Palestine : un État

Sous-titres : Hébron |  Faire le Mur, et le défaire | L’État des juifs ou l’État juif ? | Les colonies aux toits rouges | Vie économique en Palestine | Résistance palestinienne | Quelles solutions ?

Les citations de personnes rencontrées en Palestine apparaissent en italiques mais sont rarement nominatives pour des raisons de discrétion. Les transcriptions ne sont pas du mot à mot.

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Le regard que l’on porte généralement sur le conflit israélo-palestinien est nécessairement influencé par les persécutions antisémites et la Shoah de la première moitié du XXe siècle, ce qui peut toutefois conduire à exonérer l’État d’Israël de toutes responsabilités dans les actes de guerre qu’il commet depuis 1947. Or ce conflit est un long processus qui a commencé à se mettre en place à la fin du XIXe siècle avec la création du sionisme, mouvement mondial qui s’est donné pour but de faire aboutir ce qu’il juge comme un droit historique : occuper la terre de Palestine, « il n’y a pas de discussion en Israël à propos de nos droits historiques sur la terre d’Israël. Le passé est immuable et la Bible est le document décisif qui détermine le destin de notre terre » [Shimon Perez, New York Times, 6 août 1978].

Ce séjour a pu se réaliser avec l’appui d’une association militante de la région lyonnaise : Couleurs Palestine. Cette association cherche à faire connaître la réalité de ce pays, pour cela elle informe par différents canaux, incite à s’y rendre et encourage le développement d’échanges commerciaux en soutenant l’action du Philistin, association et société commerciale qui fait en France la promotion de produits d’origine exclusivement palestinienne, principalement l’huile d’olive et la céramique.

Quand se dessine un projet de voyage rassemblant un certain nombre de personnes, Couleurs Palestine met ce groupe en relation avec Diwan voyage, une agence palestinienne créée par Sabri Giroud, archéologue de formation et dont la connaissance de l’histoire et de la réalité de son pays d’adoption est remarquable. Il travaille actuellement avec Muhammad Mustafa, urbaniste de formation, ce qui lui permet d’expliquer avec précision la stratégie ‘’d’enclosure’’, ou d’encerclement, voulue par Israël pour isoler des quartiers et des villages palestiniens, j’en reparlerai. Mustafa est également féru en histoire des religions, dimension importante pour mieux comprendre la réalité d’un pays berceau du monothéisme. Avec de tels guides, parcourir les chemins de la Palestine ne peut être que passionnant… et si le sens premier de Diwan (à ne pas confondre avec diwan en breton et qui veut dire germer) c’est le divan, c’est aussi la rencontre, ce qui fut on ne peut plus le cas avec des hommes, des femmes, des enfants, heureux de nous voir, de parler de leur vie, avec un grand désir de reconnaissance et de soutien.

Je n’ai aucune intention de faire un rapport qui se voudrait objectif sur la situation complexe et contradictoire d’un territoire déchiré. En soutenant la cause palestinienne depuis longtemps, il est évident que j’ai un parti-pris et ce séjour n’a fait que le renforcer : la Palestine est un pays occupé militairement et si je reconnais l’existence d’Israël comme État indépendant, je ne peux admettre une colonisation de peuplement conduite en Cisjordanie et à Jérusalem, surtout depuis 1948, avec la volonté manifeste de faire ‘’craquer’’ les palestiniens et d’annexer à terme l’ensemble de ce territoire, la toute première violence est là, « c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte’[1] [Nelson Mandela, 1995]

Hébron

En parcourant les chemins de la Palestine – parcours rendu compliqué par un maillage subtil de routes dont certaines sont à l’usage exclusif des colons obligeant les palestiniens à de grands détours ; compliqué également par des check points humiliants pour des palestiniens devant poiroter plusieurs heures pour se rendre à leur travail -, on prend vite conscience d’une forte présence militaire aux pouvoirs exorbitants, agressive, assurée le plus souvent par de jeunes soldats hommes et femmes, hautains, au visage fermé et qui manifestement vivent dans la peur. ‘’La violence ordinaire de la conquête’’ titre le Monde [8 janv. 2014] évoquant ‘’le livre noir de l’occupation israélienne’’ : « En filigrane de cette histoire émerge la culture de l’occupation, cette ambiance délétère, faite d’ennui, d’impunité tacite et de sentiment de toute-puissance, qui prive peu à peu les jeunes appelés de leur morale. ‘’Au début, tu as l’impression d’être une espèce de nazi, raconte un soldat. Puis, au bout d’un moment, tu oublies cette idée (…). Alors tu suis le mouvement. Et ça te rend dingue. Vraiment’’[2] [Breaking the Silence, 2013]. Pourtant cette représentation-là peut être très légèrement atténuée au hasard d’une brève rencontre à Hébron, l’une des villes la plus militarisée de la Palestine occupée. À un checkpoint un jeune soldat souriant nous aborde : « je suis français, originaire de Dijon et je me suis engagé pour trois ans dans l’armée israélienne. » Il semble heureux de pouvoir parler avec nous et une tentative de conversation s’amorce : « je suis de religion juive et après le Bac je voulais connaître et défendre Israël, mon choix est politique. Cela fait bientôt un an que je suis là, sans aucun regret. Quand je ne suis pas de garde ici, je vais à Tel Aviv où vivent mes grands-parents. Au bout de mes trois années, je ne sais pas encore si je reviendrai en France… » Aux questions : « vous êtes 2.000 soldats à Hébron pour protéger 600 colons particulièrement violents, pourquoi sont-ils là ? Pourquoi êtes-vous là ? Vous vous rendez compte de l’absurdité de cette situation ?… », il opposera un grand silence… Comment pouvait-il en être autrement sous le regard d’autres soldats et dans une ville en grande partie cadenassée, murée ?

‘’Mais on se croirait en prison !’’, ai-je entendu dire. Il est vrai que l’on peut se sentir très mal à l’aise dans plusieurs rues avec comme plafond un grillage destiné à protéger les passants des projectiles de toutes sortes lancés par des habitants colons, ou bien encore dans d’autres rues barricadées où toute vie commerçante a été évacuée au nom de la sécurité. On ne ressort pas en paix d’un tel parcours où les sentiments affluent, de la tristesse à la révolte, mais aussi sentiment d’impuissance de ne pouvoir rien faire là, maintenant, sinon de raser les murs parce que « les colons ont tellement peur qu’ils conduisent très vite et peuvent mettre en danger des piétons qui marcheraient  sur la chaussée et qu’ils pourraient considérer comme une possible menace ». Il est même devenu nécessaire qu’une ONG accompagne des enfants sur le trajet de l’école pour les protéger.

Heureusement toute la ville n’est pas dans cette ambiance du pire et dans plusieurs quartiers des rencontres paisibles peuvent avoir lieu, telle la coopérative Women in Hébron. Là, une centaine de femmes palestiniennes se sont associées pour commercialiser les broderies fabriquées le plus souvent chez elles et vendues lors de différentes manifestations en Palestine et dans un magasin du souk d’Hébron : « Cette rue peut parfois être ‘’agitée’’ par les colons et par les militaires, mais nous tenons à rester là, c’est notre manière de résister. Notre travail est basé sur l’idée que le développement de l’artisanat palestinien est générateur de revenus supplémentaires pour nos familles. C’est aussi une manière d’honorer le rôle des femmes dans notre société et un moyen de montrer notre fermeté par rapport à l’occupation de la Palestine et au mal qui est fait aux gens d’Hébron. Nous souhaiterions être plus connues, pouvoir aussi exporter nos broderies… ». Ce qui pour Jean-Marie Dansette, fondateur de Fipsouk (branche commerciale du Philistin), paraît « difficilement envisageable tant le marché français est saturé de broderies en provenance de multiples pays. Nous en avons un stock que l’on n’arrive pas à écouler. Reste la vente militante, à mon avis trop aléatoire pour maintenir des échanges commerciaux durables [entretien déc. 2013]« . En revanche les réputées céramiques et verreries des frères Natsheh qui nous ont également reçus, s’exportent plus facilement malgré les nombreuses difficultés administratives imposées par Israël à toute exportation, la Palestine n’ayant aucun pouvoir de décision dans ce domaine comme dans bien d’autres.

Hébron, là où se trouve le sanctuaire d’Abraham, m’est apparue comme une représentation fidèle de la réalité palestinienne dans laquelle la violence et le désir de vivre paisiblement en travaillant, en buvant un café, en palabrant assis sur le diwan, et pourquoi pas en priant…, se côtoient en permanence dans des murs de séparation faits de béton, de barbelés mais aussi d’incompréhension. « L’historien de la question coloniale qui observe ce type d’événement ne peut que faire le rapprochement avec les pires moments de l’Algérie française«  [Alain Ruscio, Le Monde diplomatique, 2013] ; j’ai également plusieurs fois pensé à l’Algérie tant les similitudes entre ces deux conflits me paraissent nombreuses. La politique d’Israël a créé et conforte une véritable situation d’apartheid, le mur en étant l’expression matérielle la plus visible : qu’est-ce qui peut bien justifier une construction de plus de 700 kilomètres tout autour de la Cisjordanie ; au nom de quoi, de quelles valeurs, de quelle humanité ?

Faire le Mur, et le défaire…

En 1989, le Mur de Berlin s’écroule annonçant non pas la fin du monde mais la fin d’un monde totalitaire, privé de libertés… ‘’Plus jamais ça !’’ proclame-t-on de toute part, et pourtant le ‘’ça’’ réapparaît violemment quelques douze ans plus tard, et deux fois plus haut à certains endroits comme ici à Bethléem.

En fait, le mur, simple ‘’barrière de séparation’’ pour Israël, est souvent montré dans sa construction en béton soit 10% seulement de sa longueur ; ce sont surtout de longues barrières électrifiées munies de capteurs électroniques sophistiqués, avec de chaque côté de larges routes en terre pour la surveillance militaire, et souvent, à nouveau une épaisse rangée de barbelés, le tout représente une largeur pouvant aller de 50 à 100 mètres. Des barrières, ouvertes de temps en temps, permettent de rares passages sous surveillance à quelques personnes autorisées.

Afin de protéger des colonies et des points d’eau importants, le mur fait de nombreuses incursions illégales en Cisjordanie d’où sa longueur de 730 kilomètres, alors que la frontière ‘’ligne verte’’ de 1948 fait 320 km !

Ces murs ont coupé en deux des villages, des quartiers, des propriétés agricoles, a séparé des familles, a squatté plusieurs centaines d’hectares de terres cultivables… Comme commentaire je précise simplement que le 21 octobre 2003 l’Assemblée générale des Nations-Unies a exigé (144 voix pour, 4 contre) qu’Israël arrête les travaux de construction de ce mur contraire aux dispositions pertinentes du droit international. Ce qui est confirmé en juillet 2004 par la Cour internationale de Justice saisie par l’ONU : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international […] Israël est dans l’obligation de réparer tous les dommages causés par la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est » [ONU “La question de Palestine”]. Le pouvoir politique en Israël n’a tenu aucun compte de cette résolution, comme de beaucoup d’autres. « Aux termes du droit international, le mur/barrière et les colonies ne devraient pas être sur les territoires palestiniens occupés, mais la réalité sur le terrain est très différente, comme si un bulldozer était passé sur les Conventions de Genève et la Cour internationale de justice » [Amnesty International, 21 mars 2013]. Le mur continue à être construit dans la vallée du Jourdain tout le long de la frontière avec la Jordanie et dans peu de temps la Cisjordanie sera ainsi complètement murée.

