Apeirogon : Palestine – Israël

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ap_01Je termine la lecture de Apeirogon de Colum McCann, livre étrange dans sa conception à la fois récit historique et roman, mais enthousiasmant, émouvant. À sa parution en 2020 [éd. Belfond], la critique a été particulièrement élogieuse : « On le déguste avec éblouissement et gratitude [Florence Noiville, Le Monde | 19 août]… Un hymne éblouissant à la mémoire et à la paix [Carine Azzopardi, FranceInfo | 13 oct.]… Le Chant pour la paix [Didier Jacob, Nouvel Observateur | 14 oct.]… Un livre monumental [Guillaume Erner, France Culture Les invité du matin | 25 sept] ».

Seule Alexandra Schwartzbrod dans Libération émet quelque réserve : « L’idée est de montrer toutes les facettes d’un conflit multiple et les liens de cause à effet entre les tragédies, parfois même l’absurdité de ce conflit. Le procédé est intéressant, brillant, mais il entrave terriblement la lecture, bride le romanesque et finit par lasser » [“Colum McCann, heurts d’Apeirogon”| Libération |11 sept 2020]. En fait, je n’ai été ni entravé, ni lassé, mais vraiment étonné par une œuvre aux multiples facettes…

ap_0Le cœur de l’ouvrage c’est d’abord l’histoire bouleversante de l’Israélien Rami Elhanan, père de Smadar, 14 ans, tuée dans un attentat en plein centre de Jérusalem-Ouest le 4 septembre 1997 (cinq morts dont trois adolescentes), et du Palestinien Bassam Aramin, père d’Abir, 10 ans, tuée le 20 janvier 2007 par le tir d’un jeune soldat israélien se sentant menacé, alors qu’elle se rendait à son école à Beit Jala, ville proche de Bethléem en Cisjordanie.

Les deux hommes n’ignorent rien de la violence de la guerre : à 17 ans, Bassam a été emprisonné pendant sept ans pour actes jugés terroristes. À 23 ans, Rami a fait la guerre du Kippour dans une compagnie de chars en grande partie décimée, “là où on nous apprend à avoir peur des arabes”. Mais la mort de leur enfant a complètement bouleversé leur vie, leur façon de penser et d’agir.

Je reviendrai plus longuement sur cette grande page de l’histoire israélo-palestinienne après avoir évoqué l’originalité de la composition du livre. Déjà le titre surprend : l’apeirogon serait une figure géométrique sans limite ou plus exactement un polygone au nombre infini de côtés, ce que j’ai bien du mal à me représenter ! Toujours est-il que Colum McCann a utilisé ce mot trouvé, dit-il, “par hasard, venant de nul part et tellement mystérieux” [France-Culture, op.cit.], pour en bâtir mille-et-un fragments (ou chapitres parfois très courts), tel le conte arabo-persan “Les Mille-et-une Nuits”, dans lequel tout finit par s’enchâsser. C’est bien le cas aussi dans Apeirogon, mais c’est loin d’être toujours évident à saisir !

Ainsi le chapitre 6 est consacré au dernier repas d’ortolans de François Mitterrand le 31 décembre 1995, quelque jours avant sa mort : « Ce mets incarnait à ses yeux l’âme de la France », écrit C. McCann ; est-il outré par cette dégustation rituelle d’un tout petit oiseau interdit de chasse et qui s’achète clandestinement autour de 100 € pièce ? En tout cas je le suis ! et ne serait-il pas alors plus juste de dire : “braver l’interdit incarne l’âme de la France” ?

Mais je crois que l’enchâssement est à rechercher ailleurs que dans les transgressions coutumières d’un ancien président de la ap_03République. Les oiseaux, ortolans compris, tiennent une grande place dans Apeirogon : « Je n’étais pas tellement intéressé par les oiseaux jusqu’à ce que j’aille à Jérusalem […]. Israël et la Palestine c’est la deuxième autoroute au monde pour les migrations d’oiseaux […]. Ils survolent cet espace aérien. Et souvent, ils atterrissent sur le sol et ils apportent en quelque sorte les récits d’autres endroits à ce lieu particulier. Nous avons là le lieu de rencontre de trois continents l’Afrique, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie, lieu de rencontre des principales religions du monde […]. Oui, oui, il y a un conflit terrible et il y a énormément de tristesse. Il y a aussi une beauté incroyable là-bas. Je voulais capturer cette beauté à travers les formes de ces oiseaux migrateurs ». [France Culture | op.cit.].ap_04

Smadar avait accroché dans sa chambre une reproduction de la colombe de la paix de Picasso. « Ne laissez pas tomber le rameau d’olivier de ma main » [Yasser Arafat, assemblée générale des Nations-Unies |1974].

Je pourrais citer plusieurs autres fragments que je n’ai pas toujours su enchâsser dans le récit des deux pères sur lequel on revient toujours d’une manière ou d’une autre, et c’est là l’essentiel.

ap_05Bassam et Rami ont fait connaissance dans l’association Les Combattants de la paix : « Nous sommes un groupe de Palestiniens et d’Israéliens qui ont pris une part active au cycle de violence dans notre région : des soldats israéliens servant dans l’armée israélienne et des Palestiniens en tant que combattants luttant pour libérer leur pays, la Palestine, de l’occupation israélienne. Nous – au service de nos peuples, nous avons brandi des armes que nous nous sommes dirigées les uns contre les autres et que nous ne nous voyions que par des armes à feu – avons établi des combattants pour la paix sur la base des principes de non-violence ». [cf. également “Le long du mur, avec les Combattants pour la paix”| Camille Laurens, Gisèle Sapiro | Libération | 30 mai 2013]

Depuis, ces deux grands amis parcourent le monde pour raconter inlassablement, à des publics très divers, la mort de leur enfant, ap_06leur douleur et celle leur famille, les absurdités de la guerre en Palestine, et évoquer la parole et la non-violence comme seules armes possibles pour parvenir à la paix : « Nous vous demandons de retirer vos armes de nos rêves. Nous en avons assez, je dis, assez, assez […] La seule vengeance consiste à faire la paix. Nos familles ne font plus qu’une dans laap_10 définition atroce des endeuillés. Le fusil n’avait pas le choix, mais le tireur, lui, l’avait ». Le plus souvent ils sont accueillis chaleureusement, mais il arrive parfois qu’ils soient hués, traités de vendus, “terroriste un jour, terroriste toujours”… Comment peux-tu faire ça ? Tu soutiens des gens qui ont tué ta fille. Je ne comprends pas”…

Apeirogon m’a aussi permis de réactualiser des faits parfois oubliés. Ainsi, Rami est le mari de Nurit Peled Elhanan, dont le père Matti Peled (1923-1995), général de l’armée israélienne, après s’être illustré durant la “guerre des 6 jours” en 1967, était devenu militant pacifiste dénonçant l’absurdité de l’occupation d’une grande partie de la Cisjordanie et de Gaza.

