De l’autogestion à la participation… un parcours complexe

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De 1969 à 1981, dans le prolongement des grands mouvements de mai 1968autogestion_utopie_Georgi_2003_web, la CFDT (Confédération française démocratique du travail) et le PSU (Parti socialiste unifié) ont fait du socialisme autogestionnaire l’idéal et le pivot de leur action et de leur projet politique. Mais avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en mai 1981, ce concept a subi une lente érosion et a fini par quitter discrètement la scène politique de la gauche de gouvernance, comme étant, semble-t-il, inadapté à la réalité économique et sociale, de plus en plus mondialisée et sujette à des crises à répétition. Qu’en est-il entre hier et aujourd’hui, trouve-t-on encore des traces de cet idéal, utopie non aboutie ?

  • des courants politiques évoquent encore l’autogestion, tels les Libertaires et Anarchistes.
  • il existe encore des expériences qui se référent explicitement à une pratique autogestionnaire : SCOP La Péniche, des mouvements sociaux  (Nuit debout, ZAD Notre-Dame-des Landes…) etc.
  • actuellement il est beaucoup question de démocratie locale, participative, de citoyenneté … Ces idées, ces pratiques, s’inscrivent-elles peu ou prou dans les pas de l’autogestion ? Et si oui en quoi ?

« La démocratie participative semble occuper dans l’imaginaire de gauche la place qu’avait l’autogestion dans les années 1970, par les débats et prises de position qu’elle suscite. Mais cette similitude apparente interpelle : quels liens entretiennent-elles réellement, par leur histoire, par les forces qu’elles mobilisent, par les perspectives politiques qu’elles proposent ? » [Hélène Hatzfeld, La démocratie participative. Histoire et généalogie | 2011 | éd. La Découverte]

1. l’autogestion

1.1. définitions

il n’est pas aisé de donner une définition claire de l’autogestion parce qu’on ne sait pas toujours très bien si l’on parle d’un projet politique de société ou bien de pratiques, voici deux propositions :

  • la plus simple : gérer soi-même
  • plus complexe : organisation sociale, économique, culturelle de la société favorable à une gestion directe non hiérarchisée de structures de travail, d’habitat, d’éducation, etc. par les hommes et les femmes impliqués directement dans ces espaces dans lesquels ils entendent être acteurs décisionnels. Cette définition est le fil rouge à cette étude.

1.2. historique

Sans plonger dans la nuit des temps, sinon on pourrait  remonter à l’Agora de la Grèce antique, voire à la révolte des esclaves romains conduite par Spartacus en -73, on s’intéresse ici à des moments qui font dates dans l’histoire des XIXe et XXe siècle., où l’autogestion a trouvé, semble-t-il, ses principaux fondements.

a. XIXe siècle

* L’Association Internationale des Travailleurs (AIT) ou Première Internationale (fondée en 1864), dont les principaux leaders sont Pierre-Joseph Proudhon (originaire de Besançon), courant « mutualiste » et Michel Bakounine, courant « collectiviste ». Les statuts de cette association, rédigés par Karl Marx, précisent que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes« . Tout au long de sa courte existence (fin en 1876), l’AIT a été traversée par de longs débats à propos de :

  • la suppression du salariat, du droit d’héritage
  • la place de l’État dans le socialisme
  • la manière de conquérir le pouvoir par l’auto organisation des forces prolétariennes ou par une avant-garde révolutionnaire instituant temporairement la dictature du prolétariat.

On retrouve ces différents points dans la pensée autogestionnaire du XXe siècle.

* la Commune de Paris 1871, en 72 jours, a généré des pratiques autogestionnaires tant dans la conquête du pouvoir que dans son exercice par le peuple. On peut les caractériser par :

  • la lutte armée pour s’opposer d’une part à l’envahisseur prussien, d’autre part à une partie de l’armée française restée fidèle au gouvernement français (Thiers) siégeant à Versailles. Deux figures marquantes de cette lutte : Louis-Auguste Blanqui qui, bien qu’étant en prison à cette époque, a certainement eu une influence idéologique prépondérante chez les communards et Louis Roussel, transfuge de l’armée française, nommée ministre de la guerre de la Commune et chargé d’organiser la défense de Paris, non sans mal d’ailleurs, bon nombre de communards refusant de prendre les armes,
  • la mise en place de structures économiques et sociales démocratiques, égalitaires et non discriminantes,
  • le rôle important des femmes dans la lutte,
  • insistance mise sur l’entraide, l’éducation et la formation avec Louise Michel comme figure emblématique.

commune-de-parisL’association des Amis de la Commune de Paris perpétue la mémoire de cet événement.

* Charles Fourier (lui aussi originaire de Besançon) est à l’origine du projet “Phalanstère” : vie communautaire et de travail fondée sur “l’attraction passionnée”, jonction de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif pour une harmonie universelle et un nouvel État. « On commence par dire : cela est impossible pour se dispenser de le tenter, et cela devient impossible, en effet, parce qu’on ne le tente pas » (C. Fourier, « Le Nouveau monde industriel et sociétaire« , Paris, 1829). Il a inspiré des communautés de travail telles Longo Maï dans les Alpes de Haute Provence, Boimondau dans la Drôme…

b. XXe siècle
Le mot autogestion a eu une existence politique officielle dans plusieurs pays bien avant qu’il n’apparaisse en France :
* En Yougoslavie (République fédérale composée de six Républiques jusqu’en janvier 1992) le maréchal TITO apparaît à la fin de la Deuxième guerre mondiale comme un véritable sauveur. Il profite de son aura de résistant au nazisme pour s’opposer au stalinisme et rompre avec Moscou en 1948. Staline n’ose pas toucher à ce personnage devenu une véritable figure emblématique internationale.

Tito entreprend alors de grandes réformes et introduit officiellement l’autogestion dans la constitution tout en gardant un État très centralisé avec parti unique. En fait l’autogestion concerne exclusivement le monde de l’entreprise dont à l’époque les plus grosses unités de production, ne dépassent pas 700 emplois. De 1950 à 1970, l’autogestion s’est déroulée dans le cadre d’une économie planifiée par l’État. Ce n’est pas une grande réussite et l’économie de marché internationale pousse le pays, à partir de 1970, à s’adapter à cette réalité ; la plupart des entreprises sont progressivement privatisées tout en gardant parfois leur fonctionnement autogestionnaire. La mort de Tito en 1980 amorce une crise très dure et longue conduisant à l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 90.

Selon Marie-Geneviève Dezès (« Autogestion, la dernière utopie? », sous la direction de Frank Georgi, 2003, publications de la Sorbonne), Tito, en choisissant l’autogestion, voulait donner un signe fort au monde pour montrer que sa rupture avec le stalinisme allait bien dans le sens d’un socialisme libre, ce qui fut loin d’être le cas. Mais, pendant un temps, cette représentation a fonctionné puisque, à partir des années 60 une partie de la gauche française (PSU, extrême gauche, CFDT…) fait de la Yougoslavie une référence et se rend sur place pour y chercher l’inspiration autogestionnaire. Des organismes de voyages se spécialisent : par exemple « Découverte et cultures » agence réservée aux militants révolutionnaires, et surtout ARVEL (Association de Rencontres, de Voyages, d’Études et de Loisirs) créée à Lyon en 1968 par André Barthélémy et quelques militants du PSU et de la CFDT et dont la première destination (et unique au début) est la côte Yougoslavie (actuelle Croatie) où cette association prend même la gestion d’un centre de vacances.

Un courant critique s’est rapidement développé en Yougoslavie. Il s’exprime en particulier dans la revue PRAXIS (interdite en 1975). En France cette critique est relayée par de nombreux militants et intellectuels : Albert MEISTER, Henri LEFEBVRE … Ce qui débouche sur la création du Centre International de coordination des Recherches sur l’autogestion (CICRA) en 1976 dont le siège est fixé à Paris à la Maison des sciences de l’Homme. Le CICRA n’existe plus.

* En Algérie, la guerre d’indépendance a été un tournant pour la gauche française et pour l’autogestion ! Avant la création du PSU en 1960, due en grande partie aux difficultés grandissantes de la SFIO (le PS actuel) et du PCF à se positionner clairement dans ce conflit qui déchirait le peuple français et le peuple algérien, c’est l’extrême gauche trotskiste de la IVe Internationale qui, dès 1954, a été la plus active dans le soutien à la révolte du peuple algérien. Selon les courants politiques qui traversaient les trotskistes, le soutien pouvait s’adresser plus au MNA (Mouvement National Algérien) par le PCI (Parti Communiste Internationaliste) tendance Pierre Lambert ou plus au FLN (Front de Libération Nationale) par le PCI tendance Pierre Frank. Dans le soutien au FLN apparaît, dès 1954, une figure historique de la IVe Internationale : Pablo ou Michel Raptis. C’est Yvan Crépeau qui le met en relation avec le FLN dès 1954. Pablo devient alors l’un des principaux conseillers du FLN. Il est à l’initiative de la création d’une usine clandestine d’armement installée au Maroc.

À l’indépendance en 1962, un certain nombre de militants trotskistes décident de vivre en Algérie comme enseignants, médecins, agriculteurs … Ils sont surnommés « les pieds rouges ». Ils croient en la révolution socialiste et aux capacités du peule algérien à se libérer du poids des années de colonisation ; les algériens ont simplement besoin de leur aide pour se former au socialisme. Pablo en fait partie. Il a une entrevue avec Ben Bella qui le convînt « que le projet d’une Algérie socialiste est possible car la logique d’un développement socialiste de la Révolution est inévitable. Ben Bella prête une oreille attentive aux projets de Pablo concernant l’autogestion, qui doit constituer un embryon de contrôle ouvrier et paysan et l’amorce d’un véritable pouvoir prolétarien. Pablo devient alors conseiller de Ben Bella, en particulier pour le développement de l’autogestion. Il crée l’Union nationale d’animation socialiste, qui élabore les plans pour une évolution vers le socialisme. Il parvient, avec Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, à faire adopter en octobre et novembre 1962, puis en mars 1963, des décrets sur l’administration des biens vacants et l’autogestion des entreprises » (Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Guerre d’Algérie et extrême gauche en France, 2002, éd. Syllepse).

Dès le début de la guerre les soutiens au FLN des trotskistes, et de la Nouvelle Gauche et du PSU un peu plus tardivement, ont certainement été efficaces dans des tâches pratiques clandestines (par exemple « les porteurs de valises« ) jusqu’à l’indépendance. Ensuite, il semblerait que ces organisations soient restées pendant un temps sur l’idée que la conquête révolutionnaire et armée de l’indépendance ne pouvait que déboucher sur le socialisme. Les pratiques non démocratiques du FLN, au nom de la sauvegarde de l’intégrité de la révolution algérienne et du socialisme – avec, par exemple, dissolution dès le début de l’indépendance du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), refus d’élections libres, interdiction de partis politiques comme le Parti communiste algérien ou le Parti de la Révolution Socialiste – démontraient pourtant le contraire. Le désenchantement fut total en juin 1965 avec le coup d’état militaire qui installe Houari Boumediene à la présidence. Les militants trotskistes, encore présents en Algérie, sont alors tous expulsés. [cf. également  « Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion« .

Que ce soit en Algérie ou en Yougoslavie, l’autogestion fut décrétée par un pouvoir se disant socialiste mais avec des pratiques totalitaires, ce qui paraît déjà assez paradoxal en soi ! Peut-on en effet imposer l’autogestion alors qu’elle devrait être aspiration, mouvement ascendant populaire ? Peut-on imaginer que cette aspiration puisse apparaître et être acceptée par un État imposant son total pouvoir y compris par la force? Ces pratiques autogestionnaires, aux durées relativement courtes, mais dont certaines semblent avoir correctement fonctionné, auront au moins servi de terrains d’observation pour bon nombre d’organisations politiques et syndicales en particulier françaises.

En France, on ne sait trop quand l’autogestion a fait explicitement son apparition dans le langage politique. En 1964 peut-être avec le philosophe marxiste André Gorz qui en fait l’aboutissement social des luttes d’émancipation conduisant à l’autonomie individuelle et collective. La pensée autogestionnaire s’est construite à partir des années 1960 en puisant dans trois courants de pensée :
• le marxisme, représenté par des communistes, exclus du PCF pour certains, rejetant le stalinisme et le centralisme démocratique, Pierre Naville, Yvon Bourdet, Victor Leduc, Serge Depaquit, Yvan Crépeau, André Gorz, Henri Lefebvre, Victor Fay… sont parmi les plus connus. Deux tendances les traversent : les structuralistes (centralité de la structure et rejet de la subjectivité) et les existentialistes (se libérer de toute aliénation pour atteindre une totale autonomie individuelle et collective). Les élections sont reconnues comme un moyen possible pour arriver au pouvoir, mais le mouvement révolutionnaire violent n’est cependant pas exclu pour le prendre au plus haut niveau, première condition pour mettre en place le socialisme autogestionnaire,
le christianisme progressiste, humanisme éclairé prônant la « révolution douce » en réformant la vie quotidienne. L’influence du personnalisme d’Emmanuel Mounier y est grande. Claude Bourdet (fondateur de l’Observateur, devenu le Nouvel Observateur), Gilles Martinet, Henri Desroche, Pierre Rosanvallon, Albert Meister, la revue Esprit … font partie des portes-parole de cette tendance de « l’autogestion goutte à goutte » évoquée par Daniel Mothé (1980, éd. du Centurion)
l’anarchisme et le communisme libertaire, militant contre l’autorité sous toutes ses formes. Cornélius Castoriadis “Socialisme ou barbarie”, en est l’une des figures emblématiques.

Plusieurs leaders des deux premiers courants sont à l’origine en 1966 de la revue Autogestion, qui devient Autogestion et Socialisme en 1970 et enfin Autogestions en 1980, ce pluriel voulant signifier que l’autogestion est multiple ; elle cesse de paraître en 1986. Après la chute du communisme c’est le courant « humaniste » qui occupe le terrain idéologique, souvent sous l’étiquette « Deuxième gauche« .
Il est important de souligner la grande influence du philosophe marxiste Henri Lefebvre dans la construction du concept. Pour lui c’est dans la quotidienneté qu’il faut chercher à débusquer les rapports de domination du capitalisme, sources d’habitudes « inauthentiques« , obstacles majeurs à l’inventivité, à la liberté …, nécessaires au développement de l’autogestion. Celle-ci ne peut être un système établi, elle est mouvement perpétuel. Sa « Critique de la vie quotidienne » en trois volumes demeure une référence : « Impossible de saisir le quotidien comme tel en l’acceptant, en le «vivant» passivement, sans prendre un recul. Distance critique, contestation, comparaison vont ensemble » (1948, 1962, 1981, éd. de l’Arche) . Il était professeur de sociologie à Nanterre depuis 1965 quand tout a commencé en 1968 depuis cette Université…

Mai 1968 est la véritable plateforme de lancement du socialisme autogestionnaire. Ce mouvement, s’il n’a pas pu déboucher politiquement pour différentes raisons, a eu toutefois une influence sociale et culturelle que rien n’a sans doute égalé depuis. La CFDT, y a été très active et a favorisé le rapprochement étudiants / travailleurs. Elle adopte le concept d’autogestion dès 1970. Le PSU lui fait écho et intègre peu à peu l’autogestion dans son projet politique.

En 1972 le PSU, refusant de participer au Programme commun de la gauche jugé seulement réformiste et trop centralisateur, fait officiellement du socialisme manifeste_1972autogestionnaire son Manifeste, approuvée lors de son huitième Congrès en décembre 1972 à Toulouse. « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue, au contraire, l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste » déclare Michel Rocard, alors secrétaire national du PSU. Manœuvre opportuniste de la part de celui-ci, diront certains …
Le socialisme autogestionnaire existe désormais au plan politique avec une critique radicale de tous les modèles politiques existants : capitalisme bien sûr, mais aussi communisme, centralisme démocratique, social-démocratie.

Durant les années 1970, l’amélioration de la qualité du cadre de vie prend de l’ampleur. Devant l’urgence à régler les problèmes du logement, les grands ensembles se sont multipliés le plus souvent sans aucune concertation. Toutefois certaines communes ont cherché à associer habitants, associations, syndicats. Pour de nombreux militants ce fut l’occasion d’innover avec des pratiques se rapprochant de l’autogestion. Ces réalisations sont nombreuses dont la Ville Neuve à Grenoble, la Boissière dit le « quartier rouge » à Morlaix (Finistère), Sarcelles… Le mouvement de « l’Habitat autogéré », devenu “Éco habitat groupé”, s’est développé ces années-là ; et, bien qu’antérieur, la confédération d’autoconstruction coopérative des Castors dans les années 1950-1960 peut aussi être associée aux pratiques d’inspiration autogestionnaire.

Plusieurs grands évènements ont également fait dates dans ces années :

  • octobre 1971 : début de la longue lutte du LARZAC pour s’opposer à l’extension (de 3.000 à 17.000 hectares) du camp militaire décidée par le gouvernement français. Ce mouvement a été innovant dans la manière à la fois autogestionnaire et non violente dont il fut conduit. Il aboutit en mai 1981 : François Mitterrand, dès son élection à la présidence de la République, décide de mettre fin à l’extension du camp du Larzac.
  • affaire-LIP_2019_web1973 : LIP, événement qui fait date dans l’histoire des luttes pour l’emploi et le célèbre “on fabrique, on vend, on se paie !” a parcouru le monde. Ce long conflit demeure un modèle de démocratie directe dans la façon dont il fut conduit.

LIP et le LARZAC ont beaucoup de points communs et ces deux mouvements se sont fréquemment rencontrés. Mais 1973, c’est aussi le premier choc pétrolier, et l’entrée dans une longue période de crise où l’emploi devient la préoccupation numéro 1. Cette situation perdure et provoque bien des replis, tout le contraire de ce qui pourrait créer du mouvement vers le socialisme autogestionnaire.

Cette même année, la parution de « l’Archipel du Goulag » de Soljenitsyne révèle enfin la réalité insupportable du monde communiste qui ne s’en remettra pas ; et le marxisme, identifié à la barbarie par certains « nouveaux philosophes », va en subir les conséquences.

En 1974, les Assises du socialisme sont l’occasion pour les rocardiens  de la Deuxième assises socialisme_1974gauche de quitter le PSU pour le PS avec la ferme intention d’influer et de transformer celui-ci. Mais ils se heurtent à la personnalité de l’ambitieux François Mitterrand qui se dit « agacé » par la référence constante des rocardiens à l’autogestion. Ceux-ci réussissent malgré tout à faire adopter par une convention nationale en 1975 « Quinze thèses sur l’autogestion« , restées au niveau des intentions.

Le Parti Communiste Français a longtemps considéré l’autogestion comme un mot vide de sens. Il l’adopte cependant du bout des lèvres à partir de 1978. Son programme électoral de 2007 y fait encore allusion : « Fonder une VIe République solidaire, démocratique, laïque et autogestionnaire. Le programme des communistes : donner le pouvoir aux citoyens et aux salariés, dans la cité et l’entreprise« .

L’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 va, paradoxalement, sonner le glas du socialisme autogestionnaire. F. Mitterrand estime que la conquêtmitterrand_02e rapide du pouvoir de l’État passe par l’acceptation des institutions de la Ve République, pourtant décriées en d’autres temps. Cela lui réussit et finalement il semble que ces institutions lui conviennent et il n’est plus question de nouvelle Constitution, considérant sans doute qu’il y a plus urgent à faire. Il entreprend rapidement de grandes réformes dont :

  • les lois Auroux pour transformer les relations dans le monde du travail ; les travailleurs doivent être acteurs du changement, avec deux idées clés : l’extension de la citoyenneté dans l’entreprise et le développement des initiatives collectives : « promouvoir une démocratie économique fondée sur de nouvelles relations du travail (…) et sur l’élargissement du droits des travailleurs« , (Jean Auroux, rapport introductif, 1981)
  • les lois sur la décentralisation pour rapprocher les citoyens des lieux d’exercice des pouvoirs : loi Deferre en 1982, « véritable coquille vide » (Georges Gontcharoff, entretien du 10 nov. 2008 ) en matière de participation des citoyens ; loi Joxe en 1992 sur l’information des habitants, etc.. Ces différentes lois définissent des cadres institutionnels pour renforcer le pouvoir des élus locaux dans les communes, les départements et les régions.

avons-nous-le-pouvoirAux yeux des autogestionnaires, ces lois sont loin d’être satisfaisantes. Les lois Auroux ? « le droit de donner son avis sur la couleur des moquettes à changer » ! déclare Victor Fay qui a intégré le PS avec l’espoir d’exercer une influence de l’intérieur. Les lois sur la décentralisation? « s’intéressent plus à donner du pouvoir aux élus qu’au peuple » ! (V. Fay, L’autogestion une utopie réaliste, 1996, éd. Syllepse)

Victor FAY en 1981 est à l’origine de la création du « Collectif autogestion » afin d’œuvrer à « l’extension de la démocratisation« . Ce collectif lance un appel au gouvernement et aux parlementaires de gauche en proposant deux projets de lois portant sur « la création de conseils d’atelier, de bureau et de service » et pour « l’extension de la démocratie dans la commune« . Ce collectif n’ira pas au delà de 1986.

1983 : la gauche de gouvernance, avec l’exercice du pouvoir, prend conscience de la très difficile articulation de la politique nationale avec l’économie de marché qui se mondialise de plus en plus. Et la question récurrente du chômage est loin d’être solutionnée … La conjoncture n’est pas donc pas favorable au développement d’idées autogestionnaires. L’entreprise de déconstruction du concept continue inexorablement : la CFDT se recentre et le PSU se prépare lentement à disparaître …

Après ce rapide survol historique, on peut se demander pourquoi le socialisme autogestionnaire n’a pas réussi à s’imposer comme projet politique crédible.

1.3. l’autogestion, utopie ou (et) mythe ?

Il est nécessaire de bien distinguer deux approches : l’autogestion en tant que pratique et l’autogestion attachée au socialisme en tant que projet politique :

La pratique de l’autogestion est bien réelle, de multiples expériences s’y référent en effet, mais elles n’ont pas conduit et ne conduisent pas pour autant à faire société. Mai 1968, sans doute parmi les plus grands événements d’émancipation populaire de l’histoire française, a débouché sur une retentissante victoire de la droite aux élections législatives qui ont suivi marquant ainsi le retour à l’ordre, la liberté ferait-elle peur ?

L’autogestion comme projet politique global a été éphémère. Dans plusieurs pays des tentatives ont eu lieu dans la dynamique de luttes abouties : résistance au nazisme et au stalinisme en Yougoslavie, indépendance en Algérie, révolution des œillets au Portugal …, mais elles ne purent être pérennes. « L’autogestion ne peut être envisagée que dans un système cohérent où l’on tient en main le problème de la production, et c’est le rôle de l’organisation des producteurs ; mais il faut tenir aussi les problèmes de l’organisation des citoyens et de la direction politique. Le fédéralisme yougoslave a permis l’autogestion en fournissant une donnée politique plus proche de la base. Mais il y a un troisième niveau, celui de l’État qui, lui-même, s’il n’est pas démocratique comme c’était le cas en Yougoslavie, fait s’écrouler l’autogestion. Parce que lorsqu’on chasse la démocratie à un endroit, il ne faut pas croire qu’elle peut apparaître à un autre. (…) C’est un système finalement très délicat, et pour nous cela implique qu’il y ait transformation du pouvoir au niveau de l’entreprise, au niveau des régions et au niveau de l’État. » (Robert Chapuis, Qu’est-ce que le PSU ? revue de la Chronique Sociale de France, N° 4-5 déc. 1971).

En fait, en se référant aux pays déjà cités, on se rend compte que les trois niveaux évoqués par Robert Chapuis, n’ont pas réussi à vraiment fonctionner ensemble. Ce serait peut-être la France qui, en 1981, aurait pu s’en rapprocher le plus, avec les nationalisations, la régionalisation et un État qui cherchait à se démocratiser. Mais le contexte mondial est sans doute un trop gros obstacle qui ne permet plus aujourd’hui d’imaginer qu’un pays seul puisse concevoir un projet politique autogestionnaire devenu une impasse dans laquelle des incertitudes telles le climat, l’emploi, les inégalités de toutes sortes… pèsent de tout leur poids sur la société civile qui s’n remet globalement à un État naviguant à vue en tirant des bords hasardeux ; ainsi l’imagination devient en quelque sorte sans pouvoir : « Les gens croient fermement (et ne peuvent que croire) que la loi, les institutions de leur société, leur ont été données une fois pour toute par quelqu’un d’autre : les esprits, les ancêtres, les dieux ou n’importe quoi d’autre, et qu’elles ne sont pas (et ne pouvaient pas être) leur propre oeuvre » (Cornélius Castoriadis, Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe, 1986, Seuil). Et doit-on admettre finalement « Qu’il ne s’agit plus de nous dévouer à une cause transcendante qui rachèterait nos souffrances et nous rembourserait avec intérêt le prix de nos renoncements […] Nous saurons désormais que la société ne sera jamais “bonne” par son organisation, mais seulement en raison des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire qu’elle ouvre aux individus » (André Gorz, Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme, 1980, éd. Galilée). Ces espaces existent en nombre, tout particulièrement dans le domaine de l’économie sociale et solidaire, là où l’on peut retrouver les fondements de l’autogestion.

Alors utopie et mythe ? Si l’on prend la définition de Théodore Monod « L’utopie est simplement ce qui n’a pas encore été essayé! » (cité par Wikipédia) , alors l’autogestion n’est plus dans l’utopie ; elle a, en effet, été essayée politiquement dans plusieurs pays et elle continue à l’être dans ce que nous nommons « l’autogestion pratique ». Ce qui n’en fait plus un idéal puisqu’elle fonctionne dans le réel et que des résultats sont observables.

En revanche le socialisme autogestionnaire comme projet politique global, relèverait non seulement de l’utopie mais aussi du mythe parce que fondé sur l’imaginaire d’une société idéale, libre, harmonieuse, sans classe, sans violence …, la recherche du paradis perdu pourrait-on dire ! Dans ce projet, certains éléments du réel sont absents ou ne sont pas suffisamment pris en compte. On l’a vu à propos de l’Algérie où manifestement il y a eu une part d’aveuglement chez des militants enthousiasmés par la conquête de l’indépendance et qui ont cru qu’un pays se libérant d’un rapport de domination combien aliénant, ne pouvait que déboucher vers le socialisme autogestionnaire. En fait la réalité était tout autre et le pouvoir qui se mettait en place n’avait rien de démocratique.

Roland Barthes associe mythe et mystification. Le mythe, selon lui, est une illusion qui altère les données de l’observation du réel et va donc à l’encontre du raisonnement et de la connaissance. « La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir… » (Mythologies, 1957, le Seuil). Le mythe relèverait donc, y compris en politique, plus de la croyance que de la raison. Mais il peut avoir une fonction hautement symbolique favorisant la mise en mouvement, « groupons-nous et demain l’Internationale sera le genre humain » ! Et ce mouvement peut alors jouer un rôle important dans la transformation du réel sans pour autant le bouleverser de fond en comble.

En politique le mythe naît souvent dans les périodes de mutation, de crise identitaire. Il devient alors une planche de salut. Il peut s’incarner dans un personnage présenté comme le sauveur, ou bien dans une recherche d’unité communautariste à l’encontre d’un phénomène de société, ou bien encore dans une représentation de « l’âge d’or » passé – retour à la nature – ou à venir : abondance pour tous, harmonie et fin de l’Histoire ! Le socialisme autogestionnaire a eu cette fonction mobilisatrice dans une période où le pouvoir était exercé de façon autoritaire par un homme lui-même « sauveur » et qui avait institué une République quasi monarchique, en tout cas à l’opposé de l’esprit du socialisme démocratique. Ce mythe a permis le rêve, une recherche moderne du « paradis perdu » ! Il a eu une période faste, mai 1968, « sous les pavés, la plage! ». Il a participé à la victoire de la gauche en 1981. Et paradoxalement c’est à ce moment là qu’il commence à se déconstruire. Libérée du communisme, la Deuxième Gauche (à laquelle on peut associer les Verts), celle de la révolution douce, celle des « réformistes », occupe le terrain idéologique. Elle accepte l’économie de marché comme quelque chose d’inéluctable et s’attelle à la social-démocratie.

Aujourd’hui, à l’exception d’organisations anarchistes, plus grand monde n’évoque le socialisme autogestionnaire comme un projet politique possible. On peut certes penser qu’une nouvelle délivrance de Prométhée en rallumerait le feu ; mais on peut aussi estimer qu’il est entré dans le domaine de l’histoire et le mouvement social s’en est trouvé modifié. Ponctuellement certains événements provoquent de grandes mobilisations, altermondialistes par exemple. Mais on a l’impression que peu à peu on s’éloigne des grands projets politiques de société bouleversant l’ordre des choses, comme si la mondialisation rendait difficile, voire impossible, la compréhension de la politique globale sur laquelle le citoyen ne voit pas comment il peut agir pour en modifier le cours. On a là, sans doute, l’une des raisons de la défiance à l’égard du politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie représentative.

Cependant, des hommes et des femmes continuent à rechercher un peu partout d’autres façons de vivre. Ils mettent en œuvre des solidarités de proximité, des actions de développement durable, d’autres façons de concevoir les rapports économiques, de consommer… Tout cela crée du mouvement mais peu visible, peu saisissable par l’opinion public. Ces nouvelles forces conduiront-elles à une alternative au système existant ? André Gorz en était intiment convaincu : « l’expérimentation avec de nouveaux modes de vie et d’autres formes sociales, dans les failles d’une société en pleine désagrégation, subvertira et délégitimera le contrôle que le Capital exerce sur l’esprit et le corps des gens. [Ainsi] les contraintes et les valeurs de la société capitaliste cesseront d’être perçues comme naturelles et libéreront finalement les puissances de l’imagination et du désir » (L’immatériel. Connaissance, valeur et Capital, éd. Galilée), démarche qui amènerait, pense-t-il, à un « écosocialisme non capitaliste« . Nous n’en sommes pas encore là et pour un mouvement plus global on manque, peut-être, du rêve qui permettrait de sortir de la façon strictement gestionnaire et sécuritaire que la politique actuelle propose. Il y a, semble-t-il, un manque d’ambition collective, à moins que la démocratie participative en soit une source possible ?