Les actions palestiniennes contre le mur sont nombreuses : la partie en béton donne lieu à une expression picturale populaire qui peut être très belle et significative.

Une association, Stop the Wall, organise régulièrement des manifestations et cherche à informer le monde : « L’objectif de la campagne pour démolir le mur fait partie pour nous, à l’intérieur et en exil, jeunes et vieux, ceux qui sont morts, et ceux encore à naître, de la volonté de libérer la Palestine. Notre lutte est pour notre droit à exister librement, nous voulons également récupérer notre histoire et notre terre ancestrale, afin d’assurer un avenir juste pour le peuple palestinien. Notre vision repose sur la force et la fermeté qui, comme les racines de nos oliviers centenaires, sont profondément ancrées dans notre vie et continuent à nourrir notre résistance. Il n’y a pas de compromis possible et nous n’abandonnerons jamais nos droits fondamentaux, nous ferons tout pour éviter qu’une nouvelle ‘’Nakba’’ [la Catastrophe. Le “Nakba Day” est devenu le jour de commémoration de l’exode palestinien en 1948-1949] ne s’abatte sur notre peuple. »

Un jour à proximité de Tulkarem, région à forte potentialité agricole, on marchait le long du mur accompagnés par des agriculteurs ayant des terres de chaque côté. Ils nous font part des grandes difficultés qui leur sont faites pour accéder à ces terres : « j’ai sept hectares de l’autre côté, principalement des oliviers. On m’en arrache de temps en temps, alors on replante ! Je ne sais jamais si je vais obtenir l’autorisation pour aller tailler quand il faut le faire ; une fois, pour la récolte, on m’a accordé un droit de passage pour une seule personne et pour deux heures ! Soit ils le font exprès, soit ils ne savent pas ce que représente le travail de ramassage d’un champ d’oliviers : une personne, deux heures ! c’est inimaginable d’en arriver là ! À toujours devoir aller quémander des autorisations, c’est humiliant, mais on s’accroche car on tient à nos terres et on ne va pas se laisser faire ! »

Quelques pas plus loin on parvient à des barrières mobiles et de l’autre côté, à 50 mètres à peu près, un paysan palestinien est là attendant l’autorisation de pouvoir passer. Il se met à parler à très haute voix avec l’un de nos accompagnateurs : ‘’comment ça va ? Tu es avec qui ?…’’ Et au milieu de ces barbelés, l’émotion d’un souvenir : je me revois en 1943 âgé de cinq ans, chez ma grand-mère dans le Jura près d’un pont traversant le Doubs, sur une rive la zone occupée, sur l’autre la zone libre, deux larges rangées de barbelés coupe le pont en deux, de la famille de chaque côté, pas de laisser-passer… alors mes oncles et tantes s’interpellent de part et d’autre en criant : ‘’comment va ? Untel s’est fait tirer dessus par les ‘’boches’’ en essayant de franchir le Doubs à la nage…’’ Á l’époque, je n’avais certainement pas compris ce que cette scène signifiait, peut-être même s’en amusait-on avec mes cousins et cousines, mais aujourd’hui en Palestine j’en ai perçu tout le sens : on construit des murs pour se couper des autres, pour les humilier, pour occuper leurs terres, leurs maisons…, le prétexte de la sécurité devient alors dérisoire.

« Non seulement le mur et les zones franches qui le longent, sont de grosses entraves pour notre travail, pour notre vie familiale et sociale, mais ils ont également bouleversé l’équilibre écologique de la région, ainsi, des hectares entiers sont devenues inondables l’hiver ; et en saisons sèches les véhicules militaires qui circulent constamment et à grande vitesse le long du mur, soulèvent des nuages de poussière qui se déposent en quantité sur les récoltes, ce qui n’est pas bon du tout…, voilà ce que nous devons également supporter » [un agriculteur de Tulkarem]

La rencontre avec ces agriculteurs a été un grand moment. Malgré les nombreuses entraves qui leur sont faites, leur passion à cultiver leurs terres le long du mur, parfois mêmes surplombés par des colonies au toits rouges, est vécue comme une résistance à l’occupation. Ils sont rassemblés dans une grande organisation, l’Union des Comités de travail agricole (UAWC). Celle-ci couvre l’ensemble des territoires palestiniens, y compris Gaza, et assure un véritable rôle syndical : « Ensemble pour protéger les droits des agriculteurs. Notre travail fait partie de la lutte populaire et si notre action n’est pas super puissante, elle cherche à être constante. Nous avons des réussites certaines mais aussi des limites ; par exemple, comme le marché local est saturé, nous cherchons à exporter en particulier vers la Jordanie, mais ce n’est pas toujours évident car les services israéliens peuvent bloquer des produits frais pendant plusieurs jours, (c’est le cas aussi pour Gaza) et quand ils arrivent, ils sont bien entendu inconsommables. » À ce jour, cette organisation rassemble : 900 exploitations agricoles de type familial, 250 exploitations en production fruitière. 190 familles en difficulté reçoivent de l’aide. Elle emploie 80 personnes dont 15 agronomes.

L’UAWC cherche à protéger les terres palestiniennes de la colonisation et des expropriations israéliennes en remettant en culture des terres en friches en particulier à proximité des colonies, donc en zone C, « ce type d’action est loin d’être sans danger, c’est pourquoi, nous recherchons si possible la présence de volontaires étrangers, c’est une protection parce que les colons et l’armée sont moins agressifs quand ils sont là ». Elle propose des formations, des conseils pour l’amélioration des productions en se rapprochant le plus possible de la culture biologique (pas de nitrates) et pour l’exportation de produits, des aides à l’équipement (serres, tracteurs…), enfin des aides à des familles en difficulté pour cause d’emprisonnements, de décès… Elle est soutenue financièrement par plusieurs ONG dont Oxfam-solidarités et par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dont elle attend beaucoup pour le développement de son action.

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Hébron, le Mur… comment est-il possible d’en arriver là ? L’Histoire permet-elle de mieux comprendre cette réalité d’apartheid ?

L’État des juifs ou l’État juif ?

Sur fond d’un antisémitisme permanent dans toute l’Europe (nombreux pogroms, affaire Dreyfus…), l’installation d’une communauté juive en Palestine a débuté à la fin du XIXe siècle et a été marquée à ses débuts par deux hommes qui, bien qu’ayant une vision politique différente, se rejoignent sur un but commun : la création de l’État d’Israël [Cf. Alain Gresh : Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, 2002, éd. Fayard, et De quoi la Palestine est-elle le nom ? 2010, Actes Sud. Cf. également : Palestine : la stratégie du grignotage].

Le premier est autrichien, Theodor Herzl (1860-1904), journaliste. En 1896, il publie un ouvrage intitulé ‘’L’État des juifs’’, ou plus couramment par erreur de traduction sans doute volontaire, ‘’L’État juif’’ ; la nuance est importante : un État juif signifie un État religieux, y compris dans sa Constitution, alors qu’un État des juifs ou pour les juifs signifie, certes un État protecteur, mais qui peut être laïc. Mais l’essentiel est surtout dans ce que T. Herzl écrit : « Nous formerons pour l’Europe une tête de pont vers l’Asie, un bastion de la civilisation contre la barbarie […] Le pays s’étendra du Nil à l’Euphrate, et il faudra discrètement expulser du pays la population locale ». Ce vaste projet va être étudié dès 1897, en particulier lors du 1er Congrès sioniste, mouvement lancé avec succès par T. Herzl et dont il sera le président jusqu’à sa mort.

En 1901, il met en place le Fonds pour l’implantation juive et l’achat de terres en Palestine, avec l’appui efficace de la famille Rothschild et le consentement du Sultan de l’empire Ottoman dont la Palestine fait partie. L’achat de terre, considéré comme un élément essentiel du projet sioniste, permet d’installer les pionniers du Yichouv (désigne les juifs de Palestine avant 1948) ; les kibboutz s’inscrivent dans cette stratégie dès 1910. Ce fonds, connu sous le nom de KKL (Keren Kayemeth Leisrael), est devenu une immense institution internationale gestionnaire de milliers d’hectares de terre et de forêts en Israël et en Palestine dont celles acquises grâce à la fameuse loi israélienne de 1950, dite loi des absents, qui permet de saisir tous les biens (terres et habitations) des palestiniens en exil ou déplacés dans les camps (27 sur le territoire palestinien actuel et 32 en Jordanie, Liban et Syrie) depuis 1948 et 1967, et qui constituent la plus grande population réfugiée du monde : 750.000 en 1948-1949 et 200.000 après 1967 ; c’est l’un des points-clés des discussions, quand elles ont lieu, entre les autorités politiques des deux pays. [cf. “BADIL resource Center for  Palestinan residency and refugee rights” et revue “Migrations forcées”]

Aujourd’hui, T. Herzl est célébré comme un emblème d’Israël ; il est enterré avec toute sa famille sur le mont Herzl à Jérusalem. Et depuis 2006, une rue porte son nom à Paris… allez savoir pourquoi !

Le deuxième est anglais, Arthur James Balfour (1848-1930), conservateur, non juif et surtout homme politique d’une grand habileté. En 1917, ministre des affaires étrangères, il reprend l’idée de créer une tête de pont vers l’Asie et il écrit à Lionel Walter Rothschild, membre très actif du mouvement sioniste :

« J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes, déclaration soumise au cabinet et approuvée par lui.

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. »

Même s’il n’est question que d’un foyer national tout en assurant, avec sans doute une bonne dose d’hypocrisie, que la population arabe conservera tous ses droits, cette lettre diplomatique rendue publique, est considérée comme le premier acte fondateur de l’État d’Israël.

A. Balfour, en fin stratège, sachant que l’empire Ottoman est en train de s’effondrer, estime que la Grande-Bretagne, laissant la Syrie à la France, aurait intérêt à occuper la région palestinienne pour plusieurs raisons géopolitiques : la redistribution des cartes au Proche-Orient doit être surveillée ; c’est la route de l’Orient ; le pétrole commence à faire son apparition dans plusieurs pays arabes, il va donc falloir l’acheminer dans de bonnes conditions.

Mais il estime aussi que son pays ne pourra s’installer durablement au Proche-Orient, d’où l’intérêt à encourager la venue massive d’une population juive : 56.000 en 1918, 550.000 en 1945 , imprégnée de culture occidentale et capable de civiliser les ‘’barbares’’ autochtones. Avec le soutien efficace du KKL, les nouveaux habitants de la Palestine s’installent, s’organisent administrativement et militairement (en 1948 l’armée israélienne comprendra 40.000 soldats bien équipés), sous l’autorité de l’Agence juive (David Ben Gourion en fut le président à partir de 1935), gouvernement officieux habilité à discuter avec l’occupant britannique, celui-ci regardant avec bienveillance cette installation et exerçant un rôle policier d’interposition car les heurts entre juifs et arabes sont fréquents et peuvent être violents.