Nurit, professeure de littérature à l’université hébraïque de Jérusalem, prix Sakharov en 2001, est connue comme une grande ap_07militante pacifiste. Aux obsèques de sa fille Smadar, elle refuse la présence des autorités israéliennes dont Benjamin Nétanyahou, pourtant ami d’enfance et d’études. Elle l’interpelle directement au téléphone : “Bibi qu’as-tu fait ?” puis l’accuse dans un long article publié par Le Monde Diplomatique en octobre 1997, et dans lequel elle ne mâche pas ses mots : « Et voilà : la plus monstrueuse parmi les monstruosités qu’on puisse imaginer a frappé notre foyer. Je répète donc aujourd’hui ce que j’ai dit, et avec encore plus de détermination, alors même que mes yeux ruissellent de larmes et que le visage mutilé de Smadar, notre petite et si belle princesse, est toujours là devant moi. Et j’ajoute : c’est la politique du premier ministre, “Bibi” Nétanyahou, qui a amené le malheur dans notre famille. […] Depuis trente ans, Israël a mené une politique désastreuse pour nous comme pour nos voisins. “Nous” avons occupé de vastes territoires, humilié et spolié des hommes et des femmes, détruit des maisons et des cultures. Et, par la force des choses, la riposte est arrivée. On ne peut pas tuer, affamer, boucler dans des enclaves et abaisser tout un peuple sans qu’un jour il explose. C’est la leçon de l’histoire. Mais “Bibi” n’a pas la moindre notion d’histoire. […] Il accusait mon père, partisan de la paix avec les Palestiniens, d’être un agent de l’OLP. En fait, “Bibi” est incapable de comprendre comment un homme peut être guidé par des idéaux de paix. […] Si l’on n’arrête pas cette folie, les flammes de la guerre consumeront tout ».

Mais comment arrêter cette folie ? En fin de lecture, je me suis demandé si la force de résister de manière non violente que ces familles israéliennes et palestiniennes puisent dans leur immense douleur, conduisait ou non à des changements dans la politique d’Israël à l’égard de la Palestine : “Bibi” est toujours là et même s’il est en difficulté et perd le soutien extravagant de D. Trump, la droite qu’il représente demeure obnubilée par l’idée d’aboutir à un État juif allant jusqu’au Liban, voire au-delà, et la gauche israélienne n’y voit plus très claire dans ses choix…

Et il y a le doute… exprimé par Daniela, amie de Smadar et blessée lors de l’attentat de 1997 ; elle échange avec Rami, non dans le livre mais dans un excellent film documentaire (à voir) : « je ne sais pas si ça vaut la peine de discuter. Je ne sais pas si ça nous mène à quelque chose. C’es décourageant. Je ne sais plus vraiment contre qui je suis en colère : contre le gouvernement israélien qui n’a pas réagi ? Contre les Palestiniens qui sacrifient leur vie ? Je ne sais plus contre qui je suis en colère… » [“Israël – Palestine les combattants de la paix”, documentaire réalisé par Shelley Hermon | France Télévisions | 2012]

Pour clore en gardant de l’espoir : Yigal et Araab, fils de Rami et Bassam, prolongent en public la mission de leurs pères : « Nous ne parlons pas de la paix, nous la faisons. Prononcer leurs prénoms [de nos sœurs] ensemble, est notre simple, notre unique vérité. »

Et une nouvelle récente peut renforcer cet espoir, en effet, pour la première fois dans l’histoire de l’occupation de la Palestine « une organisation israélienne, B’Tselem, dénonce un régime d’apartheid. L’organisation de défense des droits de l’homme israélienne accuse l’État d’entretenir un régime de suprématie juive entre le Jourdain et la Méditerranée. » [Louis Imbert, Le Monde | 12 janvier 2021 | rapport publié le 10 janvier en anglais]

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Références complémentaires

Susan Abulhawa« Apeirogon : un autre faux pas colonialiste dans l’édition commerciale. Le dernier roman de Colum McCann mystifie la colonisation de la Palestine comme un conflit compliqué entre deux parties égales. »| Aljazeera-Opinion | 11 mars 2020

Raja Shehadeh, réponse à Susan Abulhawa : « Ce n’est pas l’affaire de Colum McCann dans son roman «Apeirogon» de fournir des solutions politiques au conflit. Il met en lumière d’une manière artistique très émouvante, l’humanité de deux individus, le père israélien qui a perdu un enfant tout comme il fait la perte du père palestinien. Comment pouvons-nous nous en offenser ? » [Mondoweiss | 3 juil. 2020 

La stratégie du “grignotage” / février 2015

Palestine, l’urgence d’un État de droit / déc. 2014

Palestine, un État / novembre 2013

Palestine : un État

Sous-titres : Hébron |  Faire le Mur, et le défaire | L’État des juifs ou l’État juif ? | Les colonies aux toits rouges | Vie économique en Palestine | Résistance palestinienne | Quelles solutions ?

Voir également : Palestine, la stratégie du grignotageApeirogon, Palestine – Israël
Les citations de personnes rencontrées en Palestine apparaissent en italiques mais sont rarement nominatives pour des raisons de discrétion. Les transcriptions ne sont pas du mot à mot.

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Le regard que l’on porte généralement sur le conflit israélo-palestinien est nécessairement influencé par les persécutions antisémites et la Shoah de la première moitié du XXe siècle, ce qui peut toutefois conduire à exonérer l’État d’Israël de toutes responsabilités dans les actes de guerre qu’il commet depuis 1947. Or ce conflit est un long processus qui a commencé à se mettre en place à la fin du XIXe siècle avec la création du sionisme, mouvement mondial qui s’est donné pour but de faire aboutir ce qu’il juge comme un droit historique : occuper la terre de Palestine, « il n’y a pas de discussion en Israël à propos de nos droits historiques sur la terre d’Israël. Le passé est immuable et la Bible est le document décisif qui détermine le destin de notre terre » [Shimon Perez, New York Times, 6 août 1978].

Ce séjour a pu se réaliser avec l’appui d’une association militante de la région lyonnaise : Couleurs Palestine. Cette association cherche à faire connaître la réalité de ce pays, pour cela elle informe par différents canaux, incite à s’y rendre et encourage le développement d’échanges commerciaux en soutenant l’action du Philistin, association et société commerciale qui fait en France la promotion de produits d’origine exclusivement palestinienne, principalement l’huile d’olive et la céramique.

Quand se dessine un projet de voyage rassemblant un certain nombre de personnes, Couleurs Palestine met ce groupe en relation avec Diwan voyage, une agence palestinienne créée par Sabri Giroud, archéologue de formation et dont la connaissance de l’histoire et de la réalité de son pays d’adoption est remarquable. Il travaille actuellement avec Muhammad Mustafa, urbaniste de formation, ce qui lui permet d’expliquer avec précision la stratégie ‘’d’enclosure’’, ou d’encerclement, voulue par Israël pour isoler des quartiers et des villages palestiniens, j’en reparlerai. Mustafa est également féru en histoire des religions, dimension importante pour mieux comprendre la réalité d’un pays berceau du monothéisme. Avec de tels guides, parcourir les chemins de la Palestine ne peut être que passionnant… et si le sens premier de Diwan (à ne pas confondre avec diwan en breton et qui veut dire germer) c’est le divan, c’est aussi la rencontre, ce qui fut on ne peut plus le cas avec des hommes, des femmes, des enfants, heureux de nous voir, de parler de leur vie, avec un grand désir de reconnaissance et de soutien.

