucoup d’eau, de produits phytosanitaires et pesticides pouvant affecter gravement les écosystèmes. Dans les prochains calculs cette superficie ne vient pas en déduction de la SAU, avec le souhait que le principe même de la monoculture soit réexaminé très attentivement.
  • en surfaces boisées la forêt en Guyane occupe à elle seule huit millions d’hectares (32% du total surface boisée) auxquels s’ajoutent quelques milliers dans les autres TOM. En métropole la forêt seule progresse de 0,7% par an au détriment des terres agricoles, [IGN 2019], mais aurait une légère tendance à diminuer dans les TOM ; aussi notre estimation du taux moyen annuel de croissance pour l’ensemble des surfaces boisées est de 0,15% venant en déduction de la SAU. La réimplantation de haies en surfaces agricoles dans plusieurs régions provoque certes une légère perte en SAU, mais permet de limiter l’érosion des sols, de favoriser la biodiversité et d’apporter de l’ombre aux troupeaux ; ainsi par exemple, La ferme bio de la Fournachère (Rhône) va prochainement implanter sur un kilomètre 2.000 plants d’arbustes, en partenariat avec le Parc Naturel Régional du Pilat (Loire)
  • en surfaces artificialisées les routes et autoroutes représentent à elles seules 79% du réseau transport [Actu environnement, 2014] alors que l’emprise des voies ferrées est de 13%, bâtis compris |Certu, 2012] ; cet important écart indique clairement les modes de transport actuellement privilégiés. Les 8% restants sont consacrés aux rives des voies fluviales aménagées. Le taux moyen annuel de croissance des surfaces artificialisées est de 0,8%, constant depuis 2010 (il était de 1,3% entre 1992 et 2009). dont 90% impacte la surface agricole [gouvernement.fr 2016].

3. Estimation de la SAU jusqu’en 2100

Pourquoi 2100 ? La fin d’un siècle sert souvent de référence pour parfois prédire le pire, genre “En 2100, les trois quarts de l’humanité risquent de mourir de chaud”, ou imaginer qu’une toute petite partie de l’humanité sera devenue extraterrestre, installée sur Mars ou sur des planètes artificielles ! En attendant je garde l’idée d’une solide résilience humaine permettant, à certaines conditions, de maintenir le monde vivant en bon état ! « Il est possible que dans quelques centaines d’années, nous aurons établi des colonies humaines dans le cosmos ou sur d’autres planètes. Mais pour le moment, nous n’avons qu’une seule et même planète et nous devons nous serrer les coudes pour la préserver » [Hawking S. 2016 [5]

Observations 3 :

  • Si les actuels taux moyens annuels de croissance en population (0,5%), surface boisée (0,15%) et surface artificialisé (0,8%), restent constants jusqu’à la fin du XXIe siècle, la perte en SAU sera de l’ordre de 29%.
  • La croissance exponentielle de la population va de pair avec celle de l’artificialisation des sols, en effet les besoins en logements, bâtiments publics, parkings, grandes surfaces commerciales… augmentent en toute logique et de nombreux hectares de terres arables seront donc utilisés. Est-ce que la superficie du territoire français, non extensible, et peut-être même quelque peu réduite par la montée du niveau des mers, peut supporter une population de plus de 100 millions de personnes ? Dans l’absolu oui, puisque par habitant, la surface pour l’habitat resterait autour de 250 m², et que la SAU, bien que réduite de plus de la moitié, resterait de l’ordre de 2.000 m² par personne. Cependant les estimations qui vont suivre révèlent un possible manque en surface agricole à partir de 2075
  • La situation de l’ensemble de la planète est tout autant problématique, puisque, d’après l’ONU, sa population est estimée pour 2100 à environ 11,2 milliards personnes (7,55 milliards en 2017). Cette explosion suscite bien des questions dont celle du contrôle des naissances, et Thomas Malthus n’est pas loin pour nous rappeler que le problème est vaste et fort complexe car tout à la fois : économique, social, géopolitique, éthique… sans pour autant partager ses options politiques !
  1. Autosuffisance alimentaire

Pour l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) l’autosuffisance alimentaire est “la satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale”. La France en serait à 83%. Dans cette définition le “tous” peut faire question, puisqu’un pays comme la France n’est pas actuellement en mesure de produire certaines denrées en quantités suffisantes : café, cacao, épices, oranges… On peut estimer qu’elles ne sont pas basiques et qu’il est possible de s’en passer, mais est-ce vraiment possible et souhaitable ? Donc l’autosuffisance a des limites et ne peut raisonnablement s’envisager comme un tout. Cependant mon hypothèse est basée sur une production alimentaire localisée au maximum, disons à un niveau communal ou intercommunal. Déjà plusieurs villes importantes l’ont inscrite dans leurs objectifs :