En revanche, A. Balfour perçoit beaucoup moins l’influence grandissante des religieux orthodoxes dans le mouvement sioniste. Ceux-ci viennent en Palestine parce que Dieu leur aurait dit que cette terre leur était promise et quand Dieu dicte la loi c’est bien entendu indiscutable, quitte à bafouer le droit civil et les droits humains les plus fondamentaux.

Avec un tel projet, il paraît logique qu’en décembre 1947 se dessine la partition de la Palestine à l’ONU, puis en mai 1948 viennent la fin du mandat britannique et la proclamation de l’État d’Israël, aussitôt validée par la Grande-Bretagne, les États-Unis et, ce qui est plus surprenant, l’URSS, avec comme conséquence immédiate la Nakba de la diaspora palestinienne principalement vers le Liban, la Syrie, la Jordanie…

Le projet sioniste de Theodor Herzl est en grande partie réalisé et Israël existe désormais officiellement pour prendre progressivement, avec le soutien efficace des États-Unis, le contrôle du Proche-Orient avec une armée surentraînée parmi les plus puissantes du monde et un art consommé pour déplacer les conflits en dehors de ses frontières ; il en est ainsi dès 1948, avec les pays arabes qui ne reconnaissent pas son existence, mais se font vite remettre à leur place, puis avec à la guerre des Six jours en 1967, nouvel épisode dramatique pour l’avenir de la Palestine, enfin avec le Liban en 1982 et le massacre de Sabra et Chatila (camps de réfugiés palestiniens), perpétré par des milices chrétiennes sous le regard complice de l’armée israélienne, Ariel Sharon était alors ministre de la défense et voulait affaiblir l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat en lui faisant quitter le Liban trop proche de la Palestine, ce qui fut fait.

Les colonies aux toits rouges

Une fois la question libanaise temporairement réglée et les pays arabes mis au pas, Israël peut s’occuper d’accélérer le processus de colonisation de peuplement. Malgré les avertissements répétés et impuissants de l’ONU et de l’Europe, les différents gouvernements, qu’ils soient travaillistes ou conservateurs, décident avec régularité de construire plus de logements dans les colonies existantes, d’en créer de nouvelles et de valider les nombreuses implantations sauvages généralement projetées par des israéliens plutôt très croyants. Pour ces dernières la démarche est relativement simple : deux ou trois familles repèrent un coin de terre plus ou moins en friche, de préférence sur une colline, s’installent avec des caravanes ou des mobile-homes, commencent à cultiver les terrains alentour… et très vite l’eau, l’électricité, une route, apparaissent ; puis la construction en dur débute, d’autres familles s’installent, la colonie est clôturée, les hommes se déplacent rarement sans leurs armes, et si besoin l’armée viendra, non pas les expulser, mais les défendre des violences répétées des palestiniens ! Ariel Sharon, comme premier ministre (mars 2001-avril 2006), fut l’un des grands acteurs de cette colonisation avec les méthodes très musclées qui furent les siennes, et avec le but affiché du ‘’Eretz Israël’’ (le Grand Israël) englobant toute la Cisjordanie : « Nos ancêtres ne sont pas venus ici pour construire une démocratie mais pour construire un État Juif », déclarait-il au New York Times en mai 1993.

Dans ces villages-colonies les maisons bien alignées, genre lotissement, ont souvent des toits couverts de tuiles rouges, ce qui surprend dans un pays où les toits en terrasse ou en dôme sont plutôt la coutume. En fait, s’il s’agit d’un style importé d’Europe, il servirait aussi de signal préventif au cas où l’aviation israélienne serait amenée à bombarder la région !

 

Dans certains secteurs de la Cisjordanie, des villages palestiniens peuvent être quasiment encerclés par des colonies situées sur les collines avoisinantes, tels des sentinelles ou des avant-postes d’Israël.

Cette tactique d’encerclement, d’isolement, du faire peur, se pratique à l’identique en ville : Jérusalem-est, Hébron par exemple, où chaque maison conquise s’orne immédiatement de drapeaux, de caméras, de barbelés. Ce fut aussi le cas à Jaffa, rattachée depuis à Tel-Aviv : « Jaffa, l’une des plus ancienne ville arabe, était jusqu’en 1948 une ville portuaire avec une activité économique très importante (les oranges réputées), et un haut lieu culturel arabe. Mais Israël voulait cette ville pour agrandir Tel-Aviv et tout a été fait pour écarter le plus possible de palestiniens (expulsions vers Gaza et le Liban) et éliminer la mémoire collective arabe en changeant par exemple les noms des rues, des places, des bâtiments… La région proche est passée en quelques années de 120.000 palestiniens à 4.000 aujourd’hui, concentrés dans un seul quartier… Les israéliens nous ont tout volé, non seulement nos terres, nos maisons, mais aussi notre histoire. En quelques années l’une des villes les plus importantes du monde arabe a été réduite à un petit quartier-ghetto. Après cela, comment veux-tu éviter que le désespoir s’installe avec toutes ses conséquences : alcoolisme, maladie mentale, violence… ? »

Les accords d’Oslo en 1993 et 1995 n’ont fait qu’entériner et renforcer la main mise d’Israël sur la Cisjordanie avec le découpage du territoire palestinien en trois zones. La zone C, de loin la plus grande (65% du territoire), est entièrement sous contrôle de l’armée israélienne et rien ne peut y être entrepris sans son autorisation. Ces accords ont été très mal acceptés par un grands nombres de palestiniens et sont à l’origine du Hamas, qui en 2007 prend le contrôle de Gaza, et de la deuxième Intifada (guerre des pierres) qui débute en 2000 et se poursuit jusqu’en 2005. À partir de décembre 2008 la guerre se concentre sur Gaza où est concentrée la branche armée du Hamas. Aujourd’hui encore Israël n’hésite pas à bombarder régulièrement Gaza, territoire devenu de fait un immense camp depuis le démantèlement des colonies israéliennes en 2005 et le blocus qui a suivi, contraignant 1.700.000 personnes à vivre dans des conditions inhumaines, situation dénoncée régulièrement par des ONG dont Amnesty International : « Cela fait un mois que l’ensemble des résidents de la bande de Gaza vivent sans électricité la majeure partie de la journée et sous la menace d’une catastrophe sanitaire, après que l’unique centrale électrique de la zone ait dû cesser de fonctionner, ce qui a mené à des dysfonctionnements dans plusieurs stations d’évacuation des eaux usées et d’épuration. Ce dernier revers, particulièrement dur, meurtrit encore davantage la dignité des Palestiniens de Gaza, et exacerbe les graves privations de droits dont ils sont victimes depuis plus de six ans en raison du blocus imposé par Israël (et qui) inflige une sanction collective aux habitants de Gaza, ce qui est contraire au droit international.«  [A-I. | 2/ déc. 2003]

Vie économique en Palestine

En parcourant la Cisjordanie, je n’ai pas eu une impression de pauvreté, pourtant la situation économique est loin d’être brillante et la Palestine est un pays pauvre sur l’échelle mondiale, quelques chiffres comparatifs pour saisir l’importance de l’écart avec Israël [Sources : “Plateforme des ONG françaises pour la Palestine”] :

2012 Palestine Israël France
PIB par habitant en $

2 590

32 800

36 100

Rang mondial / 226

180

41

35

Taux de croissance

5%

4,8%

0,1%

Taux de chômage

23,5% (32 à Gaza)

6,9%

10,8%

L’économie palestinienne est pour un bon tiers constamment sous perfusion de l’aide internationale en provenance principalement des États-Unis, de l’Europe et des Pays arabes. Cette dépendance, à risques (suspensions par exemple) auxquels s’ajoutent les restrictions à l’exportation et les limites administratives imposées par Israël, ne facilite pas un développement économique qui permettrait de réduire un taux de chômage particulièrement élevé. Pourtant des collectivités territoriales et des organisations, dont l’UAWC pour l’agriculture déjà évoquée plus haut, recherchent des solutions locales tel un tourisme complémentaire à l’actuel très orienté vers les sites religieux. Des projets sont en train de se réaliser avec création de gites d’accueil, itinéraires de randonnées, valorisation de sites historiques…, tels Jéricho (avec l’aide de la ville de Lyon), Sabastiya, Der Istiya… Mais là encore, crise économique mondiale obligeant, les aides financières venant de l’étranger ont tendance à se réduire.

Résistance palestinienne

Depuis 1948, le rapport de force tant politique que militaire entre Israël et la Palestine est totalement disproportionné. De nombreux documents sur la situation s’accumulent sur les bureaux de l’ONU, des États-Unis, de l’Europe… et même si par hasard ils sont lus, leurs effets sont loin d’être visibles. Israël avance, imperturbable face aux injonctions internationales. Le projet de T. Herzl est en bonne voie : avec des outils particulièrement efficaces telles la loi sur les absents ou la multiplication de zones de sécurité interdites à toute activité…, 70% des terres sont ainsi devenues propriété d’Israël. Certes ce ne sera certainement pas le grand Israël de l’Euphrate au Nil imaginé par Herzl, mais en regardant sur la carte l’évolution géographique du territoire palestinien, on peut se demander ce qui pourrait bien empêcher la réalisation d’un État allant de la Méditerranée au Jourdain.

« L’avenir ? Quelle est notre force ? Les sionistes ont une armée super puissante, ils ont l’Europe, l’Amérique derrière eux… Nous n’avons que la force de dire NON… Actuellement le gouvernement d’Israël a manifestement l’option État juif, comment voulez-vous discuter à partir de cela, c’est profondément injuste. Je suis pourtant modéré, mais je ne peux accepter, pour moi, pour mes enfants, pour mon peuple, les inégalités, l’injustice qui nous sont faites ». C’est Sami Abou qui parlait ainsi lors d’une rencontre à Jaffa. Il est palestinien de nationalité israélienne ou comme on dit ‘’arabe israélien’’. Très attaché à sa ville, il a été élu deux ans et demi au conseil municipal de Tel-Aviv, en espérant pouvoir faire changer les choses de l’intérieur. Son pessimisme est-il le reflet d’une tendance générale au sein de la population palestinienne ?

La vallée de Nahal Kana vers Deir Istiya, riche en eau, a été classée parc naturel et interdite d’accès aux palestiniens : « Israël ordonne de déraciner 1.000 jeunes oliviers plantés dans la réserve naturelle par des habitants de Deir Istiya » [Haaretz, 1er mai 2012]. « Ça ne veut pas dire que l’on n’y va pas ! Si on obéit on va dans leur sens, ils ne veulent pas de nous ici ? Alors on résiste en transgressant… » J’ai déjà évoqué plusieurs fois comment des actes de résistance pouvait se manifester dans des activités professionnelles : femmes à Hébron, agriculteurs à Tulkarem, et bien sûr par l’activité militante d’associations telles Stop the Wall | Coalition civique pour les droits des palestiniens à Jérusalem | Badil

Toutes ces associations soutiennent les appels de Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) : « Cette campagne a été lancée par la société civile palestinienne en 2005. Les Palestiniens font appel aux citoyens du monde, afin que prenne fin le plus long conflit de l’histoire récente, en leur demandant de boycotter tous les produits israéliens, mais aussi de pratiquer un boycott sportif, culturel et universitaire ». Trois militants BDS de Montpellier ont été récemment poursuivis avec comme chef d’accusation : « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence’’, en référence à une circulaire de Madame Alliot-Marie lorsqu’elle était Garde des sceaux.