Je n’ai aucune intention de faire un rapport qui se voudrait objectif sur la situation complexe et contradictoire d’un territoire déchiré. En soutenant la cause palestinienne depuis longtemps, il est évident que j’ai un parti-pris et ce séjour n’a fait que le renforcer : la Palestine est un pays occupé militairement et si je reconnais l’existence d’Israël comme État indépendant, je ne peux admettre une colonisation de peuplement conduite en Cisjordanie et à Jérusalem, surtout depuis 1948, avec la volonté manifeste de faire ‘’craquer’’ les palestiniens et d’annexer à terme l’ensemble de ce territoire, la toute première violence est là, « c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte’[1] [Nelson Mandela, 1995]

Hébron

En parcourant les chemins de la Palestine – parcours rendu compliqué par un maillage subtil de routes dont certaines sont à l’usage exclusif des colons obligeant les palestiniens à de grands détours ; compliqué également par des check points humiliants pour des palestiniens devant poiroter plusieurs heures pour se rendre à leur travail -, on prend vite conscience d’une forte présence militaire aux pouvoirs exorbitants, agressive, assurée le plus souvent par de jeunes soldats hommes et femmes, hautains, au visage fermé et qui manifestement vivent dans la peur. ‘’La violence ordinaire de la conquête’’ titre le Monde [8 janv. 2014] évoquant ‘’le livre noir de l’occupation israélienne’’ : « En filigrane de cette histoire émerge la culture de l’occupation, cette ambiance délétère, faite d’ennui, d’impunité tacite et de sentiment de toute-puissance, qui prive peu à peu les jeunes appelés de leur morale. ‘’Au début, tu as l’impression d’être une espèce de nazi, raconte un soldat. Puis, au bout d’un moment, tu oublies cette idée (…). Alors tu suis le mouvement. Et ça te rend dingue. Vraiment’’[2] [Breaking the Silence, 2013]. Pourtant cette représentation-là peut être très légèrement atténuée au hasard d’une brève rencontre à Hébron, l’une des villes la plus militarisée de la Palestine occupée. À un checkpoint un jeune soldat souriant nous aborde : « je suis français, originaire de Dijon et je me suis engagé pour trois ans dans l’armée israélienne. » Il semble heureux de pouvoir parler avec nous et une tentative de conversation s’amorce : « je suis de religion juive et après le Bac je voulais connaître et défendre Israël, mon choix est politique. Cela fait bientôt un an que je suis là, sans aucun regret. Quand je ne suis pas de garde ici, je vais à Tel Aviv où vivent mes grands-parents. Au bout de mes trois années, je ne sais pas encore si je reviendrai en France… » Aux questions : « vous êtes 2.000 soldats à Hébron pour protéger 600 colons particulièrement violents, pourquoi sont-ils là ? Pourquoi êtes-vous là ? Vous vous rendez compte de l’absurdité de cette situation ?… », il opposera un grand silence… Comment pouvait-il en être autrement sous le regard d’autres soldats et dans une ville en grande partie cadenassée, murée ?

‘’Mais on se croirait en prison !’’, ai-je entendu dire. Il est vrai que l’on peut se sentir très mal à l’aise dans plusieurs rues avec comme plafond un grillage destiné à protéger les passants des projectiles de toutes sortes lancés par des habitants colons, ou bien encore dans d’autres rues barricadées où toute vie commerçante a été évacuée au nom de la sécurité. On ne ressort pas en paix d’un tel parcours où les sentiments affluent, de la tristesse à la révolte, mais aussi sentiment d’impuissance de ne pouvoir rien faire là, maintenant, sinon de raser les murs parce que « les colons ont tellement peur qu’ils conduisent très vite et peuvent mettre en danger des piétons qui marcheraient  sur la chaussée et qu’ils pourraient considérer comme une possible menace ». Il est même devenu nécessaire qu’une ONG accompagne des enfants sur le trajet de l’école pour les protéger.

Heureusement toute la ville n’est pas dans cette ambiance du pire et dans plusieurs quartiers des rencontres paisibles peuvent avoir lieu, telle la coopérative Women in Hébron. Là, une centaine de femmes palestiniennes se sont associées pour commercialiser les broderies fabriquées le plus souvent chez elles et vendues lors de différentes manifestations en Palestine et dans un magasin du souk d’Hébron : « Cette rue peut parfois être ‘’agitée’’ par les colons et par les militaires, mais nous tenons à rester là, c’est notre manière de résister. Notre travail est basé sur l’idée que le développement de l’artisanat palestinien est générateur de revenus supplémentaires pour nos familles. C’est aussi une manière d’honorer le rôle des femmes dans notre société et un moyen de montrer notre fermeté par rapport à l’occupation de la Palestine et au mal qui est fait aux gens d’Hébron. Nous souhaiterions être plus connues, pouvoir aussi exporter nos broderies… ». Ce qui pour Jean-Marie Dansette, fondateur de Fipsouk (branche commerciale du Philistin), paraît « difficilement envisageable tant le marché français est saturé de broderies en provenance de multiples pays. Nous en avons un stock que l’on n’arrive pas à écouler. Reste la vente militante, à mon avis trop aléatoire pour maintenir des échanges commerciaux durables [entretien déc. 2013]« . En revanche les réputées céramiques et verreries des frères Natsheh qui nous ont également reçus, s’exportent plus facilement malgré les nombreuses difficultés administratives imposées par Israël à toute exportation, la Palestine n’ayant aucun pouvoir de décision dans ce domaine comme dans bien d’autres.

Hébron, là où se trouve le sanctuaire d’Abraham, m’est apparue comme une représentation fidèle de la réalité palestinienne dans laquelle la violence et le désir de vivre paisiblement en travaillant, en buvant un café, en palabrant assis sur le diwan, et pourquoi pas en priant…, se côtoient en permanence dans des murs de séparation faits de béton, de barbelés mais aussi d’incompréhension. « L’historien de la question coloniale qui observe ce type d’événement ne peut que faire le rapprochement avec les pires moments de l’Algérie française«  [Alain Ruscio, Le Monde diplomatique, 2013] ; j’ai également plusieurs fois pensé à l’Algérie tant les similitudes entre ces deux conflits me paraissent nombreuses. La politique d’Israël a créé et conforte une véritable situation d’apartheid, le mur en étant l’expression matérielle la plus visible : qu’est-ce qui peut bien justifier une construction de plus de 700 kilomètres tout autour de la Cisjordanie ; au nom de quoi, de quelles valeurs, de quelle humanité ?