2. la participation

2.1. définition et histoire

Lorsque des instances dirigeantes évoquent la participation, cela signifie qu’elles cherchent à associer les salariés, les habitants, les usagers … à la vie d’une entreprise, d’un quartier, d’un service … À l’inverse d’un système autogestionnaire où le pouvoir s’exerce collectivement et de façon horizontale, les systèmes participatifs ne modifient en rien les hiérarchies existantes.

Dans le monde du travail on peut considérer les comités d’entreprise et surtout les comités d’hygiène et de sécurité comme des instances participatives.

En politique, l’usage du mot n’est pas très ancien. C’est le Général de Gaulle qui en 1967 fait de la participation des salariés aux résultats de l’entreprise un objectif à atteindre rapidement. Il l’impose par ordonnance pour les entreprises de plus de 50 salariés contre l’avis du patronat et avec beaucoup de réserves des partis de gauche et des syndicats de salariés.

En milieu urbain, les Groupes d’Action Municipale (GAM) avaient, dans les années 1960, fait ressortir la nécessité d’associer les habitants à tout projet de rénovation urbaine. Il faut toutefois attendre les années 1980, à l’occasion des premières mesures concernant la politique de la ville, pour que l’État introduise la notion de participation comme « étant au cœur de la politique de la ville » . Des militants, des élus, ont beaucoup œuvré à cette participation ; par exemple, à la Roche-sur-Yon (Vendée) où il s’agissait de « permettre aux habitants d’être la principale force motrice d’un projet de développement économique et social d’un quartier« , Elie Gaborit (« Quand la démocratie locale façonne un quartier« , 2009). Plusieurs lois ont jalonné ces années :

Dans la loi de 2002, la participation des habitants (chap.1 du titre premier) occupe en fait deux pages sur les 48 du texte ! Tout le reste évoque le statut des élus, l’intercommunalité, les collectivités territoriales et leurs compétences, les enquêtes publiques … Cette loi rend obligatoire les conseils de quartier (CQ) dans les communes de plus de 80.000 habitants ; « les conseils de quartier peuvent être consultés par le maire et peuvent lui faire des propositions sur toute question concernant le quartier ou la ville. Le maire peut les associer à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’élaboration des actions intéressant le quartier, en particulier celles menées au titre de la politique de la ville » (art.1.II). On note que le CQ « PEUT être consulté … associé… » et non pas DOIT. Les élus gardent ainsi l’initiative de ce qu’ils veulent bien soumettre aux habitants. Le projet initial prévoyait l’obligation des CQ pour les communes de plus de 20.000 habitants. On ne s’explique pas très bien pourquoi on est passé à 80.000 dans les navettes entre le Parlement et le Sénat. Toutefois beaucoup de communes de moins de 80.000 habitants ont créé des CQ.

2.2. pourquoi une loi à propos de la démocratie de proximité ?

Lors de la « Rencontre nationale des conseils de quartiers et de la démocratie locale », tenue à Paris en mai 2001, Claude Bartolone, alors ministre délégué à la ville, concluait ainsi la journée : « La politique de la ville a été portée il y a plus de 20 ans sur ses fonds baptismaux par Hubert Dubedout avec l’intime conviction que sa réussite était conditionnée par la participation des habitants et par leur réelle implication dans sa conception (…) Pour la politique de la ville, la démocratie de proximité est l’un des actes fondateurs de notre action autant qu’un impératif de réussite. (…) La démocratie participative est une condition de la réussite du renouveau social (…). Les conseils de quartier sont des lieux de confrontation essentiels à la démocratie, essentiels pour gouverner une ville (…) Qu’il s’agisse de propreté, d’éclairage public, de tranquillité publique, d’implantation du mobilier urbain, des aménagements de voirie …, il nous faut débattre et nous organiser pour répondre à des demandes ascendantes et non pas seulement discuter de propositions descendantes… ». Il annonçait à cette même rencontre la promulgation prochaine de la loi.

Cette loi prend quelque peu racine dans une longue période d’expérimentations de démocratie locale multi-formes dans de nombreuses communes françaises, le plus souvent de gauche, avec en toile de fond le modèle Porto Alegre au Brésil. Mais alors pourquoi ce besoin de légiférer ? Il n’y avait pas un mouvement social organisé poussant à cela, sinon peut-être les mouvements spontanés de jeunes dans certains quartiers, mais pour eux la réponse se trouve-t-elle dans cette nouvelle gouvernance ? En fait le principal motif est sans doute à rechercher dans l’inquiétude éprouvée par la classe politique devant un certain « désenchantement démocratique  » ; l’évolution négative des taux d’abstention aux élections en étant le principal indicateur.

Le baromètre 2009-2019 du Centre de recherche Sciences-Po Paris (CEVIPOF) sur ‘’la confiance politique’’, montre une amplification croissante de la défiance à l’égard des élus et les gouvernements : « L’une des dimensions de la confiance politique est notre capacité à se projeter collectivement et positivement sur l’avenir. Depuis la Libération, le modèle social français a fonctionné sur la promesse que les générations futures vivraient mieux que les précédentes : les sacrifices des parents seraient les progrès des enfants. Or, la décennie écoulée montre le refus de croire davantage en cette promesse politique. L’avenir n’est plus envisagé avec confiance et la capacité à s’y projeter positivement est faible. Inévitablement, la politique est affectée par cet état d’esprit décennal. Si l’intérêt pour la politique est bien assuré chez les Français, la méfiance et le dégoût dominent largement. À cet effet, les responsables politiques, de gauche comme de droite, sont rejetés car perçus comme indifférents et corrompus. […] Cependant, au cours de la période 2009-2019, tous les acteurs de notre vie politique et sociale n’ont pas été rejetés. Certains acteurs ont été crédités de niveaux de confiance supérieurs à 50% : un seul – le maire – du côté des acteurs élus ou de gouvernement ; plusieurs du côté des acteurs sociaux et économiques comme les hôpitaux, les PME ou l’armée. Ce sont les acteurs qui assurent des fonctions de proximité, mènent des missions de protection et sont considérés comme bienveillants et compétents qui ont été épargnés par la défiance politique et le rejet » (Madani Cheurfa – Flora Chanvril, ”2009-2019 : la crise de la confiance politique”, SciencePo Cevipof, 2019)

Il y a donc bien « crise de la représentation (…). Les citoyens, notamment ceux appartenant aux couches populaires, s’éloignent de plus en plus des mécanismes traditionnels de la démocratie. Une fracture civique profonde s’est aujourd’hui creusée entre la représentation politique et une large fraction de ceux qu’elle est censée représenter » (Serge Depaquit, Renouveler la démocratie … oui, mais comment ? 2005, éd. de l’ADELS).

La démocratie est-elle en péril au point de devoir la mettre sous perfusion, avec la participation comme sérum de vie ? Pourtant, par définition, la démocratie – pouvoir par le peuple – est participative sur le principe même que tout citoyen est en droit de participer à la décision politique, si cela n’est pas, le mot démocratie se vide de son sens premier. « Si parler de démocratie participative ne traduisait rien d’autre que la volonté d’exploiter et d’instrumentaliser la défiance des citoyens envers leurs représentants -cette défiance fut-elle, à bien des égards, compréhensible et légitime – (…) ce qui fragilise leur attachement et leur désir pour la démocratie, le risque alors serait que l’appel d’une démocratie participative ne finisse par effacer la démocratie elle-même (…) Il n’y a de démocratie que participative« , (Bernard Stiegler, De la démocratie participative, 2007, éd. Mille et une nuits).

Qualifier la démocratie de participative relève donc quelque peu du pléonasme et de la méthode Coué avec injonctions répétées à la citoyenneté sur tous les modes : débat citoyen, démarche citoyenne, café citoyen, conseil citoyen … Le citoyen du XXIe siècle. est, semble-t-il, en train de détrôner le travailleur du XXe siècle. Le travail, de par les incertitudes qu’il représente et le moindre temps qui lui est consacré, perd de son importance dans la construction de l’identité sociale, au profit de la cité avec ses multiples lieux d’exercice de la citoyenneté : associations, lieux informels…, ces espaces que la loi de 2002 n’a pas vraiment pris en compte.

Les CQ ont tendance à polariser l’attention alors qu’ils n’intéressent qu’une infime partie de la population. Leurs membres sont des habitants volontaires, ne représentant qu’eux-mêmes ; leur profil : cadres moyens ou supérieurs jeunes retraités, propriétaires de leur logement, déjà actifs dans la vie associative. On n’y trouve donc pas, ou fort peu, certaines couches de la population et tout particulièrement les jeunes et les milieux les plus populaires. Alors les CQ nouvelle caste sociale défendant avant tout ses intérêts ? Si ce n’était que cela on aurait là le plus bel effet NIMBY (pas dans mon jardin), c’est-à-dire le contraire de « l’intérêt général », cette référence, nébuleuse variable suivant qui est sensé la définir, et la garantir. Plusieurs études confirment ces tendances, dont :

  • Démocratie participative ?” dans une commune du Rhône dans laquelle trois CQ ont fonctionné entre 2002 et 2014 (pages 3 à 8).
  • Les conseils de quartier, un révélateur des difficultés d’émergence du nouveau pouvoir consultatif”, Philippe Breton et Célia Gissinger,  Communication et  organisation | 35 | 2009.

Mais tout n’est pas sombre dans les CQ. Certains s’investissent dans l’urbanisme et participent à un réel travail d’aménagement urbain, d’autres se préoccupent de solidarités de proximité. Ainsi dans le 18e arrondissement de Paris, deux CQ se sont demandés début 2006 que faire face à l’accroissement des personnes sans abri séjournant dans le quartier. Après étude avec l’association « Un toit pour tous« , au fait de cette question, les CQ ont émis unanimement un vœu demandant l’ouverture d’une Maison Relais sur le quartier avec accueil de jour et de nuit. Ce vœu a été approuvé par le Conseil municipal d’arrondissement en avril 2006 et transmis au Conseil de Paris qui a décidé de donner suite avec la création de deux maisons Relais. Les CQ concernés ont participé au comité de pilotage du projet : implantation, fonctionnement etc. (Source : entretien avec Hamou BOUAKKAZ, adjoint chargé de la démocratie locale, Mairie de Paris, juin 2009). Dans cet exemple le processus est ascendant :
 repérage d’un problème par des habitants
 étude avec une association compétente dans le domaine
 construction d’un argumentaire et transmission d’un vœu
 présentation au conseil municipal, discussion
 décision du CM
 participation au comité de pilotage réalisant le projet.

Cependant, dès que les sites d’implantation ont été connus du grand public, des habitants, non participants aux CQ, ont manifesté leur opposition en faisant signer une pétition à l’initiative de l’ancien chanteur des « Chats Sauvages » Dick Rivers ! Cette pétition n’a eu d’effets, sinon de provoquer des rencontres permettant d’expliquer l’intérêt du projet.

2.3. la participation, ravalement de façade de la démocratie ?

« Faire un état des lieux ensemble, c’est ça la participation ! », Marylise LEBRANCHU, députée du Finistère, manifeste ainsi (entretien le 29 sept. 2008 à Morlaix) un certain mécontentement à propos de la démocratie participative telle qu’elle est en train de s’instituer : « où sont les personnes en souffrance des quartiers populaires dans ces instances ? Elles n’y viennent pas ! Parce que le pouvoir y est pris par quelques personnes, celles qui ont la culture des mots. C’est aux élus à aller à pied dans les quartiers, de discuter en direct avec les habitants, de parler des problèmes de leur vie quotidienne… d’expliquer les projets avec des plans … et leur donner la possibilité de critiquer« .

« Les comités de quartier, ce n’est pas fait pour jouer les cantonniers ! » déclare Jean-René MARSAC, député d’Ille-et-Vilaine (entretien le 12 nov. 2008 à Paris). « La démocratie participative, telle qu’elle est souvent pratiquée encore, donne trop de place à la parole. Il suffit de se réunir, de se parler, d’échanger quelques idées, et on serait dans la démocratie participative ? Ce n’est pas sérieux ! C’est la réduire à l’état de forum réservé à ceux qui savent s’exprimer. Et je ne vois pas comment émerge la dedans l’intérêt général … S’il n’y a pas de logique d’action, ce n’est plus de la démocratie… La démocratie c’est fait pour décider, donc faire des choix : où on met l’argent ? pour quoi ? pour quelle population ? Ce n’est pas compliqué et on peut très bien associer le maximum de personnes dans cette démarche de responsabilisation ; c’est à mon avis la seule qui permettra de progresser vers plus de démocratie, sinon on va rester dans un concept mou, pas assez exigeant. L’autogestion avait une logique de progression dans la prise de responsabilité, ce serait utile de s’en inspirer » .

La démocratie ne peut s’accommoder de l’exclusion sous toutes ses formes, elle doit au contraire lutter contre. Si la participation conduisait à y faire écran, parce que réservée à une élite oligarchique constituée d’élus associés à quelques militants, on obtiendrait l’effet inverse de ce qui est souhaité par bon nombre d’élus et d’associations qui œuvrent quotidiennement pour que la démocratie retrouve du sens.

Conclusion

Aujourd’hui, on peut noter que :
 l’autogestion comme pratique est bien vivante dans un grand nombre de micro expériences dans des domaines variés : économie sociale solidaire, services, action sociale, culture … sous forme principalement d’associations et de coopératives. Ces expériences font référence à des valeurs communes : solidarité, égalité, protection de l’environnement, développement durable, primat de la personne sur le profit, une personne une voix … Si leur action dans la société civile est bien réelle, elle n’a pas conduit jusqu’à présent à un projet politique d’ensemble pouvant déboucher sur un autre modèle de société. Comme si le rêve du grand soir ne pouvait plus exister et que seule l’action « ici et maintenant » apportait la satisfaction de se réaliser.
 la démocratie participative, avec toutes les réserves faites sur le sens de cette appellation , ne relève pas, telle qu’elle est mise en place par les collectivités territoriales, de l’autogestion (gérer soi-même), mais plutôt, et au mieux, de la cogestion de projets entre des élus détendeurs du pouvoir décisionnel et une petite minorité d’habitants s’auto désignant.
 les associations, au demeurant toujours très actives bien qu’ayant du mal à renouveler leurs cadres bénévoles, les collectifs ou comités mis en place ponctuellement pour traiter d’un problème spécifique, peuvent fonctionner en autogestion.

Pierre Thomé  | 10 janvier 2009, actualisé en août 2020

Homo sapiens dans le buisson du vivant

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“Qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va”, Victor del Árbol, 2006

  • LE BIG BANG
  • LE VIVANT
  • LE BUISSON DU VIVANT
  • UNE PLANÈTE INACHEVÉE
  • HOMO SAPIENS ET SES COUSINS LES SINGES
  • TOUMAï, LUCY et TURKANA BOY
  • DE HOMO HABILIS À HOMO SAPIENS
  • RÉFÉRENCES

Avant d’aborder la démesure d’Homo sapiens, deuxième volet de la trilogie “Effondrement | Hubris | Alternatives”, il me semble utile d’ouvrir une page de l’histoire de la Terre et de l’humanité pour tenter de repérer comment a pu se développer l’étrange paradoxe d’Homo sapiens : intelligence créative d’une part, pouvoir et violence démesurés d’autre part. Ce paradoxe ne semble pas être d’origine et il est le propre d’une seule espèce devenue invasive parmi celles vivant sur la planète Terre, un jour peut-être découvrira-t-on d’autres galaxies avec des planètes habitées où les façons de vivre seraient différentes des nôtres, allez savoir !

En attendant, les découvertes relativement récentes faites par de nombreux chercheurs astrophysiciens, biologistes, historiens, archéologues… permettent de se faire une meilleure idée de la grande complexité systémique de l’Univers d’une part, de la planète Terre et de ses habitants d’autre part. Depuis peu en effet, « l’archéologue dispose d’une palette presque infinie de moyens d’investigation. Les instruments de la physique et de la chimie modernes lui ont permis d’inventer des méthodes de datations absolues qui viennent compléter les chronologies relatives obtenues par la stratigraphie. Le recours aux techniques de la biologie moléculaire ouvre des perspectives immenses pour la compréhension de l’histoire des populations anciennes » [Alain Schnapp, 2018]. Ces “antiquaires” explorent, creusent, observent avec beaucoup de patience pour nous éclairer sur la préhistoire et l’histoire d’Homo sapiens, ainsi nommé dans son sens générique : humus, la terre, étant la racine latine d’homo, et sapiens se traduisant par sage, intelligent…

Cette exploration, à l’échelle des temps géologiques puis humains, s’inspire de la façon dont l’historien Patrick Boucheron procède : « renouant avec l’élan d’une historiographie de grand vent […] L’entrée par les dates permet d’évoquer des proximités pour les déplacer, ou au contraire de domestiquer d’apparentes incongruités […] de susciter le désir et l’inquiétude, ces deux moteurs du voyage ». Ce qui permet d’envisager une histoire globale “fabrique de la mémoire” [2017] dans laquelle le désir d’une humanité radieuse et l’inquiétude pour l’avenir de la planète Terre, deviennent les moteurs d’un voyage d’abord planétaire puis beaucoup plus terre-à-terre. Ce récit loin d’être exhaustif, doit cependant permettre de se rendre compte qu’Homo sapiens est un simple soupir dans la frise chronologique de l’univers et de la planète Terre : « la présence de l’homme occupe un espace si ténu que c’en est fascinant et troublant, un soupir dans les temps géologiques! » [Monica Sabolo 2017].

LE BIG BANG

Tout aurait commencé il y a quelques milliards d’années avec ce qu’il est généralement admis de nommer le Big Bang, sauf bien entendu si l’on se réfère au créationnisme. Mais parler de commencement est déjà inexact puisqu’on ne sait rien sur un possible avant sinon de façon purement imaginaire dont la croyance en dieux : « Pourquoi faudrait-il qu’il y ait une origine à l’univers ? Cette idée n’a pas d’encrage réel, et dire qu’il n’y avait rien avant le Big Bang n’a pas de sens, quelles preuves a-t-on d’un néant ? Et on préfère croire plutôt que dire : on ne sait pas ! » [Hubert Reeves, 2020]

echelle temps geo

Le Big Bang, daté sans trop de contestations vers 13,7 milliards (Ga) d’années, ne signifie pas nécessairement le début de l’Univers qui garde une part de mystère et butte, peut-être même pour l’éternité, sur le réputé mur de Planck, « auquel sont associées une énergie, une longueur et une durée ; il représente ce qui nous barre aujourd’hui l’accès à l’origine de l’univers, si origine il y a eu. Il incarne en effet la limite de validité ou d’opérativité des concepts de la physique que nous utilisons : ceux-ci conviennent pour décrire ce qui est passé après lui, pas ce qui a eu lieu avant lui ; ainsi nos représentations habituelles de l’espace et du temps perdent toute pertinence en amont du mur de Planck » [Étienne Klein, 2013].

En fait le Big Bang ne conclut en rien la recherche sur l’origine de l’Univers, à supposer qu’il y ait eu un début! Il s’agit d’un modèle théorique puisque « l’expérience est non observable. La naissance de l’Univers n’a eu lieu qu’une fois ! Il est impossible de refaire l’expérience […] (alors que) le protocole opératoire de la physique consiste à tenter d’inférer des lois à partir de l’observation de régularités lors de la réitération d’expériences similaires. […] Cette histoire est notre histoire. Elle est ce qu’on croit être le moins mauvais récit de nos origines. Elle est le cadre dans lequel se déploie ou se déplie notre physique. […]  Elle ne s’achève pas ici » [Aurélien Barrau, 2019].

Le Big Bang est donc simplement, si l’on peut dire, un marqueur hypothétique signifiant le point de départ de l’expansion dynamique de l’Univers en perpétuelle évolution, et là on entre dans le domaine de l’observable. D’abord magma sans cohérence, il a fallu neuf milliards d’années pour que celui-ci se structure avec la formation de galaxies (dont la Voie lactée) puis de systèmes composés d’étoiles et de planètes dont la constitution provient de la collision de poussières (surtout du fer) issues de la Voie lactée : les nuages moléculaires. L’assemblage de la planète Terre aurait duré entre 15 et 30 millions  (Ma) d’années, cette datation est imprécise car controversée. La Terre peut nous paraître grande mais en fait à l’échelle de l’Univers elle est loin de l’être : 13.000 km de diamètre, comparativement : 3 500 km pour la Lune, 120 000 pour Saturne, 1 400 000 pour le Soleil, 3 800 000 pour Véga… [source : Science & Vie, 10 avril 2020].

À ses débuts la Terre est une boule de feu avec une température estimée à 4 700 degrés. Puis, en quelques millions d’années, elle se refroidit sensiblement, ce qui rend peu à peu possible l’apparition : de l’eau, des premières bactéries et enfin de l’indispensable photosynthèse (vers 2,5 Ga), permettant le remplacement dans l’atmosphère de la tendance dominante méthane par la tendance actuelle majoritairement azote et oxygène. Désormais le vivant peut prendre son essor, se développer en traversant de monumentales périodes de crise type extinctions massives ; cinq ont été recensées à partir d’environ  450 Ma, la plus importante étant celle du Permien-Trias il y a  250 Ma d’années ; la plus connue étant la cinquième vers 65 Ma, à l’origine de la disparition d’une grande partie des dinosaures. La sixième, dite de l’anthropocène, serait en cours. « À chaque fois, ces extinctions ont permis l’émergence de nouvelles formes de vie, toujours plus diverses et florissantes. Les extinctions massives jouent donc un rôle déterminant dans la diversification des formes vivantes » [Christophe Magdelaine, 2019]. Lors de ces crises certaines espèces de vertébrés ont réussi à les traverser avec une grande faculté d’adaptation, c’est le cas par exemple de la tortue apparue il y a 210 Ma, et elle est toujours là ! Il suffit donc de partir à point, avec cependant aujourd’hui une arrivée risquée car sous la menace du prédateur Homo sapiens, pourtant bien plus jeune et très petitement installé tout en bas de l’échelle : 0.002 % de l’ensemble ou 0.009 % du temps du vivant. Une autre manière de représenter la place d’Homo sapiens est d’imaginer une journée de 24 heures débutant par le Big Bang à 00 : 00 : 00, apparaissent ensuite :

  • le système solaire (dont la Terre) à 15 : 56 : 30
  • l’eau à 16 : 28 : 02
  • le vivant à 17 : 46 : 52
  • la faune et la flore à 23 : 07 : 27
  • les premiers homininés à 23 : 59 : 16
  • et enfin Homo sapiens à 23 : 59 : 58.

Dans ces 24 heures, Homo sapiens a deux secondes d’existence, ce qui est bien le temps d’un soupir ! Il devrait y réfléchir avec une bonne dose d’humilité et se demander « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi existons-nous ? Pourquoi cet ensemble particulier de lois et pas un autre ? Nous affirmons qu’il est possible de répondre à ces questions tout en restant dans le domaine de la science et sans recourir à aucun être divin » [Stephen Hawking, Léonard Mlodinow, 2011].

ciel etoileSi nous sommes-là, la tête dans les étoiles et les pieds sur terre, c’est avant tout grâce à des molécules complexes qui se sont constituées à partir d’atomes également complexes, tel le carbone. Ces atomes ne se forment qu’au sein des très grosses étoiles, et pour que l’on trouve du carbone un peu partout dans l’univers, il est nécessaire que ces étoiles aient explosé en fin de vie pour se disséminer. L’apparition de la vie sur terre est donc liée à au moins une génération d’étoiles précédées d’autres étoiles ayant vécu le temps d’une vie d’étoiles (de l’ordre de dix milliards d’années pour une étoile tel le soleil) et devenues elles-mêmes « poussières d’étoiles » : « Du chaos initial issu du Big Bang, le jeu subtil des lois de l’univers tire une succession de structures toujours plus délicates et complexes : particules, atomes, molécules, cellules, êtres vivants, puis pensants : tous les fruits de la gestation cosmique » [Hubert Reeves, 2008].

Une découverte récente permettrait de faire la connaissance de la toute première molécule post Big Bang : « Une molécule ionisée formée à partir de l’hélium suggérait une solution à l’énigme de la formation des premières étoiles. On vient de montrer que cette molécule pouvait effectivement se former dans des conditions similaires à celles régnant au moment où les premiers atomes neutres ont commencé à naître, 380 000 ans après le début du cosmos observable. Cette molécule pourrait même avoir été la première à se former à ce moment-là ». [Laurent Sacco, 2019]

Bien que l’exploration de l’Univers soit loin d’être achevée, elle permet cependant de mieux comprendre notre existence cosmique : si nous sommes sur Terre, c’est que des lois physiques et chimiques planétaires l’ont rendu possible, et la place de la Terre est de l’ordre de l’idéal  : « sa distance au Soleil est très exactement ce qu’il faut pour que l’eau puisse être en surface aussi bien liquide que solide ou gazeuse ; un peu plus près, elle n’était que vapeur, un peu plus loin, que glace » [Albert Jacquard, 1991]. Toutefois, de tout temps, les légères modifications de son axe de rotation (Cycles de Milankovitch) peuvent entraîner d’importantes variations climatiques sur de très longues périodes, avec alternance de périodes glaciaires, d’une durée de 80 000 à  100 000 années avec baisse du niveau des mers, jusqu’à -120 m, et interglaciaires, plus courtes et bien plus chaudes, remontée du niveau des mers due à la fonte des glaces et au réchauffement d’une partie du permafrost (ou pergélisol) qui en dégelant délivre de grandes quantités d’eau, mais aussi de méthane (gaz à effet de serre hyper actif). Entre – 18 000 et -15 000 ans, la Terre est de nouveau entrée dans une période interglaciaire toujours en cours, mais, fait nouveau, depuis plus de deux siècles le facteur climatique de l’activité humaine modifie des données naturelles avec le risque majeur d’un dérèglement accéléré et d’envergure.

LE VIVANT

adn_origine-vie_cnrsExtraordinaire a été le passage de l’inerte au vivant il y a environ 3,5 milliards d’années. Ce grand récit demeure en partie énigmatique rendant complexe une définition scientifique de la vie bien que ses indispensables composantes sont connues : l’eau (là où elle a débuté et toute chose vivante en contient), l’oxygène, le carbone (atome basique fondamental), la cellule. Mais comment s’opère vraiment la transition du physico-chimique au biologique, comment s’élabore les « structures macromoléculaires complexes telles que les protéines, l’aptitude à mobiliser l’énergie nécessaire à la synthèse et au maintien de cette organisation, la capacité à se reproduire ou se multiplier plus ou moins à l’identique… […] Auto-organisation, métabolisme, reproduction et évolution forment ainsi le socle sur lequel repose la plupart des définitions actuelles de la vie » [Christophe Malaterre, 2008]. Capacité à se reproduire, certes, mais aussi à mourir, relation absolument indispensable pour que la vie puisse continuer : « L’être vivant apparaît, s’accroît, décline et meurt, [c’est] le tourbillon vital » [Claude Bernard, 1878]. Mais il arrive que ce tourbillon vital soit remis en question et certains, généralement fortunés, envisagent de le contourner pour être moins mortels, et pourquoi pas immortels. Ray Kurzweil, directeur de la logistique chez Google, est l’un des chantres les plus connus de ce qui est désormais appelé le “Transhumanisme” ou “Homme augmenté”, vaine utopie ou dystopie ? Nous en reparlerons.

LE BUISSON DU VIVANT

La phylogénétique (généalogie des espèces) du vivant est complexe et il m’est impossible de l’expliciter ici en détail. Ce sont sans doute les travaux du biologiste Carl Woese qui ont permis de mieux la comprendre. Il a introduit les archées comme corps intermédiaires entre les bactéries et les eucaryotes, ces trois domaines formant une sphère avec en son centre l’ancêtre commun universel LUCA (Last Universal Common Ancestor). On doit au Musée des Confluences à Lyon une fort belle sculpture de Samba Soussoko “Le Buisson du vivant”, métaphore annotée par Pierre Thomas (géologue ENS Lyon).

buisson du vivantLe vivant est parfois représenté sous forme d’un arbre, ce qui tend à établir une hiérarchie avec Homo sapiens au sommet, alors que « Représenter l’arbre du vivant comme un buisson sphérique porte un message : de même qu’il n’y a aucun point privilégié à la surface d’une sphère, il n’y a aucun rameau particulier ou privilégié dans ce buisson du vivant. Le trajet qui va de LUCA à Homo Sapiens (trajet surligné en rouge par anthropocentrisme) n’a rien de plus ni rien de moins que les millions d’autres, ceux allant de LUCA à Saccharomyces cerevisiae, ou de LUCA à Deinococcus radiodurans, par exemple » [Pierre Thomas, 2015]. Les trois domaines du buisson interférent entre eux, et au fil du temps de multiples rameaux naissent, se développent, et meurent…, rien n’est définitivement figé, le vivant étant à la fois création et destruction.