On pourrait multiplier les exemples. Il existe également une résistance plus directe avec des leaders connus tel Ali Jiddah : afro palestinien né en 1950, journaliste et guide, cinq enfants. Condamné en 1968 à vingt ans d’emprisonnement pour avoir posé des bombes à la gare de Tel-Aviv à la suite du bombardement par l’aviation israélienne en août 1968 d’un camp de réfugiés à Al Salt en Jordanie, tuant 25 palestiniens [résolution 256 Conseil de sécurité de l’ONU]. Il a été libéré au bout de 17 années en échange de trois soldats israéliens faits prisonniers. Il vit pauvrement en mauvaise santé, dans la vieille ville de Jérusalem, et parle le français appris en prison : « C’est très important pour nous que vous, français, soyez là, on se sent moins seuls, moins isolés… On veut vivre en paix avec les israéliens, mais on ne veut plus de l’occupation ! On ne peut continuer à vivre ainsi et je sens approcher une troisième intifada, avec toujours plus de violence. On ne peut pas jouer le rôle de Jésus tout le temps ! La troisième génération, celle de mes enfants, est incontrôlable, car elle est détruite. Ces jeunes ne craignent rien, il faut les voir quand il y a des confrontations avec l’armée ; pourtant je ne veux pas non plus que mes enfants vivent la même chose que moi, je voudrais qu’ils fassent des études… Mais je ne suis pas Gandhi et la guerre est là… »

Ali paraît en effet plus proche des positions de Nelson Mandela lorsque celui-ci évoquait à Gaza le 20 octobre 1999 sa rencontre avec Ehud Barak et Shimon Pérès : « Je leur ai dit qu’il ne sert à rien qu’Israël parle de paix tant qu’ils continueront à contrôler les territoires arabes qu’ils ont conquis durant la guerre de 1967 […] Il faut choisir la paix plutôt que la confrontation, sauf dans les cas où nous ne pouvons rien obtenir, ou nous ne pouvons pas continuer, ou nous ne pouvons pas aller de l’avant. Alors la violence peut devenir nécessaire« . [cité par Julien Salingue dans « Le pire n’est jamais certain”, 2013, blog]

Ali poursuit : « Quelle est la solution ? La meilleure serait sans doute un seul État, populaire, démocratique où juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… vivraient en paix sans racisme, mais nous en sommes très très loin ! Et je ne le verrai certainement pas… Je suis pauvre et riche : je n’ai pas d’argent, mais je suis riche de l’amour des gens et du respect qu’ils ont pour moi, alors merci pour votre visite et parlez en France de cette guerre. »

Autre exemple et ce sera le dernier : Nabi Saleh, ce village est devenu parmi d’autres, l’un des symboles de la résistance. Lors de notre visite, nous avons été invités chaleureusement à venir boire le café par la famille Tamimi très impliquée dans la résistance locale et on nous a projeté une vidéo sur les manifestions pacifistes tous les vendredis et violemment réprimées par l’armée israélienne. Voici des extraits d’un récent rapport (23 déc. 2013) d’Amnesty international : « La colonie israélienne illégale

de Halamish a été créée en 1977 sur des terres appartenant aux villages de Nabi Saleh et de Deir Nitham. Elle compte aujourd’hui près de 1 600 habitants et ne cesse de se développer. Début 2009, les colons se sont emparés de la source d’eau située sur les terres possédées et cultivées par les villageois, en ont fait un site touristique et ont commencé à bâtir dans la zone de manière illégale, détruisant des biens et zones d’agriculture palestiniens. En décembre 2009, les autorités israéliennes ont interdit aux Palestiniens, y compris aux propriétaires des terres, d’accéder à cette source d’eau et aux terrains qui l’entourent. C’est cet événement qui a conduit les villageois à organiser des manifestations régulières pour exiger l’accès à la source et à leur terre.

Ces marches, soutenues par des Israéliens et par des organisations internationales, sont systématiquement réprimées par l’armée israélienne qui n’hésite pas à tirer à balles réelles, balles de métal recouvertes de caoutchouc, grenades assourdissantes et lacrymogènes. Les forces de sécurité israéliennes ont ainsi tué deux manifestants et blessé des centaines d’autres depuis fin 2009. Aucune enquête ouverte par l’armée israélienne sur ces exactions n’a abouti. Le 5 décembre 2013, l’armée israélienne a annoncé sa décision de clôturer l’enquête sur la mort de Mustafa Tamimi tué d’un tir en plein visage au cours d’une manifestation en décembre 2011. Aucune poursuite n’a été engagée contre le soldat responsable du tir qui a déclaré ne pas avoir vu la victime.

En outre, l’usage excessif de la force par l’armée contre les manifestants affecte l’ensemble du village et pourrait constituer un châtiment collectif, interdit par la quatrième Convention de Genève« . Un diaporama présente les manifestations de Nabi Saleh.

Quelles solutions ?

Ce n’est certes pas à moi de dire quelle serait LA solution pour arriver à une paix durable en Palestine et je ne peux que résumer ici ce que j’ai entendu et me poser quelques questions.

Dans son témoignage Ali Jiddad a fait état de la solution d’un État unique laïc et démocratique, il est loin d’être le seul à avancer cette hypothèse ; ce qui reviendrait sans doute au retour à la Palestine d’avant 1947, Israël perdant ainsi son identité ; mais un israélien, quel que soit son ancrage politique, peut-il envisager une seule seconde un tel recul, alors l’imposer par la force ? Pas un pays arabe, et la Syrie ou l’Égypte encore moins que jamais, ne veut et n’est en mesure d’intervenir militairement pour soutenir efficacement une révolte armée du peuple palestinien, ce serait une défaite rapide assurée avec un véritable massacre. Certains défenseurs de l’État unique avance également la solution fédérale type ‘’États-Unis de Palestine’’, je doute là aussi qu’Israël puisse saisir l’intérêt d’une telle solution.

Il paraît tout aussi important de s’interroger sur l’idée d’un État fondé sur un récit biblique, certes fort beau, mais qui reste un récit de la mythologie religieuse, croyances mais surtout pas projet politique ; comment peut-on en effet encore croire qu’un Dieu ait pris le temps de désigner un territoire comme terre promise à un peuple qu’il aurait élu pour cela ? La confusion État et religion, ne conduit-elle pas toujours à des catastrophes où les droits humains sont bafoués ? L’Histoire et l’actualité en sont le reflet permanent…

Dans l’immédiat le principe de réalité ne pousse-t-il pas à considérer la solution deux États comme la plus ‘’sage’’, à condition toutefois qu’Israël accepte, d’une part, de revenir aux frontières de 1967, ce qui aurait pour conséquences : négociation d’un démantèlement progressif des colonies installées en Cisjordanie, destruction du mur et des camps ; d’autre part, un retour étalé des réfugiés qui le demanderaient. Un tel projet pourrait se développer :

  1. dans la mesure où l’OLP, en perte de crédibilité dans l’opinion palestinienne, retrouverait l’unité qui lui fait grandement défaut ; la disparition de Yasser Arafat en 2004 n’a fait qu’aggraver des conflits internes, la mainmise du Hamas sur Gaza en étant la partie la plus visible. Beaucoup de palestiniens pensent que Marouane Barghouti pourrait être le leader charismatique, indispensable non seulement à l’OLP, mais à l’ensemble du peuple palestinien où sa popularité est grande, ce qui supposerait qu’il bénéficie d’une remise de peine très substantielle puisqu’il a été condamné cinq fois à perpétuité ! « Alors que moi-même ainsi que le Fatah dont je suis membre, nous nous opposons fermement aux attaques et à la prise pour cible de civils à l’intérieur d’Israël, notre futur voisin, je me réserve le droit de me protéger, de résister à l’occupation de mon pays et de me battre pour ma liberté […] Je suis encore en quête d’une coexistence pacifique entre les États égaux et indépendants que sont Israël et la Palestine, fondée sur le retrait complet d’Israël des territoires occupés en 1967 ». Un quotidien israélien de gauche considère que M. Barghouti « est vu par certains comme un Nelson Mandela palestinien, l’homme qui pourrait galvaniser un mouvement national divisé et à la dérive, si seulement il était mis en liberté par Israël » [Haaretz, 19 nov. 2009]. Une campagne internationale pour sa libération est en cours, espérons qu’elle aboutisse rapidement pour que se réalise ce qu’il a écrit en hommage à Nelson Mandela en décembre 2013 : « Depuis l’intérieur de ma cellule, je vous dis que notre liberté semble possible parce que vous avez atteint la vôtre. L’apartheid n’a pas survécu en Afrique du sud et l’apartheid ne survivra pas en Palestine. »
  2. dans la mesure où la pression internationale à l’égard d’Israël ne soit pas faite que de déclarations de principe. Beaucoup de palestiniens rencontrés nous ont interpellés à ce sujet : « Ce n’est pas de charité dont nous avons besoin. Nous demandons simplement de la reconnaissance et du soutien politique et économique de la part de la France, de l’Europe… Racontez ce que vous avez vu, entendu, faites connaître notre réalité, nos associations ; interpelez vos députés ; dites à vos connaissances de venir nous voir, elles seront toujours bien accueillies… ». Israël doit être contraint par des actes : « Croire qu’on peut favoriser un règlement politique en se bornant à faire assaut de protestations ou d’amitié entre les deux parties, assorties d’une condamnation de principe de temps à autre relève de l’illusion. » [Taoufiq Tahani, président de l’AFPS].

« On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine ». Mahmoud Darwich. La Terre nous est étroite (2000, éd. Gallimard)


[1] Mandela Nelson. Un long chemin vers la liberté, 1995, éd. Fayard

[2] ONG Breaking the Silence, préface de Zeev Sternhell. Le Livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent. Éditions Autrement, 2013

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 Photos : G/P Thomé et Tamimi Press

évolution historique des idées d’autogestion et de participation

psuprésentation

Au début de l’année 2008, la proximité du 40e anniversaire de mai 68 n’y étant pas pour rien, des militants ex PSU ou CFDT se sont retrouvés pour échanger de l’actualité politique. Un moment l’un d’entre eux a posé cette question : « l’autogestion a pratiquement disparu du discours politique, vous savez pourquoi ? » Silence abyssal de quelques instants… et jaillissement de la parole genre brainstorming dont on retiendra:
• certains courants politiques évoquent encore l’autogestion, comme « les Alternatifs Rouge et Vert » où l’on retrouve des anciens du PSU, ainsi que différents mouvements Libertaires et anarchistes.
• la gauche de « gouvernance » a abandonné le concept : le PS, les Verts n’en parlent plus, le PCF l’évoque de temps en temps mais non comme un projet de société
• il existe encore de nos jours des pratiques autogestionnaires, par exemple dans des SCOP, des associations, des mouvements sociaux …
• aujourd’hui, on parle de démocratie locale, participative, de citoyenneté … Ces idées, ces pratiques, s’inscrivent-elles dans les pas de l’autogestion ? Et si oui en quoi ?