Faire le Mur, et le défaire…

En 1989, le Mur de Berlin s’écroule annonçant non pas la fin du monde mais la fin d’un monde totalitaire, privé de libertés… ‘’Plus jamais ça !’’ proclame-t-on de toute part, et pourtant le ‘’ça’’ réapparaît violemment quelques douze ans plus tard, et deux fois plus haut à certains endroits comme ici à Bethléem.

En fait, le mur, simple ‘’barrière de séparation’’ pour Israël, est souvent montré dans sa construction en béton soit 10% seulement de sa longueur ; ce sont surtout de longues barrières électrifiées munies de capteurs électroniques sophistiqués, avec de chaque côté de larges routes en terre pour la surveillance militaire, et souvent, à nouveau une épaisse rangée de barbelés, le tout représente une largeur pouvant aller de 50 à 100 mètres. Des barrières, ouvertes de temps en temps, permettent de rares passages sous surveillance à quelques personnes autorisées.

Afin de protéger des colonies et des points d’eau importants, le mur fait de nombreuses incursions illégales en Cisjordanie d’où sa longueur de 730 kilomètres, alors que la frontière ‘’ligne verte’’ de 1948 fait 320 km !

Ces murs ont coupé en deux des villages, des quartiers, des propriétés agricoles, a séparé des familles, a squatté plusieurs centaines d’hectares de terres cultivables… Comme commentaire je précise simplement que le 21 octobre 2003 l’Assemblée générale des Nations-Unies a exigé (144 voix pour, 4 contre) qu’Israël arrête les travaux de construction de ce mur contraire aux dispositions pertinentes du droit international. Ce qui est confirmé en juillet 2004 par la Cour internationale de Justice saisie par l’ONU : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international […] Israël est dans l’obligation de réparer tous les dommages causés par la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est » [ONU “La question de Palestine”]. Le pouvoir politique en Israël n’a tenu aucun compte de cette résolution, comme de beaucoup d’autres. « Aux termes du droit international, le mur/barrière et les colonies ne devraient pas être sur les territoires palestiniens occupés, mais la réalité sur le terrain est très différente, comme si un bulldozer était passé sur les Conventions de Genève et la Cour internationale de justice » [Amnesty International, 21 mars 2013]. Le mur continue à être construit dans la vallée du Jourdain tout le long de la frontière avec la Jordanie et dans peu de temps la Cisjordanie sera ainsi complètement murée.

Les actions palestiniennes contre le mur sont nombreuses : la partie en béton donne lieu à une expression picturale populaire qui peut être très belle et significative.

Une association, Stop the Wall, organise régulièrement des manifestations et cherche à informer le monde : « L’objectif de la campagne pour démolir le mur fait partie pour nous, à l’intérieur et en exil, jeunes et vieux, ceux qui sont morts, et ceux encore à naître, de la volonté de libérer la Palestine. Notre lutte est pour notre droit à exister librement, nous voulons également récupérer notre histoire et notre terre ancestrale, afin d’assurer un avenir juste pour le peuple palestinien. Notre vision repose sur la force et la fermeté qui, comme les racines de nos oliviers centenaires, sont profondément ancrées dans notre vie et continuent à nourrir notre résistance. Il n’y a pas de compromis possible et nous n’abandonnerons jamais nos droits fondamentaux, nous ferons tout pour éviter qu’une nouvelle ‘’Nakba’’ [la Catastrophe. Le “Nakba Day” est devenu le jour de commémoration de l’exode palestinien en 1948-1949] ne s’abatte sur notre peuple. »

Un jour à proximité de Tulkarem, région à forte potentialité agricole, on marchait le long du mur accompagnés par des agriculteurs ayant des terres de chaque côté. Ils nous font part des grandes difficultés qui leur sont faites pour accéder à ces terres : « j’ai sept hectares de l’autre côté, principalement des oliviers. On m’en arrache de temps en temps, alors on replante ! Je ne sais jamais si je vais obtenir l’autorisation pour aller tailler quand il faut le faire ; une fois, pour la récolte, on m’a accordé un droit de passage pour une seule personne et pour deux heures ! Soit ils le font exprès, soit ils ne savent pas ce que représente le travail de ramassage d’un champ d’oliviers : une personne, deux heures ! c’est inimaginable d’en arriver là ! À toujours devoir aller quémander des autorisations, c’est humiliant, mais on s’accroche car on tient à nos terres et on ne va pas se laisser faire ! »

Quelques pas plus loin on parvient à des barrières mobiles et de l’autre côté, à 50 mètres à peu près, un paysan palestinien est là attendant l’autorisation de pouvoir passer. Il se met à parler à très haute voix avec l’un de nos accompagnateurs : ‘’comment ça va ? Tu es avec qui ?…’’ Et au milieu de ces barbelés, l’émotion d’un souvenir : je me revois en 1943 âgé de cinq ans, chez ma grand-mère dans le Jura près d’un pont traversant le Doubs, sur une rive la zone occupée, sur l’autre la zone libre, deux larges rangées de barbelés coupe le pont en deux, de la famille de chaque côté, pas de laisser-passer… alors mes oncles et tantes s’interpellent de part et d’autre en criant : ‘’comment va ? Untel s’est fait tirer dessus par les ‘’boches’’ en essayant de franchir le Doubs à la nage…’’ Á l’époque, je n’avais certainement pas compris ce que cette scène signifiait, peut-être même s’en amusait-on avec mes cousins et cousines, mais aujourd’hui en Palestine j’en ai perçu tout le sens : on construit des murs pour se couper des autres, pour les humilier, pour occuper leurs terres, leurs maisons…, le prétexte de la sécurité devient alors dérisoire.

« Non seulement le mur et les zones franches qui le longent, sont de grosses entraves pour notre travail, pour notre vie familiale et sociale, mais ils ont également bouleversé l’équilibre écologique de la région, ainsi, des hectares entiers sont devenues inondables l’hiver ; et en saisons sèches les véhicules militaires qui circulent constamment et à grande vitesse le long du mur, soulèvent des nuages de poussière qui se déposent en quantité sur les récoltes, ce qui n’est pas bon du tout…, voilà ce que nous devons également supporter » [un agriculteur de Tulkarem]

La rencontre avec ces agriculteurs a été un grand moment. Malgré les nombreuses entraves qui leur sont faites, leur passion à cultiver leurs terres le long du mur, parfois mêmes surplombés par des colonies au toits rouges, est vécue comme une résistance à l’occupation. Ils sont rassemblés dans une grande organisation, l’Union des Comités de travail agricole (UAWC). Celle-ci couvre l’ensemble des territoires palestiniens, y compris Gaza, et assure un véritable rôle syndical : « Ensemble pour protéger les droits des agriculteurs. Notre travail fait partie de la lutte populaire et si notre action n’est pas super puissante, elle cherche à être constante. Nous avons des réussites certaines mais aussi des limites ; par exemple, comme le marché local est saturé, nous cherchons à exporter en particulier vers la Jordanie, mais ce n’est pas toujours évident car les services israéliens peuvent bloquer des produits frais pendant plusieurs jours, (c’est le cas aussi pour Gaza) et quand ils arrivent, ils sont bien entendu inconsommables. » À ce jour, cette organisation rassemble : 900 exploitations agricoles de type familial, 250 exploitations en production fruitière. 190 familles en difficulté reçoivent de l’aide. Elle emploie 80 personnes dont 15 agronomes.