Le monde animal vertébré apparaît chez les eucaryotes, là où la biologie se complexifie et conduit, certainement pas de façon linéaire, vers le rameau des hominoïdes, puis vers celui des homininés, enfin vers celui du genre Homo. Si ce dernier rameau n’est pas à privilégier plus qu’un autre, il va falloir cependant l’isoler pour développer ses différentes branches. Et, de façon plus symbolique, l’histoire révèle qu’Homo sapiens, seule branche homo à demeurer vivante, à partir du moment où il a pu se dire “je pense donc je suis”, va tout faire pour chercher à se distinguer dans tous les sens du terme : se rendre différent, se montrer, s’élever au-dessus des autres…

UNE PLANÈTE INACHEVÉE

trappLes cinq extinctions déjà évoquées, ont eu pour principale cause une activité volcanique massive s’étalant sur plusieurs milliers d’années. De nombreux trapps en sont les témoins ; il s’agit de dépôts de roches basaltiques pouvant aller jusqu’à 12 000 mètres d’épaisseur répartis sur de grandes superficies (par exemple les trapps du Deccan sont équivalents à la surface de la France). Ces éruptions étaient très toxiques par rejets massifs de gaz carbonique et de méthane provoquant une disparition importante de la biodiversité, et une pollution des océans par une surabondance de métaux lourds (antimoine, arsenic, mercure…) générant leur appauvrissement en oxygène. Ces imposantes catastrophes dans l’histoire de la Terre pourraient-elles se produire de nos jours avec une telle ampleur ? Rien ne s’y oppose et tout demeure possible y compris de la part de volcans éteints tels ceux du Massif Central !

Les grandes catastrophes, volcaniques ou autres, conduisent souvent à des mythes dans lesquels Homo sapiens est mis en accusation pour cause de comportements déviants : violence guerrière, corruption, abus de pouvoir, hédonisme sans limite… et les dieux punissent ces débordements parfois dans l’anéantissement. Ce qui donne lieu à de grands récits mythologiques : le Déluge a déjà été évoqué dans “Critique de l’effondrement”, on peut ajouter par exemple, l’Atlantide, ce continent supposé disparu relaté par Platon dans ses Dialogues  Timée et Critias. “La Nuit des temps” de René Barjavel, roman de science-fiction dans lequel des savants explorateurs découvrent en Antarctique, sous 900 mètres de glace, les traces d’une ancienne civilisation vieille de 900 000 ans ! Ces mythes, tendance catastrophe souvent liée à une réprobation divine, cherchent à expliquer l’inexplicable et à conjurer une possible désespérance du connu, manière aussi pour Homo sapiens de se réassurer de ses errements déraisonnables ?

Si les extinctions massives mettent à mal la biodiversité, elles n’ont cependant jamais conduit à une disparition totale du vivant, puisque chaque fois, dans une étonnante dynamique, la biodiversité s’est renouvelée avec une faune et une flore souvent différentes et génétiquement enrichies. En serait-il de même aujourd’hui si l’on admet que la sixième extinction est en cours de façon beaucoup plus rapide que les précédentes du fait de l’activité humaine ? « Les extinctions d’espèces sont des étapes naturelles de l’évolution de la biosphère. Elles permettent l’émergence et la diversification de nouvelles formes par libération des biotopes [bases des écosystèmes]. Mais aujourd’hui, pour la première fois dans toute l’histoire de la vie depuis son apparition, une espèce, l’Homo sapiens, modifie les processus naturels et cause l’extinction en masse d’autres espèces » (Sylvie Crasquin, 2009]. Que va-t-il se passer dans un processus naturel qui s’étale généralement sur plusieurs millions d’années mais qui, actuellement, se trouve projeté en hyper accéléré sur un peu plus de deux siècles ? Personne n’est en mesure de vraiment le prévoir sinon de façon tout à fait hypothétique ou prophétique ;il en va de même pour un retour possible à une période glaciaire dans X années.

Cette capacité de renouvellement de la biodiversité interroge l’expression “monde fini” devenue courante en particulier dans le langage des auteurs traitant de la décroissance : « Celui qui pense qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste » [Kenneth Boulding, 1989]. Cette fin serait cependant à préciser : fin du monde, fin d’une époque, fin d’un modèle ? Ou bien plus sûrement fin des réserves en ressources fossiles, par exemple il resterait en consommation constante : ≈50 ans pour le pétrole et ≈60 pour le gaz,(source : Science et vie 15 avril 2020) soit deux générations, ce qui est peu. Cette réalité incontournable va obliger Homo sapiens à revoir complètement ses sources d’énergie et les façons de les utiliser.

La fin de l’ère de l’énergie fossile ne signifie pas pour autant que la construction de la Terre est achevée, puisque, au même titre que l’univers, elle bouge et se modifie en permanence, les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, les tsunamis en sont des témoins actifs. Notre regard limité de terriens peut donner l’impression d’une géographie immuable des continents, ce n’est qu’une apparence. Ceux-ci se sont en effet regroupés à plusieurs reprises, par exemple avec le Gondwana (600 Ma), ou le supercontinent de la Pangée (300 Ma), puis séparés à partir de – 160 Ma en évoluant vers l’actuelle configuration tout en continuant à dériver, ce qui fait que l’Australie se rapproche de l’Asie et que le continent africain pourrait se séparer de sa corne à l’Est… Donc au lieu d’évoquer une finitude, il semble préférable de parler changements et limites : limite des ressources fossiles, limite des surfaces habitables et cultivables, limite du peuplement, limite de la croissance…, puisque « Pour l’humanité il n’y a pas d’ailleurs. […] Les hommes ont pu longtemps raisonner comme s’ils ne rencontraient pas de limites. Aujourd’hui, ils doivent constater qu’elles existent bel et bien, et que, dans de nombreux cas, ils les ont atteintes » [Albert Jacquard, 1991].

Peut-on prendre la mesure du vivant, qu’est-ce qu’il représente sur terre ? En 2017 aux États-Unis, trois scientifiques ont cherché à évaluer le poids de la masse carbone du vivant, “The biomass distribution on Earth”.

poids biomasse_1Le poids total de la biomasse carbone, indépendamment de la teneur en eau, est de 545 gigatonnes-carbone (GtC), se répartissant ainsi (principaux résultats) : végétal 83 % ( 450 GtC), bactéries 13 % (70 GtC), virus inclus ici dans le vivant 0,04 % (0,2 GtC), monde animal 0,4 % (2 GtC) dont les humains (0,06 GtC), ces derniers ne représentant que 0,01 % du total [rapport complet en anglais. Cf. également Pascal Combemorel, Planet-Vie | 2018]. C’est une nouvelle confirmation de la toute petite place occupée par Homo sapiens dans le système terrestre, il ne fait guère le poids dans la biomasse, y compris comparativement aux virus.

Supernova_SN_2005

supernova SN 2005ke vue depuis le télescope spatial Swift

L’avenir biologique et géologique de la Terre n’est guère prévisible sur du long terme et la seule certitude que nous ayons est celle de l’évolution de l’astre solaire qui en explosant, destinée de toute étoile, deviendra d’ici quelques milliards d’années une supernova, ce qui mettra fin à toute vie sur la Terre si celle-ci existe encore. D’ici là, Homo sapiens tiendra-t-il le coup, aura-t-il su continuer à bénéficier des apports génétiques et culturels du “buissonnement” sans rechercher à tout prix à en modifier le cours ? « Notre vision de l’évolution de l’homme a évolué. Quand, dans les années 1960, j’ai commencé à étudier les plus anciennes formes préhumaines et humaines, il était admis que leurs fossiles étaient ceux de nos ancêtres. On pensait alors que plus un fossile préhumain était ancien, plus l’animal associé ressemblait à un grand singe. Or le registre fossile montre aujourd’hui que, à de nombreuses reprises dans le passé s’étendant de quatre à un million d’années, plusieurs espèces préhumaines et humaines ont foulé en même temps le sol de la planète » [Bernard Wood, 2014].

HOMO SAPIENS ET SES COUSINS LES SINGES

Dans le buisson du vivant par quels chemins, dans le temps et l’espace, Homo sapiens a fini par se retrouver le seul vivant de son genre ? « Aussi loin que nous remontions dans notre longue histoire évolutive, nous constatons la coexistence de plusieurs espèces humaines […]. Il en était encore ainsi au temps des premiers hommes, il y a deux millions d’années, comme auparavant, au temps des australopithèques, il y a plus de trois millions d’années, voire aux origines de notre lignée » [Pascal Picq, 2016].

darwin1Il est désormais reconnu qu’Homo sapiens appartient à la famille des grands singes et n’en descend pas, c’est pourquoi des auteurs l’appellent Singe dans leurs écrits : « avec une majuscule initiale, métaphore qui qualifie l’acteur principal de cette odyssée, la collectivité humaine » [Laurent Testot, 2017], voulant ainsi marquer notre appartenance à un rameau commun datant d’à peu près 40 millions d’années. En 1859, Charles Darwin, avec la publication de L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, démontre que finalement nous sommes singes et non créatures divines : « Nous pouvons au moins aller aussi loin par rapport au monde matériel, pour apercevoir que les faits ne se produisent pas par une intervention isolée du pouvoir divin, se manifestant dans chaque cas particulier, mais bien par l’action de lois générales ». Darwin a bouleversé l’opinion et ses représentants religieux, ce qui aurait fait dire à la femme de l’archevêque de Worcester : « Ainsi, l’homme descendrait du singe ! Pourvu que cela ne soit pas vrai. Mais si cela devait l’être, prions pour que cela ne se sache jamais ! » [cité par Pascal Picq, 2017].

Grâce à de nombreuses découvertes archéologiques et biologiques, de nombreux chercheurs ont brillamment prolongé les recherches de Darwin, dont Michel Brunet, Yves Coppens, Jean-Jacques Hublin, Pascal Picq et Laurent Testot, qui me sont apparus comme les plus accessibles. Cette longue histoire me semble être celle d’une vaste cousinade rassemblant les trois grandes familles homininés présentées dans le tableau ci-après, avec comme plus proche cousin d’Homo sapiens le chimpanzé au génome identique à 98,8 %, ainsi « notre humanité réside dans 1,2 % de nos gènes. Il fallait être homme pour classer l’espèce humaine dans une autre famille que le chimpanzé » [Jean-Jacques Hublin, 2008]. 1,2 % c’est bien peu, pourtant ce pourcentage a permis, et continue de permettre à Homo sapiens de se distinguer : “faire l’homme” avec plus ou moins d’intelligence, plutôt que “faire le singe”, ou bien encore les deux à la fois ?

buisson homoDans ce tableau ne figurent que les lignées les plus significatives ; la marge d’erreurs dans l’échelle du temps peut être à +/- 100 000, jusqu’à Homo erectus, ensuite elle se réduit. Ces données sont à lire avec prudence, car pratiquement chaque année de nouvelles découvertes peuvent sensiblement modifier l’Histoire. En l’état actuel de la recherche, la séparation du genre “Homo” avec les autres grands singes (panina, gorilles…) aurait débuté il y a environ sept millions d’années en Afrique du Sud, de l’Est (vallée du grand Rift) et un peu plus au Nord (Tchad).

Comment s’est opérée dans le temps et l’espace la structuration corporelle, cérébrale et cognitive d’un grand singe, parmi d’autres hominoïdes, aboutissant à Homo sapiens ? De grandes inconnues demeurent dans ce long processus, il semble cependant admis que les importants changements climatiques (alternance glaciation/ interglaciaire) ont eu beaucoup d’influence, transformant en savane sur de longues périodes des pans entiers de la forêt tropicale. Ce qui aurait poussé plusieurs grands singes à passer progressivement de la quadrupédie à la bipédie pour pouvoir se déplacer à terre. Leur morphologie s’est adaptée au fur et à mesure : les pattes avant deviennent bras en se raccourcissant, la taille augmente, la boite crânienne se développe, le cerveau prend du volume, la mâchoire et la dentition se transforment pour arriver à mastiquer de nouvelles nourritures dont la viande crue. À terme, le genre homo va perdre la faculté de se mouvoir avec agilité dans la canopée des forêts encore existantes, là où les singes continuent à se nourrir avec des fruits et du feuillage, mais aussi à trouver refuge pour se protéger de prédateurs carnivores. Toute la lignée Homo est ainsi confrontée à la recherche de nouveaux moyens pour enrichir sa nourriture afin de répondre à une demande d’énergie corporelle accrue par plus de mobilité et par le fonctionnement d’un cerveau (utilisateur de 25 % de l’énergie corporelle) de plus en plus volumineux. Cela peut paraître relativement logique et simple, mais plusieurs millions d’années ont été nécessaires, avec nombre d’accidents de parcours, pour qu’Homo sapiens commence à exister en Afrique vers l’an 300 000 avant notre ère. Des figures emblématiques jalonnent cette histoire.

TOUMAÏ, LUCY et TURKANA BOY

erg_djourabLe crâne de Toumaï, “Espoir de vie” en langue Gorane, a été découvert en 2001 au Tchad dans la région devenue en grande partie désertique du Djourab. C’est une équipe de paléontologues Tchadiens et Français dont Michel Brunet qui est à l’origine de cette rencontre. L’examen attentif du crâne a permis de le dater avec précision. Ces travaux conduisent à faire de Toumaï un membre éminent de la grande famille des Sahelanthropus tchadensis et il devient l’emblème des homininés. Cette place est cependant controversée car pour l’instant il est impossible de vraiment savoir si Toumaï se déplaçait debout. Si tel était le cas, le critère bipédie n’est cependant pas suffisant pour en faire le premier porte-parole de la lignée homininés puisqu’il arrive que certains grands singes l’utilisent pour se déplacer au sol : « La bipédie n’est donc pas une évolution mais un trait commun à tous les hominidés. Cette faculté n’est pas utilisée par tous à la même fréquence, mais elle est commune. […] Chez les hominidés, cette aptitude s’est amplifiée au fur et à mesure du temps pour devenir chez les hommes modernes l’unique moyen de locomotion, ce n’est donc pas un trait de différenciation » [Yvette Deloison, 2009]. Un fémur a bien été trouvé auprès du crâne mais on ne sait pour l’instant s’il appartient à Toumaï. Pour autant Michel Brunet argumente qu’un fémur ne peut en aucun cas contredire ses conclusions : « La capacité crânienne de l’ordre de 360-370 cm³, équivalente à celle des chimpanzés actuels, la denture […], la face relativement raccourcie et la base du crâne (avec un trou occipital en position déjà très antérieure et une face occipitale très inclinée vers l’arrière), montrent que l’hominidé tchadien appartient bien au rameau humain, et non à celui des chimpanzés ou des gorilles » [2005]. Précisons que Toumaï mesurait ≈1,20 m, et pesait ≈30 kg.

HadarUn peu plus tôt, en 1974, Lucy était entrée dans le pinacle des grandes découvertes de la paléontologie. Elle a vécu vers l’an 3 200 000 avant notre ère dans une tribu d’homininés de la famille des Austrolopithecus. Elle est donc bien plus jeune que Toumaï. Cette découverte en Éthiopie par des chercheurs (dont Donald Johanson, Maurice Taieb et Yves Coppens) qui étaient fans des Beatles, d’où le nom de Lucy en référence à la chanson “Lucy in the Sky with Diamonds” ! Cette découverte d’ossements constituant la moitié du squelette de la même personne introduit le genre féminin ; car avant Lucy, il n’était question que de l’homme, et « Là, tout d’un coup, la femme surgit sur le terrain » [Claudine Cohen. 2003], ce qui fait peut-être de Lucy la toute première féministe ! Toutefois son genre serait sujet à caution, ce qui n’empêche pas qu’elle « demeure la figure ancestrale de l’humanité alors que la découverte de Toumaï lui a ôté le privilège de l’antériorité » [Claudine Leduc, 2006]. Lucy mesure 1,10 m et pèse 30 kg, sa capacité crânienne de 450 cm3 est plus importante que celle de Toumaï. Les australopithèques « ne se sont pas encore totalement libérés du milieu arboricole […] ils consomment surtout des fruits et des pousses produits par des buissons et des arbres. […] [Leurs mains] possèdent des caractéristiques anatomiques et biomécaniques qui indiquent une capacité à la saisie de précision [Jean-Jacques Hublin, 2018]. Lucy n’a vécu que vingt-cinq ans et serait morte des suites d’une chute du haut d’un arbre, avec fracture symptomatique de l’humérus droit. On fera de cette chute le symbole de la bipédie qui va progressivement conduire certains hominoïdes à perdre de leur habilité à se mouvoir dans les arbres tout en gagnant en mobilité et en habileté manuelle.

lac_turkanaEn 1984, Turkana Boy est découvert au Kenya où il a vécu il y a 1,8 Ma à proximité du lac Turkana dans la vallée du grand Rift. Son squelette, presque complet, n’a pas vraiment permis de fixer son âge avec précision, entre 10 et 12 ans suivant les experts.  En revanche il n’y a aucun doute pour sa taille et son poids : 1,60 m. 50 kg, avec des jambes plus longues et des bras raccourcis. Il appartient à la lignée Homo erectus, son corps ressemble de plus en plus au nôtre et ne permet plus de déplacements acrobatiques dans les arbres. Son volume crânien, 880 cm3, commence à être important, avec développement des aires pariétales et temporales dédiées au langage, et du front, siège du cerveau social.

Toumaï, Lucy, Turkana boy et leurs tribus respectives étaient certainement loin d’imaginer d’où ils venaient et ce qui allait advenir de leur descendance. Leur cheminement va aboutir à un être qui, en prenant conscience de lui-même, c’est-à-dire “savoir que l’on sait”, va acquérir la capacité de se penser, de penser les autres, d’imaginer, de modifier le cours des choses, du moins en partie…

À la fin de la période allant de 2,5 à 1,8 Ma, la nombreuse famille des australopithèques, pourtant bien implantée du Sud au Nord Est de l’Afrique, va progressivement s’éteindre, faute peut-être d’une adaptation aux changements climatiques alternant glaciations et périodes interglaciaires : « Après la Grande Coupure, le climat de la terre s’est considérablement refroidi, au point de parler des âges glaciaires. Cette tendance générale n’est ni linéaire ni régulière. L’histoire évolutive des hominoïdes suit ainsi ces fluctuations climatiques et environnementales, se déployant avec succès dès qu’une période plus chaude favorise l’expansion des forêts, en proie aux plus grandes menaces quand les milieux forestiers régressent aux cours des périodes plus froides » [Pascal Picq, 2016].

Cette disparition laisse place libre au genre Homo, sans doute plus résistant aux fluctuations climatiques. Plusieurs lignées vont se succéder, avec des temps communs, et avec chaque fois une nécessaire amélioration des capacités physiques et intellectuelles pour mieux s’adapter aux changements survenant dans l’environnement.

DE HOMO HABILIS À HOMO SAPIENS

Habilis est le premier grand singe australopithèque reconnu à ce jour comme fondateur du genre Homo. Un peu plus de deux millions d’années ont été nécessaires pour parvenir à Sapiens qui va gagner : 45 cm en taille, 35 kg en poids et autour de 1.000 cm3 en volume crânien, alors que son cousin chimpanzé a peu évolué au fil du temps (aujourd’hui : 1,20 m, 55 kg et 450 cm3)

frise homo

Source : Hominidés.com

En l’état actuel de la recherche anthropologique, il ressort qu’Homo erectus est à l’origine d’un grand tournant de l’Histoire. Avec 1 000 cm3 de boîte crânienne il franchit un seuil symbolique, en a-t-il pris la grosse tête ? En tout cas, si la taille du cerveau n’induit pas nécessairement l’intelligence, la multiplication des neurones et la complexification de l’encéphale ont cependant permis au genre Homo de développer un processus complexe de conscientisation. Cela s’est traduit dans plusieurs événements-clés dont le seul moteur est la nécessité vitale de s’adapter à un environnement changeant, références morales et politiques n’ayant encore aucun sens. Découvrons-les grâce aux chercheurs déjà cités, et puisque tous les modes de vie d’Homo erectus n’ont pas laissé de traces observables, il y a inévitablement une part d’interprétation, ce dont par exemple Yuval Noah Harari est friand [2015].

Homo erectus devient entrepreneur : il apprend à modifier la forme des objets en taillant la pierre pour parvenir à des silex bifaces pour trancher, racler… et en utilisant le bois pour en faire des massues, puis des javelots aux pointes en os ou en pierre… : « Pour la première fois, […] un être a osé changer la nature d’un objet pour l’utiliser à son profit. Aucune autre espèce n’a pour le moment partagé cette audace […] C’est le premier signe d’une histoire culturelle. C’est un couple homme-outil qui se met en place« . Progressivement les outils s’améliorent et se diversifient, « bénéficiant chaque fois des connaissances qui avaient présidé à la fabrication des précédents » [Yves Coppens, 2006].

Homo erectus devient chasseur coopératif : quand la forêt s’éloigne, voire disparaît, quand le climat devient plus sec en Afrique lors des périodes de grande glaciation, Homo erectus doit adapter sa nourriture en devenant de plus en plus carnivore pour trouver des ressources énergétiques plus rapidement assimilables que des fruits et des plantes se faisant rares et moins riches en protéines. La viande est également une ressource alimentaire inépuisable que l’on trouve partout et en toute saison. Homo erectus est d’abord charognard, peut-être même anthropophage, mais la concurrence avec de nombreux prédateurs le conduit à apprendre la chasse qu’il pratique sous forme de battues en poursuivant une bête isolée pour l’épuiser. Ces battues, sur de longues distances, ne pouvaient être que collectives pour se relayer à la course et pour finir, encercler l’animal afin de l’achever et le transporter vers le campement.

migration_homo_sapiensHomo erectus devient explorateur : lors de changements climatiques sur de longues périodes, « plusieurs espèces s’éteignent […], certaines autres s’en vont en totalité ou en partie, d’autres arrivent et d’autres enfin se transforment sur place » [Yves Coppens, 2006]. Contrairement à d’autres rameaux, Homo erectus ne s’est pas éteint et a compris qu’il devait s’en aller, du moins une partie d’entre eux, pour continuer à vivre, devenant vraisemblablement le premier à s’éloigner de l’Afrique. Il lui fallait en effet suivre les migrations des espèces animales dans lesquelles il trouvait l’essentiel de sa nourriture et de ses vêtements. Ces mouvements migratoires ont commencé il y a environ deux millions d’années, vers l’Asie et surtout en direction du Nord de l’Afrique, actuelle Égypte; puis un peu plus à l’Est jusqu’en Géorgie (site de Dmanissi où a résidé son cousin Homo Georgicus) ; et enfin vers le Sud de l’Europe de l’Ouest (Italie, péninsule Ibérique, Périgord) non couvert de glace, mis à part le massif des Alpes dont les glaciers très épais (jusqu’à 3.000 m. d’épaisseur) peuvent s’étendre jusqu’à l’actuelle vallée du Rhône et s’arrêter au niveau de Sisteron. En période de réchauffement Homo erectus et ses cousins remontent vers le Nord de l’Eurasie et cette alternance continue, avec des retours possibles en Afrique pour de nouvelles rencontres amoureuses ou orageuses… Il ne peut être question de parler pour le moment de colonisation puisque les tribus nomades ne se fixent que temporairement sur un territoire souvent limité à une grotte et ce qui l’entoure, les espaces de chasse sont communs, le bornage, l’enclosure viendront bien plus tard.

feuHomo erectus devient Prométhée : la découverte de l’usage du feu est un événement révolutionnaire ! Révolution dans le sens d’un apport culturel, technique… de grande ampleur entraînant d’importants changements dans le monde du vivant. Homo erectus et ses concitoyens connaissent les dangers que représentent les feux de forêts et de savanes provoqués par la foudre ou les éruptions volcaniques fréquentes dans la région du grand Rift ; ils en ont peur et ne peuvent que les fuir. Pourtant vers 1,7 Ma, ils se rendent compte que si le feu détruit, il peut aussi protéger, réchauffer et ils apprennent à l’allumer eux-mêmes, la célèbre expression “On va mettre le feu !” date peut-être de cette époque… La cuisson de la viande apparaît un peu plus tardivement et les barbecues entre voisins se multiplient. Le feu rassembleur facilite la communication verbale, ce qui aurait amorcé la construction du langage symbolique.

libye 023Bien plus tard, les rituels autour de la mort vers -500 000, puis l’art rupestre vers -75 000 enrichiront la vie culturelle du genre Homo.

Ces événements, dont l’ensemble des fondements sont loin d’être tous connus, préfigurent une grande aventure humaine débutée en Afrique et en Eurasie par Homo erectus. Peu à peu Néandertal (“Premier à corder”) et Denisova prendront sa place en Europe, se rendant même en Sibérie. Ils débroussaillent ainsi le terrain pour l’arrivée d’Homo sapiens venant d’Afrique avec armes et bagages vers -40 000, il finira par les supplanter, non sans recueillir au passage quelques gènes néandertaliens. Pourquoi la lignée néandertalienne s’est-elle éteinte il y a environ 25 000 ans, alors qu’Homo néandertal semble plus costaud physiquement qu’Homo sapiens ? Toutes les hypothèses sont possibles : épidémie, famine, climat, isolement, génocide… ? Mais logiquement, elles ne pourront être vérifiées, donc à ce sujet l’Histoire en restera là. « S’il fallait résumer en quelques lignes l’histoire de l’humanité du Paléolithique, on pourrait ne retenir que deux trajectoires essentielles : d’une part, celle de la nette réduction de la diversité biologique de l’homme, dont Homo sapiens sort lauréat ; d’autre part, celle de la diversification de ses comportements et de ses pratiques culturelles, qui touche divers registres fondamentaux ; gestion territoriale, techniques de chasse… sans parler de nouvelles formes de langage avec l’art des images et l’usage des symboles » [François Bon, 2018]. Avec nos schémas de pensée contemporains, Il est difficile de se représenter le déroulement de ces événements dans le temps et l’espace. Ainsi une tribu en décidant de suivre une trace animale, n’avait déjà aucune idée de là où elle allait aboutir. Ensuite, les premiers partants n’étaient pas ceux qui parviendraient au terme de l’aventure, à supposer qu’il y en ait un, puisque ces migrations se déroulaient sur plusieurs générations. Aujourd’hui tout va beaucoup plus vite et les mobilités, pas toujours choisies, ont des destinations connues, par exemple les migrants “clandestins” atteignent, et encore pas toujours, non sans beaucoup de mal, leur objectif au bout d’un à trois ans d’après leurs témoignages. Ce qui fait qu’entre Homo erectus et Homo sapiens d’aujourd’hui beaucoup plus conscient et savant, les représentations du temps et de l’espace ont nettement évolué, ce qui ne veut pas dire pour autant que l’un et l’autre ont rétréci !

Là où nous en sommes dans le parcours du genre Homo sur quelque 100 000 générations, un fait saute aux yeux : “nous sommes tous des Africains” [Michel Brunet, 2016]. Nos ancêtres Homo erectus et Homo sapiens en venant d’Afrique, ont inauguré les mouvements migratoires incessants des millénaires qui suivront. Cette réalité est le fondement même de la Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants approuvée par l’ONU en 2016 : « Depuis que le monde est monde, les hommes se déplacent, soit pour rechercher de nouvelles perspectives et de nouveaux débouchés économiques, soit pour échapper à des conflits armés, à la pauvreté, à l’insécurité alimentaire, à la persécution, au terrorisme ou à des violations des droits de l’homme, soit enfin en réaction aux effets négatifs des changements climatiques, des catastrophes naturelles (dont certaines sont liées à ces changements) ou d’autres facteurs environnementaux. En fait, nombreux sont leurs déplacements qui sont motivés par plusieurs de ces raisons ». Dans les temps présents, l’incertitude qui pèse sur le monde peut rendre difficile l’acceptation de nos origines et de leur diversité, alors que l’étude de la Préhistoire et de l’Histoire conduit à reconnaître que c’est la non-migration qui demeure l’exception et qui le restera inévitablement pour toutes les raisons évoquées dans la Déclaration de l’ONU.


Une longue étape, débutée avec le Big Bang il y a 13,7 milliards d’années, nous a conduits à peu près vers l’an 30 000 avant notre ère. Peut-on en conclure que « Tout ce qui existe dans l’Univers est le fruit du hasard et de la nécessité » ? Cette citation est attribuée au philosophe matérialiste grec Démocrite (vers 400 avant notre ère) et précurseur des réputés physiciens et astrophysiciens contemporains : Aurélien Barrau, Albert Einstein, Stephen Hawking, Hubert Reeves… Ils nous permettent de mieux comprendre une relativité peu hasardeuse du temps et de l’espace dans l’Univers, et il y a une certaine logique dans le déroulement historique des grands événements que nous avons survolés jusqu’ici. L’on pourrait en déduire que “nécessité fait loi”, pourtant le pourquoi et le comment de l’élan qui a conduit à la vie, puis à l’humanité, sont encore loin d’être complètement connus.

“Nous approchons de l’instant qui serait celui de l’ultime et définitif commencement, du tout premier élément comme du tout premier humain, mais nous devons constater que plus nous croyons l’atteindre, plus il se dérobe, remplacé par un autre, plus ancien, dont il faudra trouver l’origine. Ainsi sommes-nous stimulés par toujours plus d’informations, de plus en plus précises, complexifiant nos connaissances quant à ce qui nous précède et nous a engendrés. Soumis aux aléas d’un savoir qui n’est jamais définitif, si irréprochable que soit la rigueur scientifique, pouvons-nous raisonnablement espérer un jour atteindre cet ultime commencement ? » [Musée des Confluences, 2014]

Homo sapiens, bien que minuscule dans l’Univers et ne pesant pas lourd dans la biomasse terrestre, est un maillon essentiel de cette grandiose Histoire, il est en effet le seul du buisson du vivant à pouvoir la raconter et l’expliquer. Il demeure aussi l’unique représentant du genre Homo, sans doute grâce à une faculté hors du commun d’adaptation à un environnement changeant, en particulier pour causes climatiques dues aux légères variations du mouvement orbital de la petite planète Terre autour du soleil, mais on est encore très loin des pollutions provoquées par l’activité d’Homo sapiens ! Pour se nourrir ces changements l’obligent à bouger en suivant les déplacements lointains des espèces animales dont la viande riche en protéines, devient la base de son alimentation, mais pourra-t-elle le rester ?