De là est née l’idée d’approfondir cette question : « l’autogestion hier et aujourd’hui, que reste-t-il de nos amours ? »
Mais comment faire ? De manière autogestionnaire bien sûr … tout en faisant appel à quelques connaissances susceptibles d’apporter leur appui « d’experts ». Parmi celles-ci, l’ADELS, dont on connaissait quelques éminents fondateurs autogestionnaires, a été sollicitée. Cette association s’est dite intéressée par le sujet et a bien voulu être considérée comme partenaire facilitateur de contacts et de communication, celle-ci pouvant aller éventuellement jusqu’à l’édition.
« D’un côté le débat et le combat pour l’autogestion ont disparu de la scène publique où le mot n’est pratiquement plus utilisé. D’un autre, le débat civique s’ordonne depuis plusieurs années autour des thèmes de la crise de la démocratie représentative et de la nécessité, pour y faire face, de développer une citoyenneté active, une démocratie participative. (…) Comment rendre compte du paradoxe de cette disparition apparente du thème autogestionnaire, mais d’une vitalité souterraine qui continuerait de structurer notre débat contemporain ? » Patrick Viveret dans Territoires N°454, janv. 2005.

1. l’autogestion

1.1. définitions

il n’est pas aisé de donner une définition claire de l’autogestion parce qu’on ne sait pas toujours très bien si l’on parle d’un projet politique de société ou bien de pratiques. Pour l’instant on fait deux propositions :
• la plus simple qui soit : gérer soi-même
• une plus complexe : organisation sociale et économique de la société favorable à la gestion directe non hiérarchisée de structures de travail, d’habitat, d’éducation, etc., par les hommes et les femmes impliqués directement dans ces structures et en fonction de leurs besoins fondamentaux.
Cette définition sera développée tout au long de cette étude.

1.2. historique

Sans plonger dans la nuit des temps, sinon on pourrait  remonter à l’Agora de la Grèce antique, voire à la révolte des esclaves romains conduite par Spartacus en -73, on s’intéresse à des moments de l’histoire des 19e et 20e siècle., où l’autogestion a trouvé, nous semble-t-il, ses principaux fondements. Nos propres histoires ont pu aussi croiser les évènements du 20e Siècle.

a. 19e siècle
*L’Association Internationale des Travailleurs (AIT) ou Première Internationale (fondée en1864), dont les principaux leaders sont Pierre-Joseph PROUDHON (originaire de Besançon), courant « mutualiste » et Michel BAKOUNINE, courant « collectiviste ». Les statuts de cette association, rédigés par Karl MARX, précisent que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes« . Tout au long de sa relative courte existence (fin en 1876), l’AIT a été traversée par de longs débats à propos de :
• la suppression ou non du salariat, du droit d’héritage
• la place de l’État dans le socialisme
• la manière de conquérir le pouvoir par l’auto organisation des forces prolétariennes ou par une avant-garde révolutionnaire instituant temporairement la dictature du prolétariat
Ces questions, parmi d’autres, seront reprises dans la pensée autogestionnaire du 20e siècle.
*la Commune de Paris 1871 , en 72 jours, a généré des pratiques autogestionnaires tant dans la conquête du pouvoir que dans son exercice par le peuple. On peut les caractériser par :
• lutte armée pour s’opposer d’une part à l’envahisseur prussien, d’autre part à une partie de l’armée française restée fidèle au gouvernement français (Thiers) réfugié à Versailles. Deux figures marquantes de cette lutte : Louis-Auguste BLANQUI qui, bien qu’étant en prison à cette époque, a certainement eu une influence idéologique prépondérante chez les communards et Louis ROUSSEL, transfuge de l’armée française, nommée ministre de la guerre et chargé d’organiser la défense de Paris, non sans mal d’ailleurs, bon nombre de communards refusant de prendre les armes
• mise en place de structures économiques et sociales démocratiques, égalitaires et non discriminantes
• rôle important des femmes dans la lutte
• insistance mise sur l’entraide, l’éducation et la formation avec Louise MICHEL comme figure emblématique.commune-de-parisL’association des Amis de la Commune de Paris perpétue la mémoire de cet évènement.
*Charles Fourier (lui aussi originaire de Besançon) et « les Phalanstères » , vie communautaire et de travail fondée sur « l’attraction passionnée », jonction de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif ; source de l’harmonie universelle et d’un nouvel État .
« On commence par dire : cela est impossible pour se dispenser de le tenter, et cela devient impossible, en effet, parce qu’on ne le tente pas« , (C. Fourier, « Le nouveau monde industriel et sociétaire », Paris, 1829)
Fourier a inspiré des communautés de travail comme Longo Maï dans les Alpes de Haute Provence, Boimondau dans la Drôme…

b. 20e siècle
Le mot autogestion a eu une existence politique officielle dans plusieurs pays bien avant qu’il n’apparaisse en France : en Yougoslavie et en Algérie.
*En Yougoslavie (République fédérale composée de 6 républiques jusqu’en janvier 1992)
le maréchal TITO apparaît à la fin de la 2ème guerre mondiale comme un véritable sauveur. Il profite de son aura de résistant au nazisme pour s’opposer au stalinisme et rompre avec Moscou en 1948. Staline n’ose pas toucher à ce personnage devenu une véritable figure emblématique internationale.
Tito entreprend alors de grandes réformes et introduit officiellement l’autogestion dans la constitution tout en gardant un État très centralisé avec parti unique. En fait l’autogestion concerne exclusivement le monde de l’entreprise dont à l’époque les plus grosses unités de production, ne dépassent pas 700 emplois. De 1950 à 1970, l’autogestion s’est déroulée dans le cadre d’une économie planifiée par l’État. Ce n’est pas une grande réussite et l’économie de marché internationale pousse le pays, à partir de 1970, à s’adapter à cette réalité ; la plupart des entreprises sont progressivement privatisées tout en gardant parfois leur fonctionnement autogestionnaire. La mort de Tito en 1980 amorce une crise très dure et longue conduisant à l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 90.
Selon Marie-Geneviève Dezès (« Autogestion, la dernière utopie? », sous la direction de Frank Georgi, 2003, publications de la Sorbonne), Tito, en choisissant l’autogestion, voulait donner un signe fort au monde pour montrer que sa rupture avec le stalinisme allait bien dans le sens d’un socialisme libre, ce qui fut loin d’être le cas. Mais, pendant un temps, cette représentation a fonctionné puisque, à partir des années 60 une partie de la gauche française (PSU, extrême gauche, CFDT…) fait de la Yougoslavie une référence et se rend sur place pour y chercher l’inspiration autogestionnaire. Des organismes de voyages se spécialisent : par exemple « Découverte et cultures » agence réservée aux militants révolutionnaires et surtout ARVEL (Association de Rencontres, de Voyages, d’Études et de Loisirs) créée à Lyon en 1968 par André Barthélémy et quelques militants du PSU et de la CFDT et dont la première destination (et unique au début) est la Yougoslavie dans une île où cette association prend même la gestion d’un centre de vacances.
En Yougoslavie un courant critique s’est rapidement développé et s’exprime en particulier dans la revue PRAXIS (interdite en 1975). En France cette critique est relayée par de nombreux militants et intellectuels : Albert MEISTER, Henri LEFEBVRE … Ce qui débouche sur la création du Centre International de coordination des Recherches sur l’autogestion (CICRA) en 1976 dont le siège est fixé à Paris à la Maison des sciences de l’Homme. Le CICRA n’existe plus.
en Algérie, la guerre d’indépendance a été un tournant pour la gauche française et pour l’autogestion ! Avant la création du PSU en 1960, due en grande partie aux difficultés grandissantes de la SFIO (le PS actuel) et du PCF à se positionner clairement dans ce conflit qui déchirait le peuple français et le peuple algérien, c’est l’extrême gauche trotskiste de la IVe Internationale qui, dès 1954, a été la plus active dans le soutien à la révolte du peuple algérien . Selon les courants politiques qui traversaient les trotskistes, le soutien pouvait s’adresser plus au MNA par le PCI tendance Pierre Lambert ou plus au FLN par le PCI tendance Pierre Frank. Dans le soutien au FLN apparaît, dès 1954, une figure historique de la 4ème Internationale : PABLO ou Michel RAPTIS. C’est Yvan CRÉPEAU qui le met en relation avec le FLN dès 1954. Pablo devient alors l’un des principaux conseillers du FLN. Il est à l’initiative de la création d’une usine clandestine d’armement installée au Maroc.
À l’indépendance en 1962, un certain nombre de militants trotskistes décident de vivre en Algérie comme enseignants, médecins, agriculteurs … Ils sont surnommés « les pieds rouges ». Ils croient en la révolution socialiste et aux capacités du peule algérien à se libérer du poids des années de colonisation ; les algériens ont simplement besoin de leur aide pour se former au socialisme. Pablo en fait partie. Il a une entrevue avec Ben Bella qui le convînt « que le projet d’une Algérie socialiste est possible car “la logique d’un développement socialiste de la Révolution est inévitable”. Ben Bella prête d’ailleurs une oreille attentive aux projets de Pablo concernant l’autogestion, qui doit constituer un embryon de contrôle ouvrier et paysan et l’amorce d’un véritable pouvoir prolétarien. Pablo devient alors conseiller de Ben Bella, principalement en ce qui concerne l’autogestion. Il crée l’Union nationale d’animation socialiste, qui élabore les plans pour une évolution vers le socialisme. Il parvient, avec Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, à faire adopter en octobre et novembre 1962, puis en mars 1963, des décrets sur l’administration des biens vacants et l’autogestion des entreprises » (Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Guerre d’Algérie et extrême gauche en France, 2002, éd. Syllepse).
Le soutien dès le début du conflit des trotskistes au FLN, puis celui de la Nouvelle Gauche et du PSU un peu plus tardivement, ont certainement été efficaces dans des tâches pratiques clandestines (par exemple « les porteurs de valises ») jusqu’à l’indépendance. Ensuite, il semblerait que ces organisations soient restées pendant un temps sur l’idée que la conquête révolutionnaire et armée de l’indépendance ne pouvait que déboucher sur le socialisme. Les pratiques non démocratiques du FLN, au nom de la sauvegarde de l’intégrité de la révolution algérienne et du socialisme – avec, par exemple, dissolution dès le début de l’indépendance du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), refus d’élections libres, interdiction de partis politiques comme le Parti communiste algérien ou le Parti de la Révolution Socialiste – démontraient pourtant le contraire. Le désenchantement fut total en juin1965 avec le coup d’état militaire qui installe Houari Boumediene à la présidence. Les militants trotskistes, encore présents en Algérie, sont alors tous expulsés. [cf. également  « Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion« .