  • Albi (49.100 habitants) : « En 2014, la Ville d’Albi s’est fixée l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2020. La finalité de ce projet est l’approvisionnement des ressources alimentaires pour l’ensemble des albigeois dans un rayon de 60 km » [Albi site officiel]
  • Rennes (214.000 habitants) « Tout a commencé le 27 juin 2016. Le conseil municipal de Rennes décidait d’entamer la route vers l’autosuffisance alimentaire de la ville. Labellisée “Ville comestible de France” » [Rennes métropole]

Ces deux projets s’appuient en partie sur le concept de “l’agriculture urbaine” dont l’intérêt est avant tout de l’ordre du plaisir de faire avec ses mains et de la pédagogie pour découvrir comment pousse une plante, je doute en effet que les surfaces agricoles disponibles en milieu urbain permettent une production au-delà de l’épiphénomène.

Quelle serait aujourd’hui la surface en terre cultivable nécessaire pour une production alimentaire bio en pleine terre et variée pendant un an, à raison d’une moyenne d’un bon kilo par jour de nourriture par personne en tenant compte des déchets ? Dans les actuelles et nombreuses approches de l’autosuffisante alimentaire les évaluations en surface cultivable vont de 250 (Vivre demain) à 2.000 m² (Le Sens de l’Humus) en fonction de ce qui est pris en compte et de la manière de produire. J’ai retenu la proposition sans alimentation carnée de “Fermes d’avenir” avec une surface de ≈1.500 m², elle me semble en effet la plus réaliste ; et, n’ayant pas l’option végane, je lui ajoute ≈1.000 m² pour l’élevage, en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se maintienne. Pour les produits laitiers la source est “La filière laitière française et pour les produits carnés une publication du Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie [CRÉDOC sept.2018]

Observations 4 :

  • Ces données représentent une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elles seraient donc à ajuster en fonction des réalités locales.
  • Dans l’immédiat, ces résultats vont permettre une évaluation théorique de la surface agricole nécessaire pour une quasi-autosuffisance alimentaire sur l’ensemble du territoire français d’aujourd’hui à 2100, les actuels taux de croissance de la population et de la surface artificialisée servant de références statistiques et en supposant qu’ils restent constants.
  • Suivra une estimation pour une commune d’un peu plus de mille habitants et pour une communauté de dix-huit communes comptant 73.150 habitants, l’une et l’autre dans le département du Rhône.
  1. Estimation des pertes en SAU d’ici 2100 et conséquences

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Observations 5 :

Compte tenu de la croissance de la population (taux annuel 0,5 %) entraînant pratiquement un doublement de l’artificialisation des sols (taux annuel 0,8 %), la courbe ascendante de la surface pour autosuffisance alimentaire (sur une base estimée à 2.500 m.² par habitant) croiserait vers 2080 celle descendante de la surface agricole utilisée, pour ensuite nettement s’en écarter ; la surface agricole nécessaire deviendrait ainsi insuffisante pour répondre aux besoins alimentaires d’une population grandissante et de plus en plus attentive à la qualité de la production agricole.

Une hypothèse végétarienne (ou végane), avec 1.500 m.² de surface cultivable éviterait cette jonction du moins jusqu’en 2100, mais il semble impossible de faire de cette hypothèse un projet commun, ce qui n’empêche pas d’envisager une réduction de la consommation de viande.

  1. Deux exemples locaux pour illustrer l’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire

J’ai retenu deux territoires dans le départements du Rhône :

  • Rontalon”, commune de ≈1200 habitants dans les monts du lyonnais à 30 km. du centre de Lyon, avec une production agricole polyvalente : céréales, élevage, maraichage et fruits
  • Agglo Villefranche Beaujolais” (CAVBS), 73 300 habitants, institution intercommunale rassemblant dix-sept communes rurales (dont une dans l’Ain) et la ville de Villefranche-sur-Saône (37 300 habitants) à 36 km. de Lyon, et dont la grande caractéristique est la production de plusieurs crus des vins du Beaujolais, c’est la principale activité agricole pour douze communes du CAVBS ; la commune la plus éloignée du centre de Villefranche est à 14,5 km.

Il sera également fait allusion à la métropole de Lyon

En recensement agricole Agreste-INSEE n’a pas encore produit de statistiques postérieures à 2010. Ces données comparées à celles de 2000, permettent d’observer une nette évolution dans des territoires à dominante rurale et proche d’une grande métropole, les transformations qui en résultent ont de quoi interroger surtout si elles se sont poursuivies au même rythme au-delà de 2010. Ces statistiques distinguent : terres labourables (céréales, légumes…) / cultures permanentes (fruits, vignes…) / surface toujours en herbe (élevage ou friche provisoire).