Chasseur-cueilleur, il demeure encore bien intégré au buisson du vivant dont il suit les rythmes naturels sans chercher à en changer le cours, sinon peut-être quand il devient entrepreneur et modifie la nature de certains objets (pierre, bois, ossements…) et quand il commence à découvrir tout l’intérêt que représente la domestication du feu, véritable révolution préfigurant d’autres à venir. Il a encore beaucoup à découvrir, à apprendre, à créer… mais pas toujours en “sapiens”…, c’est ce que nous aborderons dans un prochain article dans lequel tout ira beaucoup plus vite dans un espace de moins en moins naturel…, désir d’un équilibre naturel harmonieux et inquiétude devant l’absurde d’un pouvoir invasif, restant les motivations pour continuer ce voyage…

equilibre et absurde

 


Références

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  • Barjavel René, La Nuit des temps | 1968 | éd. Presses de la Cité
  • Bar-On Yinon M., Phillips Rob, Milo Ron, “Distribution de la biomasse sur terre”, Université de New-Jersey et PNAS | 19 juin 2018
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  • Barrau Aurélien, Des Univers multiples | 2017 | éd. Dunod
  • Barthélémy Pierre, “Néandertal, premier à corder”, Le Monde.fr | 10 avril 2020
  • Bernard Claude, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, Tome 1 | 1878 | éd. J.B. Baillière et fils
  • Bon François, L’Europe du Paléolithique supérieur. Dans : Une histoire des civilisations, sous la direction de Jean-Paul Demoule et autres | 2018 | éd. La-Découverte/Inrap
  • Boucheron Patrick (sous la direction de), Histoire mondiale de la France | 2017 | éd. du Seuil
  • Boucheron Patrick, Van Waerebeke Denis, “Quand l’histoire fait dates”, Les Films d’ici | Arte éditions| 2017
  • Boulding Kenneth, cité par Frédéric Cazenave, “Derrière la décroissance, de la gauche à la droite identitaire, une multitude de chapelles”, le Monde.fr| 3 déc. 2018
  • Brunet Michel, D’Abel à Toumaï : nomade, chercheur d’os | 2006 | éd. Odile Jacob
  • Brunet Michel, Nous sommes tous des Africains : à la recherche du premier homme | 2016 |éd. Odile Jacob
  • Brunet Michel, « Toumaï : Sahelanthropus tchadensis« , Hominidés.com | 2005
  • Cohen Claudine, La femme des origines : images de la femme dans la préhistoire occidentale| 2003 | éd. Belin
  • Combemorel Pascal, “La répartition de la biomasse sur Terre”, Planet-Vie | 19 juin 2018
  • Comité scientifique, “Le parcours permanent”, musée des Confluences Lyon| 2014
  • Coppens Yves, Histoire de l’homme et changements climatiques | 2006 | éd. Collège de France et Fayard
  • Coppens Yves, Le Présent du passé. L’Actualité de l’histoire de l’Homme | 2009| éd. Odile Jacob
  • Crasquin Sylvie, “La limite Permien–Trias : La crise majeure du monde vivant”, CNRS – UPMC Paris | 12 mai 2009.
  • Darwin Charles, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle | 1859 et 1873 | éd. C. Reinwald
  • Del Árbol Victor, Le Poids des morts | 2006/2020 | éd. Actes Sud
  • Deloison Yvette, “La bipédie humaine – ancestrale – initiale – originelle”, Hominidés.com | 2009
  • Deloison Yvette, Préhistoire du piéton. Essai sur les nouvelles origines de l’homme | 2004 | éd. Plon
  • Harari Yuval Noah, Sapiens. Une brève histoire de l’humanité | 2011/2015 | éd. Albin Michel
  • Hartenberger Jean-Louis, Une brève histoire des mammifères, 2001 | éd. Belin
  • Hawking Stephen, Mlodinow Léonard, Y a-t-il un grand architecte dans l’univers ? | 2011 | éd. Odile Jacob
  • Hublin Jean-Jacques, L’hominisation et les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Dans Une histoire des civilisations, sous la direction de Jean-Paul Demoule et autres | 2018 | éd. La Découverte – Inrap
  • Hublin Jean-Jacques, avec Bernard Seytre, Quand d’autres hommes peuplaient la Terre. Nouveaux regards sur nos origines | 2008 et 2011 | éd. Flammarion
  • Jacquard Albert, Voici le temps du monde fini | 1991 | éd. du Seuil
  • Klein Étienne, Le temps (qui passe ?)| 2013 | Bayard éditions
  • Leduc Claudine, présentation du livre de Claudine Cohen, “La femme des origines. Images de la femme dans la préhistoire occidentale” | Clio, Histoire‚ femmes et sociétés, N°23 | 13 nov. 2006
  • Magdelaine Christophe, « Les extinctions massives de la biodiversité », Notre planète.info | 13 sept. 2019
  • Malaterre Christophe, “Expliquer les origines de la vie : structures et schèmes explicatifs”, Noesis | 2008
  • Maurel Marie-Christine, Les Origines de la vie | 2017 | éd. Le Pommier
  • ONU, “Déclaration de New York pour les réfugiés et les migrants”. Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 19 sept. 2016
  • Picq Pascal, Premiers hommes | 2016 | éd. Flammarion
  • Picq Pascal, Au commencement était l’homme | 2009 | éd. Odile Jacob
  • Picq Pascal, Lucy et l’obscurantisme |2007 | éd. Odile Jacob
  • Reeves Hubert, « Petits voyages dans le cosmos », avec Étienne Klein, La conversation scientifique – France-Culture | 22 fév. 2020
  • Reeves Hubert, Poussières d’étoiles | 2008 | éd. Le Seuil
  • Sabolo Monica, Summer| 2017 | éd. Jean-Claude Lattès
  • Sacco Laurent, “La plus grande extinction massive de tous les temps”, Futura Planète | 7 avril 2020
  • Sacco Laurent, “La première molécule à s’être formée après le Big Bang détectée dans l’espace”, Futura-Sciences | 23 avril 2019
  • Schnapp Alain, Face au passé, une courte histoire. Dans Une Histoire des civilisations, sous la direction de Jean-Paul Demoule et autres | 2018 | éd. La Découverte – Inrap
  • Testot Laurent, Une histoire environnementale de l’humanité | 2017 | éd. Payot
  • Thomas Pierre, « Comment et pourquoi représenter l’arbre phylogénétique du vivant ? La réponse du Musée des Confluences de Lyon », Planet-Terre / ENS Lyon | 6 avril 2015
  • Wood Bernard, « Le buissonnant rameau humain », Pour la science N°445 | 23 oct. 2014

Bibliographie : agriculture, alimentation

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  • Académie de Villefranche et du Beaujolais, « Villefranche-sur-Saône, charte de 1260 : à la recherche des libertés communales »| note / déc. 2010
  • Agreste Auvergne-Rhône-Alpes, « Panorama des productions alimentaires« / 2016
  • Agreste Île-de-France, « Mémento de la statistique agricole« / déc. 2017
  • AGter, « Forum mondial sur l’accès à la terre et aux ressources naturelles« / av. 2016
  • APUR « Une agriculture urbaine à Paris »| Note N°113 / fév. 2017
  • Assemblée nationale, « Le foncier agricole”| Rapport d’information N°1460 / déc.2018
  • Barbut Monique, « Les Sols, un enjeu climatique majeur »| Alternatives économiques N°345 / Avr. 2015
  • Barles Sabine, « L’idée de nourrir les métropoles grâce aux ceintures vertes est une illusion ! »| Colibris le Mag / juin 2017
  • Barrier Marie-France, “ Le champ des possibles : la Tournerie, ferme Terre de Liens”| France 5 (extrait) / 2017
  • Baury Jacqueline, « Développement local durable et coopération internationale »| Horizons solidaires  / sept. 2012
  • Beyerbach Cornélia, “Alpages et agropastoralisme en Tarentaise et Pays du Mont-Blanc”| Fondation Facim / 2011
  • Blanchard Raoul, « La vie pastorale dans les Alpes françaises »| Revue de géographie alpine N° 3 / 1922
  • Bolis Angéla, “Des collectivités locales en quête de résilience alimentaire”| Le Monde / 20 juillet 2020
  • Bolze Sophie, “Marinaleda, un village en utopie”| documentaire produit par Tarmak-films / 2009 (DVD)
  • Bourgeois Jules, “La belle histoire de l’installation de onze jeunes paysans sur une ferme du Limousin”| Reporterre / 2016
  • Bové José, Luneau Gilles, L’Alimentation en otage | éd. Autrement / 2015
  • Brand Stewart, Discipline pour la planète Terre, vers une écologie des solutions | éd. Tristram /2014
  • Carrier Nicolas, Mouthon Fabrice, Paysans des Alpes, les communautés montagnardes au Moyen-Âge | PUR / 2010
  • Carrier Nicolas, Laffont Pierre-Yves, L’estivage en Savoie du nord au Moyen-Âge. Essai de chronologie et typologie | PUM / 2006
  • Carrier Nicolas, « Les communautés montagnardes et la justice dans les Alpes nord-occidentales à la fin du Moyen-Âge »| Cahiers de recherches médiévales / oct.2003
  • Chapelle Sophie, « Loin de l’agrobusiness, une coopérative favorise l’alimentation solidaire et l’économie locale »| Bastamag / janv. 2015
  • Chiffoleau Yuna, Paturel Dominique, « Les circuits courts alimentaires pour tous, outils d’analyse de l’innovation sociale »| Innovations N° 50 / 2016)
  • Choplin Antoine, Cour Nord | éd. La Brume Rouergue / 2010
  • Collectif, “Le pastoralisme collectif dans le massif des Alpes »| Territoire N°186 / fév.2012
  • Conseil économique et social, « La maîtrise foncière, clé du développement rural : pour une nouvelle politique foncière »| Rapport Jean-Pierre Boisson / 2005
  • CREDOC « Les nouvelles générations transforment la consommation de viande »| rapport / sept.2018
    • « La perception du prix juste par les Français »| rapport / déc. 2008
  • Deguara Samuel, « Conditions d’émergence de la Confédération paysanne et conditions de production d’une nouvelle idéologie paysanne : éléments pour une socio-histoire du mouvement progressiste paysan »| Quaderni N°56 / 2004
  • Derville Grégory, Réussir la transition écologique | éd. Terre Vivante / 2019
  • De Serres Olivier, Théâtre d’Agriculture et mesnage des champs. Du devoir du mesnager, ou l’art de bien cognoistre et choisir les terres / 1600 (Gallica-BNF)
  • Dufumier Marc, L’agroécologie peut nous sauver | éd. Actes Sud / 2019
    • 50 idées reçues sur l’agriculture et l’alimentation | Allary édition / 2014
  • Duparc Pierre, “Les tenures en hébergement et en abergement”| Bibliothèque de l’école des chartres / 1964
  • FAO « Biodiversité pour l’alimentation et l’agriculture »| Rapport (anglais) / fév. 2019
    • « Biodiversité pour l’alimentation et l’agriculture »| résumé (français) / fév. 2019
    • « L’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde »| rapport / 2017
    • « Sécurité alimentaire et développement agricole en Afrique subsaharienne »| rapport / 2006
  • Fondation pour la recherche sur la biodiversité, « Dégradation et restauration des terres« / 2016
  • FranceAgriMer, « Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires »| rapport au Parlement / 2017
  • France stratégie, « Faire de la politique agricole commune un levier de la transition agroécologique »| rapport / 2019
  • Gaborit Elie et al. « Agriculture et démocratie »| note / 2011
  • Garde Laurent et al. « Permanence et mutations de l’élevage pastoral dans les Alpes du Sud »| Revue de géographie alpine | 2014
  • Grancolas Philippe, « Qu’est-ce qui tue les insectes ? »| The Conversation / fév. 2019
  • Grémillet Alice, Fosse Julien, “Améliorer les performances économiques et environnementales de l’agriculture : les coûts et bénéfices de l’agroécologie”| France Stratégie / 13 août 2020
  • Groupement Régional Alimentaire de Proximité, « Semer, nourrir et cultiver »| GRAP / 2020
  • Greniers (les) d’Abondance, « Vers la résilience alimentaire »| projet / 2020
  • Harvois France, Lynch Édouard, Le Beaufort, réinventer le fruit commun | éd. Libel / 2016
  • Hermelin Jules, « 10.000 Amérindiens ont lancé une vaste opération d’occupation des terres »| Bastamag.fr / 29 avr. 2015
  • Huet Jean, Vers une gestion coopérative de l’eau. L’utilisation des SCIC | éd. Fondation Gabriel Péri / 2014
  • IGN éducation, « La forêt en France métropolitaine« / janv. 2019
  • Initiative Charte de la Terre, « Charte de la Terre« / 2000
  • Inter Régions, Convention massif Alpin 2015-2020
  • Israël Dan, « Accaparement des terres : nouvelle action contre Bolloré »| Médiapart / 25 avr. 2015
  • Koné Massa, « L’accaparement des terres sévit au Mali »| Reporterre / 5-déc. 2013
  • Le Boursicot Jérôme, « Une commune bretonne impose l’agriculture bio et paysanne à des propriétaires de terres en friche »| Reporterre / 27 janvier 2020
  • Lemonde Anne, « De la révolte à la liberté. L’intégration politique modèle d’un bailliage montagnard : le Briançonnais au XIVe siècle »| 34° congrès de la SHMESP / mai 2003
  • Lévêque Aurélien, Vink Luba, Changement de propriétaire | documentaire produit par Cellulo Prod / 2015 (DVD)
  • Linou Stéphane, Résilience alimentaire et sécurité nationale | BookEdition / 2019
  • Locher Fabien, (dir.) La Nature en commun. Ressources, environnement et communautés | éd. Champ Vallon / 2020
  • Maréchal Gilles et al. « Les projets alimentaires territoriaux, entre rupture, transition et immobilisme ? »| GREP / 2019
  • Mariétan Ignace, « Le consortage de Zinal »| Bulletin du Murithienne Sion / 1953
  • Ministère de l’Agriculture et de l’alimentation, « Utilisation du territoire en France métropolitaine »| Agreste primeur N°313 / Juin 2014
    • « La demande alimentaire en 2050 : chiffres, incertitudes et marges de manœuvre »| Centre d’études et de prospective / fév. 2011
    • « Comment construire un Projet Alimentaire Territorial »| P.A.T. / 2017
  • Ministère de l’écologie, « Atlas régional de l’occupation des sols en France« / oct. 2016
  • Mouthon Fabrice, « Les communautés alpines et L’État (milieu XIIIe siècle début XVIe siècle) »| Actes du 34e congrès de la SHMESP / mai 2003
    • « Le règlement des conflits d’alpage dans les Alpes occidentales » (XIIIe XIVe siècles) »| 31e congrès de la SHMESP / 2000
    • « Moines et paysans sur les alpages de Savoie (XIe-XIIIe siècles) : mythes et réalité » Cahiers d’histoire / 2001
    • La naissance des communs. Eaux, forêts, alpages dans les montagnes de Savoie | éd. Société Savoisienne d’Histoire et d’Archéologie / 2016
    • Le sourire de Prométhée. L’homme et la nature au Moyen-Âge | La Découverte / 2017
    • « Aménagements de la montagne et gestion de l’eau dans les hautes vallée savoyardes. ( Maurienne et Tarentaise XIIIe-XIVe siècles) »| Histoire et Sociétés Rurales / 2019
  • Nutrition mondiale, « Agir en faveur de l’égalité pour mettre fin à la malnutrition »| rapport / 2020
  • ONB « Menace sur le vivant : quand la nature ne peut plus suivre« / 2018
  • Ostrom Elinor, Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles | 1990 (éd. française De Boeck / 2010)
  • Parlement européen, « Méga tendances dans l’agro-alimentaire : aperçu mondial et réponse politique de l’U.E »| rapport (en anglais) / sept. 2019
  • Pays d’Aubagne et de l’Étoile, « Charte pour une agriculture durable« / 1992
  • Pégeault Nelly et al. « L’accaparement des terres »| Nature et Progrès  N° 127 / avr.-mai 2020
  • Pisani Edgard, Un vieil homme et la terre | éd. du Seuil / 2004
  • Plate-forme citoyenne, « États généraux de l’alimentation » / 2017
  • Pouch Thierry, « L’appropriation des terres agricoles, nouvelle étape de la mondialisation »| Alternatives économiques / 1er mai 2018
  • Rn-PAT « Réseau national des Projets alimentaires Territoriaux »| site
  • Saramago José, Relevé de terre | éd. du Seuil / 2012
  • Solagro, « Le scénario Afterres 2050« / 2016
  • Terre de Liens, « Agir sur le foncier agricole, un rôle essentiel pour les collectivités locales »| rapport / 2015
      • « Communes, intercommunalités, comment préserver les terres agricoles? »| rapport / 2014
  • Terres’Fertîle, « Projet Alimentaire Territorial de l’Île d’Yeu »| projet / juil. 2019
  • Thomé Pierre, « Vers une nouvelle révolution agricole ? »| blog / 2019
    • « Biovallée et autosuffisance alimentaire »| blog / 2020
    • « Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale »| blog
    • « Le Fruit commun du Versant du soleil, un goût de Beaufort »| blog / 2014
  • Vaillant Pierre, « Les origines d’une libre confédération de vallées : les habitants des communautés briançonnaises au XIIIe siècle »| École des chartes / 1967
  • Via Campesina et GRAIN « Les lois semencières qui criminalisent les paysannes et les paysans »| rapport / 2015
  • Viallet Hélène, Les alpages et la vie d’une communauté montagnarde, Beaufort du Moyen-Âge au XVIIe siècle | éd. Académie salésienne, 1993
  • Vidal Roland, Fleury André, « L’autosuffisance agricole des villes, une vaine utopie ? »| La Vie des Idées / 4 juin 2010
  • Vivier Nadine, « Les biens communaux du Briançonnais aux XVIIIe et XIXe siècles »| Études rurales N°117 / 1990
  • Vogel Jean, L’Appel de Saâles. Le combat d’un maire pour réveiller la France rurale | éd. La Nuée bleue / 2019
  • WWF et Solagro, « Pour une transition agricole et alimentaire durable »| rapport / oct.2019

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Autres bibliographies

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Virus quand tu nous tiens…

texte téléchargeable

Le covid-19 ou coronavirus, est en train de nous empoisonner la vie, surtout pour ceux et celles qui sont dans l’obligation d’assurer le maintien des services publics indispensables. Pour ne pas rester trop collé à la grande malveillance de ce virus, j’ai recherché un rationnel factuel, manière de mettre quelque distance avec un événement pour lequel émotions et starisation ont tendance à devenir les seuls moteurs de l’analyse. Mais qu’est-ce qu’un virus et à quoi peut-il bien servir à part nous rendre malade ?

Virus et monde vivant

Parler de “vengeance de la nature” est tout aussi fantaisiste que d’évoquer une punition divine. Avec une approche plus rationnelle, on peut découvrir que les virus sont apparus dès que le vivant s’est employé à multiplier bactéries et cellules, il y a environ trois milliards d’années. Mais font-ils partie du buisson du vivant ? Leur incapacité à s’auto-reproduire, ils ont besoin en effet de coloniser une cellule pour le faire, peut conduire à les mettre en dehors du vivant sans que cela puisse être vraiment démontré et fasse l’unanimité. Cependant il y a peu, « une équipe des chercheurs de l’université de l’Illinois semble avoir comblé cette lacune en démontrant l’enracinement de plain-pied des virus dans l’arbre de la vie. Un résultat important qui  éclaire d’une lumière nouvelle cette zone sombre de la connaissance où s’accomplit la séparation  entre les règnes de l’inanimé et du vivant. » [Román Ikonicoff, 2015]

Donc si l’on admet cet enracinement des virus, quelle place occupent-ils dans le buisson du vivant ? Eh bien elle est loin d’être négligeable ! En 2017 aux États-Unis, trois scientifiques ont cherché à évaluer le poids de la masse carbone du vivant sur Terre : “The biomass distribution on Earth” (en anglais), ce qui donne :

poids biomasse_1

Le poids total de la biomasse carbone, indépendamment de la teneur en eau, est de 545 gigatonnes-carbone (GtC), se répartissant ainsi (principaux résultats) : végétal 83% (450 GtC), bactéries 13% (70 GtC), monde animal 0,4% (2 GtC, dont les humains 0,06 GtC et 0,01% du total) ; avec 0,2 GtC, les virus pèsent plus lourds que les humains et représentent 0,03% du total [rapport complet en anglais], ils sont donc incontournables et l’on doit faire avec…

Le territoire privilégié des virus semble être les océans où ils ont une fonction de nettoyage. Environ 200.000 différents types ont été recensés [Matthew Sullivan, 2019]. « Les virus pullulent dans la mer. Souvenez-vous en quand vous boirez la tasse cet été! Présents dans les océans à des concentrations avoisinant dix millions par millilitre, les virus sont les entités biologiques les plus nombreuses sur la planète. Mis bout à bout, ils constitueraient un collier de perles dont la longueur dépasserait dix millions d’années-lumière. Tous ensemble, les virus marins contiendraient plus d’atomes de carbone que 75 millions de baleines bleues. » [Stéphan Jacquet, 2019]

Métamorphoses

CAt O'Neil pour Libération

Cat O’Neil pour Libération

Que dit la philosophie ? Après Franz Kafka, Edgar Morin et autres,  Emanuele Coccia vient de s’intéresser aux métamorphoses, dont celles provoquées par les virus qui interrogent ce que nous considérons comme “notre” vie,  et ce lien me semble pertinent : « Tout virus est inquiétant : sa vie est la transformation (parfois mortelle) de celle des autres. Il est la démonstration que la vie que nous considérons comme nôtre n’est pas à nous : elle peut à tout moment devenir la vie d’un autre, même de l’être biologiquement et anatomiquement le plus éloigné, le virus, qui peut s’installer dans notre corps et devenir son seigneur. […] Il peut mettre en crise un appareil technique monumental de plusieurs siècles, et la vie d’une planète d’un instant à l’autre. Tout virus, et ce virus (le coronavirus) en particulier, nous apprend donc à ne pas mesurer la puissance d’un être vivant sur la base de ses équipements biologiques, cérébraux, neuronaux. Il casse aussi notre étrange narcissisme : dans l’anthropocène, nous continuons à contempler notre grandeur, même négativement, et nous nous magnifions dans nos puissances malignes, destructrices… “Regardez comme nous sommes puissants”. […] Le coronavirus montre que la vie se moque des frontières, des entités politiques, des distinctions de races, qu’elle mélange tout, elle rallie tout. » [Libération, 2020]

Le propos d’Emanuele Coccia est un appel à un peu plus d’humilité de la part de l’humanité afin qu’elle puisse se permettre de réexaminer sereinement la place de non-dominant qui devrait être la sienne dans le buisson du vivant, mais est-ce encore possible ?  Le présent est détruit, du moins en partie, par le coronavirus : moins de libertés, chutes dans la production de biens de consommation, défauts dans les soins, pas de spectacles publics, etc. Se métaphorise-t-il pour autant ? Il est bien difficile d’en mesurer toutes les conséquences, sinon celle de compter les morts. Déjà en 1918-1920 avec la grippe espagnole suivant la Première Guerre mondiale, « On comptera à la fin de l’épidémie entre 50 et 100 millions de morts (les données sur la Russie, la Chine et l’Inde restent incertaines). À titre de comparaison, la Première Guerre mondiale en avait fait 17 millions. » [Christian Chavagneux, 2020]. Mais l’évaluation des conséquences directes sur le plan économique, social, culturel… est demeurée à cette époque bien incertaine, seules la natalité (hausse mondiale spectaculaire) et la politique de santé ont été profondément modifiées. Les virus, outre une fonction de rappel à l’ordre, auraient-ils aussi une fonction régulatrice ?

Ces incertitudes n’empêchent cependant pas de nombreuses affirmations sur l’après avec la recherche quasi inévitables de boucs émissaires mais aussi une abondance d’injonctions parfois prophétiques : les “il faut, il faudra…” pleuvent de toute part, de même que les “je vous l’avais bien dit !”. C’est loin, à mes yeux, d’être la meilleure façon d’aborder une réflexion sur l’après, alors qu’il s’agirait plutôt de trouver les bonnes problématiques, c’est-à-dire celles qui font vraiment sens, les hypothèses ne venant qu’ensuite, méthode loin d’être évidente, mais incontournable, tout chercheur le sait. L’un  des premiers lecteurs de ce texte, connaissant mon intérêt pour les biens communs, a écrit : « Le Covi19 fait-il partie de notre « bien commun » ou de notre « mal commun » ? Les deux sans doute…« 

Lire également : “Les virus, qu’est-ce que c’est ? Combien y en a-t-il ? Et sont-ils tous méchants ?« 

Et pour se réconforter ou se faire peur, quelques lectures évoquant des dystopies liées à des épidémies peuvent être éclairantes sur le pendant et l’après, elles sont nombreuses ; mais, sans pour autant ignorer La Peste d’Albert Camus ou Les Animaux malades de la peste de Jean de la Fontaine,  je n’en citerai que deux, car elles m’ont vraiment impressionné :

  • L’Aveuglement de José Saramago (1997) : Un homme, assis au volant de sa voiture et arrêté devant un feu rouge, devient subitement aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage très vite à tout un pays et tous les êtres humains sont atteints de cécité, à l’exception d’une femme : « Ils vont comme des fantômes, être un fantôme ça doit être ça, avoir la certitude que la vie existe, car vos quatre sens vous le disent, et ne pas pouvoir la voir ».
  • L’Année du lion de Deon Meyer (2017) : « Seuls ont réchappé à une mortelle contagion les individus immunisés par leurs gènes. Entre tensions humaines et progrès techniques, chronique des cinq premières années d’une nouvelle société. » [Macha Séry, 2020]

J’en termine avec ces indications de lecture, où conduisent-elles ? C’est à découvrir, à discuter, commenter, compléter… bien entendu !


Références

  • Baguet Patrick, “Comment prévoir l’évolution de l’épidémie à Covid-19 en France?” | 31 mars 2020
  • Camus Albert, La Peste | 1947 | éd. Gallimard
  • Chavagneux Christian, “Comment la grippe espagnole a changé le monde”| Alternatives économiques N°399 | 23 mars 2020
  • Coccia Emanuele, Métamorphoses | 2020 |éd. Rivages
  • Coccia Emanuele, La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange | 2016 | éd. Rivages
  • De la Fontaine Jean, Les Animaux malade de la peste | 1678
  • Drouin Jean-Marc, “Végéter” | La vie des idées | juil. 2017
  • Faure Sonya et Vécrin Anastasia, “Emanuele Coccia : Les virus nous rappellent que n’importe quel être peut détruire le présent et établir un ordre inconnu”| Libération | 13 mars 2020]
  • Ikonicoff  Román, “Oui, les virus sont bien des êtres vivants !”| Science & Vie | oct. 2015
  • Jacquet Stéphan, Depecker Caroline, “Les virus, piliers de la vie marine” | Pour la Science N°104 |
  • Kafka Franz, La Métamorphose, 1915
  • Meyer Deon, L’Année du lion | 2017 | éd. du Seuil
  • Morin Edgar, “Éloge de la métamorphose” | Le Monde | 9 janv. 2010
  • Saramago José, L’Aveuglement | 1997 | éd. du Seuil
  • Séry Macha, “Littérature et épidémie: le vaccin des dystopies”| Le Monde | 25 mars 2020

Commentaires

Coronavirus et écologie

Ces temps extra…ordinaires, hors du commun, de repli obligé et de moindre activité, toutefois pas pour tout le monde, je pense en particulier aux personnels soignants, peuvent inciter à la réflexion, voici des découvertes ou redécouvertes récentes:

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Aurélien Barrau, astrophysicien philosophe, enseigne à l’université de Grenoble, fortement engagé dans le domaine de l’écologie, relie –faut oser, mais l’analyse me semble plutôt pertinente– l’actuelle situation sanitaire avec la question du climat :
Coronavirus et écologie, conférence de 30 minutes environ, d’une grande clarté et qui devrait provoquer quelques discussions…

Autre propos tout aussi précis : « de la complexité du factuel…, systématisation du mensonge…, Ah je vous l’avez bien dit ! » Vidéo conférence | 23 mars 2020


Relier à l’exposé d’A. Barrau, un texte loin d’être une nouveauté mais sans doute oublié et redécouvert avec étonnement et interrogations :

Principe 1
La liberté est un droit fondamental pour l’Homme, l’égalité et des conditions de vie satisfaisantes aussi, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être. Il a le devoir de protéger et d’améliorer l’environnement pour les générations actuelles et futures. De ce fait, les politiques qui encouragent le racisme, l’apartheid, la discrimination, les formes coloniales et autres oppression et domination étrangères doivent être éliminées après condamnation…

  • De quand date ce texte ? 1972 !
  • De qui est-il ? “Conférence des Nations Unies sur l’environnement. Déclaration de Stockholm

ONU

Qu’en est-il de cette déclaration solennelle 48 ans après? Elle semble être d’une grande actualité et a-t-elle donné lieu à une évaluation des changements qu’elle aurait dû provoquer ?


Ressources

Michel Rocard et la Deuxième Gauche

Une page de l’histoire du Socialisme en France : de l’autogestion aux (biens) communs ?