L’UAWC cherche à protéger les terres palestiniennes de la colonisation et des expropriations israéliennes en remettant en culture des terres en friches en particulier à proximité des colonies, donc en zone C, « ce type d’action est loin d’être sans danger, c’est pourquoi, nous recherchons si possible la présence de volontaires étrangers, c’est une protection parce que les colons et l’armée sont moins agressifs quand ils sont là ». Elle propose des formations, des conseils pour l’amélioration des productions en se rapprochant le plus possible de la culture biologique (pas de nitrates) et pour l’exportation de produits, des aides à l’équipement (serres, tracteurs…), enfin des aides à des familles en difficulté pour cause d’emprisonnements, de décès… Elle est soutenue financièrement par plusieurs ONG dont Oxfam-solidarités et par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dont elle attend beaucoup pour le développement de son action.

Hébron, le Mur… comment est-il possible d’en arriver là ? L’Histoire permet-elle de mieux comprendre cette réalité d’apartheid ?

L’État des juifs ou l’État juif ?

Sur fond d’un antisémitisme permanent dans toute l’Europe (nombreux pogroms, affaire Dreyfus…), l’installation d’une communauté juive en Palestine a débuté à la fin du XIXe siècle et a été marquée à ses débuts par deux hommes qui, bien qu’ayant une vision politique différente, se rejoignent sur un but commun : la création de l’État d’Israël [Cf. Alain Gresh : Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, 2002, éd. Fayard, et De quoi la Palestine est-elle le nom ? 2010, Actes Sud. Cf. également : Palestine : la stratégie du grignotage].

Le premier est autrichien, Theodor Herzl (1860-1904), journaliste. En 1896, il publie un ouvrage intitulé ‘’L’État des juifs’’, ou plus couramment par erreur de traduction sans doute volontaire, ‘’L’État juif’’ ; la nuance est importante : un État juif signifie un État religieux, y compris dans sa Constitution, alors qu’un État des juifs ou pour les juifs signifie, certes un État protecteur, mais qui peut être laïc. Mais l’essentiel est surtout dans ce que T. Herzl écrit : « Nous formerons pour l’Europe une tête de pont vers l’Asie, un bastion de la civilisation contre la barbarie […] Le pays s’étendra du Nil à l’Euphrate, et il faudra discrètement expulser du pays la population locale ». Ce vaste projet va être étudié dès 1897, en particulier lors du 1er Congrès sioniste, mouvement lancé avec succès par T. Herzl et dont il sera le président jusqu’à sa mort.

En 1901, il met en place le Fonds pour l’implantation juive et l’achat de terres en Palestine, avec l’appui efficace de la famille Rothschild et le consentement du Sultan de l’empire Ottoman dont la Palestine fait partie. L’achat de terre, considéré comme un élément essentiel du projet sioniste, permet d’installer les pionniers du Yichouv (désigne les juifs de Palestine avant 1948) ; les kibboutz s’inscrivent dans cette stratégie dès 1910. Ce fonds, connu sous le nom de KKL (Keren Kayemeth Leisrael), est devenu une immense institution internationale gestionnaire de milliers d’hectares de terre et de forêts en Israël et en Palestine dont celles acquises grâce à la fameuse loi israélienne de 1950, dite loi des absents, qui permet de saisir tous les biens (terres et habitations) des palestiniens en exil ou déplacés dans les camps (27 sur le territoire palestinien actuel et 32 en Jordanie, Liban et Syrie) depuis 1948 et 1967, et qui constituent la plus grande population réfugiée du monde : 750.000 en 1948-1949 et 200.000 après 1967 ; c’est l’un des points-clés des discussions, quand elles ont lieu, entre les autorités politiques des deux pays. [cf. “BADIL resource Center for  Palestinan residency and refugee rights” et revue “Migrations forcées”]

Aujourd’hui, T. Herzl est célébré comme un emblème d’Israël ; il est enterré avec toute sa famille sur le mont Herzl à Jérusalem. Et depuis 2006, une rue porte son nom à Paris… allez savoir pourquoi !

Le deuxième est anglais, Arthur James Balfour (1848-1930), conservateur, non juif et surtout homme politique d’une grand habileté. En 1917, ministre des affaires étrangères, il reprend l’idée de créer une tête de pont vers l’Asie et il écrit à Lionel Walter Rothschild, membre très actif du mouvement sioniste :

« J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes, déclaration soumise au cabinet et approuvée par lui.

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. »

Même s’il n’est question que d’un foyer national tout en assurant, avec sans doute une bonne dose d’hypocrisie, que la population arabe conservera tous ses droits, cette lettre diplomatique rendue publique, est considérée comme le premier acte fondateur de l’État d’Israël.

A. Balfour, en fin stratège, sachant que l’empire Ottoman est en train de s’effondrer, estime que la Grande-Bretagne, laissant la Syrie à la France, aurait intérêt à occuper la région palestinienne pour plusieurs raisons géopolitiques : la redistribution des cartes au Proche-Orient doit être surveillée ; c’est la route de l’Orient ; le pétrole commence à faire son apparition dans plusieurs pays arabes, il va donc falloir l’acheminer dans de bonnes conditions.

Mais il estime aussi que son pays ne pourra s’installer durablement au Proche-Orient, d’où l’intérêt à encourager la venue massive d’une population juive : 56.000 en 1918, 550.000 en 1945 , imprégnée de culture occidentale et capable de civiliser les ‘’barbares’’ autochtones. Avec le soutien efficace du KKL, les nouveaux habitants de la Palestine s’installent, s’organisent administrativement et militairement (en 1948 l’armée israélienne comprendra 40.000 soldats bien équipés), sous l’autorité de l’Agence juive (David Ben Gourion en fut le président à partir de 1935), gouvernement officieux habilité à discuter avec l’occupant britannique, celui-ci regardant avec bienveillance cette installation et exerçant un rôle policier d’interposition car les heurts entre juifs et arabes sont fréquents et peuvent être violents.

En revanche, A. Balfour perçoit beaucoup moins l’influence grandissante des religieux orthodoxes dans le mouvement sioniste. Ceux-ci viennent en Palestine parce que Dieu leur aurait dit que cette terre leur était promise et quand Dieu dicte la loi c’est bien entendu indiscutable, quitte à bafouer le droit civil et les droits humains les plus fondamentaux.