En Algérie, comme en Yougoslavie, l’autogestion fut décrétée par un pouvoir se disant socialiste mais avec des pratiques totalitaires, ce qui paraît déjà assez paradoxal en soi! Peut-on en effet décréter l’autogestion alors qu’elle devrait être aspiration, mouvement ascendant venant du peuple ? Peut-on imaginer que cette aspiration puisse apparaître et être acceptée par un État imposant son total pouvoir y compris par la force ? Ces pratiques autogestionnaires, aux durées relativement courtes, mais dont certaines semblent avoir correctement fonctionné, auront au moins servi de terrains d’observation pour bon nombre d’organisations politiques et syndicales en particulier françaises.

En France, on ne sait trop quand le mot « autogestion » a fait explicitement son apparition dans le langage politique. En 1964 peut-être avec le philosophe marxiste André Gorz qui en fait l’aboutissement social des luttes d’émancipation conduisant à l’autonomie individuelle et collective. La pensée autogestionnaire s’est construite à partir des années 60 en puisant dans trois courants de pensée :
• le marxisme, représenté par des communistes, exclus du PCF pour certains, rejetant le stalinisme et le centralisme démocratique : citons parmi les plus connus Pierre Naville, Yvon Bourdet, Victor Leduc, Serge Depaquit, Yvan Crépeau, André Gorz, Henri Lefebvre … Deux tendances traversent les marxistes : les structuralistes (centralité de la structure et rejet de la subjectivité) et les existentialistes (se libérer de toute aliénation pour atteindre une totale autonomie individuelle et collective). Les élections sont reconnues comme un moyen possible pour arriver au pouvoir, mais le mouvement révolutionnaire n’est cependant pas exclu pour le prendre au plus haut niveau, première condition pour mettre en place le socialisme autogestionnaire,
le christianisme progressiste, humanisme éclairé prônant la « révolution douce » (réformer la vie quotidienne), l’influence du personnalisme d’Emmanuel Mounier y est grande. Citons Claude Bourdet (fondateur de l’Observateur, devenu « le Nouvel Observateur »), Gilles Martinet, Henri Desroche (revue Esprit), Pierre Rosanvallon, Albert Meister … C’est « l’autogestion goutte à goutte » évoquée par Daniel Mothé (Paris, 1980, éd. du Centurion)
l’anarchisme, le communisme libertaire, militant contre l’autorité sous toutes ses formes.
Plusieurs leaders des 2 premiers courants sont à l’origine en 1966 de la revue AUTOGESTION, qui deviendra AUTOGESTIONS en 1980, ce pluriel signifiant que l’autogestion est plurielle. Après la chute du communisme c’est le courant « humaniste » qui occupe le terrain idéologique, souvent sous l’étiquette « 2ème gauche ».voeux_capi
Il paraît nécessaire de souligner la grande influence du philosophe marxiste Henri Lefebvre dans la construction du concept. Pour lui c’est dans la quotidienneté qu’il faut chercher à débusquer les rapports de domination du capitalisme, sources d’habitudes « inauthentiques« , obstacles majeurs à l’inventivité, à la liberté …, nécessaires au développement de l’autogestion. Celle-ci ne peut être un système établi, elle est mouvement perpétuel. Sa « Critique de la vie quotidienne » en trois volumes demeure une référence. « Impossible de saisir le quotidien comme tel en l’acceptant, en le «vivant» passivement, sans prendre un recul. Distance critique, contestation, comparaison vont ensemble » (1948, 1962, 1981, éd. de l’Arche) . Il était professeur de sociologie à Nanterre depuis 1965 quand tout a commencé en 1968 depuis cette Université…
Mai 1968 est la véritable plateforme de lancement du socialisme autogestionnaire. Ce mouvement, s’il n’a pas pu déboucher politiquement pour différentes raisons, a eu toutefois une influence sociale et culturelle que rien n’a sans doute égalé depuis.
La CFDT, très présente dans le mouvement et efficace dans le rapprochement étudiants / travailleurs, adopte le concept dès 1970.
Le PSU fait écho à la CFDT et intègre peu à peu l’autogestion dans son projet politique. Son refus en 1972 de participer au Programme commun de la gauche, jugé réformiste, centralisateur et trop gestionnaire , l’amène à faire officiellement du socialisme autogestionnaire son Manifeste, approuvée lors du 8ème congrès en décembre 72 à Toulouse. « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue, au contraire, l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste » déclare Michel ROCARD, alors secrétaire national du PSU, lors de ce congrès. Basse manœuvre opportuniste de la part de celui-ci, diront certains …
Le socialisme autogestionnaire existe désormais au plan politique par la critique radicale de tous les modèles existants : capitalisme bien sûr, mais aussi communisme, centralisme démocratique, social-démocratie.
Années 1970, l’amélioration de la qualité du cadre de vie prend de l’ampleur. Devant l’urgence à régler les problèmes du logement, les grands ensembles se sont multipliés le plus souvent sans aucune concertation. Toutefois certaines communes ont cherché à associer habitants, associations, syndicats. Pour de nombreux militants ce fut l’occasion de mettre en avant des pratiques se rapprochant de l’autogestion. Plusieurs expériences seront présentées dont la Ville Neuve à Grenoble et le quartier de la Boissière dit le « quartier rouge » à Morlaix (Finistère). On parlera également du mouvement de « l’Habitat autogéré » qui s’est développé ces années là. Bien qu’antérieur, le mouvement des Castors des années 50-60 sera également évoqué comme une pratique d’inspiration autogestionnaire.
octobre 1971 débute la longue lutte du LARZAC pour s’opposer à l’extension (de 3.000 à 17.000 hectares) du camp militaire décidée par le gouvernement français. Ce mouvement a été innovant dans la manière à la fois autogestionnaire et non violente dont il fut conduit. Il débouche en 1981 par la décision rapide du nouveau Président de la République François Mitterrand de ne pas procéder à l’extension
1973, LIP est un évènement qui fait date et le célèbre « on fabrique, on vend, on se paie ! » parcourt le monde. Cette longue lutte demeure un modèle dans la manière autogestionnaire dont elle fut conduite . L’autogestion trouve là son apogée.
LIP et le LARZAaffiche_lipC ont beaucoup de points communs et ces deux mouvements se sont fréquemment rencontrés.
Mais 1973, c’est aussi le premier choc pétrolier, et l’entrée dans une longue période de crise où l’emploi devient la préoccupation numéro 1. Cette situation, qui perdure, ô combien, provoque bien des replis, c’est-à-dire tout le contraire de ce qui pourrait créer du mouvement vers l’autogestion.
C’est également la parution de « l’Archipel du Goulag » de Soljenitsyne et la prise en compte, enfin, d’une réalité insupportable du monde communiste qui ne s’en remettra pas ; et le marxisme, identifié à la barbarie par certains « nouveaux philosophes », va en subir les conséquences.
assises socialisme_1974En 1974, les Assises du socialisme sont l’occasion pour les rocardiens (la 2ème gauche) de quitter le PSU pour le PS avec la ferme intention d’influer et de transformer celui-ci. Mais ils se heurtent à la personnalité de François Mitterrand qui a tout autant d’ambition et se dit « agacé » par la référence constante des rocardiens à l’autogestion. Ceux-ci réussissent malgré tout à faire adopter par une convention nationale en 1975 « 15 thèses sur l’autogestion », mises en forme par Gilles MARTINET. Notons toutefois que le PS ne fera jamais de l’autogestion un concept de propagande.
Le Parti Communiste Français a longtemps considéré l’autogestion comme un mot vide de sens. Il l’adopte cependant du bout des lèvres à partir de 1978. Son programme électoral de 2007 y fait encore allusion : « Fonder une 6ème République solidaire, démocratique, laïque et autogestionnaire. Le programme des communistes : donner le pouvoir aux citoyens et aux salariés, dans la cité et l’entreprise« .
L’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 va, paradoxalement, sonner le glas du socialisme autogestionnaire. F. Mitterrand estime que la conquêtmitterrand_02e rapide du pouvoir de l’État passe par l’acceptation des institutions de la Ve République, pourtant décriées en d’autres temps. Cela lui réussit et finalement il semble que ces institutions lui conviennent et il n’est plus question de nouvelle Constitution, considérant sans doute qu’il y a plus urgent à faire. Il entreprend rapidement de grandes réformes, celles qui concernent le plus le sujet de cette étude sont :
* les lois Auroux pour transformer les relations dans le monde du travail ; les travailleurs doivent être acteurs du changement, avec deux idées clés : l’extension de la citoyenneté dans l’entreprise et le développement des initiatives collectives : « promouvoir une démocratie économique fondée sur de nouvelles relations du travail (…) et sur l’élargissement du droits des travailleurs« , (Jean AUROUX, rapport introductif, 1981)

* les lois sur la décentralisation pour rapprocher des citoyens les lieux d’exercice des pouvoirs : loi Deferre en 1982, « véritable coquille vide » (Georges Gontcharoff, entretien du 10 nov. 2008 ) en matière de participation des citoyens ; loi Joxe en 92 sur l’information des habitants, loi Voynet en 99. Ces différentes lois définissent des cadres institutionnels pour renforcer le pouvoir des élus locaux dans les communes, les départements et les régions. Mais qu’en est-il exactement du pouvoir par le peuple ?
Aux yeux des autogestionnaires, ces lois de 82 sont loin d’être satisfaisantes. Les lois Auroux ? « le droit de donner son avis sur la couleur des moquettes à changer » ! dit avec humour Victor FAY qui a intégré le PS avec l’espoir d’exercer une influence de l’intérieur. Les lois sur la décentralisation ? « s’intéressent plus à donner du pouvoir aux élus qu’au peuple » ! (V. Faÿ, « L’autogestion une utopie réaliste », Paris, 1996, éd. Syllepse)
Victor FAY est à l’origine de la création du « Collectif autogestion » en 1981 afin d’œuvrer à « l’extension de la démocratisation » Ce collectif lance un appel au gouvernement et aux parlementaires de gauche et va même jusqu’à élaborer 2 propositions de lois portant sur « la création de conseils d’atelier, de bureau et de service » et pour « l’extension de la démocratie dans la commune »
1983 : la gauche de gouvernance, avec l’exercice du pouvoir, prend conscience de la très difficile articulation de la politique nationale avec l’économie de marché qui se mondialise de plus en plus. Et la question récurrente du chômage est loin d’être solutionnée … La conjoncture n’est pas donc pas favorable au développement d’idées autogestionnaires. L’entreprise de déconstruction du concept continue inexorablement : la CFDT se recentre et le PSU se prépare lentement à disparaître …
Après ce rapide survol historique, on peut se demander pourquoi le socialisme autogestionnaire n’a pas réussi à s’imposer comme projet politique crédible.

1.3. l’autogestion, utopie ou (et) mythe ?