Ce document est issu d’un long  entretien avec Michel Rocard le 25 novembre 2009 à Paris et réalisé dans le cadre de la rédaction de Créateurs d’utopies”. Démocratie Autogestion Économie sociale et solidaire” (ouvrage paru en 2012, éd. Yves Michel). Le texte a été validé par Michel Rocard en février 2010. Les questions ont été supprimées, illustrations, notes (en fin d’article) et liens sont de la rédaction. L’entretien s’est déroulé de mémoire sans aucun document, aussi quelques oublis sont possibles ; si des lecteurs le constatent, des correctifs sont possibles par commentaire tout à la fin de cet article ou par mail.

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Introduction

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Pourquoi ressortir un récit paru il y a dix ans ? La question initiale posée à Michel Rocard (1930 – 2016) concernait l’autogestion : qu’avait-il à en dire alors que ce concept a quasi disparu du langage politique ? Sa réponse est claire : cette idée est toujours d’actualité, non dans le sens d’un récit politique mythique projetant une société autogestionnaire idéale, mais dans celui d’une conquête d’autonomie collective favorisant des initiatives locales dans tous les domaines de la vie, ce que certains dénomment depuis peu des COMMUNS, il souligne d’ailleurs l’importance de l’attribution du prix Nobel de l’économie à Elinor Ostrom en 2009. Ainsi cet entretien nous ramène à l’actualité avec aussi à la fin (avant dernier paragraphe) une dimension prémonitoire sur ce qui se passe aujourd’hui un peu partout dans le monde. Enfin en valorisant l’autonomie dans des pratiques de la vie quotidienne, Michel Rocard se rapproche manifestement des idées développées par André Gorz (1923 – 2007) qu’il considère comme l’un  des grands maîtres de la pensée autogestionnaire et qui demeure une référence en particulier dans le mouvement écologique :

« Il ne s’agit plus de nous dévouer à une cause transcendante qui rachèterait nos souffrances et nous rembourserait avec intérêt le prix de nos renoncements […]. Nous saurons désormais que la société ne sera jamais ‘’bonne’’ par son organisation, mais seulement en raison des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire qu’elle ouvre aux individus. » [André Gorz, Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée]

Avec ses adieux au prolétariat, André Gorz a déclenché les foudres de la Gorz_1critique de nombreux militants de la gauche à l’extrême-gauche l’accusant « de reniement, d’abandon de la lutte des classes et de ralliement au giscardisme. » Ce à quoi il a répondu : « J’appelle “non-classe” […] tous ceux qui ne peuvent plus s’identifier à leur travail salarié et qui réclament non un emploi meilleur, mais une vie où les activités autodéterminées l’emportent sur le travail hétéro-déterminé, si bien payé soit-il. Ce sont là des exigences réalistes« . [entretien avec Michel Contat et François George, “Les adieux d’André Gorz au prolétariat” | Le Monde.fr / 13 oct. 1980]

En juin 1977, lors du 61e Congrès du Parti Socialiste à Nantes, Michel Rocard, l’un des principaux fondateurs et leaders de la Deuxième Gauche [1], affirme l’autonomie de ce courant au sein du PS. Pour lui, deux cultures du socialisme s’opposent : « la Deuxième gauche, décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une Première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique. » Ce discours n’est vraiment pas du goût ni des chevènementistes ni d’une bonne partie des mitterrandiens, qui vont tout faire pour minorer l’impact positif de la Deuxième Gauche.

m_rocard_2« Témoin de cinquante ans de socialisme, Michel Rocard a aussi vu les valeurs de gauche s’effriter au fur et à mesure que le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui le communisme et les derniers espoirs d’un monde qu’on espérait plus juste. On pourrait discuter à l’envi de cette fameuse année 1989 où l’on découvrit naïvement que la fin de la guerre froide n’était en rien l’assurance d’un monde meilleur. La mort du communisme, la fin des deux blocs, ce serait – on s’en rendrait compte bien plus tard – la naissance d’un monde unilatéral où se côtoieraient ennemis silencieux – le terrorisme, Ben Laden et dictatures invisibles –, la loi des marchés, les banquiers nouveaux patrons du monde. Plus d’idéologies, plus de religion, même plus d’entreprises ; bienvenue dans la société du nihilisme, sans croyances, sans repères, sans utopie à défendre. En 1989, Michel Rocard était Premier Ministre ». [Thomas Ducres, 2012] [2].

Que dit aujourd’hui Michel Rocard de ces années de socialisme ?


Les difficultés de la SFIO

Michel Rocard : « Pendant un temps, je me suis fortement identifié politiquement au Parti Socialiste Unifié Logo_PSU(PSU), mais je n’y ai pas fait toute ma carrière politique parce ce parti débouchait sur une impasse. Pour bien comprendre ce qui s’est passé, il est nécessaire de refaire un peu l’histoire de la gauche socialiste après la Deuxième Guerre mondiale et on arrivera ainsi tout naturellement, non seulement aux racines de l’autogestion mais aussi à son actualité. En 1960 l’intention des fondateurs du PSU était de créer un parti de masse qui faisait grandement défaut à la Gauche socialiste depuis 1938.

Après la Première Guerre SFIO.logomondiale la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière)  a été forte, comprenant jusqu’à 300.000 adhérents. Mais la scission de 1920 au Congrès de Tours et la création du Parti Communiste Français (PCF), puis un peu plus tard le refus d’intervention dans la guerre civile en Espagne, ont provoqué de nombreux départs tout particulièrement chez les jeunes militants, ce qui fait qu’au début de la Deuxième Guerre mondiale, la SFIO est très affaiblie, démoralisée. Paul Faure bandeau_1(1878-1960), secrétaire national, accepte même qu’un membre du Parti occupe un ministère, celui du Travail, dans le gouvernement de Pétain. De plus le parti recommande aux élus municipaux, fort nombreux à l’époque, de ne pas démissionner, ce qui n’allait pas dans le sens souhaité par la Résistance. Une opposition interne, conduite par Daniel Mayer (1909-1996), s’organise pour amorcer la reconstruction de la SFIO.

Puis en 1945, c’est la grande épuration avec l’exclusion de tous les collaborateurs de Vichy dont Paul Faure. Ce qui entraîne un rajeunissement salutaire des cadres du parti. Toutefois Daniel Mayer refuse l’adhésion automatique des jeunes résistants, cette revendication était conduite par Henri Frenay (1905-1988), qui fut ensuite fondateur de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (UDSR [3]), organisation mise en place en attendant que la SFIO veuille bien évoluer. L’UDSR reçoit, entre autres, l’adhésion de François Mitterrand (1916 – 1996), qui, grâce à son réseau, prend rapidement le contrôle de cet “observatoire privilégié”. Henri Frenay démissionne aussitôt, retourne à la SFIO, et, désormais, ne prend plus de positions publiques.

Léon Blum (1872-1950) [4] est certes à la SFIO mais il n’en est pas le “patron”, plutôt le ‘’vieux sage’’. Il n’a aucune prise sur les décisions, s’il n’en a jamais eu, en effet à aucun moment il ne fut membre du Secrétariat national, il sentait trop le souffre ! C’est un humaniste qui connaît mieux que personne le “patois” marxiste ; il a tout lu, et prend beaucoup de distance avec la dogmatique du parti, basée sur un vocabulaire marxisant que Jean Poperen (1925-1997) amènera dans ses bagages lors de son passage au PSU.

Au sein de la SFIO, Guy Mollet (1905-1975), au nom de la conservation des grands principes du socialisme, développe un discours basé sur certains concepts du marxisme : dictature du prolétariat, lutte des classes… Mais des militants, dont Daniel Mayer, guy_molletcommencent à prendre conscience que ce n’est pas très opérationnel. Guy Mollet prend toutefois le contrôle du parti en 1946, écarte Daniel Mayer et bloque tout esprit de réforme interne. Le verrouillage sémantique principal de Guy Mollet tourne autour de la laïcité avec une agression anticléricale constante. Comprendre le vocabulaire utilisé c’est important, ce sont en effet des mots qui qualifient une population politique, c’est indispensable à saisir si l’on veut comprendre ce qui se passe.

C’est dans cette situation que commence la guerre d’Algérie en 1954.

Mauvais choix politiques

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« Cette guerre a été un événement absolument épouvantable et la gauche française a été mise en grande difficulté à cause de son incapacité à se positionner clairement :

  • Le PCF n’a jusqu’à présent jamais accepté de donner l’autonomie à sa section algérienne et le bureau politique national en dirige les débats. Au fond, le PC laisse faire la guerre, même dans les pires moments, et il vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet en 1956. Quand des militants communistes entreprennent de bloquer des trains pour empêcher les premiers départs du contingent (fin 1956), ils le font quelque peu en franchise de la direction très hésitante du parti ;
  • La SFIO : après une dissolution de l’Assemblée nationale par Edgard Faure fin 1955, des élections sont organisées le 2 janvier 1956 ; Guy Mollet donne son accord pour mener une campagne électorale autour de l’exigence de paix en Algérie. Il devient président du Conseil en février avec l’intention d’aboutir rapidement à une solution.

Qui dit paix, dit négociations, mais le dossier est loin d’être prêt. Guy Mollet ne connaît pas grand- chose au problème complexe de l’Algérie et son projet de paix est plus un vœu qu’une véritable stratégie politique. Il nomme le général Catroux (1877 – 1969) comme ministre résident en Algérie à la place de Jacques Soustelle [5] (1912 – 1990). La population des « petits blancs » repère très vite que ce général, gouverneur de l’Algérie au moment du réputé discours de Brazzaville le 30 janvier 1944, est un proche du général de Gaulle dont le propos sous-tend un projet de décolonisation : « Dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C’est le devoir de la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi. » Leur colère est grande et Guy Mollet qui ne s’y attendait pas du tout, se rend à Alger. Ce voyage est mal préparé et l’accueil sur la place de la grande poste d’Alger est houleux avec jets de légumes variés ; Guy Mollet capitule et demande la démission du général Catroux.

Assez vite des désaccords se font jour au sein de la SFIO à propos de la politique algérienne du gouvernement de Guy Mollet. Mais cette opposition, qui vient surtout de la fédération des étudiants socialistes, reste pour l’instant minoritaire. En fait, les cadres du parti ne se rendent pas compte de l’influence du « patois » gauchisant de Marceau Pivert  (1895-1958) [6] sur des étudiants très remontés contre l’orientation voulue par Guy Mollet et qui veulent réconcilier le socialisme avec la réalité ; ce qui leur vaut d’être nommés « les socialistes droitiers ». Je deviens à ce moment là secrétaire national des étudiants socialistes.

Leçons de marxisme

« Courant 1956 j’organise un séminaire d’études pour les jeunes socialistes (la Jeunesse Socialiste fut ma première adhésion politique en 1949). Ce séminaire est animé par Victor Fay (1903 – 1991) [7] alors chroniqueur à l’ORTF. Comme il parle le français avec un fort accent polonais, il ne passe pas à l’antenne, mais écrit les chroniques.

victor fayNé à Varsovie en 1903, il adhère au PC polonais vers 1916 ; très vite il grimpe dans la hiérarchie des cadres et devient fonctionnaire de l’Internationale Communiste. A ce titre, vers 1925, il est envoyé en France avec une mission de contrôle du PCF. Il est, à 23 ans, chargé de la sélection et de la formation de cadres du PCF et a comme élèves Waldeck Rochet, Jeannette Vermeersch… C’est lui qui conduit le PCF à opter pour une stratégie classe contre classe, c’est-à- dire une stratégie contre la sociale démocratie, stratégie qui, en Europe, amènera Hitler au pouvoir ! Vers 1935, on lui demande de revenir en URSS. Mais, s’étonnant du silence qui entoure certains de ses camarades de l’Internationale dont il n’a plus de nouvelles, il décide de rester en France. C’est alors qu’en 1936 a lieu le premier des grands procès de Moscou. Victor Fay comprend tout [8], démissionne du parti communiste et adhère à la SFIO, sans rompre pour autant avec le marxisme. Il se retrouve très vite animateur de l’extrême gauche du parti.

Les réunions se déroulent chez lui, aucun retard n’est admis, porte fermée à 20 h 31 ! On y apprend le marxisme. Ce fut inouï ! Fay est un grand pédagogue, rigoureux, mesuré, connaissant le marxisme sur le bout des doigts. Grâce à lui on comprend ce qu’est vraiment la crise économique et financière telle que l’a prévue Karl Marx et qui reste, ô combien, d’actualité. Plus personne au PS ne semble se souvenir de ces rencontres, c’est regrettable ; aujourd’hui dans ce parti, on a à faire à une bande d’analphabètes qui ne lisent pas !

marx

On redécouvre cent ans plus tard que Marx (1818 – 1883) avait raison et que l’on est ses enfants indignes ! Quand on parle marxisme maintenant, on n’a que les mots goulag, stalinisme, étatisme…, à la bouche, mais c’est oublier les fondamentaux. Marx a écrit sur la propension du monde de la finance à dominer l’économie réelle. Ce monde ne défend que ses propres intérêts, ses propres profits. Marx n’était pas un révolutionnaire violent, il analysait et faisait de la probabilité de craquement. C’est un formidable auteur, trahi, pas assez lu. Le marxisme est représenté maintenant comme quelque chose de terrifiant. Certes on en connait les résultats, mais il s’agit de trahisons dont la première est l’étatisme ouvrier, ce qui est le contraire de la pensée de Marx partisan de l’autodétermination des travailleurs avec peu d’État au-dessus. En fait, il est anarchiste et c’est un chercheur pacifiste. Je crois que le meilleur marxiste après lui boukharinea été Nikolaï Boukharine (1888 – 1938) [9] qui, à la mort de Lénine, suggérait à Staline de mettre en valeur les villages en coopératives. Cette proposition allait dans le sens de traditions ancestrales où les villages avaient souvent une organisation collective, on travaillait chez les uns, chez les autres, et Boukharine pensait qu’il fallait aider ce système à s’implanter sur le marché. Voilà une stratégie autogestionnaire ! Victor Fay est « boukharinien », moi aussi, au nom de quoi je ne suis pas marxiste mais marxien ! (Note de la rédaction : extrait d’une conférence de Boukharine à Paris en 1936 : “Nul ne doute que nous traversons à l’heure actuelle la plus grande crise mondiale que l’histoire ait connue ; une crise de la civilisation entière, tant matérielle que spirituelle, crise du système capitaliste dans son ensemble …”.)

Vers l’indépendance de l’Algérie

« Donc séminaire horriblement studieux ! Un soir Fay nous dit « on va écouter les infos à la radio pour savoir qui va remplacer Catroux en Algérie, parce que c’est une nouvelle qui va nous concerner », on apprend qu’il s’agit de Robert Lacoste (1898 1989). Fay s’engage alors dans un grand monologue, je cite de mémoire :

« Mes chers camarades, vous avez la chance d’être jeunes et probablement vous ne connaissez pas Robert Lacoste. Je le connais bien, il se dit de la classe ouvrière alors que c’est un petit bourgeois fonctionnaire des finances, syndicaliste de Force Ouvrière (FO), technocrate inculte sans vision du monde. Il est sans doute loyal dans son soutien au programme de Mollet pour la paix en Algérie, mais il ne sait pas ce qu’est ce pays. Il va y découvrir des Français, souvent adhérents à FO, qui vont lui tomber dans les bras et son horizon va ainsi se rétrécir à la défense des intérêts de salariés français modestes. Mais il en oubliera la population musulmane avec laquelle il n’aura aucune entrée. Ainsi tout va s’enchaîner, il va se soumettre à la volonté des “petits blancs” et comme en plus il est nationaliste, il brandira les insignes de la République, le drapeau… Mes chers camarades, tout cela annonce pour le socialisme français une grande catastrophe et il nous faut préparer la suite, alors au travail ! »

C’est, je pense, ce soir-là, qu’une pensée à gauche résolument moderne est née : reconnaître et admettre qu’un peuple peut, pour se distinguer de l’occupant, construire son identité d’abord à partir de sa religion qui sert alors de ciment unificateur ; pour certains socialistes libres penseurs ce n’était pas simple à assimiler !

C’est comme ça que des jeunes socialistes sont entrés en lutte contre la guerre d’Algérie. Très vite j’obtiens de la Fédération des étudiants socialistes une majorité contre la guerre. Mais c’est la seule unité statutaire du parti qui est sur cette position, en effet aucune fédération territoriale ne va l’adopter.

P-M-FrancePierre Mendès-France (1907 – 1982) [10], en mai 1956 et Alain Savary à l’automne de la même année, en désaccord avec la politique algérienne conduite par Guy Mollet, démissionnent du gouvernement.

En avril 1957, à la demande d’un groupe d’étudiants socialistes de Paris, je rédige un rapport interne “Le drame algérien[11]. – À cette époque le parti c’est quelque chose, on peut présenter un texte en section qui, s’il est approuvé, remonte à la fédération, etc., ce n’est vraiment plus ainsi que ça se passe maintenant ! – Il faut une signature prestigieuse pour ce rapport, Henri Frenay accepte. La 6e section SFIO de Paris l’approuve et le transmet à la Fédération de la Seine afin qu’il soit pris en compte pour le prochain congrès, mais Guy Mollet réussit à l’étouffer. Il est cependant tiré à la ronéo à quelques exemplaires mais n’est pas publié officiellement par le parti. C’était raté !

SavaryMais on ne se décourage pas et on commence à organiser des meetings, y compris à la Mutualité. Alain Savary est l’âme de la résistance intellectuelle et du combat contre la politique de Guy Mollet. Cependant, ne voulant pas se mettre en porte-à-faux à l’égard de la direction du parti, il n’assiste pas à ces meetings. Un seul député, Antoine Mazier (1908 – 1964), élu à Saint-Brieuc, nous soutient vraiment. C’est d’ailleurs lui qui fera basculer toute la Bretagne vers le PSU.

La lutte contre la guerre prend beaucoup d’ampleur au moment où le gouvernement décide d’envoyer le contingent en Algérie. Ce combat n’est soutenu officiellement par aucune organisation politique puissante. C’est un combat du milieu intellectuel, principalement des catholiques, des membres de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) et quelques communistes, avec comme fer de lance le journal France-Observateur qui deviendra le Nouvel Observateur.

En mai 1957, le gouvernement ne résiste pas à la crise financière qu’il a déclenchée ; on arrive ainsi au coup d’État de mai 1958, c’est Guy Mollet qui va chercher de Gaulle à Colombey. André Savary prend alors la tête de l’opposition interne dans la SFIO, mais aussi celle au général de Gaulle. Dans un premier temps, il cherche d’abord à connaître la réalité de l’Algérie, parce qu’on ne sait pas grand-chose : qu’est-ce que fait l’armée ? Qu’est-ce qui se passe dans les camps de regroupements ? Qu’en est-il de la torture ?

En Septembre 1958, toute ma promotion de l’ENA (École Nationale d’Administration) est envoyée en Algérie avec pour mission de réorganiser l’ensemble de l’administration en partant du principe que le problème algérien ce n’est pas une affaire d’indépendance mais de mauvaise administration ! D’accord pour le mauvais état de l’administration, mais ce n’est pas pour autant que la question de l’indépendance n’existait pas. Cette mission était en fait complètement idiote !

Crise à la SFIO et naissance du PSU

« Le même mois se tient le 50e congrès de la SFIO. J’étais alors secrétaire politique de la minorité. On avait décidé de se battre. Je ne suis pas au congrès mais j’apprends à Alger que Savary n’est plus membre de la SFIO ! Le lendemain le Monde titre en première page: « messieurs Depreux, Mazier, Verdierquittent la SFIO et créent le Parti Socialiste Autonome » (PSA). Quand je rentre d’Algérie en mars 59, j’adhère au PSA où je retrouve 15.000 militants, issus pour la plupart de la SFIO et fortement mobilisés dans la lutte bandeau_2pour l’indépendance de l’Algérie. Très vite des discussions commencent avec Tribune du communisme, journal animé principalement par Serge Mallet (1927 – 1973), François Furet [12], Jean Poperen… et avec l’Union de la Gauche Socialiste (UGS) regroupant depuis deux ans :

  • Les clubs de France Observateur : Gilles Martinet (1916 – 2006), Claude Bourdet (1909 – 1996)…
  • le Mouvement de libération du peuple (MLP). On y retrouve beaucoup de militants issus de l’ACO (Action Catholique Ouvrière). Le MLP est une organisation purement ouvrière, composée de 2/3 de syndiqués CFTC et 1/3 CGT ; son journal « Perspectives ouvrières » est très bien fait. Le MLP comme parti provient d’une scission en 1951 du Mouvement populaire des familles dont l’autre branche, le MLO (Mouvement de libération ouvrière) reste proche de l’action catholique et refuse la transformation en parti
  • Le Centre d’action de la gauche indépendante (CAGI), fusionne rapidement avec le MLP pour devenir l’Union de la gauche socialiste. L’UGS est à la fois très intello et très action catholique ouvrière. La vision politique qui vient de l’ACO, est une vision de proximité ; les militants sont acharnés à aider les gens à vivre, ils créent des coopératives de machines à laver, des jardins ouvriers, de l’habitat avec les Castors, des coopératives d’achats, etc. La Confédération syndicale des familles (CSF) est née de cette mouvance.

L’unité du PSU

« Le PSU trouve rapidement son unité dans le ciment de la lutte contre la guerre d’Algérie, avec des militants très typés, à haute prétention intellectuelle (profs de facs, écrivains…). Il n’y a pas, du moins pas encore ! de « course à l’échalote » pour des postes d’élus. Tout le monde s’en fout ! Avec cette marque d’être totalement désintéressés, les débats au PSU sont d’une grande vitalité, c’est quelque chose d’extraordinaire. Je n’ai jamais retrouvé cela depuis.

bandeau_3En avril 1960, au congrès de création du PSU à Issy-les-Moulineaux, 54 délégations étrangères sont présentes, venues pour saluer le retour à l’espoir et à l’honneur du socialisme en France qui se déshonore dans la guerre d’Algérie : Guy Mollet est alors ministre d’État du Général de Gaulle, le PCF, toujours autant « national colonialisme », est à peu près hors du coup. La délégation marocaine était conduite par un certain Medhi Ben Barka (1920 – 1965), celle du Chili par un certain Salvador Allende (1908 – 1973).

Le PSU vit ainsi vingt mois intenses dans cette grande bataille contre la guerre d’Algérie. Cela unifie tout le monde. Mais seules l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) et la CFTC, ( Confédération française des travailleurs chrétiens) comme organisations puissantes, s’engagent vraiment dans ce combat, ce qui fait dire à François Furet : « dans de telles circonstances, la stratégie intellectuelle est à bout de course, il y a beaucoup d’écrits qui dénoncent la guerre dans l’indifférence générale, il n’y a pas d’espoir institutionnel, il ne reste que la rue!« 

En septembre 1960 paraît « Le manifeste des 121« , qui appelle à l’insoumission les 090428110836606593563796jeunes français appelés à partir en Algérie, sans évoquer un seul instant les conséquences que cela peut entraîner : emprisonnement, risques professionnels … J’explose de rage à cette idée irresponsable. Supposez qu’il y ait ne serait-ce que cinquante insoumis, dans quel pays va-t-on les exiler, qui s’occupera des faux papiers, où trouver l’argent nécessaire ? Je pense et le fais savoir qu’il est beaucoup plus utile et efficace d’être actif dans le contingent ; ainsi par exemple lors du putsch des généraux, afin d’éviter l’éventuel envol des paras sur Paris, les hélices des avions de transport sont dévissées. Cela suppose de l’organisation, et c’est possible parce qu’il existe un réseau de militants dans l’armée très actif. Ce réseau publie régulièrement, à destination des officiers servant en Algérie, un petit bulletin qui ne relate que des faits. Robert Chapuis avec la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) a été décisif dans cette organisation ; de mon côté, j’informe régulièrement le Club Jean Moulin et parfois aussi le cabinet du Général de Gaulle.

Á la parution du manifeste, le PSU s’emballe, surtout les cathos de l’ex MLP. On était un petit nombre complètement stupéfaits. Tout ceci conduit à première division dans le parti : une tendance s’opposant à l’insoumission, une autre, composée d’anciens communistes et de cathos, à fond pour ! Lors du congrès de Clichy (mars 1961) les opposants à l’insoumission, dont je suis, se font huer. Belle ambiance ! En commission des résolutions, les « pour » quittent la salle ; énorme maladresse car ceux qui restent se mettent vite d’accord sur un texte commun et emportent facilement la majorité. Ce fut la première faille dans l’unité du PSU.

Le 1er novembre 1961, date anniversaire du déclenchement de l’explosion en Algérie, une manifestation est prévue. Pour contourner la police, il est convenu que toutes les sections parisiennes du PSU se réuniraient quelque part et que le lieu serait indiqué par téléphone à 17 h 30, c’est d’abord la Place Blanche, puis la place Clichy où on se regroupe auprès de la statue du Maréchal de Moncey ! Édouard Depreux  grimpe sur le socle et fait un bref discours. Comme il est très connu comme ancien ministre de l’Intérieur et de l’Éducation, cette opération déclenche un barouf énorme avec beaucoup d’échos dans les médias. L’UNEF est furieuse et veut nous donner des leçons. Mais c’est bien cette manifestation qui est le déclencheur des nombreuses qui vont suivre, jusqu’à celle de Charonne 1962Charonne le 8 février 1962 avec la mort de 9 militants, plus de 500.000 personnes assistent aux funérailles des victimes. On avait réveillé l’opinion et de Gaulle a très vite compris ce qui se passait.

De l’unité vers les sept tendances

« Au moment de l’indépendance de l’Algérie [cf. également Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion”] l’unité politique du PSU reste encore forte. Pendant la guerre d’Algérie on n’avait pas à travailler sur la fusion des différents courants de pensée portés par les militants. et durant les universités d’été on ne parlait que de la guerre, de l’anticolonialisme. Mais ensuite ce fut tout autre chose ! J’entends encore Savary me dire au cours d’une partie d’échec : « la guerre d’Algérie, c’est fini, reste un problème : faire le socialisme en France. Il y a deux moyens : la révolution ou la réforme. En 1920, on a choisi la réforme, on doit rester fidèle à ce choix. Si pendant la guerre notre meilleur allié fut à la fin le Parti communiste, ce n’est plus le cas maintenant, reste donc la SFIO« . Et je m’entends lui répondre, « attends un peu que le parti fasse sa mutation et réfléchisse, la SFIO c’est l’horreur, l’offense, ce n’est pas pensable de s’associer à eux ! »

En janvier 1963, c’est le 2e Congrès à Alfortville. Le PSU est devenu un étrange ramassis de gens qui viennent de différents courants de pensée avec chacun ses rêves, on est à peu près 14.000 à cette époque. Ce congrès révèle sept tendances ! Véritable explosion où chacun dit son crédo :

  • Les anciens radicaux, bourgeoisie aisée, chantres d’une laïcité à la radicale ; véritable déclaration de guerre aux anciens du MLP
  • Les anciens du MLP expriment le vœu d’une société pacifiée grâce au socialisme démocratique pensé à la manière de l’action catholique ouvrière.
  • Les sociaux démocrates se réveillent et veulent refaire une SFIO propre, c’est Alain Savary qui pousse à cela.
  • Les anciens communistes rêvent d’un appareil en alliance avec le communisme international, c’est Jean Poperen qui en est le leader.
  • et trois autres petites tendances de l’extrême gauche révolutionnaire (trotskystes, maos entre autres).

On est quelques uns à paniquer. Gilles Martinet, numéro 2 du PSU, dit : “on va à l’éclatement !”. Il rassemble des gens autour de lui, surtout des intellectuels issus de l’UGS, avec la confiance de certains militants ex-MLP. Je me joins au rassemblement. On écrit un projet socialiste où déjà l’idée du rêve révolutionnaire est laissée de côté ; c’est rédigé dans un langage clair, alors que les autres motions le sont avec les patois anciens.

Donc congrès fort agité et déjà on sent que l’on n’a plus le vocabulaire commun pour s’entendre et lorsqu’on n’a plus le vocabulaire, cette base nécessaire pour se comprendre, alors on en est réduit aux procédures, ce qui donne une légitimité abominable, désolante.

Ensuite le PSU change de direction nationale très souvent avec un épisode plutôt drôle : lors d’un comité directeur, la province exprime une grande colère à l’encontre des parisiens, ce qui débouche sur un bureau national sans parisiens ! Ainsi, pendant trois ou quatre mois, le PSU est administré uniquement par une délégation provinciale. Beaucoup de militants s’en vont et la presse assassine le PSU dans lequel le militantisme commence à perdre de sa vocation politique nationale, on ne sait plus trop où s’orienter. Peu à peu le parti devient tristounet, sans espérance, sans grand projet politique.

L’autogestion apparaît

« Dès sa fondation en 1964 la CFDT a été en pleine réflexion sur la notion de planification démocratique qu’elle va très vite associer à l’idée d’autogestion. Dans l’élaboration des plans, telle qu’elle l’envisage, une grande place doit être laissée aux travailleurs, mais cette planification se limite à l’entreprise, ce qui est regrettable.

Dans un premier temps, la CFDT est la seule organisation a parler du socialisme autogestionnaire mais avec très peu d’échos ; le PSU, pas plus d’ailleurs que l’ensemble des partis de gauche, ne capte l’intérêt de ce nouveau concept dont les fondements proviennent de la Yougoslavie [13]. Au PSU on se déchaine sur la critique de la société de consommation, Serge Mallet est décisif là-dessus [14], sur la critique du savoir aristocratique et enfin sur la critique de l’excès de hiérarchie dans la société. On a aussi un militantisme de proximité, chaleureux, intelligent, et le PSU est vraiment porteur de tout ce qui fait et s’écrit de bien là-dessus. Il n’a pratiquement plus aucune relation avec la SFIO, parti qui continue à croupir dans sa faiblesse congénitale et guère plus avec le PC, toujours aussi monolithique stalinien.