Avec un tel projet, il paraît logique qu’en décembre 1947 se dessine la partition de la Palestine à l’ONU, puis en mai 1948 viennent la fin du mandat britannique et la proclamation de l’État d’Israël, aussitôt validée par la Grande-Bretagne, les États-Unis et, ce qui est plus surprenant, l’URSS, avec comme conséquence immédiate la Nakba de la diaspora palestinienne principalement vers le Liban, la Syrie, la Jordanie…

Le projet sioniste de Theodor Herzl est en grande partie réalisé et Israël existe désormais officiellement pour prendre progressivement, avec le soutien efficace des États-Unis, le contrôle du Proche-Orient avec une armée surentraînée parmi les plus puissantes du monde et un art consommé pour déplacer les conflits en dehors de ses frontières ; il en est ainsi dès 1948, avec les pays arabes qui ne reconnaissent pas son existence, mais se font vite remettre à leur place, puis avec à la guerre des Six jours en 1967, nouvel épisode dramatique pour l’avenir de la Palestine, enfin avec le Liban en 1982 et le massacre de Sabra et Chatila (camps de réfugiés palestiniens), perpétré par des milices chrétiennes sous le regard complice de l’armée israélienne, Ariel Sharon était alors ministre de la défense et voulait affaiblir l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat en lui faisant quitter le Liban trop proche de la Palestine, ce qui fut fait.

Les colonies aux toits rouges

Une fois la question libanaise temporairement réglée et les pays arabes mis au pas, Israël peut s’occuper d’accélérer le processus de colonisation de peuplement. Malgré les avertissements répétés et impuissants de l’ONU et de l’Europe, les différents gouvernements, qu’ils soient travaillistes ou conservateurs, décident avec régularité de construire plus de logements dans les colonies existantes, d’en créer de nouvelles et de valider les nombreuses implantations sauvages généralement projetées par des israéliens plutôt très croyants. Pour ces dernières la démarche est relativement simple : deux ou trois familles repèrent un coin de terre plus ou moins en friche, de préférence sur une colline, s’installent avec des caravanes ou des mobile-homes, commencent à cultiver les terrains alentour… et très vite l’eau, l’électricité, une route, apparaissent ; puis la construction en dur débute, d’autres familles s’installent, la colonie est clôturée, les hommes se déplacent rarement sans leurs armes, et si besoin l’armée viendra, non pas les expulser, mais les défendre des violences répétées des palestiniens ! Ariel Sharon, comme premier ministre (mars 2001-avril 2006), fut l’un des grands acteurs de cette colonisation avec les méthodes très musclées qui furent les siennes, et avec le but affiché du ‘’Eretz Israël’’ (le Grand Israël) englobant toute la Cisjordanie : « Nos ancêtres ne sont pas venus ici pour construire une démocratie mais pour construire un État Juif », déclarait-il au New York Times en mai 1993.

Dans ces villages-colonies les maisons bien alignées, genre lotissement, ont souvent des toits couverts de tuiles rouges, ce qui surprend dans un pays où les toits en terrasse ou en dôme sont plutôt la coutume. En fait, s’il s’agit d’un style importé d’Europe, il servirait aussi de signal préventif au cas où l’aviation israélienne serait amenée à bombarder la région !

Dans certains secteurs de la Cisjordanie, des villages palestiniens peuvent être quasiment encerclés par des colonies situées sur les collines avoisinantes, tels des sentinelles ou des avant-postes d’Israël.

Cette tactique d’encerclement, d’isolement, du faire peur, se pratique à l’identique en ville : Jérusalem-est, Hébron par exemple, où chaque maison conquise s’orne immédiatement de drapeaux, de caméras, de barbelés. Ce fut aussi le cas à Jaffa, rattachée depuis à Tel-Aviv : « Jaffa, l’une des plus ancienne ville arabe, était jusqu’en 1948 une ville portuaire avec une activité économique très importante (les oranges réputées), et un haut lieu culturel arabe. Mais Israël voulait cette ville pour agrandir Tel-Aviv et tout a été fait pour écarter le plus possible de palestiniens (expulsions vers Gaza et le Liban) et éliminer la mémoire collective arabe en changeant par exemple les noms des rues, des places, des bâtiments… La région proche est passée en quelques années de 120.000 palestiniens à 4.000 aujourd’hui, concentrés dans un seul quartier… Les israéliens nous ont tout volé, non seulement nos terres, nos maisons, mais aussi notre histoire. En quelques années l’une des villes les plus importantes du monde arabe a été réduite à un petit quartier-ghetto. Après cela, comment veux-tu éviter que le désespoir s’installe avec toutes ses conséquences : alcoolisme, maladie mentale, violence… ? »

Les accords d’Oslo en 1993 et 1995 n’ont fait qu’entériner et renforcer la main mise d’Israël sur la Cisjordanie avec le découpage du territoire palestinien en trois zones. La zone C, de loin la plus grande (65% du territoire), est entièrement sous contrôle de l’armée israélienne et rien ne peut y être entrepris sans son autorisation. Ces accords ont été très mal acceptés par un grands nombres de palestiniens et sont à l’origine du Hamas, qui en 2007 prend le contrôle de Gaza, et de la deuxième Intifada (guerre des pierres) qui débute en 2000 et se poursuit jusqu’en 2005. À partir de décembre 2008 la guerre se concentre sur Gaza où est concentrée la branche armée du Hamas. Aujourd’hui encore Israël n’hésite pas à bombarder régulièrement Gaza, territoire devenu de fait un immense camp depuis le démantèlement des colonies israéliennes en 2005 et le blocus qui a suivi, contraignant 1.700.000 personnes à vivre dans des conditions inhumaines, situation dénoncée régulièrement par des ONG dont Amnesty International : « Cela fait un mois que l’ensemble des résidents de la bande de Gaza vivent sans électricité la majeure partie de la journée et sous la menace d’une catastrophe sanitaire, après que l’unique centrale électrique de la zone ait dû cesser de fonctionner, ce qui a mené à des dysfonctionnements dans plusieurs stations d’évacuation des eaux usées et d’épuration. Ce dernier revers, particulièrement dur, meurtrit encore davantage la dignité des Palestiniens de Gaza, et exacerbe les graves privations de droits dont ils sont victimes depuis plus de six ans en raison du blocus imposé par Israël (et qui) inflige une sanction collective aux habitants de Gaza, ce qui est contraire au droit international.«  [A-I. | 2/ déc. 2003]

Vie économique en Palestine

En parcourant la Cisjordanie, je n’ai pas eu une impression de pauvreté, pourtant la situation économique est loin d’être brillante et la Palestine est un pays pauvre sur l’échelle mondiale, quelques chiffres comparatifs pour saisir l’importance de l’écart avec Israël [Sources : “Plateforme des ONG françaises pour la Palestine”] :

2012 Palestine Israël France
PIB par habitant en $

2 590

32 800

36 100

Rang mondial / 226

180

41

35

Taux de croissance

5%

4,8%

0,1%

Taux de chômage

23,5% (32 à Gaza)

6,9%

10,8%

L’économie palestinienne est pour un bon tiers constamment sous perfusion de l’aide internationale en provenance principalement des États-Unis, de l’Europe et des Pays arabes. Cette dépendance, à risques (suspensions par exemple) auxquels s’ajoutent les restrictions à l’exportation et les limites administratives imposées par Israël, ne facilite pas un développement économique qui permettrait de réduire un taux de chômage particulièrement élevé. Pourtant des collectivités territoriales et des organisations, dont l’UAWC pour l’agriculture déjà évoquée plus haut, recherchent des solutions locales tel un tourisme complémentaire à l’actuel très orienté vers les sites religieux. Des projets sont en train de se réaliser avec création de gites d’accueil, itinéraires de randonnées, valorisation de sites historiques…, tels Jéricho (avec l’aide de la ville de Lyon), Sabastiya, Der Istiya… Mais là encore, crise économique mondiale obligeant, les aides financières venant de l’étranger ont tendance à se réduire.