Entre 2000 et 2010 comment a évolué l’agriculture sur les sites retenus ?

Observations 6 :

  • dans les deux cas les flux habitants sont positifs, mais négatifs pour les exploitations agricoles, ce qui signifie moins d’agriculteurs et plus de néo-ruraux non cultivateurs sinon de leur jardin potager s’ils en ont un. Toutes les communes rurales du CAVBS sont concernées par cette évolution.
  • une baisse importante de la surface agricole utilisée surtout pour la CAVBS avec une chute des surfaces consacrées au vignoble, mais qui ne profite pas ou très peu aux autres types d’utilisation. Je n’ai aucun renseignement pouvant expliquer cette baisse de production du Beaujolais.
  • L’autosuffisance alimentaire ne pourrait pas s’envisager globalement pour le CAVBS faute d’une SAU par habitant nettement insuffisante, 868 m² sur les 2.500 envisagés ; de plus la vigne occupe plus de 50% du SAU et la production agricole locale semble fort loin de pouvoir assurer l’alimentation de la ville de Villefranche qui, pour ses 37.200 habitants, aurait besoin de 9 300 ha alors que la SAU actuelle de l’Agglo est de 6.348 ha, à supposer que cette surface n’ait pas diminué depuis 2010. la population urbaine doit donc trouver des fournisseurs dans un environnement plus large.
  • La situation de Rontalon semble nettement plus satisfaisante dans la mesure où cette commune, bien qu’ayant perdu en dix ans 9% en SAU, pourrait largement être autosuffisante avec une surface agricole par habitant de 5.600 m² (plus de deux fois l’hypothèse 2.500 m²), soit un total de 294 ha en SAU alors qu’elle est de 664 ha (2010). La production agricole excédentaire peut donc être proposée à la vente sur d’autres territoires, la métropole lyonnaise par exemple.
  • Avec la Métropole (59 communes) on change complètement d’échelle et l’autosuffisance alimentaire devient un concept inopérant pour un tel territoire. En effet, la population de 1.381 million d’habitants nécessiterait à elle-seule ≈345.000 ha en SAU ! Sur ce territoire fortement urbanisé (densité : 2.590 hab/km²), la SAU était en 2010 de 4.400 ha, soit 8% de la superficie totale de la Métropole, qui comprend également 2.830 ha de parcs publics classés en zone naturelle protégée, poumons verts d’une cité qui en a bien besoin. Pour se fournir en produits alimentaires la Métropole n’a pas d’autre choix que de se rendre bien au-delà de ses limites territoriales.

Terre de liens Normandie a créé un convertisseur qui permet d’estimer pour chaque commune, quelle que soit sa taille, d’une part, la surface agricole utile pour l’alimentation des habitants résidents, d’autre part, le nombre d’agriculteurs nécessaires pour le travail agricole. Les résultats obtenus pour les exemples ci-dessus sont proches de nos estimations. Cet outil utile est d’un maniement aisé.

  1. Des question à approfondir

  • Au regard de cette évaluation chiffrée, il ne semble pas possible de faire de l’autosuffisance alimentaire un absolu ; en effet, dès que l’on entre dans des densités de population élevées, les surfaces agricoles utiles se réduisent logiquement beaucoup. Donc villes, et encore plus métropoles, doivent dépasser leurs limites territoriales pour se fournir en produits alimentaires ; reste à savoir quel en serait le rayon en tenant compte de la nécessité de réduire les trajets pour le transport : celui de 60 km envisagé par la ville d’Albi ou bien celui de 150 km proposé par le Groupement Régional Alimentaire de Proximité (cf. dernière partie), sont-ils suffisants ? Seraient également à définir les types de relations commerciales inter-territoires souhaitables ou souhaités, sous forme de conventions ? Qui en discute ? Dans quelles instances ?
  • La piste agriculture urbaine, dont on parle beaucoup [cf. Atelier Parisien d’Urbanisme, 2017], si elle est intéressante pour créer des liens, produire à petite échelle fruits et légumes…, et à condition toutefois que cette production demeure en pleine terre, ne peut que petitement subvenir aux besoins d’une nombreuse population urbaine (résidents ou passagers). Aussi tout doit être entrepris pour que la ruralité et ses principaux acteurs que sont les paysans, (re)trouvent tout son sens territorial de production d’une alimentation saine, respectant la biodiversité et les écosystèmes. La loi “Agriculture et Alimentation” approuvée définitivement le 1er nov.2018, bien que voulant aller dans ce sens, a déçu tous les syndicats agricoles [cf. La France agricole, 2018]
  • Considérer la terre comme un bien commun relève encore de l’utopie et suppose d’aborder la grande et grave question de l’enclosure du foncier agricole, donc des droits de propriété et d’usage, ce qui relève de décisions politiques rendant impossible la spéculation foncière agricole. Si l’on admet, non seulement comme hypothèse mais comme réalité, que l’alimentation relève de l’intérêt général dans sa définition et dans sa réalisation, on ne peut qu’envisager à terme une approche beaucoup plus en communs de la gouvernance étroitement liée de l’agriculture et de l’alimentation, c’est ce qui est suggéré dans deux exemples rapidement présentés ci-après.
  1. Deux exemples de gouvernance