Cette orientation, fort louable, n’a alors que les débats municipaux comme entrée possible dans le champ politique, ce qui est bien mais pas suffisant : tout le monde demande une gestion par les usagers des équipements collectifs ; tout le monde veut intégrer le sens du paysage, le sens de l’urbanisme dans l’équilibre des villes. C’est le militantisme local qui prime, c’est la période florissante des GAM (Groupes d’Action Municipale) et c’est à partir de là que l’ADELS [15] se développe, j’en fus le président il y a quelques années. On commence également à évoquer l’intégration des populations minoritaires, la lutte des femmes…

L’explosion de Mai 1968 provoque un sursaut salutaire. La CFDT est aux premières loges dés que le mouvement passe dans le monde ouvrier, d’ailleurs de façon plus ou moins spontanée, en effet les centrales syndicales n’en sont pas à l’origine ; en fait, ce sont des militants trotskystes de FO qui ont souvent l’initiative dans les entreprises, comme par exemple à Renault Cléon, à Saint-Nazaire…

À ce moment-là tout le monde a besoin d’un concept rassembleur et c’est la Fédération Chimie de la CFDT qui propulse l’autogestion. Lancée sur un terrain plus que favorable, l’idée est bien reçue, elle donne sens au mouvement et prend de l’ampleur. On parle alors de décentralisation du pouvoir, du contrôle ouvrier, d’associer la société civile aux décisions et à la gestion des communes (cf. Charte communale du PSU 1977) c’est tout cela l’autogestion. Mot quelque peu magique mais qui a vertu de rendre compte du militantisme de proximité, qui permet de faire le lien entre le militantisme politique et le militantisme syndical, qui met en évidence un projet de réorganisation sociale devenant un projet politique pour la société tout entière. Le PSU s’emballe sur ce concept qui n’était pas à priori le nôtre, mais qui finalement pouvait coiffer toutes nos pratiques militantes.

Pendant plusieurs années, on travaille et on pense beaucoup à propos du pouvoir aux manifeste_1972travailleurs… et le congrès de Toulouse en décembre 1972 adopte le Manifeste pour l’autogestion : « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue au contraire l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste ». Le vocabulaire de ce manifeste est, à mon avis, quelque peu trop jacobin, dans le sens où l’on a encore une vision trop étatique, avec comme objectif premier la conquête de l’appareil central de l’État, pour inévitablement le remplacer par un autre appareil central, puisque c’est le débouché logique de toute révolution !

rocard_toulouse_1972Comme Secrétaire national du PSU, je tenais pourtant à maintenir le mot, alors très critiqué à cause de la Yougoslavie et de « son » autogestion à la mode du parti unique. En fait je pense qu’un travail pratique/théorique remarquable s’est effectué avec des intellectuels et militants Yougoslaves, je vous renvoie à la préface que j’ai écrite à ce sujet pour un livre sur l’autogestion yougoslave de Milojko Drulovic [13]. L’autogestion, pour ce pays, ce fut une intuition étonnante, mais Tito (1892 – 1980), pour tenter de contenir d’énormes difficultés interrégionales, avait maintenu le Parti unique et le contrôle de la pensée. Le désastre qui est survenu à sa mort a entaché l’autogestion et on en a été un peu victime ; on n’échappe pas en effet à ce renvoi vers Tito et son pouvoir hyper centralisé et totalitaire. J’ai, un moment, souhaité remplacer autogestion par autonomie mais je n’ai pas été suivi…

Du PSU au PS

« On fait de la politique, parce qu’on pense qu’il sera possible, un jour, d’accéder démocratiquement au pouvoir pour mettre des idées en pratique, sinon ça n’a pas beaucoup de sens.

Pourquoi n’avoir pas rejoint le PS dès 1971 à Épinay, lors du Congrès constitutif de l’actuel Parti epinay_1971Socialiste, François Mitterrand en devient le Premier secrétaire national ? La même année, toujours en juin, se tient le 7e congrès du PSU à Lille. Depuis 1968 une bonne partie du PSU (région parisienne surtout) est plus ou moins colonisée par les maos et les trotskystes. Ceux-ci veulent profiter de ce congrès pour régler des comptes avec le Secrétaire national du parti qu’ils jugent complètement réactionnaire. Congrès terrifiant ! Déjà par la procédure des votes, qui se font par appel à la tribune, plus d’une heure pour chaque vote ! J’arrive à Lille avec dans la poche une lettre de François Mitterrand dans laquelle il me souhaite bonne chance et de travailler avec succès à l’union de la gauche. Je n’ai pas osé la lire, ça aurait été l’horreur ! Les séances n’en finissent pas, à 2 ou 3 heures du matin on discute encore, même si presque tout le monde dort. J’étais mal parti mais finalement je gagne grâce à la province. Si j’avais perdu, serais-je parti tout de suite ? Je ne crois pas, parce qu’en agissant à titre personnel, mon adhésion au PS n’aurait eu aucun poids. Il fallait que l’on garde une cohésion militante, avec l’autogestion comme ciment. Ainsi, avec bon nombre de camarades, on crée une solidarité forte et active pour résister à l’ultra gauchisme conduit par Alain Badiou (1937…) [16]. De quoi parle-t-on dans les instances dirigeantes du PSU ? Essentiellement et à perte de vue du pourquoi Mai 68 a échoué. Et invariablement l’analyse de Badiou est « on n’est pas allé jusqu’au bout de la violence ouvrière ! » Le genre de théorie qui a conduit aux brigades rouges en Italie.

Le PSU, historiquement, ce n’est pas cette pensée de la haine de la démocratie portée par Badiou (« La démocratie n’est rien d’autre qu’un outil de propagande du capitalisme », Libération, “Mao en chaire”, 10 janv. 2007), complètement à côté de la réalité. On a un réel projet politique, solidement ancré dans la vie quotidienne, projet qui peut redonner du sens à la gauche. Mais on ne sait pas le faire valoir électoralement, le parti étant sans doute trop identifié dans l’opinion à sa tendance gauchiste. Donc, en toute logique, si l’on assises socialisme_1974veut effectivement participer au pouvoir, on doit aller au PS, les Assises du socialisme [17] en 1974 sont l’occasion de le faire savoir, mais cela faisait déjà quelques mois que l’on s’y préparait.  On part à 2 000 à peu près et on entre au PS par la grande porte. On l’irrigue rapidement en bouleversant des habitudes, des pensées… Et J’ai l’impression d’avoir fait avancer des choses importantes sur la décentralisation, la Nouvelle Calédonie, le RMI…

L’exercice du pouvoir

« Après 1981, on ne peut pas dire que le socialisme autogestionnaire n’ait pas produit de résultats. Par exemple :

  • les lois “Auroux (Jean Auroux 1942-…, Ministre du travail de mai 1981 à marsAuroux 1983), premières lois reconnaissant aux travailleurs, dans l’entreprise et sur leur temps de travail, le droit de s’exprimer sur leurs conditions de travail sans nécessairement passer par les syndicats, c’est une approche issue de l’autogestion ;
  • les premières lois de décentralisation, viennent du « décoloniser la province« , expression chère au PSU et dont je suis à l’origine (Rencontre socialiste Grenoble, 1966). On dénonce par là les excès du centralisme ; on prône un autre fonctionnement du pouvoir avec vérification de sa légitimité à chaque étage et une autre efficacité économique. Au moment de la décentralisation je suis ministre du plan et j’invente la notion de Contrat de plan, ce qui donnait une dimension collective à la décentralisation.
  • j’ajoute le mouvement féministe, l’urbanisme social …

Tout cela vient de la pensée autogestionnaire. Ce n’est pas parfait, loin de là mais en politique tout est question de dosage. Avec François Mitterrand j’ai rencontré la difficulté rocard_mitterrandde se comprendre, et ce bien avant son élection comme Président. Mais je lui ai quand même arraché « 15 thèses pour l’autogestion » (Convention nationale du PS juin 1975). En politique, à partir du moment où l’on a renoncé à la révolution, on avance pas à pas, et dans le pas à pas il y a ce que l’on peut bousculer,  par exemple au moment de la mise en place du RMI (loi 88-1088 du et ce que l’on ne peut pas. Le Revenu Minimum d’Insertion vient d’une éthique sociale sur le refus de la pauvreté, d’une réflexion sur la puissance publique comme responsable des arbitrages budgétaires et avec l’idée qu’un revenu minimum doit être assuré à tous. Le point central du RMI, c’est l’Insertion et c’était la première fois que l’on décidait d’affecter de l’argent public et des agents pour aider des gens pendant deux ans dans une démarche de réinsertion sociale. L’accroissement du chômage de longue durée fait que le RMI est devenu permanent. Le passage au RSA (Revenu de Solidarité Active), c’est-à-dire à un début de travail qui ne fait pas tomber l’allocation, est une sage décision qui devenait une nécessité absolue. J’aurais souhaité que la Formation professionnelle soit plus partie prenante du dispositif, mais je n’ai pas pu obtenir que certaines procédures d’aide à la formation professionnelle et au choix du premier métier soient changées.

L’autogestion a-t-elle un avenir ?

Aujourd’hui, le gouvernement recentralise la France parce que c’est plus commode à diriger et la revendication d’autogestion redevient d’actualité : « Une société autogestionnaire c’est une société où les hommes sont capables de prendre en main leurs propres affaires, de prendre eux-mêmes les décisions qui concernent leur travail, leur cadre de vie, leur formation, leurs relations et toute leur vie quotidienne ». Cette définition est celle du Manifeste pour l’autogestion du PSU (1972). Je pense qu’elle est encore valable.

Le prix Nobel des sciences économiques 2009 a été attribué pour la première fois à une ostrom_2_webfemme, Elinor Ostrom (1933-2012) [18]. J’ai titré un papier paru dans Libération (20 oct. 2009) le Prix Nobel pour l’autogestion” ! Je ne connais pas Madame Ostrom mais quand elle dit que ce qu’il y a de moins mauvais dans l’économie ce sont les coopératives, les associations, etc., c’est formidable ! Le PS aurait dû s’emparer de cela immédiatement. La liaison entre le PS et les structures de l’économie sociale se fait mal ; c’est du travail de terrain et ça le PS… Le socialisme a peu à peu perdu contact avec sa niche d’origine, les coopérateurs, les mutuelles ouvrières …, c’est regrettable.

Aujourd’hui ce que l’on doit investir prioritairement c’est la lutte contre l’effet de serre, la lutte contre le sida, c’est le partage de l’eau… Dans tous les cas, il faut donner une dimension internationale à tous ces graves problèmes, avec des représentants élus ayant le droit de se mêler aux affaires internes d’États pour casser des logiques de pseudo souveraineté nationaliste, de corruption… Si dans les quelques années qui me restent, je pouvais assister, en y participant avec mes moyens, à ce que les Nations Unies décident vraiment des régulations mondiales dont on a absolument besoin, pour moi ce serait bien, il n’y a pas d’autre espoir [19]. Je pense aussi que dans les années à venir il va se produire des montées de colère contre les institutions responsables mondialement ; c’est la société civile qui peut faire bouger le monde, par exemple la Convention internationale concernant l’interdiction de l’usage des mines terrestres (Ottawa 1997), est un document signé par presque tous les gouvernements du monde sous pression de la société civile.

m_rocard_3Avec André Gorz [20], je revendique aussi mon autonomie créatrice ! Je ne sais s’il a été membre du PSU, mais on l’invitait de partout. Il était dans la mouvance intellectuelle qui a produit toute la pensée autogestionnaire et je suis l’un de ses disciples. Je pense que l’on peut encore largement s’en inspirer. »


Notes

  • [1] Michel Winock, « La Deuxième gauche dans l’histoire du Socialisme » | Le Débat N° 203 / 2019
  • [2] Thomas Ducres, A voté ? Trentenaire, votant blanc, cherche opinion pour présidentielle, 2012, éd. rue Fromentin
  • [3] Éric Duhamel, « L’UDSR, un parti charnière » | Pouvoirs N° 76 / 1996
  • [4] Serge Berstein, « Léon Blum, un intellectuel en politique » | Centre d’histoire de Sciences Po-Histoire@Politique N° 5 / 2008
  • [5] Denis Rolland, « Jacques Soustelle, de l’ethnologie à la politique » | Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 43 N°1 / Janvier-mars 1996
  • [6] Marceau Pivert, « Tout est possible » | Le Populaire / 27 mai 1936
  • [7]  Victor Fay, L’Autogestion, une utopie réaliste, 1996, éd. Syllepse
  • [8] Marion Labeÿ, « Le monde communiste vu par un “ex” |La contemporaine-Matériaux pour l’histoire de notre temps N° 125-126 /  2017
  • [9] Maurice Andreu, « Boukharine sur les intellectuels et le communisme » | Fond. Gabriel Péri N° 3-4 / 2006
  • [10] Seloua Luste Boulbina, « 1954, Pierre Mendès-France et les indépendances : Indochine, Tunisie, Algérie » | Sens Public / 2006
  • [11] Michel Rocard, « Le Drame algérien » | Rapport / 1957. Publié dans Rapport sur les camps de regroupement, éd. Mille et Une Nuits, 2003
  • [12] François Furet, Penser la Révolution française, 1978, éd. Gallimard
  • [13] Milojko Drulovic, L’autogestion à l’épreuve« , préface de M. Rocard, 1973, éd. Fayard
  • [14] Serge Mallet, La Nouvelle classe ouvrière, 1963, éd. du Seuil
  • [15] Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale : « Aujourd’hui, on en appelle à la société civile, afin qu’elle participe au renouvèlement de la démocratie, et faire en sorte que les citoyens aient vraiment une place dans la gouvernance ». A été dissoute en janvier 2012, publiait la revue Territoires.
  • [16] Alain Badiou et autres, Contribution au problème de la construction d’un parti marxiste-léniniste de type nouveau, 1969, éd. Maspero
  • [17] René Dumont, « Quand le feu est à la maison, la grange peut attendre » | Tribune socialiste / 22 octobre 1974
  • [18] Juan Camilo Cardenas et Rajiv Sethi, « Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs » | La Vie des idées / 11 oct. 2016
  • [19] Michel Rocard, quelques titres d’ouvrages :
    • le PSU et l’avenir socialiste de la France, 1969, éd. du Seuil
    • Si la gauche savait, 2005, éd. Robert Laffont
    • Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité ? 2015, éd. Flammarion
  • [20] André Gorz, quelques titres d’ouvrages :
    • Le socialisme difficile, éd. du Seuil, 1967
    • Écologie et politique, éd. Galilée, 1975
    • Capitalisme Socialisme Écologie, éd. Galilée, 1991

Autres références

  • Association Michel Rocard.org
  • « Michel Rocard et le rocardisme », Alain Bergounioux | Revue politique et parlementaire / 22 mas 2017
  • « Michel Rocard, le choix du possible », Joël Roman | Alternatives économiques /  juil. 2016
  • « Michel Rocard, l’homme de la Deuxième gauche », Denis Sieffert | Politis / 2 juil. 2016
  • (Biens) communs, quel avenir ? Un en jeu stratégique pour l’économie sociale et solidaire, Pierre Thomé, Michel Huet | 2016, éd. Yves Michel
  • « De Rocard à Julliard, vie et mort de la Deuxième gauche », Michaël Foessel [ Libération / 25 janv. 2011
  • « Quand la gauche de gouvernement raconte son histoire », Serge Halimi | Le Monde diplomatique / avril 2007
  • Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Elinor Ostrom, 1990 | éd. française De Boeck / 2010
  • PSU, Charte communale 1997
  • Socialisme et autogestion : l’expérience Yougoslave, Albert Meister | 1964, éd. du Seuil

Rédaction Pierre Thomé août 2014, complété en déc. 2019 (document en libre accès, citer la source)

Voir également :


Vers une nouvelle révolution agricole ?

téléchargement du texte (pdf)

Cf. également : “Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale


Quelles relations peut-on envisager entre : surface agricole utile, artificialisation des sols, croissance de la population, autosuffisance alimentaire coopérative ? État des lieux et prospective.

Telle est la problématique que je souhaite aborder avec l’intention de tenter d’articuler ses différents paramètres pour démontrer avec des données chiffrées qu’il est encore possible de projeter une politique agricole d’envergure dont la finalité serait la production d’une alimentation ne mettant pas en péril le monde vivant de la planète Terre, l’humanité devant pouvoir être en mesure de satisfaire le besoin vital de se nourrir en veillant d’une part, au maintien de l’équilibre de la biodiversité et des écosystèmes [cf. Observatoire National de la Biodiversité : bilan 2018], d’autre part à la maîtrise du réchauffement climatique depuis que Homo sapiens  a découvert l’usage énergétique de certaines ressources naturelles pour en faire industrie ; mais nous éprouvons beaucoup de difficultés à l’enrayer peut-être par manque de moyens, mais aussi par indécision politique, et alors que nous entrons sans doute dans la sixième extinction massive.

Recentrer la vie sur l’agriculture, c’est-à-dire la culture du “champ” (agros en grec) en pleine terre, et non hors sol, pour produire de quoi s’alimenter, n’est-ce pas l’essence même de l’existence ? J’ai en mémoire le propos d’un agriculteur de Terre de liens : “paysan…, paysage…, pays… sont des mots ayant la même racine, n’oublions pas notre responsabilité paysanne !”

  1. Sixième extinction massive ?

Pour le biologiste naturaliste Benoît Fontaine [2018] « les vertébrés reculent de façon massive et la sixième extinction ne fait plus de doute pour personne » [1] ; ce qui n’est pas tout à fait exact puisque Stewart Brand, écologiste américain très écouté mais aussi contesté car partisan de l’énergie nucléaire et des cultures transgéniques, ne partage pas cette unanimité : « L’idée que nous nous dirigeons vers une extinction massive n’est pas seulement fausse, c’est une recette pour la panique et la paralysie », la question n’étant pas la disparition d’espèces entières mais « le déclin des populations animales sauvages » [2015, [2], déclin que l’on parviendrait à enrayer en mettant en œuvre une écologie pragmatique d’envergure [3].

Gardons l’hypothèse de la sixième extinction, pour faire le constat avec de nombreux chercheurs qu’elle se différencie très nettement des précédentes puisque Homo sapiens en serait le principal responsable par son activité agricole et industrielle perturbatrice de la biodiversité et des écosystèmes, et ce sur une durée relativement courte d’environ deux siècles ; alors que les précédentes extinctions s’étalaient sur deux à trois millions d’années ; ainsi lors de la cinquième il y a 66 millions d’années, les dinosaures et autres espèces n’ont pas disparu massivement du jour au lendemain, puisque, en dehors de l’impact de l’imposant astéroïde (10 km de diamètre), ce serait un lent et net refroidissement de la planète qui en serait la cause principale, sans pour autant entraîner l’élimination de toute vie sinon nous n’en serions pas à nous interroger sur l’avenir de la Terre !

Ces périodes d’extinction massive ont de quoi inquiéter, mais il est quelque peu rassurant d’observer que la vie continue malgré des chutes considérables dans les différentes espèces ; la faune et la flore s’adaptent lentement sur des millions d’années et « la biodiversité reprend le dessus avec une diversité plus importante » [Fontaine B. 2018] ; ainsi les dinosaures volants, sans doute les seuls survivants de l’espèce, sont devenus les oiseaux d’aujourd’hui, qui à leur tour sont menacés par le manque d’insectes pour se nourrir ; ce déclin, imagé par le “syndrome du pare-brise”, concerne actuellement 40% des espèces d’insectes dont les pollinisateurs [cf. Grandcolas P. 2019 [4]

Une extinction, massive ou non, est en cours c’est indéniable et les constats  établis par les très officiels “Observatoire National de la Biodiversité” et “Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité” (IPBES) sont sévères :

À l’heure actuelle, le taux d’extinction des espèces est environ 100 à 1.000 fois supérieur au taux moyen d’extinction mesuré au cours des temps géologiques :

  • De 1970 à 2012, les populations d’espèces sauvages de vertébrés ont diminué de 38 % dans les habitats terrestres et de 81 % dans les habitats d’eau douce.
  • Les zones humides, écosystèmes particulièrement riches en biodiversité, figurent parmi les écosystèmes les plus dégradés du fait de leur transformation (drainage et conversion) en zones agricoles plus ou moins intensives ou en zones urbaines. Ainsi, 87 % d’entre elles ont disparu au cours des trois derniers siècles et 54 % depuis 1900. Or, la perte de biodiversité affecte le bon fonctionnement des écosystèmes et leur résilience : c’est une forme de dégradation des terres.
  • La capacité des écosystèmes et de l’agriculture à produire de la matière organique (végétale) à partir du CO2 et de l’énergie du soleil (productivité primaire nette de biomasse) est globalement inférieure de 23 % au niveau qu’elle aurait en contexte non dégradé.
  • Au cours des deux derniers siècles, les activités humaines ont causé la perte moyenne de 8 % de la teneur des sols en carbone organique, un indicateur de leur état et de leur fertilité. Dans les pays tempérés, on atteint des pertes de 25 % à 50 % dans les couches supérieures du sol après 30 à 70 ans de culture. Une des causes est l’exportation de la matière organique lors des récoltes au lieu d’en laisser une partie se dégrader au sol, sur place.

En Europe de l’Ouest, L’empreinte écologique (consommation) est de 5,1 hectares (ha) par habitant, elle est nettement plus élevée que la biocapacité naturelle de renouvellement, 2,2 ha par habitant, « autrement dit, la consommation d’un européen entraîne l’importation de ressources naturelles occupant 2,9 ha de terres hors des frontières.

Il devient donc urgent que ce déficit chronique soit nettement réduit par, entre autres, une politique agricole permettant que nos besoins alimentaires basiques puissent être satisfaits en grande partie en productions locales. Est-ce que cela paraît possible ? C’est ce que nous allons tenter d’évaluer pour le territoire de la France entière (métropole et TOM)

C’est une nouvelle révolution agricole qui est projetée, révolution dans le sens d’un apport culturel, technique, politique… de grande ampleur entraînant d’importants changements dans le monde du vivant. Cet imaginaire est d’ailleurs amorcé par de multiples innovations riches d’enseignements mais qui demeurent trop en marge, faute sans doute de relais politiques et médiatiques suffisamment connus et puissants pour en faire un récit convaincant.

Cette intention révolutionnaire est sans aucun doute fort utopique, mais il s’agit déjà de prendre la mesure chiffrée de ce qui serait envisageable en partant des données actuelles sur la manière dont est utilisée la superficie du territoire français ; puis en projetant ces données jusqu’à la fin de ce siècle, avec l’hypothèse qu’une quasi-autosuffisance alimentaire bio pourrait s’envisager pour tous les habitants et sur la superficie utilisée aujourd’hui par l’agriculture. Si cette hypothèse se vérifie, elle conduira à l’idée que l’agriculture (re)devienne le principal pivot social et environnemental pour réduire en partie le réchauffement climatique, redonner à la biodiversité son rôle régulateur du vivant, proposer une alimentation saine produite le plus localement possible et créer des emplois. Projet qui serait à construire de façon concertée entre producteurs, consommateurs et services publics avec une gouvernance en communs très décentralisée.

  1. Utilisation 2017 de la superficie de la France entière

Définitions [Agreste, ministère de l’agriculture et de l’alimentation, 2017] :

  • Surface non utilisable : montagnes, bords de mer, espaces aquatiques, maquis, garrigues, zones naturelles protégées non productives
  • Surface agricole utilisée (SAU), avec deux principaux volets : terres arables (labourables) destinées aux cultures céréalières, fruitières, florales, et légumes frais ou secs (SAU arable) | terres en prairies permanentes (fauchées ou non) et pâturages, destinés à l’élevage animal (SAU élevage)
  • Surface artificialisée : sols bâtis | sols revêtus et stabilisés (routes, voies ferrées, parkings, chemins…). | espaces verts publics non producteurs de consommables.
  • Surface boisée: forêts, peupleraies, bosquets, haies

Population recensée en 2016 : 67.200.000 personnes demeurent sur le territoire français. Le taux annuel moyen de croissance de la population française est de 0,5% depuis 2009.

Observations 2 :

  • dans l’absolu chaque personne pourrait actuellement disposer de presque un demi-hectare pour se nourrir et se loger (4.300 m²+240 m²) dans l’hypothèse d’une répartition de l’occupation du sol totalement égalitaire. Donc l’option (développée dans un prochain article) envisagée par la collapsologie et le survivalisme “chacun chez soi en cultivant son jardin” pour une autosuffisance maximale, pourrait s’envisager ; raisonnement quelque peu absurde et irréaliste. En effet tout le monde n’a ni l’envie, ni les moyens, ni le temps de cultiver son jardin, et la multiplication de l’habitat individuel avec potager, déjà problématique à ce jour, amplifierait grandement les déplacements, donc les tracés de route et les véhicules motorisés, et que deviendraient les agriculteurs, les entreprises et commerces de l’agroalimentaire ? Aussi pour la suite je conserverai l’hypothèse d’une possible autosuffisance alimentaire avec une approche beaucoup plus collective ou communautaire ou bien encore communale dans le sens premier du mot : au Moyen-âge, bourg ou ville affranchie du joug féodal et administrée par ses habitants les bourgeois : par exemple Villefranche-sur-Saône (charte de franchise en 1260), Sienne en Italie…
  • Dans la SAU, les surfaces consacrées aux monocultures céréalières et vinicoles sont importantes : par exemple près de trois millions d’hectares pour le maïs dont la culture utilise beaucoup d’eau, de produits phytosanitaires et pesticides pouvant affecter gravement les écosystèmes. Dans les prochains calculs cette superficie ne vient pas en déduction de la SAU, avec le souhait que le principe même de la monoculture soit réexaminé très attentivement.
  • en surfaces boisées la forêt en Guyane occupe à elle seule huit millions d’hectares (32% du total surface boisée) auxquels s’ajoutent quelques milliers dans les autres TOM. En métropole la forêt seule progresse de 0,7% par an au détriment des terres agricoles, [IGN 2019], mais aurait une légère tendance à diminuer dans les TOM ; aussi notre estimation du taux moyen annuel de croissance pour l’ensemble des surfaces boisées est de 0,15% venant en déduction de la SAU. La réimplantation de haies en surfaces agricoles dans plusieurs régions provoque certes une légère perte en SAU, mais permet de limiter l’érosion des sols, de favoriser la biodiversité et d’apporter de l’ombre aux troupeaux ; ainsi par exemple, La ferme bio de la Fournachère (Rhône) va prochainement implanter sur un kilomètre 2.000 plants d’arbustes, en partenariat avec le Parc Naturel Régional du Pilat (Loire)
  • en surfaces artificialisées les routes et autoroutes représentent à elles seules 79% du réseau transport [Actu environnement, 2014] alors que l’emprise des voies ferrées est de 13%, bâtis compris |Certu, 2012] ; cet important écart indique clairement les modes de transport actuellement privilégiés. Les 8% restants sont consacrés aux rives des voies fluviales aménagées. Le taux moyen annuel de croissance des surfaces artificialisées est de 0,8%, constant depuis 2010 (il était de 1,3% entre 1992 et 2009). dont 90% impacte la surface agricole [gouvernement.fr 2016].

3. Estimation de la SAU jusqu’en 2100

Pourquoi 2100 ? La fin d’un siècle sert souvent de référence pour parfois prédire le pire, genre “En 2100, les trois quarts de l’humanité risquent de mourir de chaud”, ou imaginer qu’une toute petite partie de l’humanité sera devenue extraterrestre, installée sur Mars ou sur des planètes artificielles ! En attendant je garde l’idée d’une solide résilience humaine permettant, à certaines conditions, de maintenir le monde vivant en bon état ! « Il est possible que dans quelques centaines d’années, nous aurons établi des colonies humaines dans le cosmos ou sur d’autres planètes. Mais pour le moment, nous n’avons qu’une seule et même planète et nous devons nous serrer les coudes pour la préserver » [Hawking S. 2016 [5]

Observations 3 :

  • Si les actuels taux moyens annuels de croissance en population (0,5%), surface boisée (0,15%) et surface artificialisé (0,8%), restent constants jusqu’à la fin du XXIe siècle, la perte en SAU sera de l’ordre de 29%.
  • La croissance exponentielle de la population va de pair avec celle de l’artificialisation des sols, en effet les besoins en logements, bâtiments publics, parkings, grandes surfaces commerciales… augmentent en toute logique et de nombreux hectares de terres arables seront donc utilisés. Est-ce que la superficie du territoire français, non extensible, et peut-être même quelque peu réduite par la montée du niveau des mers, peut supporter une population de plus de 100 millions de personnes ? Dans l’absolu oui, puisque par habitant, la surface pour l’habitat resterait autour de 250 m², et que la SAU, bien que réduite de plus de la moitié, resterait de l’ordre de 2.000 m² par personne. Cependant les estimations qui vont suivre révèlent un possible manque en surface agricole à partir de 2075
  • La situation de l’ensemble de la planète est tout autant problématique, puisque, d’après l’ONU, sa population est estimée pour 2100 à environ 11,2 milliards personnes (7,55 milliards en 2017). Cette explosion suscite bien des questions dont celle du contrôle des naissances, et Thomas Malthus n’est pas loin pour nous rappeler que le problème est vaste et fort complexe car tout à la fois : économique, social, géopolitique, éthique… sans pour autant partager ses options politiques !
  1. Autosuffisance alimentaire

Pour l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) l’autosuffisance alimentaire est “la satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale”. La France en serait à 83%. Dans cette définition le “tous” peut faire question, puisqu’un pays comme la France n’est pas actuellement en mesure de produire certaines denrées en quantités suffisantes : café, cacao, épices, oranges… On peut estimer qu’elles ne sont pas basiques et qu’il est possible de s’en passer, mais est-ce vraiment possible et souhaitable ? Donc l’autosuffisance a des limites et ne peut raisonnablement s’envisager comme un tout. Cependant mon hypothèse est basée sur une production alimentaire localisée au maximum, disons à un niveau communal ou intercommunal. Déjà plusieurs villes importantes l’ont inscrite dans leurs objectifs :

  • Albi (49.100 habitants) : « En 2014, la Ville d’Albi s’est fixée l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2020. La finalité de ce projet est l’approvisionnement des ressources alimentaires pour l’ensemble des albigeois dans un rayon de 60 km » [Albi site officiel]
  • Rennes (214.000 habitants) « Tout a commencé le 27 juin 2016. Le conseil municipal de Rennes décidait d’entamer la route vers l’autosuffisance alimentaire de la ville. Labellisée “Ville comestible de France” » [Rennes métropole]

Ces deux projets s’appuient en partie sur le concept de “l’agriculture urbaine” dont l’intérêt est avant tout de l’ordre du plaisir de faire avec ses mains et de la pédagogie pour découvrir comment pousse une plante, je doute en effet que les surfaces agricoles disponibles en milieu urbain permettent une production au-delà de l’épiphénomène.