Résistance palestinienne

Depuis 1948, le rapport de force tant politique que militaire entre Israël et la Palestine est totalement disproportionné. De nombreux documents sur la situation s’accumulent sur les bureaux de l’ONU, des États-Unis, de l’Europe… et même si par hasard ils sont lus, leurs effets sont loin d’être visibles. Israël avance, imperturbable face aux injonctions internationales. Le projet de T. Herzl est en bonne voie : avec des outils particulièrement efficaces telles la loi sur les absents ou la multiplication de zones de sécurité interdites à toute activité…, 70% des terres sont ainsi devenues propriété d’Israël. Certes ce ne sera certainement pas le grand Israël de l’Euphrate au Nil imaginé par Herzl, mais en regardant sur la carte l’évolution géographique du territoire palestinien, on peut se demander ce qui pourrait bien empêcher la réalisation d’un État allant de la Méditerranée au Jourdain.

« L’avenir ? Quelle est notre force ? Les sionistes ont une armée super puissante, ils ont l’Europe, l’Amérique derrière eux… Nous n’avons que la force de dire NON… Actuellement le gouvernement d’Israël a manifestement l’option État juif, comment voulez-vous discuter à partir de cela, c’est profondément injuste. Je suis pourtant modéré, mais je ne peux accepter, pour moi, pour mes enfants, pour mon peuple, les inégalités, l’injustice qui nous sont faites ». C’est Sami Abou qui parlait ainsi lors d’une rencontre à Jaffa. Il est palestinien de nationalité israélienne ou comme on dit ‘’arabe israélien’’. Très attaché à sa ville, il a été élu deux ans et demi au conseil municipal de Tel-Aviv, en espérant pouvoir faire changer les choses de l’intérieur. Son pessimisme est-il le reflet d’une tendance générale au sein de la population palestinienne ?

La vallée de Nahal Kana vers Deir Istiya, riche en eau, a été classée parc naturel et interdite d’accès aux palestiniens : « Israël ordonne de déraciner 1.000 jeunes oliviers plantés dans la réserve naturelle par des habitants de Deir Istiya » [Haaretz, 1er mai 2012]. « Ça ne veut pas dire que l’on n’y va pas ! Si on obéit on va dans leur sens, ils ne veulent pas de nous ici ? Alors on résiste en transgressant… » J’ai déjà évoqué plusieurs fois comment des actes de résistance pouvait se manifester dans des activités professionnelles : femmes à Hébron, agriculteurs à Tulkarem, et bien sûr par l’activité militante d’associations telles Stop the Wall | Coalition civique pour les droits des palestiniens à Jérusalem | Badil

Toutes ces associations soutiennent les appels de Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) « Cette campagne a été lancée par la société civile palestinienne en 2005. Les Palestiniens font appel aux citoyens du monde, afin que prenne fin le plus long conflit de l’histoire récente, en leur demandant de boycotter tous les produits israéliens, mais aussi de pratiquer un boycott sportif, culturel et universitaire ». Trois militants BDS de Montpellier ont été récemment poursuivis avec comme chef d’accusation : « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence’’, en référence à une circulaire de Madame Alliot-Marie lorsqu’elle était Garde des sceaux.

On pourrait multiplier les exemples. Il existe également une résistance plus directe avec des leaders connus tel Ali Jiddah : afro palestinien né en 1950, journaliste et guide, cinq enfants. Condamné en 1968 à vingt ans d’emprisonnement pour avoir posé des bombes à la gare de Tel-Aviv à la suite du bombardement par l’aviation israélienne en août 1968 d’un camp de réfugiés à Al Salt en Jordanie, tuant 25 palestiniens [résolution 256 Conseil de sécurité de l’ONU]. Il a été libéré au bout de 17 années en échange de trois soldats israéliens faits prisonniers. Il vit pauvrement en mauvaise santé, dans la vieille ville de Jérusalem, et parle le français appris en prison : « C’est très important pour nous que vous, français, soyez là, on se sent moins seuls, moins isolés… On veut vivre en paix avec les israéliens, mais on ne veut plus de l’occupation ! On ne peut continuer à vivre ainsi et je sens approcher une troisième intifada, avec toujours plus de violence. On ne peut pas jouer le rôle de Jésus tout le temps ! La troisième génération, celle de mes enfants, est incontrôlable, car elle est détruite. Ces jeunes ne craignent rien, il faut les voir quand il y a des confrontations avec l’armée ; pourtant je ne veux pas non plus que mes enfants vivent la même chose que moi, je voudrais qu’ils fassent des études… Mais je ne suis pas Gandhi et la guerre est là… »

Ali paraît en effet plus proche des positions de Nelson Mandela lorsque celui-ci évoquait à Gaza le 20 octobre 1999 sa rencontre avec Ehud Barak et Shimon Pérès : « Je leur ai dit qu’il ne sert à rien qu’Israël parle de paix tant qu’ils continueront à contrôler les territoires arabes qu’ils ont conquis durant la guerre de 1967 […] Il faut choisir la paix plutôt que la confrontation, sauf dans les cas où nous ne pouvons rien obtenir, ou nous ne pouvons pas continuer, ou nous ne pouvons pas aller de l’avant. Alors la violence peut devenir nécessaire« . [cité par Julien Salingue dans « Le pire n’est jamais certain, 2013]

Ali poursuit : « Quelle est la solution ? La meilleure serait sans doute un seul État, populaire, démocratique où juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… vivraient en paix sans racisme, mais nous en sommes très très loin ! Et je ne le verrai certainement pas… Je suis pauvre et riche : je n’ai pas d’argent, mais je suis riche de l’amour des gens et du respect qu’ils ont pour moi, alors merci pour votre visite et parlez en France de cette guerre. »

Autre exemple et ce sera le dernier : Nabi Saleh, ce village est devenu parmi d’autres, l’un des symboles de la résistance. Lors de notre visite, nous avons été invités chaleureusement à venir boire le café par la famille Tamimi très impliquée dans la résistance locale et on nous a projeté une vidéo sur les manifestions pacifistes tous les vendredis et violemment réprimées par l’armée israélienne. Voici des extraits d’un récent rapport (23 déc. 2013) d’Amnesty international : « La colonie israélienne illégale de Halamish a été créée en 1977 sur des terres appartenant aux villages de Nabi Saleh et de Deir Nitham. Elle compte aujourd’hui près de 1 600 habitants et ne cesse de se développer. Début 2009, les colons se sont emparés de la source d’eau située sur les terres possédées et cultivées par les villageois, en ont fait un site touristique et ont commencé à bâtir dans la zone de manière illégale, détruisant des biens et zones d’agriculture palestiniens. En décembre 2009, les autorités israéliennes ont interdit aux Palestiniens, y compris aux propriétaires des terres, d’accéder à cette source d’eau et aux terrains qui l’entourent. C’est cet événement qui a conduit les villageois à organiser des manifestations régulières pour exiger l’accès à la source et à leur terre.