La Foncière Terre de liens (fondée en 2003)

« L’avenir de nos territoires ruraux passe par la reconstruction d’un maillage d’activités et de liens sociaux qui redonnent vie aux campagnes. L’agriculture de proximité, par son ancrage local, est au cœur de cette dynamique : elle repose sur des fermes à taille humaine et permet de tisser des relations entre les citoyens et les agriculteurs qui produisent notre alimentation. Mais en amont de tout projet agricole, il y a la terre… et c’est pourquoi Terre de Liens a inventé des solutions pour libérer les terres agricoles, réhabiliter leur statut de bien commun et en faire des lieux ouverts à la création de nouvelles activités économiques et écologiques. […]

La mobilisation citoyenne permet l’acquisition de terres. Elles sont confiées à des agriculteurs qui respectent les sols et la biodiversité. Définitivement sorties de la spéculation foncière, ces terres sont assurées d’une vocation agricole à long terme. La transmission intergénérationnelle y devient possible. Pour susciter un changement en profondeur, Terre de Liens mobilise la société civile et les collectivités publiques ».

Groupement Régional Alimentaire de Proximité (fondée en 2010)

« GRAP est une coopérative réunissant des activités de transformation et de distribution dans l’alimentation bio-locale, avec le statut de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Il promeut une gouvernance coopérative comprenant quatre collèges :

  • activités intégrées, non juridiquement autonomes (40% des voix)
  • activités associées, autonomie juridique, participation au capital (25% des voix)
  • équipe interne, dix salariés (25% des voix)
  • partenaires locaux, investisseurs… (10% des voix)

C’est également une Coopérative d’Activité et d’Emploi qui héberge des entrepreneurs qui entrent dans les champs d’activités et dans la localisation géographique

Les activités (une quarantaine à ce jour) présentes dans GRAP vendent en majorité des produits biologiques ou issus de l’agriculture paysanne, de l’agroécologie…. L’objectif est de favoriser les circuits courts et locaux. Le périmètre de GRAP est régional (150 kilomètres autour de Lyon) afin de garder une forte synergie entre les différentes activités de la coopérative. »


L’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son dernier rapport du 22 février 2019 alerte sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité avec risque de pénurie alimentaire. Ce rapport « présente des preuves toujours plus nombreuses que la biodiversité qui est à la base de nos systèmes d’alimentation, à tous les niveaux, est en baisse à travers le monde. » [“La FAO met en garde…” Le Monde.fr |22 février 2019]

Alors, “il est trop tard” ? Je ne le pense pas vraiment, à condition que l’on agisse rapidement ! Les deux expériences qui viennent d’être présentées sont animées par des équipes jeunes, et ce sont loin d’être les seules sur le territoire français et mondial. Ces innovations dans leurs pratiques prennent en compte les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation : de quelle nourriture avons-nous besoin et dans quelles conditions la produire ? Mais qu’est-ce qui pourrait bien leur manquer pour qu’elles aillent au-delà du laboratoire dans lequel on cherche à les maintenir et qu’elles fassent révolution en devenant modèle politique (économique, sociale, environnementale) et institutionnel (coopération, démocratie) ? Pourquoi pas un “grand débat” public prenant en compte les alertes de la FAO et de toutes les ONG qui se préoccupent de la planète Terre, avec l’intention d’un réel débouché politique.

mars 2019

 

Notes

  1. Fontaine Benoît, “Alerte à la 6e extinction des espèces”, Matières à penser, Dominique Rousset. France Culture|4 août 2018
  2. Brand Stewart, cité par Olivier Postel-Vinay dans “Le bluff de la sixième extinction”, Libération|1er sept. 2015
  3. Brand Stewart, Discipline pour la planète Terre, vers une écologie des solutions, 2014, éd. Tristram
  4. Grandcolas Philippe, “Qu’est-ce qui tue les insectes ?”, The Conversation.com|14 fév. 2019
  5. Hawking Stephen, “Nous sommes au moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité”, RT-France.com|2 déc. 2016

Documents complémentaires