Quelle serait aujourd’hui la surface en terre cultivable nécessaire pour une production alimentaire bio en pleine terre et variée pendant un an, à raison d’une moyenne d’un bon kilo par jour de nourriture par personne en tenant compte des déchets ? Dans les actuelles et nombreuses approches de l’autosuffisante alimentaire les évaluations en surface cultivable vont de 250 (Vivre demain) à 2.000 m² (Le Sens de l’Humus) en fonction de ce qui est pris en compte et de la manière de produire. J’ai retenu la proposition sans alimentation carnée de “Fermes d’avenir” avec une surface de ≈1.500 m², elle me semble en effet la plus réaliste ; et, n’ayant pas l’option végane, je lui ajoute ≈1.000 m² pour l’élevage, en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se maintienne. Pour les produits laitiers la source est “La filière laitière française et pour les produits carnés une publication du Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie [CRÉDOC sept.2018]

Observations 4 :

  • Ces données représentent une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elles seraient donc à ajuster en fonction des réalités locales.
  • Dans l’immédiat, ces résultats vont permettre une évaluation théorique de la surface agricole nécessaire pour une quasi-autosuffisance alimentaire sur l’ensemble du territoire français d’aujourd’hui à 2100, les actuels taux de croissance de la population et de la surface artificialisée servant de références statistiques et en supposant qu’ils restent constants.
  • Suivra une estimation pour une commune d’un peu plus de mille habitants et pour une communauté de dix-huit communes comptant 73.150 habitants, l’une et l’autre dans le département du Rhône.
  1. Estimation des pertes en SAU d’ici 2100 et conséquences

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Observations 5 :

Compte tenu de la croissance de la population (taux annuel 0,5 %) entraînant pratiquement un doublement de l’artificialisation des sols (taux annuel 0,8 %), la courbe ascendante de la surface pour autosuffisance alimentaire (sur une base estimée à 2.500 m.² par habitant) croiserait vers 2080 celle descendante de la surface agricole utilisée, pour ensuite nettement s’en écarter ; la surface agricole nécessaire deviendrait ainsi insuffisante pour répondre aux besoins alimentaires d’une population grandissante et de plus en plus attentive à la qualité de la production agricole.

Une hypothèse végétarienne (ou végane), avec 1.500 m.² de surface cultivable éviterait cette jonction du moins jusqu’en 2100, mais il semble impossible de faire de cette hypothèse un projet commun, ce qui n’empêche pas d’envisager une réduction de la consommation de viande.

  1. Deux exemples locaux pour illustrer l’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire

J’ai retenu deux territoires dans le départements du Rhône :

  • Rontalon”, commune de ≈1200 habitants dans les monts du lyonnais à 30 km. du centre de Lyon, avec une production agricole polyvalente : céréales, élevage, maraichage et fruits
  • Agglo Villefranche Beaujolais” (CAVBS), 73 300 habitants, institution intercommunale rassemblant dix-sept communes rurales (dont une dans l’Ain) et la ville de Villefranche-sur-Saône (37 300 habitants) à 36 km. de Lyon, et dont la grande caractéristique est la production de plusieurs crus des vins du Beaujolais, c’est la principale activité agricole pour douze communes du CAVBS ; la commune la plus éloignée du centre de Villefranche est à 14,5 km.

Il sera également fait allusion à la métropole de Lyon

En recensement agricole Agreste-INSEE n’a pas encore produit de statistiques postérieures à 2010. Ces données comparées à celles de 2000, permettent d’observer une nette évolution dans des territoires à dominante rurale et proche d’une grande métropole, les transformations qui en résultent ont de quoi interroger surtout si elles se sont poursuivies au même rythme au-delà de 2010. Ces statistiques distinguent : terres labourables (céréales, légumes…) / cultures permanentes (fruits, vignes…) / surface toujours en herbe (élevage ou friche provisoire).

Entre 2000 et 2010 comment a évolué l’agriculture sur les sites retenus ?

Observations 6 :

  • dans les deux cas les flux habitants sont positifs, mais négatifs pour les exploitations agricoles, ce qui signifie moins d’agriculteurs et plus de néo-ruraux non cultivateurs sinon de leur jardin potager s’ils en ont un. Toutes les communes rurales du CAVBS sont concernées par cette évolution.
  • une baisse importante de la surface agricole utilisée surtout pour la CAVBS avec une chute des surfaces consacrées au vignoble, mais qui ne profite pas ou très peu aux autres types d’utilisation. Je n’ai aucun renseignement pouvant expliquer cette baisse de production du Beaujolais.
  • L’autosuffisance alimentaire ne pourrait pas s’envisager globalement pour le CAVBS faute d’une SAU par habitant nettement insuffisante, 868 m² sur les 2.500 envisagés ; de plus la vigne occupe plus de 50% du SAU et la production agricole locale semble fort loin de pouvoir assurer l’alimentation de la ville de Villefranche qui, pour ses 37.200 habitants, aurait besoin de 9 300 ha alors que la SAU actuelle de l’Agglo est de 6.348 ha, à supposer que cette surface n’ait pas diminué depuis 2010. la population urbaine doit donc trouver des fournisseurs dans un environnement plus large.
  • La situation de Rontalon semble nettement plus satisfaisante dans la mesure où cette commune, bien qu’ayant perdu en dix ans 9% en SAU, pourrait largement être autosuffisante avec une surface agricole par habitant de 5.600 m² (plus de deux fois l’hypothèse 2.500 m²), soit un total de 294 ha en SAU alors qu’elle est de 664 ha (2010). La production agricole excédentaire peut donc être proposée à la vente sur d’autres territoires, la métropole lyonnaise par exemple.
  • Avec la Métropole (59 communes) on change complètement d’échelle et l’autosuffisance alimentaire devient un concept inopérant pour un tel territoire. En effet, la population de 1.381 million d’habitants nécessiterait à elle-seule ≈345.000 ha en SAU ! Sur ce territoire fortement urbanisé (densité : 2.590 hab/km²), la SAU était en 2010 de 4.400 ha, soit 8% de la superficie totale de la Métropole, qui comprend également 2.830 ha de parcs publics classés en zone naturelle protégée, poumons verts d’une cité qui en a bien besoin. Pour se fournir en produits alimentaires la Métropole n’a pas d’autre choix que de se rendre bien au-delà de ses limites territoriales.

Terre de liens Normandie a créé un convertisseur qui permet d’estimer pour chaque commune, quelle que soit sa taille, d’une part, la surface agricole utile pour l’alimentation des habitants résidents, d’autre part, le nombre d’agriculteurs nécessaires pour le travail agricole. Les résultats obtenus pour les exemples ci-dessus sont proches de nos estimations. Cet outil utile est d’un maniement aisé.

  1. Des question à approfondir

  • Au regard de cette évaluation chiffrée, il ne semble pas possible de faire de l’autosuffisance alimentaire un absolu ; en effet, dès que l’on entre dans des densités de population élevées, les surfaces agricoles utiles se réduisent logiquement beaucoup. Donc villes, et encore plus métropoles, doivent dépasser leurs limites territoriales pour se fournir en produits alimentaires ; reste à savoir quel en serait le rayon en tenant compte de la nécessité de réduire les trajets pour le transport : celui de 60 km envisagé par la ville d’Albi ou bien celui de 150 km proposé par le Groupement Régional Alimentaire de Proximité (cf. dernière partie), sont-ils suffisants ? Seraient également à définir les types de relations commerciales inter-territoires souhaitables ou souhaités, sous forme de conventions ? Qui en discute ? Dans quelles instances ?
  • La piste agriculture urbaine, dont on parle beaucoup [cf. Atelier Parisien d’Urbanisme, 2017], si elle est intéressante pour créer des liens, produire à petite échelle fruits et légumes…, et à condition toutefois que cette production demeure en pleine terre, ne peut que petitement subvenir aux besoins d’une nombreuse population urbaine (résidents ou passagers). Aussi tout doit être entrepris pour que la ruralité et ses principaux acteurs que sont les paysans, (re)trouvent tout son sens territorial de production d’une alimentation saine, respectant la biodiversité et les écosystèmes. La loi “Agriculture et Alimentation” approuvée définitivement le 1er nov.2018, bien que voulant aller dans ce sens, a déçu tous les syndicats agricoles [cf. La France agricole, 2018]
  • Considérer la terre comme un bien commun relève encore de l’utopie et suppose d’aborder la grande et grave question de l’enclosure du foncier agricole, donc des droits de propriété et d’usage, ce qui relève de décisions politiques rendant impossible la spéculation foncière agricole. Si l’on admet, non seulement comme hypothèse mais comme réalité, que l’alimentation relève de l’intérêt général dans sa définition et dans sa réalisation, on ne peut qu’envisager à terme une approche beaucoup plus en communs de la gouvernance étroitement liée de l’agriculture et de l’alimentation, c’est ce qui est suggéré dans deux exemples rapidement présentés ci-après.
  1. Deux exemples de gouvernance

La Foncière Terre de liens (fondée en 2003)

« L’avenir de nos territoires ruraux passe par la reconstruction d’un maillage d’activités et de liens sociaux qui redonnent vie aux campagnes. L’agriculture de proximité, par son ancrage local, est au cœur de cette dynamique : elle repose sur des fermes à taille humaine et permet de tisser des relations entre les citoyens et les agriculteurs qui produisent notre alimentation. Mais en amont de tout projet agricole, il y a la terre… et c’est pourquoi Terre de Liens a inventé des solutions pour libérer les terres agricoles, réhabiliter leur statut de bien commun et en faire des lieux ouverts à la création de nouvelles activités économiques et écologiques. […]

La mobilisation citoyenne permet l’acquisition de terres. Elles sont confiées à des agriculteurs qui respectent les sols et la biodiversité. Définitivement sorties de la spéculation foncière, ces terres sont assurées d’une vocation agricole à long terme. La transmission intergénérationnelle y devient possible. Pour susciter un changement en profondeur, Terre de Liens mobilise la société civile et les collectivités publiques ».

Groupement Régional Alimentaire de Proximité (fondée en 2010)

« GRAP est une coopérative réunissant des activités de transformation et de distribution dans l’alimentation bio-locale, avec le statut de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Il promeut une gouvernance coopérative comprenant quatre collèges :

  • activités intégrées, non juridiquement autonomes (40% des voix)
  • activités associées, autonomie juridique, participation au capital (25% des voix)
  • équipe interne, dix salariés (25% des voix)
  • partenaires locaux, investisseurs… (10% des voix)

C’est également une Coopérative d’Activité et d’Emploi qui héberge des entrepreneurs qui entrent dans les champs d’activités et dans la localisation géographique

Les activités (une quarantaine à ce jour) présentes dans GRAP vendent en majorité des produits biologiques ou issus de l’agriculture paysanne, de l’agroécologie…. L’objectif est de favoriser les circuits courts et locaux. Le périmètre de GRAP est régional (150 kilomètres autour de Lyon) afin de garder une forte synergie entre les différentes activités de la coopérative. »


L’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son dernier rapport du 22 février 2019 alerte sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité avec risque de pénurie alimentaire. Ce rapport « présente des preuves toujours plus nombreuses que la biodiversité qui est à la base de nos systèmes d’alimentation, à tous les niveaux, est en baisse à travers le monde. » [“La FAO met en garde…” Le Monde.fr |22 février 2019]

Alors, “il est trop tard” ? Je ne le pense pas vraiment, à condition que l’on agisse rapidement ! Les deux expériences qui viennent d’être présentées sont animées par des équipes jeunes, et ce sont loin d’être les seules sur le territoire français et mondial. Ces innovations dans leurs pratiques prennent en compte les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation : de quelle nourriture avons-nous besoin et dans quelles conditions la produire ? Mais qu’est-ce qui pourrait bien leur manquer pour qu’elles aillent au-delà du laboratoire dans lequel on cherche à les maintenir et qu’elles fassent révolution en devenant modèle politique (économique, sociale, environnementale) et institutionnel (coopération, démocratie) ? Pourquoi pas un “grand débat” public prenant en compte les alertes de la FAO et de toutes les ONG qui se préoccupent de la planète Terre, avec l’intention d’un réel débouché politique.

mars 2019

 

Notes

  1. Fontaine Benoît, “Alerte à la 6e extinction des espèces”, Matières à penser, Dominique Rousset. France Culture|4 août 2018
  2. Brand Stewart, cité par Olivier Postel-Vinay dans “Le bluff de la sixième extinction”, Libération|1 sept. 2015
  3. Brand Stewart, Discipline pour la planète Terre, vers une écologie des solutions, 2014, éd. Tristram
  4. Grandcolas Philippe, “Qu’est-ce qui tue les insectes ?”, The Conversation.com|14 fév. 2019
  5. Hawking Stephen, “Nous sommes au moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité”, RT-France.com|2 déc. 2016

Documents à consulter

Vers bibliographie agriculture, alimentation…


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COMMUNS, quel avenir ?

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Contribution de Jean Huet

Préface de Christian Laval

Éditions Yves Michel, collection Société civile

ISBN : 978 2 36429 074 7

Format : 12 x 22 cm     128 pages

Prix : 13 €

 Domaines : droit, économie, histoire, philosophie, politique

 

 

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Ce livre cherche à clarifier  le concept de COMMUN défini, non comme un bien, mais comme un processus, le plus souvent à l’initiative de citoyens associés, mais aussi d’élus locaux ; processus débouchant sur une construction sociale solidement ancrée à un territoire et dont la gouvernance peut rassembler autour de la même table : collectifs de citoyens, acteurs publics et acteurs institutionnels privés. En France, il semblerait que le modèle récent de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) soit bien adapté à ce type de co-gouvernance, plusieurs exemples sont présentés.
Cet essai fait principalement état de COMMUNS se rapportant aux ressources naturelles les plus vitales (eau, terre arable, énergie…), il est donc beaucoup question de ruralité, d’alimentation, d’environnement
Ce livre devrait intéresser
les acteurs d’initiatives citoyennes : associations, coopératives, élus locaux, mais aussi des parlementaires attentifs à développer l’identification de ce vaste mouvement en veillant à ce que les législations s’adaptent à cette réalité des communs en plein développement.
Sa concision et de nombreux exemples le rendent accessible à un large public.

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« On ne changera pas le monde avec des mots, mais on peut au moins choisir ceux qui diront et accompagneront les changements nécessaires » [Alain Rey]

 Résumé : Qu’y-a-t-il de commun entre les comités de l’eau à Cochabamba (Bolivie) et les coopératives à l’origine du savoureux fromage de Beaufort en Tarentaise ? Des communs tout simplement ! construits par des hommes et des femmes agissant pour améliorer leur environnement social, économique, écologique.

Cet essai explore le concept de commun(s) en limitant son champ d’étude aux ressources naturelles les plus vitales (eau, terre arable, air) ; c’est un choix méthodologique, mais aussi politique puisque l’avenir de la Planète Terre est dans le bon ou le mauvais usage que l’humanité entend faire de ces ressources.

Un mot n’est peut-être qu’un mot, mais il est, ce qui a son importance, puisqu’il sous-tend des idées et des pratiques, ainsi en est-il pour commun, et ce mot devient concept quand il est associé à d’autres mots, dont ceux de l’Économie sociale et solidaire (ESS)

Un simple mot pour de grandes choses ? Déjà, un commun n’est pas une chose dans le sens d’un objet matériel préexistant dans la nature ; ce qui conduit à le dissocier de l’idée de ‘’bien’’ utilisée pour déclarer une ressource vitale, l’eau par exemple, bien commun universel ; belle intention réaffirmée régulièrement dans de nombreux Sommets mondiaux, mais qui se heurte à la réalité du droit d’accès, droit qui n’est pas intangible par nature, loin s’en faut. Ce qui nécessite qu’il soit en permanence conquis, reconquis, tant il peut être mis à mal par la ‘’Tragédie des communs’’, celle de ‘’l’enclosure’’ des ressources naturelles vitales par une petite minorité au nom du sacro-saint droit de propriété foncière.

Ainsi, des populations entières se trouvent privées d’un accès direct à l’eau potable et à son assainissement, perdent des droits coutumiers d’usage de terres arables, de pâturages… Et le réchauffement climatique, même s’il est freiné, va amplifier ces grandes inégalités. Des hommes et des femmes n’admettent pas d’être ainsi méprisés et s’organisent pour prendre ou reprendre l’usage et le contrôle de ces ressources participant, par leur action collective, au changement d’une histoire locale à la fois sociale, économique, écologique, et pourquoi pas aussi d’une histoire globale, celle qui évoque les communs depuis Aristote et Platon !

Cet essai met en évidence un « FAIRE EN COMMUNS » inspiré par « lo publico » bolivien, le « consortage » du Valais suisse, les « albergements » moyenâgeux de la Tarentaise. De nombreuses pratiques sont mises en lumière à propos de l’eau (Paris, Cochabamba), de l’agriculture (Groupement pastoral de Plan Pichu, Foncière Terre de liens…),  de l’alimentation en circuits courts (Scic la Galerie Paysanne…) , de l’énergie renouvelable (Scic Enercoop...), de la finance éthique (coopérative la Nef), de la santé (Scic Viv’ la Vie), de l’information (Scic Altermondes)… Et de multiples autres expériences pourraient à juste titre figurer dans cet ouvrage…

C’est ainsi que naissent des communs ; en voici une définition possible : un commun est la construction collective d’un Tout social, économique et environnemental indissociable. Il permet à des acteurs de la société civile, associés éventuellement à des acteurs institutionnels publics ou privés, de gouverner ensemble : des territoires plus ou moins importants de ressources naturelles vitales / les productions qui en sont issues / la destination des bénéfices collectifs, non seulement financiers, mais aussi culturels, environnementaux, politiques… Une telle réalisation doit, non seulement définir ses propres règles de gouvernance démocratique, polycentrique, en réseau… mais aussi s’instituer dans des cadres administratifs, juridiques (titres de propriété…), les cadres institutionnels proposés par l’ESS : associations, coopératives…, paraissant tout à fait adaptés.

L’ESS est donc le deuxième volet de cette étude. Plusieurs exemples montrent les liens étroits qu’elle peut établir avec le processus du faire commun, cependant elle n’en a pas l’exclusivité puisque plusieurs situations évoquées font référence à des types d’organisations qui n’appartiennent pas habituellement à l’ESS (par exemple GAEC, Société en commandite par actions), mais une loi récente (juillet 2014) introduit un élargissement de la définition du champ d’action de l’ESS vers l’entreprenariat qualifié de social.

Enfin les communs ont souvent besoin de partenariats avec des acteurs institutionnels privés et publics, les plus fréquents étant des collectivités territoriales. Comment ces différents acteurs peuvent se rencontrer et co-gouverner des ressources ? Là encore l’ESS peut le favoriser avec une forme de coopérative récente : la Société coopérative d’intérêt collectif (Scic), plusieurs expériences sont présentées dans le domaine de l’alimentation, de l’énergie renouvelable…

Reste une question importante : ce concept de COMMUN peut-il participer à la reconstruction d’ un récit politique fort appauvri et à la recherche de sens ? Pour Pierre Dardot et Christian Laval un tel projet « ne peut se concevoir qu’articulé à de pratiques de nature très diverses, économiques, sociales, politiques, culturelles.. À la condition que des lignes de forces communes finissent par se dégager suffisamment à la faveur de liens entre les acteurs de ces pratiques; une « signification imaginaire » peut finir par cristalliser et donner sens à ce qui semblait jusqu’alors n’être que des actions ou des prises de position dispersées, disparates, voire marginales » .

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Sommaire

L’introduction évoque le passage tourmenté d’un siècle à l’autre…, mais avec une ouverture possible vers les communs

Quatre chapitres

  1. Économie sociale et solidaire et communs : fondements de l’ESS ; un commun défini comme une construction sociale plutôt que comme un bien
  2. Communs dans la gouvernance de l’eau, de terres arables et de l’alimentation
  3. Pastoralisme en communs dans les montagnes de Tarentaise
  4. Sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) : un modèle d’organisation pour les communs

La conclusion émet l’hypothèse que cette stratégie des communs pourrait participer au renouvellement d’un récit politique qui, polarisé sur les taux de croissance, les marchés financiers et la sécurité, n’arrive plus à mobiliser des citoyens en manque de perspectives. Et elle propose, nouvelle utopie peut-être, la création de ‘’l’impôt mondial alternatif des communs’’ prélevé à la source des revenus et destiné au développement partout dans le monde de communs territoriaux consacrés aux ressources naturelles vitales, ce serait aussi l’un des moyens pour agir localement contre le réchauffement climatique.

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Les auteurs :

  • Pierre Thomé a travaillé dans l’action sociale.  A déjà écrit : Créateurs d’utopies. Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire (2012, éd. Yves Michel)
  • Jean Huet (chap.4)  A écrit : Vers une gestion coopérative de l’eau (2014, éd. Fondation Gabriel Péri)
  • Christian Laval (préface) est professeur de sociologie à l’université Paris Ouest Nanterre-la Défense. Dernier ouvrage paru (avec Pierre Dardot) : COMMUN. Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014, éd. La Découverte)

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Où se procurer le livre ?

“Futur désirable” et “Désir d’avenir” en politique

 

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desirQuel est l’intérêt de rapprocher dans le  titre deux expressions utilisées avec 10 ans d’écart par deux candidats du Parti socialiste, Ségolène Royal en 2007, Benoît Hamon en 2017, parvenus à l’investiture un peu à la surprise générale ? Déjà une curiosité historique: qu’est-ce qu’ils ont ou non en commun? Ensuite ils parlent du désir, ce qui n’est pas très fréquent en langage politique. Enfin, par comparaison, c’est un moyen de se poser quelques questions à propos du projet politique de B. Hamon, là où il en est début mars 2017.

Le désir en politique est une très vaste question qu’il conviendrait, si nous en avions les moyens, d’aborder avec prudence tant la libido du politique peut souffrir d’un manque de passion (cf. “Avec Benoît Hamon, le retour du mot “désir” au cœur d’un discours politique”, Libération, Kim Hullot-Guiot 28/01/17) ; ce qui semble être le cas depuis quelques temps, et pour certains il est même question “d’acédie”, c’est-à-dire de torpeur, voire de dégout, conduisant à regarder passivement la politique comme un spectacle, rarement drôle, mais malgré tout attirant puisque les débats télévisés des primaires ont eu une bonne audience.

Royal_HamonMais “savons-nous toujours ce que nous désirons?” tel était l’un des énoncés du bac philo (section ES) en 2016. La réponse devait ou doit être évidente pour deux candidats investis par le Parti socialiste et qui, à 10 ans d’écart, font du désir le grand titre de leur projet politique de conquête du pouvoir présidentiel : “désir d’avenir” associé au “vrai changement” pour Ségolène Royal en 2007 et “futur désirable” associé à “faire battre le cœur de la France” pour Benoît Hamon en 2017 ; donc deux formulations assez proches. Pour autant, leurs intentions ont-elles d’autres points communs en sachant qu’en 10 ans la situation économique, sociale… a sensiblement changé, avec la crise bancaire et financière de 2008 par exemple. Les sources de cette réflexion sont: pour S. Royal son grand discours programmatique (2 heures) prononcé à Villepinte le 11 février 2007 et pour B.Hamon son discours d’investiture (1 heure) à Paris le 5 février 2017, plus quelques articles de presse de la même période, ce qui fait que le projet de B. Hamon a pu être complété depuis.

Ce qu’ils ont déjà en commun, c’est d’avoir été désignés par une primaire, certes interne au PS pour S. Royal, mais fortement médiatisée à l’époque; et surtout, après leur investiture, de ne pas avoir un soutien franc et massif de l’ensemble de leur parti politique: pour S. Royal, tout particulièrement parmi les caciques du PS ; ainsi par exemple à propos de Dominique Strauss Kahn: “Il est totalement loyal mais pas totalement Royal!” (l’Express, Elis Karlin, 28-12-2016); et pour B. Hamon quelques personnalités du PS (par exemple Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, et sa cour) se rallient à E. Macron ou trainent vraiment les pieds pour faire campagne.

Notons déjà une légère différence de style: S. Royal est portée à utiliser le “moi présidente” et le “je veux” et le “il faut”, alors que B. Hamon semble plus collectif avec l’usage du “nous” et en faisant preuve d’une approche moins volontaire avec de fréquents “je propose” ou “je proposerai”.

Mais abordons le fond avec une question, qui a dit: “Aujourd’hui, voici venu le jour de vous dire comment j’entends répondre à ces crises qui minent notre société et qui instillent dans ses veines le terrible poison du doute, de la résignation et parfois de la colère, mais aussi comment permettre à la France de saisir toutes ses chances, et elles sont nombreuses, de libérer tous ses talents et toutes ses énergies. Avec moi plus jamais la politique ne se fera sans vous! […] Nous allons agir ensemble, nous allons ensemble faire que la France se retrouve et que chacun l’aime et se retrouve en elle et accomplisse le changement profond, une autre façon de voir les choses car le temps n’est plus au colmatage, aux accommodements avec des systèmes qui ne fonctionnent plus. Il nous faut tout revoir, tout repenser et ne craindre, ni d’imaginer, ni d’inventer.”

Ce pourrait être B. Hamon, mais c’est bien S. Royal qui parlait ainsi  à Villepinte: “Je suis heureuse de voir toute la famille de la gauche rassemblée et vous tous et toutes aussi nombreux que je salue du fond du cœur.” Ce à quoi B. Hamon répond qu’il veut aussi « rassembler toute la gauche en se tournant vers l’avenir » tout en précisant que “ma campagne déborde les appareils. J’ai mis sur la table un projet politique à long terme”  (Le Monde.fr 4/02/2017). Certains membres du PCF semblent avoir entendu cet appel et poussent dans le sens d’un rapprochement avec J-L.Mélenchon le candidat de la “France insoumise”, mais il est vrai que quelques sièges de députés sont en jeu, c’est aussi ô combien valable pour les Verts; “cuisine” d’appareils qui n’a pas grand chose à voir avec la démocratie alors que le propos se veut rassurant : “ça ne peut pas être une affaire de partis: nous devons associer les citoyens pour savoir quel projet nous voulons pour la France” (Pascal Savoldelli, PCF. Le Monde.fr 7/02/17). Mais comment associer les citoyens ?

Associer les citoyens

Louable intention que S. Royal avait mise en œuvre dans une phase de “démocratie participative” en utilisant abondamment internet dès le printemps 2006,  chacun pouvant exprimer des idées et des propositions dans les nombreux sites “Désir d’avenir”, avec comme aboutissement en janvier 2007 la rédaction, non de “cahiers de doléances” (1789), mais des “cahiers d’espérance”: “Plus de deux millions d’entre vous sont venus dire ce qu’ils avaient sur le cœur et que la société politique n’entendait plus assez […] C’est forte de cette phase d’écoute et soucieuse de respecter votre effort pour prendre la parole que je me sens en mesure aujourd’hui de vous proposer plus qu’un programme, un contrat présidentiel.”

Pour B. Hamon, si les mots employés et les énoncés ne sont pas les mêmes, en revanche les intentions paraissent identiques quand il affirme vouloir “permettre aux citoyens de faire irruption dans le processus démocratique”. Mais faute peut-être de temps, il réduit quelque peu la voilure et actualise la participation avec la création d’une plateforme collaborative internet où chacun peut proposer, discuter (25.800 contributions en deux semaines d’ouverture) et d’un conseil citoyen de 40 personnes tirées au sort parmi celles qui ont fait acte de candidature. Ce conseil est chargé de faire la synthèse des contributions et d’en dégager des propositions “pouvant alimenter la réflexion sur le programme”; il se réunit deux weekends au cours du mois de mars 2017 avec l’aide d’une équipe d’experts, et “dix défis à relever ensemble”. Il s’agit, non de remettre en cause le socle du programme, mais de l’enrichir. “Le projet présidentiel que nous proposons ne repose pas sur la croyance en l’homme providentiel. […] Notre projet de transition, qui pense les mutations du travail, l’urgence écologique, démocratique et sociale doit être construit en commun.” Mais à qui les candidats cherchent-ils plus particulièrement à s’adresser ?

Quels citoyens ?

 Pour promouvoir un produit les experts en communication parlent de “cibles”. La politique n’y échappe pas, surtout quand elle fait campagne, le produit  à valoriser étant un programme électoral avec des objectifs plus ou moins précis à atteindre et il convient, directement ou par médias interposés, de convaincre une majorité d’électeurs et d’électrices de la pertinence du produit bien entendu nettement meilleur que ceux des concurrents. Dans ce “marché” électoral, les candidats, “managés” par leurs consultants en “com”, précisent leurs cibles prioritaires : qui faut-il convaincre en premier ? C’est sans doute là qu’apparaît la plus grande différence entre les deux candidats.