Pour la clarté du propos, il est nécessaire de bien distinguer deux approches : l’autogestion en tant que pratique et l’autogestion attachée au socialisme en tant que projet politique.
L’autogestion comme pratique est bien réelle. Il y a eu, il y a et il y aura encore de multiples expériences s’y référant. Boimondau, Longo Maï, LIP, ont déjà été évoquées, d’autres le seront, mais leur addition ne conduit pas pour autant à une société autogestionnaire. Mai 68, sans doute l’un des plus grands évènements d’émancipation populaire de l’histoire française, a débouché sur une retentissante victoire de la droite aux élections législatives qui ont suivi marquant ainsi le retour à l’ordre, la liberté ferait-elle peur ?
L’autogestion comme projet politique global n’a jamais vraiment débouché. Dans les pays où il y a eu des amorces voulues par le pouvoir en place et dans la dynamique de luttes abouties : résistance au nazisme en Yougoslavie, indépendance en Algérie, révolution des œillets au Portugal … , l’expérience n’a pu être pérenne. Et aujourd’hui qui ose vraiment encore en parler comme projet de société possible ?
Robert CHAPUIS, en décembre 1971, déclarait: « l’autogestion ne peut être envisagée que dans un système cohérent où l’on tient en main le problème de la production, et c’est le rôle de l’organisation des producteurs ; mais il faut tenir aussi les problèmes de l’organisation des citoyens et de la direction politique. Le fédéralisme yougoslave a permis l’autogestion en fournissant une donnée politique plus proche de la base. Mais il y a un troisième niveau, celui de l’État qui, lui-même, s’il n’est pas démocratique comme c’était le cas en Yougoslavie, fait s’écrouler l’autogestion. Parce que lorsqu’on chasse la démocratie à un endroit, il ne faut pas croire qu’elle peut apparaître à un autre. (…) C’est un système finalement très délicat, et pour nous cela implique qu’il y ait transformation du pouvoir au niveau de l’entreprise, au niveau des régions et au niveau de l’État. » (« Qu’est-ce que le PSU ? », Chronique Sociale de France, Lyon, déc. 1971, N° 4-5).
En fait, en se référant aux pays déjà cités, on se rend compte que les trois niveaux évoqués par Robert Chapuis, n’ont jamais vraiment pu fonctionner ensemble. Ce serait peut-être la France qui, en 1981, aurait pu s’en rapprocher le plus, avec les nationalisations, la régionalisation et un État qui ne demandait qu’à se démocratiser. Mais le contexte mondial a sans doute été un trop gros obstacle. Et aux trois niveaux de R. Chapuis, on doit ajouter celui de la mondialisation. Celle-ci ne permet plus d’imaginer, aujourd’hui, qu’un pays seul puisse concevoir un fonctionnement autogestionnaire.
Cette analyse structurelle conduit donc à constater l’impasse à laquelle conduit le projet du socialisme autogestionnaire. Il y aurait aussi à développer un autre type d’analyse plus philosophique prenant en compte certains comportements humains découlant du désir de la possession : avidité, violence, domination, pouvoir, manipulation … Ces comportements sont profondément inscrits dans l’humanité et très difficilement contournables, du moins aucune politique, aucune religion n’ont encore vraiment trouvé la solution ! Ils sont on ne peut plus incompatibles avec un système autogestionnaire qui, par définition, exclut tout rapport de domination et fait de la grande propriété l’origine principale de l’aliénation.
Alors utopie ou mythe ?
Si l’on prend la définition de Théodore Monod « L’utopie est simplement ce qui n’a pas encore été essayé! » (cité par Wikipédia) , alors l’autogestion n’est plus dans l’utopie ; elle a, en effet, été essayée politiquement dans plusieurs pays et elle continue à l’être dans ce que nous nommons « l’autogestion pratique ». Ce qui n’en fait plus un idéal puisqu’elle fonctionne dans le réel et que des résultats sont observables.
En revanche le socialisme autogestionnaire comme projet politique global, relèverait non seulement de l’utopie mais aussi du mythe parce que fondé sur l’imaginaire d’une société idéale, libre, harmonieuse, sans classe, sans violence …, la recherche du paradis perdu pourrait-on dire ! Mais dans ce projet, certains éléments du réel ne figurent pas ou ne sont pas suffisamment pris en compte. On l’a vu à propos de l’Algérie où manifestement il y a eu une part d’aveuglement chez des militants enthousiasmés par la conquête de l’indépendance et qui ont cru qu’un pays se libérant d’un rapport de domination combien aliénant, ne pouvait que déboucher vers le socialisme autogestionnaire. En fait la réalité était tout autre et le pouvoir qui se mettait en place n’avait rien de démocratique.
Roland Barthes associe mythe et mystification. Le mythe, selon lui, est une illusion qui altère les données de l’observation du réel et va donc à l’encontre du raisonnement et de la connaissance.  » La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir… » (« Mythologies », 1957, Paris, le Seuil). Le mythe relève donc, y compris en politique, plus de la croyance que de la raison. Mais il peut avoir une fonction hautement symbolique favorisant la mise en mouvement, « groupons-nous et demain l’Internationale sera le genre humain » ! Et ce mouvement peut alors jouer un rôle important dans la transformation du réel sans pour autant le bouleverser de fond en comble.
En politique le mythe naît souvent dans les périodes de mutation, de crise identitaire. Il devient alors une planche de salut. Il peut s’incarner dans un personnage présenté comme le sauveur, ou bien dans une recherche d’unité communautariste à l’encontre d’un phénomène de société, ou bien encore dans une représentation de « l’âge d’or » passé -retour à la nature – ou à venir : abondance pour tous, harmonie et fin de l’Histoire ! Le socialisme autogestionnaire a eu cette fonction mobilisatrice dans une période où le pouvoir était exercé de façon autoritaire par un homme lui-même « sauveur » et qui avait institué une République quasi monarchique, en tout cas à l’opposé de l’esprit du socialisme démocratique. Il a permis le rêve, une recherche moderne du « paradis perdu » ! Il a eu une période faste, mai 68, « sous les pavés, la plage! ». Il a participé à la victoire de la gauche en 81. Et là, paradoxalement, il commence à se déconstruire. Libérée du communisme, la deuxième Gauche (à laquelle on peut associer les Verts), celle de la révolution douce, celle des « réformistes », occupe le terrain idéologique. Elle accepte l’économie de marché comme quelque chose d’inéluctable et s’oriente vers la social-démocratie.
Aujourd’hui, à l’exception des « ALTERNATIFS. Rouge et Vert » et d’organisations anarchistes , plus grand monde n’évoque le socialisme autogestionnaire comme un projet possible. On peut certes penser qu’une nouvelle délivrance de Prométhée en rallumerait le feu ; mais on peut aussi estimer qu’il est entré dans le domaine de l’histoire. Sans lui quand est-il, aujourd’hui, du mouvement social ?
Ponctuellement certains évènements provoquent de grandes mobilisations (altermondialistes par exemple). Mais on a l’impression que peu à peu on s’éloigne des grands projets politiques de société bouleversant l’ordre des choses, comme si la mondialisation rendait difficile, voire impossible, la compréhension de la politique globale sur laquelle le citoyen que je suis ne voit pas comment il peut agir pour en modifier le cours. On a là, sans doute, l’une des raisons de la défiance à l’égard du politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie représentative.
Cependant, des hommes et des femmes continuent à rechercher un peu partout d’autres façons de vivre. Ils mettent en œuvre des solidarités de proximité, des actions de développement durable, d’autres façons de concevoir les rapports économiques, de consommer … Tout cela crée du mouvement mais peu visible, peu saisissable dans l’opinion. Ces nouvelles forces conduiront-elles à une alternative au système existant ? André GORZ en était intiment convaincu : « l’expérimentation avec de nouveaux modes de vie et d’autres formes sociales, dans les failles d’une société en pleine désagrégation, subvertira et délégitimera le contrôle que le Capital exerce sur l’esprit et le corps des gens. [Ainsi] les contraintes et les valeurs de la société capitaliste cesseront d’être perçues comme naturelles et libéreront finalement les puissances de l’imagination et du désir » (« L’immatériel. Connaissance, valeur et Capital », Paris, 2003, éd. Galilée), démarche qui amènerait, selon A. Gorz, à un « écosocialisme non capitaliste« . Nous n’en sommes pas encore là et pour un mouvement plus global on manque, peut-être, du rêve qui permettrait de sortir de la façon strictement gestionnaire et sécuritaire que la politique actuelle propose. Il y a, semble-t-il, un manque d’ambition collective, à moins que la démocratie participative en soit une source possible ?

2. la participation

2.1. définition et histoire

Lorsque des instances dirigeantes évoquent la participation, cela signifie qu’elles cherchent à associer les salariés, les habitants, les usagers … à la vie d’une entreprise, d’un quartier, d’un service … À l’inverse d’un système autogestionnaire où le pouvoir est normalement non hiérarchisé et s’exerce collectivement, le système participatif ne modifie en rien les hiérarchies existantes.
Dans le monde du travail on peut considérer les comités d’entreprise et surtout les comités d’hygiène et de sécurité comme des instances participatives.
En politique, l’usage du mot n’est pas très ancien. C’est le Général de Gaulle qui en 1967 fait de la participation des salariés aux résultats de l’entreprise un objectif à atteindre rapidement. Il l’impose par ordonnance pour les entreprises de plus de 50 salariés contre l’avis du patronat et avec beaucoup de réserves des partis de gauche et des syndicats de salariés.
Les Groupes d’Action Municipale (GAM) avaient, dans les années 60, fait ressortir la nécessité d’associer les habitants à tout projet de rénovation urbaine. Il faut toutefois attendre les années 1980, à l’occasion des premières mesures concernant la Politique de la ville , pour que l’État introduise la notion de participation comme « étant au cœur de la politique de la ville » . Des militants, des élus, ont beaucoup œuvré à cette participation; comme par exemple, à la Roche-sur-Yon (Vendée) : « permettre aux habitants d’être la principale force motrice d’un projet de développement économique et social d’un quartier« , Elie Gaborit (« Quand la démocratie locale façonne un quartier », 2008 )

Plusieurs lois ont jalonné ces années :
• loi du 12/7/1983, dite loi Bouchardeau, relative à la démocratisation des enquêtes publiques et la protection de l’environnement
• loi du 13/2/2000, relative à la Solidarité et au renouvellement urbain
• et enfin loi du 27/2/2002, dite loi Vaillant, relative à la démocratie de proximité.
Dans la loi de 2002 la participation des habitants (chap.1er du titre 1er) occupe en fait 2 pages sur les 48 du texte de loi (éd. Légifrance.fr) ! Tout le reste évoque le statut des élus, l’intercommunalité, les collectivités territoriales et leurs compétences, les enquêtes publiques …
Cette loi rend obligatoire les conseils de quartier (CQ) dans les communes de plus de 80.000 habitants, « les conseils de quartier peuvent être consultés par le maire et peuvent lui faire des propositions sur toute question concernant le quartier ou la ville. Le maire peut les associer à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’élaboration des actions intéressant le quartier, en particulier celles menées au titre de la politique de la ville »(art.1.II). On note que le CQ « PEUT être consulté … associé… » et non pas DOIT. Les élus gardent ainsi l’initiative de ce qu’ils veulent bien soumettre aux habitants.
Le projet initial prévoyait l’obligation des CQ pour les communes de plus de 20.000 habitants. On ne s’explique pas très bien pourquoi on est passé à 80.000 dans les navettes entre le Parlement et le Sénat. Toutefois beaucoup de communes de moins de 80.000 habitants ont créé des CQ.

2.2. pourquoi une loi ?