Ces marches, soutenues par des Israéliens et par des organisations internationales, sont systématiquement réprimées par l’armée israélienne qui n’hésite pas à tirer à balles réelles, balles de métal recouvertes de caoutchouc, grenades assourdissantes et lacrymogènes. Les forces de sécurité israéliennes ont ainsi tué deux manifestants et blessé des centaines d’autres depuis fin 2009. Aucune enquête ouverte par l’armée israélienne sur ces exactions n’a abouti. Le 5 décembre 2013, l’armée israélienne a annoncé sa décision de clôturer l’enquête sur la mort de Mustafa Tamimi tué d’un tir en plein visage au cours d’une manifestation en décembre 2011. Aucune poursuite n’a été engagée contre le soldat responsable du tir qui a déclaré ne pas avoir vu la victime.

En outre, l’usage excessif de la force par l’armée contre les manifestants affecte l’ensemble du village et pourrait constituer un châtiment collectif, interdit par la quatrième Convention de Genève« . manifestations de Nabi Saleh.

Quelles solutions ?

Ce n’est certes pas à moi de dire quelle serait LA solution pour arriver à une paix durable en Palestine et je ne peux que résumer ici ce que j’ai entendu et me poser quelques questions.

Dans son témoignage Ali Jiddad a fait état de la solution d’un État unique laïc et démocratique, il est loin d’être le seul à avancer cette hypothèse ; ce qui reviendrait sans doute au retour à la Palestine d’avant 1947, Israël perdant ainsi son identité ; mais un israélien, quel que soit son ancrage politique, peut-il envisager une seule seconde un tel recul, alors l’imposer par la force ? Pas un pays arabe, et la Syrie ou l’Égypte encore moins que jamais, ne veut et n’est en mesure d’intervenir militairement pour soutenir efficacement une révolte armée du peuple palestinien, ce serait une défaite rapide assurée avec un véritable massacre. Certains défenseurs de l’État unique avance également la solution fédérale type ‘’États-Unis de Palestine’’, je doute là aussi qu’Israël puisse saisir l’intérêt d’une telle solution.

Il paraît tout aussi important de s’interroger sur l’idée d’un État fondé sur un récit biblique, certes fort beau, mais qui reste un récit de la mythologie religieuse, croyances mais surtout pas projet politique ; comment peut-on en effet encore croire qu’un Dieu ait pris le temps de désigner un territoire comme terre promise à un peuple qu’il aurait élu pour cela ? La confusion État et religion, ne conduit-elle pas toujours à des catastrophes où les droits humains sont bafoués ? L’Histoire et l’actualité en sont le reflet permanent…

Dans l’immédiat le principe de réalité ne pousse-t-il pas à considérer la solution deux États comme la plus ‘’sage’’, à condition toutefois qu’Israël accepte, d’une part, de revenir aux frontières de 1967, ce qui aurait pour conséquences : négociation d’un démantèlement progressif des colonies installées en Cisjordanie, destruction du mur et des camps ; d’autre part, un retour étalé des réfugiés qui le demanderaient. Un tel projet pourrait se développer :

  1. dans la mesure où l’OLP, en perte de crédibilité dans l’opinion palestinienne, retrouverait l’unité qui lui fait grandement défaut ; la disparition de Yasser Arafat en 2004 n’a fait qu’aggraver des conflits internes, la mainmise du Hamas sur Gaza en étant la partie la plus visible. Beaucoup de palestiniens pensent que Marouane Barghouti pourrait être le leader charismatique, indispensable non seulement à l’OLP, mais à l’ensemble du peuple palestinien où sa popularité est grande, ce qui supposerait qu’il bénéficie d’une remise de peine très substantielle puisqu’il a été condamné cinq fois à perpétuité ! « Alors que moi-même ainsi que le Fatah dont je suis membre, nous nous opposons fermement aux attaques et à la prise pour cible de civils à l’intérieur d’Israël, notre futur voisin, je me réserve le droit de me protéger, de résister à l’occupation de mon pays et de me battre pour ma liberté […] Je suis encore en quête d’une coexistence pacifique entre les États égaux et indépendants que sont Israël et la Palestine, fondée sur le retrait complet d’Israël des territoires occupés en 1967 ». Un quotidien israélien de gauche considère que M. Barghouti « est vu par certains comme un Nelson Mandela palestinien, l’homme qui pourrait galvaniser un mouvement national divisé et à la dérive, si seulement il était mis en liberté par Israël » [Haaretz, 19 nov. 2009]. Une campagne internationale pour sa libération est en cours, espérons qu’elle aboutisse rapidement pour que se réalise ce qu’il a écrit en hommage à Nelson Mandela en décembre 2013 : « Depuis l’intérieur de ma cellule, je vous dis que notre liberté semble possible parce que vous avez atteint la vôtre. L’apartheid n’a pas survécu en Afrique du sud et l’apartheid ne survivra pas en Palestine. »
  2. dans la mesure où la pression internationale à l’égard d’Israël ne soit pas faite que de déclarations de principe. Beaucoup de palestiniens rencontrés nous ont interpellés à ce sujet : « Ce n’est pas de charité dont nous avons besoin. Nous demandons simplement de la reconnaissance et du soutien politique et économique de la part de la France, de l’Europe… Racontez ce que vous avez vu, entendu, faites connaître notre réalité, nos associations ; interpelez vos députés ; dites à vos connaissances de venir nous voir, elles seront toujours bien accueillies… ». Israël doit être contraint par des actes : « Croire qu’on peut favoriser un règlement politique en se bornant à faire assaut de protestations ou d’amitié entre les deux parties, assorties d’une condamnation de principe de temps à autre relève de l’illusion. » [Taoufiq Tahani, président de l’AFPS].

« On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine ». Mahmoud Darwich. La Terre nous est étroite (2000, éd. Gallimard)


[1] Mandela Nelson. Un long chemin vers la liberté, 1995, éd. Fayard

[2] ONG Breaking the Silence, préface de Zeev Sternhell. Le Livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent. Éditions Autrement, 2013

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 Photos : G/P Thomé et Tamimi Press