Lors de la « rencontre nationale des conseils de quartiers et de la démocratie locale », tenue à Paris en mai 2001, Claude BARTOLONE, alors ministre délégué à la ville concluait ainsi la journée :
« La politique de la ville a été portée il y a plus de 20 ans sur ses fonds baptismaux par Hubert DUBEDOUT avec l’intime conviction que sa réussite était conditionnée par la participation des habitants et par leur réelle implication dans sa conception (…)
Pour la politique de la ville, la démocratie de proximité est l’un des actes fondateurs de notre action autant qu’un impératif de réussite. (…) La démocratie participative est une condition de la réussite du renouveau social (…). Les conseils de quartier sont des lieux de confrontation essentiels à la démocratie, essentiels pour gouverner une ville (…) Qu’il s’agisse de propreté, d’éclairage public, de tranquillité publique, d’implantation du mobilier urbain, des aménagements de voirie …, il nous faut débattre et nous organiser pour répondre à des demandes ascendantes et non pas seulement discuter de propositions descendantes… »

Il annonçait à cette même rencontre la promulgation prochaine de la loi.
Cette loi prend en compte une longue période d’expérimentations de toutes sortes en matière de démocratie locale dans de nombreuses communes françaises, le plus souvent de gauche, avec en toile de fond le modèle PORTO ALLEGRE au Brésil. Mais alors pourquoi ce besoin de légiférer ? Il n’y avait pas un mouvement social organisé poussant à cela, sinon peut-être les mouvements spontanés de jeunes dans certains quartiers, mais pour eux la réponse se trouve-t-elle dans cette nouvelle gouvernance ?
En fait le principal motif est sans doute à rechercher dans l’inquiétude éprouvée par la classe politique devant un certain « désenchantement démocratique  » ; l’évolution négative des taux d’abstention aux élections en étant le principal indicateur.
Mise à part l’élection présidentielle, toutes les dernières élections de 2007 et 2008 ont vu leur taux d’abstention augmenter. Entre 1970 et 2008 le taux d’abstention aux législatives est passé de 17,7 à 39,6% ; celui des municipales de 22,9 à 39,1%. Ce qui fait que des maires, des conseillers généraux, des députés sont élus par 30 à 40% de la population majeure, quelle légitimité réelle leur donne alors leur élection ? L’abstention concernerait, dit-on, surtout les milieux populaires. Ce qui nous approfondirons car on suppose qu’elle existe aussi dans les classes moyennes soit par désintérêt soit par désenchantement à l’égard de la politique institutionnelle. Il y a donc « crise de la représentation (…). Les citoyens, notamment ceux appartenant aux couches populaires, s’éloignent de plus en plus des mécanismes traditionnels de la démocratie. Une fracture civique profonde s’est aujourd’hui creusée entre la représentation politique et une large fraction de ceux qu’elle est censée représenter » (Serge Depaquit, Renouveler la démocratie … oui, mais comment ?, Paris, 2005, éd. de l’ADELS).
La démocratie est-elle en péril au point de devoir la mettre sous perfusion, avec la participation comme sérum vital ? Pourtant, par définition, la démocratie -pouvoir par le peuple- est participative sur le principe même que tout citoyen est en droit de participer à la décision politique, si cela n’est pas, le mot démocratie se vide de son sens premier. « Si parler de démocratie participative ne traduisait rien d’autre que la volonté d’exploiter et d’instrumentaliser la défiance des citoyens envers leurs représentants -cette défiance fut-elle, à bien des égards, compréhensible et légitime – (…) ce qui fragilise leur attachement et leur désir pour la démocratie, le risque alors serait que l’appel d’une démocratie participative ne finisse par effacer la démocratie elle-même (…) Il n’y a de démocratie que participative« , (Bernard STIEGLER, De la démocratie participative, 2007, éd. Mille et une nuits).
Qualifier la démocratie de participative relève donc quelque peu du pléonasme et de la méthode Coué avec injonctions répétées à la citoyenneté sur tous les modes : débat citoyen, démarche citoyenne, café citoyen, conseil citoyen … Le citoyen du 21e siècle. est, semble-t-il, en train de détrôner le travailleur du 20e siècle. Le travail, de par les incertitudes qu’il représente et le moindre temps qui lui est consacré, perd de son importance dans la construction de l’identité sociale au profit de la cité avec ses multiples lieux d’exercice de la citoyenneté : associations, instances participatives ou lieux moins formalisés que la loi de 2002 ne prend pas vraiment en compte.
Les CQ ont tendance à polariser l’attention alors qu’ils n’intéressent qu’une infime partie de la population. Leurs membres sont des habitants volontaires, ne représentant qu’eux-mêmes ; leur profil : cadres moyens ou supérieurs jeunes retraités, propriétaires de leur logement, déjà actifs dans la vie associative. On n’y trouve donc pas, ou fort peu, certaines couches de la population et tout particulièrement les jeunes et les milieux les plus populaires. Alors les CQ nouvelle caste sociale défendant avant tout ses intérêts ? Si ce n’était que cela on aurait là le plus bel effet NIMBY (touche pas à mon jardin) tout à fait contraire à ce que l’on nomme « l’intérêt général ». Mais comment définir cet intérêt général, que la démocratie participative est censée opposer à l’intérêt particulier ? Comment le représenter? Est-ce ramener l’individuel dans le collectif ?

2.3. que fait-on dans les instances participatives ?

Tout n’est pas sombre dans les CQ. Certains s’investissent dans l’urbanisme et participent à un réel travail d’aménagement urbain, d’autres se préoccupent de solidarités de proximité.
Par exemple dans le 18ème arrondissement de Paris, les CQ « Clignancourt, Jules Joffrin » et « Amiraux, Simplon, Poissonnières » se sont demandés début 2006 que faire face à l’accroissement des personnes sans abri séjournant dans le quartier. Après étude avec l’association « Un toit pour tous », au fait de cette question, les CQ ont émis unanimement un vœu demandant l’ouverture d’une Maison Relais sur le quartier avec accueil de jour et de nuit. Ce vœu a été approuvé par le Conseil municipal d’arrondissement en avril 2006 et transmis au Conseil de Paris qui décide de donner suite avec la création de 2 maisons Relais. Les CQ participent ensuite au comité de pilotage du projet : implantation, fonctionnement etc. (Sources : entretein avec Hamou BOUAKKAZ, adjoint chargé de la démocratie locale à la Mairie de Paris. « Les actes du printemps de la démocratie locale », mars 2007, Mairie de Paris).
Dans cet exemple le schéma est ascendant et représente sans doute un processus quasi idéal :
 repérage d’un problème
 étude avec une association qui joue dans le cas présent un rôle d’expertise
 construction d’un argumentaire et transmission d’un vœu
 présentation au conseil municipal, discussion
 décision du CM
 participation au comité de pilotage
Une réserve toutefois, puisque, aux dernières nouvelles, dès que les sites d’implantation ont été connus du grand public, des habitants, non participants des CQ, ont manifesté leur opposition en faisant signer une pétition à l’initiative de l’ancien chanteur des « Chats Sauvages » Dick Rivers ! Comme quoi il n’est pas toujours simple de participer !

Notre intention n’est pas de dresser ici un tableau exhaustif des pratiques participatives, voici cependant une brève typologie des contenus que nous avons repérés :
• simple information descendante élus vers habitants, avec questions / réponses
• demande ascendante d’informations auprès des élus
• consultation sur un projet
• partenariat pour l’élaboration et la réalisation d’un projet
• délégation de pouvoir, pour la gestion d’un équipement de quartier.

2.4. la participation, ravalement de façade de la démocratie ?

« Faire un état des lieux ensemble, c’est ça la participation ! », Marylise LEBRANCHU, députée du Finistère, manifeste au cours d’un entretien récent (29 sept. 2008) un certain mécontentement à propos de la démocratie participative telle qu’elle est en train de s’instituer : « où sont les personnes en souffrance des quartiers populaires dans ces instances ? Elles n’y viennent pas ! Parce que le pouvoir y est pris par quelques personnes, celles qui ont la culture des mots. C’est aux élus à aller à pied dans les quartiers, de discuter en direct avec les habitants, de parler des problèmes de leur vie quotidienne… d’expliquer les projets avec des plans … et leur donner la possibilité de critiquer » .
« Les comités de quartier, c’est pas fait pour jouer les cantonniers ! » proclame Jean-René MARSAC, député d’Ille-et-Vilaine (entretien 12 nov. 2008). « La démocratie participative, telle qu’elle est souvent pratiquée encore, donne trop de place à la parole. Il suffit de se réunir, de se parler, d’échanger quelques idées, et on serait dans la démocratie participative ? C’est pas sérieux ! C’est la réduire à l’état de forum réservé à ceux qui savent s’exprimer. Et je ne vois pas comment émerge la dedans l’intérêt général … S’il n’y a pas de logique d’action, ce n’est plus de la démocratie… La démocratie c’est fait pour décider, donc faire des choix : où on met l’argent ? pour quoi ? pour quelle population ? C’est pas compliqué et on peut très bien associer le maximum de personnes dans cette démarche de responsabilisation ; c’est à mon avis la seule qui permettra de progresser vers plus de démocratie, sinon on va rester dans un concept mou, pas assez exigeant. L’autogestion avait une logique de progression dans la prise de responsabilité, ce serait utile de s’en inspirer » .
La démocratie ne peut s’accommoder de la misère sous toutes ses formes , elle doit au contraire lutter contre. Si la participation conduisait à y faire écran, parce que réservée à une élite oligarchique constituée d’élus associés à quelques militants, et bien on obtiendra l’effet inverse de ce qui est souhaité par bon nombre d’élus et d’associations qui œuvrent quotidiennement pour que la démocratie retrouve du sens.

Pour en savoir plus : « Démocratie participative ? »

Brève conclusion

En l’état actuel des travaux on peut dire que, entre hier et aujourd’hui,
 l’autogestion comme pratique est bien vivante dans un grand nombre de micro expériences dans des domaines variés : économie sociale solidaire, services, action sociale, culture … ; sous divers statuts juridiques : SCOP, SA, SARL et association. Ces expériences font référence à des valeurs communes : solidarité, égalité, protection de l’environnement, développement durable, primat de l’homme sur le profit, un homme une voix … Si leur présence dans la société civile est bien réelle, cela ne conduit pas, au moins pour l’instant, à un projet politique d’ensemble pouvant modifier toute la société. Comme si, en quelque sorte, le rêve du grand soir ne pouvait plus exister et que seule l’action « ici et maintenant » apportait la satisfaction de se réaliser.
 la démocratie participative, avec toutes les réserves faites sur le sens de cette appellation , ne relève pas, telle qu’elle est mise en place par les collectivités territoriales, de l’autogestion (gérer soi-même), mais plutôt, et au mieux, de la cogestion de projets entre des élus détendeurs du pouvoir décisionnel et une petite minorité d’habitants s’auto désignant.
 les associations, au demeurant toujours très actives bien qu’ayant du mal à renouveler leurs cadres bénévoles, les collectifs ou comités mis en place ponctuellement pour traiter d’un problème spécifique, peuvent fonctionner en autogestion.

Pierre Thomé  | 10 janvier 2009