En citant plusieurs exemples, S. Royal développe longuement “le lien social qui se délite”, et fait part de sa colère “quand on sait qu’il y a sept millions de pauvres en France […] Ces cris de détresse silencieuse, ces pauvres vies brisées, ces familles humiliées, ravagées par la misère et l’injustice, ces destins marqués au sceau d’une malédiction qui ne dit pas son nom, c’est tout cela que j’ai à l’esprit, là, à l’instant de m’adresser à vous, et c’est cela qui me donne le désir de me battre, de vaincre et de proposer cette politique d’alternance qui seule sera capable de surmonter les crises […] C’est l’homme qui crée la misère, mais c’est aussi l’homme qui peut aussi la détruire”, dit-elle en évoquant Joseph Wrésinski, fondateur d’ATD Quart-Monde il y a 60 ans; vaste mouvement dans lequel œuvrent de nombreux bénévoles pour: accompagner des hommes et des femmes dans la (re)conquête de leur dignité, alerter l’opinion et les politiques afin de refuser ce mal endémique de la pauvreté en agissant sur ses causes. S. Royal insiste également beaucoup sur les mauvaises conditions de travail d’un grand nombre d’ouvriers et d’employés, les bas salaires, les écarts de salaires entre hommes et femmes, le défi d’un logement correct pour tous… “Ces désordres sont insupportables. On est bien obligé de se dire que tout cela est comme une cicatrice sur le corps d’un pays qui a pourtant la plus belle devise du monde: liberté, égalité fraternité.” Une grande partie du programme de la candidate socialiste a ainsi été déterminée par le choix de s’adresser prioritairement aux classes populaires, manière aussi de chercher à contrer l’impact du Front national qui commençait à se développer de façon inquiétante.

Pour B. Hamon, la “cible” de son discours d’investiture est, non à l’opposé, mais pour le moins différente. Une seule allusion aux “personnes mécontentes. […] Il s’agit de transformer cette colère en une aspiration à construire quelque chose qui nous dépasse, nous transcende et nous tourne vers l’avenir”. Et cet avenir est, dit-il, représenté dans le film césarisé Demain  (réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent) : “Quand on voit un film comme “Demain” on comprend que sans attendre les États, des millions d’êtres humains ont pris leur destin en main. Je veux incarner la correspondance politique à ces innovations sociales citoyennes, écologiques et solidaires.” (Le Monde.fr, entretien, “Je ne serais pas un candidat ligoté”, 4/02/17) Lors de son investiture, en faisant référence au prophétique Pierre Rabhi, B. Hamon confirme  cette approche: “Nous avons les clés pour faire en sorte que les choses changent […] Ce qui se pose là, c’est les conditions dans lesquelles nous allons vivre, dans lesquelles vivront nos enfants […]  Je crois dans l’intelligence collective. Je crois dans notre capacité collective et démocratique à  proposer des solutions.”

B. Hamon vise donc très clairement l’électorat de la “Sobriété heureuse” prônée par P.Rabhi, cet électorat qui a les moyens et la culture pour faire le choix de modes de vie écologiques en matière de travail, d’alimentation, d’habitat, d’énergie, de transport, etc. Si cette population du « bien vivre », de la société du “Buen Vivir” pour faire tendance…, semble être la plus porteuse des aspirations à la transition écologique et des innovations qui lui sont liées, peut-elle cependant constituer une base sociale suffisante pour faire majorité ? Certainement pas, en effet le mouvement issu d’une conscience commune disons écologique, à peine amorcé, n’est pas en mesure aujourd’hui de rendre largement crédible la prophétie de la sobriété heureuse aussi intéressante puisse-t-elle paraître. Cette orientation, si elle demeurait prioritaire, présente au contraire le risque d’éloigner du candidat les “gens de peu” dont parlait S.Royal, les “sans…”, qui constituent  selon André Gorz (Adieux au prolétariat, 1980, Galilée) “le prolétariat post-industriel” mais que rien n’agrège dans un vaste mouvement homogène, sinon de façon très minoritaire: DAL (Droit au logement), AC! (Agir ensemble contre le chômage, etc.), c’est-à-dire ceux et celles dont les préoccupations quotidiennes relèvent avant tout de “la sobriété malheureuse” subie, et sont prioritairement animés par une demande de protection et d’égalité dans tous les domaines, en espérant que les fins de mois ne soient pas constamment source de multiples inquiétudes et d’endettements insupportables (cf. “Soit le loyer, soit manger”, Le Monde, Lucie Soullier, 6/03/17), ce qui, admettons-le, ne dessine pas vraiment un futur désirable. Actuellement cet électorat, s’il ne s’abstient pas, penche dangereusement vers la candidate du Front national.

Toutefois, il semblerait que cela ait été entendu, et plusieurs journalistes de Médiapart en font état dans un long article: “Comment le fantôme du Front national pèse sur la campagne” (26-02-17), ils écrivent : “Sur le fond, l’équipe du candidat planche sur les axes de campagne que B. Hamon devra développer pour tenter de contenir le vote FN dans les milieux populaires, notamment autour des services publics, de la souffrance au travail ou du vieillissement de la population. Avec, à chaque fois, l’idée d’y apporter plus de sécurité et de protection. ‘Il ne faut pas seulement être dans la bataille de qualification pour le premier tour, prévient J.Guedj. Il faut aller chercher le FN sur la confrontation programmatique et faire sortir des sujets sous la toise médiatique, mais au cœur des préoccupations des Français.”  Le candidat Hamon devrait donc rapidement compléter son programme, pourquoi pas en s’associant à J-L.Mélenchon plus proche de ces réalités, mais le temps est compté…

Les programmes

Le programme de B. Hamon n’étant pas encore terminé, il n’est pas possible de proposer ici une comparaison exhaustive et détaillée avec celui de S. Royal. Toutefois si l’on s’en tient aux quatre thèmes (l’écologie, la révolution numérique du travail et le revenu universel d’existence (RUE), l’Europe, la démocratie) abordés par B.Hamon lors de son discours d’investiture, les points communs paraissent nombreux.

  • travail et protection sociale : en attendant une hypothétique mise sur orbite de la fusée RUE pour tous, B. Hamon propose de déclencher un premier étage dès 2018 pour les 18-25 ans “parce que justement ils expérimentent les bouleversements du travail, parce qu’ils ont besoin de l’autonomie pour pouvoir se projeter dans l’avenir”. Alors que S.Royal voulant “être la présidente du travail pour tous” proposait : une sécurité sociale professionnelle (idée avancée par la CGT), un revenu de solidarité active à la place du RMI (ce qui a été fait depuis) et pour les jeunes sans ressources “une allocation d’autonomie d’entrée dans la vie active en contrepartie d’une obligation de formation sérieuse”. La différence entre les deux candidats est à situer entre l’inconditionnel de la proposition Hamon et le conditionnel ou le “donnant/donnant” des propositions Royal, c’est une problématique importante du débat sur le RUE.  Par ailleurs, toute proposition de cet ordre ne devrait-elle pas être étudiée au regard de la réduction des inégalités économiques et sociales, dont la pauvreté est la partie la plus visible (aujourd’hui 8,5 millions de personnes entrent dans cette catégorie) ? Je suis loin d’être certain que le RUE offre réellement cette possibilité: “Il comblera les vœux des plus libéraux qui l’ont conçu dans la tradition de Milton Freidman afin de “libérer” complètement le marché de toute contrainte sociale. […] Ce serait un puissant instrument de dérégulation du marché du travail, qui n’en a pas besoin pour se dégrader davantage. Tout se tient. Un médiocre revenu de subsistance accomplit la prophétie négative de la fin du travail en découplant complètement travail et protection. Instaurer une nouvelle articulation du travail et des protections, par exemple à travers une sécurisation des parcours professionnels, représente au contraire la seule manière de sortir par le haut du chômage et de la précarité.” (Robert Castel, entretien, Alternatives économiques N°285, novembre 2009)
  • l’écologie occupe une place centrale pour B. Hamon : premier point de son discours auquel il consacre le plus de temps (22 m.); alors que S. Royal  parlait, non d’écologie, mais d’environnement et seulement en huitième position après la réforme de l’État, l’ordre économique, le travail, le logement, l’éducation, la santé, la sécurité; avant l’agriculture et l’Europe. Elle déclarait que la “France sera le pays de l’excellence environnementale […] Vous ne voulez plus de cette irresponsabilité qui détruit la planète, qui laisse la biodiversité s’épuiser et qui ne prépare pas l’après pétrole”. Pour B. Hamon, autoproclamé “candidat de l’écologie politique”, la transition écologique est la priorité des priorités: “si nous ne prenons pas le tournant de la conversion écologique, nous allons rater un grand rendez-vous proposé à la gauche dans son histoire. Cette transition je l’engagerai radicalement […] On ne peut négocier avec la nature.”
  • l’État est à réformer: de fond en comble pour B. Hamon avec une nouvelle Constitution et donc une VIe République, “simplement pour dire que cela fait maintenant 70 ans que nous vivons avec la Ve. Il est temps maintenant d’engager une nouvelle ère politique et démocratique s’appuyant sur des respirations, sur des contre pouvoirs”. S. Royal n’évoquait pas une nouvelle constitution mais une réforme en profondeur: “ensemble, nous allons donner un coup de jeune à cet État colbertiste, jacobin, centralisé à l’excès […] Ensemble, nous allons mettre l’État à l’heure de ce désir d’autonomie, de responsabilité civique et de liberté que j’ai senti monter d’un bout à l’autre de la France.”
  • La démocratie: beaucoup de proximité sur ce point. Il s’agit pour B. Hamon de la “faire respirer. Des citoyens demandent à ne plus être invisibles entre deux élections. […] On doit donc trouver des moyens qui permettent aux citoyens de participer à l’élaboration de la loi et à certains moments ils doivent pouvoir reprendre la main, c’est ma proposition du 49.3 citoyen: que le peuple puisse faire irruption dans les processus démocratiques!” Pour S. Royal “les citoyens pourront faire examiner par le Parlement une proposition de loi qui aura recueilli un million de signatures. Le développement des jurys citoyens et des budgets participatifs sera encouragé, et le référendum d’initiative populaire sera instauré.”
  • L’Europe: les deux candidats sont loin d’un Brexit, mais envisagent cependant de grandes réformes. B. Hamon: “l’hostilité de D. Trump à l’égard de l’Europe, qui fait écho à celle de Poutine, la fragilité du projet européen, nous mettent dans une situation inédite. Ce moins d’Amérique nous amène à devoir resserrer les rangs et j’aspire à un nouveau traité européen avec quatre axes prioritaires: une défense européenne, un traité de l’énergie, un investissement de 1.000 milliards d’euro dans la transition écologique, une régulation démocratique par l’assemblée parlementaire”; et la politique européenne ne doit pas se baser “sur un retour hypothétique de la croissance qui ne vient jamais” (le Monde.fr, 4-02-17). À l’inverse, S. Royal fixait un objectif de croissance à l’Europe qui “doit rester la grande ambition et la grande réalisation du XXIe siècle […] L’Europe que je veux doit élever le niveau de tous les pays et chaque individu et non pas les abaisser […] Il faut mettre en place un gouvernement économique de la zone Euro pour une politique de croissance coordonnée […] Cela prendra peut-être du temps, mais peut-être pas, si un jour tous les salariés d’Europe se lèvent et exigent d’autres règles, d’autres critères.
  • la finance, la grande absente ! Était simplement évoquée dans une courte phrase par S. Royal: “le règne sans fin du profit financier est intolérable à l’intérêt général”, alors que B. Hamon ne prononce même pas le mot (toujours en référence à son discours d’investiture).

Pourtant son prédécesseur, François Hollande, en avait fait son seul adversaire lors de son grand discours du Bourget le 22 janvier 2012: “Avant d’évoquer mon projet, je vais vous confier une chose. Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire que est mon adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en 20 ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. […] Cette emprise est devenue un empire.”

F. Hollande avait fait sensation et suscité une telle attente en France et en Europe, qu’il n’avait plus guère le droit à l’erreur. Mais l’empire ne s’est pas laissé faire et l’adversaire est très loin d’être terrassé malgré quelques légères avancées avec la loi bancaire de juillet 2013 : “le gouvernement a mis en place les axes essentiels de la régulation G20 : des banques avec davantage de capital (ce qui permet d’amortir les pertes en recourant moins à l’argent public) et des produits financiers toxiques mieux contrôlés. Il a aussi soutenu l’avancée de l’Europe vers l’Union bancaire, qui contribue à mieux surveiller les risques. Mais la déception se nourrit d’un engagement à minima et du sentiment d’une appétence plus grande à défendre les banquiers plutôt que l’intérêt général.” (Christian Chavagneux, “Régulation financière: désillusion”, Alternatives économiques N° 364, janv.17).

Ainsi, la toute puissante finance mondialisée demeure un nœud gordien bien entretenu par des néo-libéraux qui fondent leur politique économique sur la théorie du ruissellement. Cette théorie veut que la richesse mondiale détenue par une très petite minorité profite à tout le monde, y compris aux plus pauvres, par une multitude de petits ruisseaux: production et consommation de biens et de services appelant à la création d’emplois, impôts (le moins possible)… On pourrait en déduire que plus les  riches sont riches, moins les pauvres sont pauvres!  Ce qui est très loin de se vérifier dans les faits car il arrive fréquemment que des ruisseaux se tarissent ! Une étude récente ( OCDE “Les inégalités restent élevées…” nov.2016) “montre que les inégalités de revenu sont à des niveaux historiques, depuis 30 ans que les données existent, et plus intéressant encore, que la légère reprise de croissance de ces trois dernières années profite plus aux ménages les plus aisés… Les 10% les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de 2.3% et les moins aisés de 1,1%” (“Favoriser les riches, est-ce bon pour les pauvres?” Marie Viennot, France-Culture, 9/01/17)

On ne peut donc pas ignorer les questions posées par cet empire de la finance mondialisée ruisselante d’inégalités et de perversions inadmissibles: délocalisations, transferts de capitaux, fraude fiscale à grand échelle, salaires pharaoniques… Un programme politique ne peut faire l’impasse sur cette réalité totalitaire et doit pouvoir préciser ce qu’un pays comme la France peut entreprendre déjà sur son territoire, et participer à la construction d’instruments de régulation internationaux beaucoup plus contraignants que les actuels.

Le changement, c’est maintenant ?

Il y a bien longtemps en 1972, le PS avait inscrit en tête de son programme politique: “Changer la vie”, titre que l’on retrouvait dans le premier chapitre du Programme commun de la gauche qui inspirera nettement les “110 propositions” du candidat François Mitterrand en 1981. C’est également le titre de ce que fut l’hymne officiel du PS, chanté pour la première fois au congrès de Nantes en juin 1977: “C’est aujourd’hui que l’avenir s’invente/ Changeons la vie ici et maintenant” (refrain). Mais à partir de 1983 le PS ne change plus la vie, il s’adapte à la mondialisation tout en conservant l’idée du changement mais sans en préciser l’objet : en 2007 S. Royal a pour slogan “le changement, le vrai!”, alors que pour F.Hollande en 2012 “le changement c’est maintenant” et B. Hamon en a semble-t-il les clés: « Nous vivons dans un monde qui n’a jamais été aussi anxiogène, aussi menaçant. Nous avons les clés pour faire en sorte que les choses changent. »

Économie, social, écologie

Nous venons d’évoquer quelques unes des clés proposées par B.Hamon, certaines sont à préciser, d’autres restent à trouver… Rappelons simplement qu’en 1981 F. Mitterrand était devenu président avec un programme nettement centré sur un important interventionnisme économique et sur la recherche d’une plus grande justice sociale. S. Royal, nous l’avons vu, amplifie la dimension sociale et introduit l’écologie dans ses propositions, quant à F.Hollande il a su convaincre et rassembler toujours sur ces mêmes thèmes.

Ces thèmes doivent rester les piliers du récit politique de la gauche de gouvernement, tout en les adaptant aux grandes transformations en cours sur la planète Terre. Ce que B.Hamon a bien saisi, mais à trop s’afficher, après le retrait de Y. Jadot, en candidat de l’écologie politique, “je vais pouvoir m’adresser aux Français et retrouver ma liberté […] Je suis désormais le candidat de l’écologie politique” (le Monde.fr  24/02/17), il prend le risque qu’une bonne partie de l’électorat ne le voit qu’en vert ! Aussi doit-il intégrer plus clairement l’économie et le social, et se présenter comme le candidat de l’économie, du social et de l’écologie, ces trois éléments constituant un TOUT indissociable -si je parle de l’un je ne peux ignorer les autres- et fondateur d’un récit politique s’adressant à toutes les composantes de l’électorat. Il s’agit donc non seulement de “faire gagner l’écologie” comme n’arrête pas de le répéter EELV, mais de faire gagner ensemble l’économie réelle, la justice sociale et l’écologie. C’est me semble-t-il la condition politique pour espérer passer le premier tour, ce qui est très loin d’être acquis à ce jour.

Le graphique des résultats de la gauche aux élections présidentielles depuis 1965 montre que la victoire n’est pas nécessairement liée à un score élevé de l’ensemble de la gauche au premier tour, cependant un minimum d’au moins 43% semble requis, ce qui n’est pas le cas pour 2017 puisque d’après les sondages et sans compter E. Macron, il serait actuellement à peine de 35%.

presidentielles Gauche résultats-1965-2012Notons aussi que la dispersion des voix à gauche n’est pas nécessairement un facteur déterminant pour être présent au 2e tour : en 1981 et 1988 la gauche avait six candidats, sept en 2002 et 2007, cinq en 2012 ; en 2017 ils ne seront vraisemblablement que trois (Nathalie Arthaud, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon), ce qui ne veut pas dire pour autant que l’un d’eux arrivera en seconde position. Alors “chronique d’une défaite annoncée”? “Il n’y a pas un truc particulier à faire, à part échanger avec les électeurs. Je vis plus la campagne qui vient comme une étape dans la reconquête de la confiance et de la recomposition de la gauche.” (Barbara Romagnan, députée du Doubs, dans Médiapart 26-02-2017). Recomposition… un mot et tout serait dit ! Il est aussi bien souvent question de refondation ou de réinvention, quelques exemples sur dix années :

refondation

Le Fruit commun du Versant du soleil, un goût de Beaufort

De la nécessité des communs

Suite de « Le bien commun ou les biens communs ? »

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“Les biens communs sont parmi nous” titrait le Monde[1] il y a quelques mois ; en effet depuis une dizaine d’années cette notion de biens communs attire l’attention non seulement de nombreux chercheurs mais aussi de politiciens de tous bords, certains y voyant un possible renouvellement des pratiques politiques de la gouvernance de la cité (polis), d’autres en faisant même la possible révolution du XXIe siècle… Je propose une démarche plus pragmatique, en allant à la rencontre de ceux et celles qui choisissent “le chemin de faire” balisé d’expériences collectives solidement ancrées dans la réalité, parfois depuis longtemps. « L’avenir est ce que l’on fait aujourd’hui. Demain est déjà trop tard. »

Aujourd’hui il sera question de pastoralisme en Tarentaise, plus particulièrement à Plan Pichu, un alpage d’été, une ‘’montagne’’ comme on dit là-bas, située sur le Versant du soleil (ou l’Adret) de la moyenne vallée de la Tarentaise, aux pieds du Cormet d’Arêches et au-dessus du village de Granier (365 habitants) et du gros bourg d’Aime (3.540 habitants)

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un rappel de la définition du concept de bien commun (d’après David Bollier, La renaissance des communs) :

Un commun est issu :

  • d’une ressource du domaine de la nécessité, c’est-à-dire les ressources les plus vitales (air, eau, croûte terrestre) et ce qui en découlent : énergie, logement, santé, connaissance et culture…
  • d’un collectif (ou communauté) s’intéressant à cette ressource et voulant l’utiliser
  • d’un ensemble de règles de gouvernance de cette ressource co-définies par le collectif ;

ces trois éléments formant un tout social, économique et démocratique, intégré dans un environnement territorial bien délimité, ce tout étant constitutif d’un commun

Le pastoralisme commun en Tarentaise, l’exemple de Plan Pichu

Mettre en titre “Plan Pichu” tient plus de la poésie que de la réalité, en effet il s’agit du nom donné à un pâturage communal d’été, et qui est l’une des ressources essentielles d’un système comprenant plusieurs structures collectives que nous allons peu à peu découvrir.

Cette expérience de pastoralisme se rattache fondamentalement à deux ressources naturelles-clés : d’une part, la terre avec les pâturages d’altitude et, à proximité du village, les terres cultivables largement consacrées à la production du foin nécessaire à la nourriture des animaux pour les longs mois d’hiver (1,5 tonne par vache) ; d’autre part, l’eau : le Versant du soleil est pauvre en sources, d’où l’importance accordée à l’Ormente, torrent à gros débit qui prend sa source à proximité du Cormet d’Arêches, est en partie capté par EDF. Quelles relations les habitants de ce vaste canton établissent-ils avec ces ressources naturelles, comment sont-elles à l’origine de communs ? C’est ce que nous allons chercher à découvrir.

1. Une réalité problématique

Dans la vallée de la Tarentaise l’organisation en communs remonte au XIe siècle grâce à des communautés monastiques qui arrivent à convaincre quelques paysans vivant chichement en autarcie, “d’essarter” (défricher) les pentes de la montagne pour les transformer en pâturages d’été. Peu à peu ces pâturages deviennent des communs sous forme “d’albergements”, c’est-à-dire des concessions sur du très long terme avec droit d’usage, concessions qui peu à peu seront récupérées par les communes. C’est l’une des caractéristiques historiques de cette vallée où encore aujourd’hui 75% des pâturages d’été sont communaux. « C’est la propriété commune qui a fait le premier et le plus solide lien entre les membres de l’association communale, qui les a groupés et leur a révélé leur solidarité, qui leur a dicté leurs plus anciennes institutions. C’est dans les régions les plus alpestres, plus favorables à la création et au maintien de la propriété collective, que les communes ont été les plus grandes propriétaires, et c’est là que la vie communale a éclos d’abord et s’est développée le plus activement[2] «  [Gabriel Pérouse]. Pour assurer l’été un gros travail de fenaison, les paysans éleveurs doivent rester dans la vallée, aussi embauchent-ils des bergers et des fromagers pour une centaine de jours généralement de la Saint-Jean, jour de l’“emmontagnée”, à fin septembre pour la “démontagnée” ; ce système, toujours en vigueur, a un coût élevé et qui se répercute bien entendu sur le prix du fromage.

Une bonne partie du lait récolté est convertie en fromage à pâte pressée en meules de grosses tailles afin d’en faciliter le transport et la conservation. Ce fromage s’est nommé tout d’abord “vachelin” (il pèse 10 kg), puis “govire” ou gruyère à partir du XVIIe siècle, l’appellation “Beaufort” (meules de 40 kg) datant de 1865. Fabriquer une meule de ce poids nécessite quotidiennement 500 litres de lait cru et un agriculteur de montagne, dont le troupeau comprenait généralement 3 ou 4 vaches laitières, ne peut donc y parvenir à lui seul ; ce qui fait que les éleveurs se regroupaient en fruitières coopératives, et c’est ainsi que le commun naît de la nécessité.

Menace sur le Beaufort !

La Seconde guerre mondiale et les années qui suivent provoquent la mévente du Beaufort ; les années 1950 sont désastreuses, avec comme conséquence de plus en plus d’arrêts d’exploitations ; l’attrait d’un travail plus rémunérateur dans les stations de ski y est aussi pour quelque chose, le développement rapide de ces stations générant également une importante spéculation foncière au détriment du pastoralisme.

Mais un homme n’admet pas la mort de l’agriculture de proximité dans une montagne qui serait laissée peu à peu en friche, et entraînerait la disparition du Beaufort. Maxime Viallet, formé à l’école de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC. “Voir, juger, agir, ensemble !”) prend son bâton de militant syndicaliste de la FDSEA et part en guerre contre le risque de désertification d’une partie de la montagne : « quand on voit le luxe de certaines stations, quand on voit les profits des spéculateurs sur nos terres de montagnes, quand par ailleurs nous voyons les paysans, ceux qui petit à petit l’entretiennent depuis toujours, réduits à une condition de plus en plus misérable : il y a un scandale que nous dénonçons ». Il rassemble nombre d’éleveurs pour créer la Coopérative laitière du Beaufortain en 1960 et l’Union des producteurs de Beaufort (UPB) en 1964 : « le plus important dans cette longue marche du Beaufort, c’est toute cette prise en charge des problèmes du milieu par le milieu lui-même », aidé en cela dès 1970 par l’Institut national de la recherche agronomique : « L’INRA a apporté un concours déterminant en aidant la transformation d’un savoir-faire empirique en un nouveau savoir-faire renouvelant l’ancien par des données scientifiques véritables sans toucher aux qualités essentielles et intrinsèques du produit […] Ce fut une œuvre exemplaire de sauvetage de l’agriculture de montagne de notre région en faisant confiance à des agriculteurs prenant en charge leurs responsabilités. » [M. Viallet]. Comment le village de Granier s’est-il inscrit dans ce mouvement ?

2. Leadership

« René (Chenal), c’est clair, c’est lui qui a eu l’idée… Il a été le premier à se rendre compte de la réalité et il a fallu ensuite que des gens accrochent. » [un fondateur du GAEC] (Les citations de René Chenal, issues de deux entretiens, sont signalées par [R.C], celles d’autres témoins en provenance des différentes sources indiquées à la fin de ce document, sont le plus souvent anonymes)

D’où vient cette idée ? « C’est peut-être moi qui l’ai dite, mais elle provient de quelque chose de très ancrée en nous : la passion de la montagne. Je suis fils, petit-fils d’agriculteurs montagnards à la vie rude ; mon père, comme beaucoup d’autres ici, avait ce qu’on appelle la “double activité” c’est-à-dire son travail d’agriculteur, et comme 3 ou 4 vaches n’assurent pas un revenu suffisant, il avait aussi ses huit heures sur des chantiers plus les heures de transport. Ce qui fait que mes parents ne souhaitaient pas que je connaisse cette vie très contraignante, et ce d’autant plus qu’à cette époque le Beaufort ne marchait pas très fort ! Aussi ils m’ont poussé à faire des études, ce que j’ai fait, mais toutes les périodes de vacances je les passais au village où je voyais bien que les paysans commençaient à s’arrêter les uns après les autres. Or j’aime ce village, cette terre, le pastoralisme m’est chevillé au corps, c’est une véritable passion et je n’avais pas envie que tout cela disparaisse, aussi j’ai voulu continuer le travail de mes parents mais en l’adaptant au monde moderne. En montagne, tu ne peux pas t’en sortir seul et le collectif est une nécessité, il a donc fallu que je m’adresse aux copains » [R.C]

Ce ne fut semble-t-il pas trop difficile car cette passion du pastoralisme en montagne est souvent partagée, Cornelia Beyerbach le confirme dans une étude de la Fondation Facim : « La finalité du métier n’est pas tant la performance, mais le travail en lui-même en tant que source de plaisir en même temps que source de revenus. La passion pour ce métier qui repose sur les interactions fines entre les savoir-faire de l’homme, les animaux et la nature, constitue le dénominateur commun entre les différents témoignages. »

3. Naissance d’un collectif

Ainsi, en 1975 plusieurs éleveurs rejoignent René Chenal et se disent prêts à sauver l’agriculture à Granier en envisageant quelque chose de commun avec une orientation claire : « au début des années 70, on était en plein dans une politique agricole productiviste à tout crin, définie par des technocrates qui ne connaissaient pas grand-chose de l’agriculture en montagne ; une vache, fallait la considérer comme une usine à lait ! Le risque était que les paysans deviennent exclusivement producteurs de matière première. On ne voulait pas tomber dans un système où le lait est ramassé par des industriels du fromage comme ça commençait à se faire ; on nous conseillait aussi de garder nos troupeaux dans la vallée en achetant du foin un peu partout parce que “ça vous reviendrait moins cher ” disaient-ils ! La qualité ce n’est pas cela, elle suppose que les vaches mangent l’herbe de l’alpage l’été et l’hiver le foin que nous  ramassons sur nos terres , ce qui suppose que nous gardions la maîtrise complète de toute la chaîne de production du fromage. Face à cette soi-disant modernisation, il nous a fallu repenser le pastoralisme à Granier de façon plus collective ; c’est ce qui se pratiquait depuis longtemps dans les alpages d’été et on s’est dit “transportons ce modèle vers le bas !” Bon, c’était de belles paroles mais comment faire et avec quels moyens ? » [R.C]

C’est un représentant en matériel agricole qui leur suggère d’aller voir ce qui se passe dans le Valais Suisse et là ils découvrent le consortage, “partager un sort” : « par consortage on entend une gestion communautaire du travail et des biens collectifs, […] les consortages d’alpages et des eaux sont les plus répandus. […] En tant que membres d’un consortage, les usagers sont à la fois propriétaires et gestionnaires des biens communautaires. […] Ses fonctions écologiques et sociales confèrent au système de consortage un immense potentiel pour le futur. Des biens comme l’eau, le sol, les semences… doivent être considérés comme patrimoine commun. […] Forme d’organisation expérimentée pour la protection et la jouissance des biens communautaires ainsi que des ressources naturelles, le système de consortage pourrait, pour cette raison précisément, devenir un modèle de gestion durable de la nature et de l’environnement. » [Consortage en Valais]

« On est revenus enthousiastes en se disant “c’est ça qu’il faut faire” ! On a pris contact avec les conseillers de la Chambre d’agriculture de Savoie pour savoir comment on pouvait s’y prendre et avec eux on a posé les premières bases d’un projet sous forme d’un Groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC) » [R.C] Puis le projet est présenté à l’ensemble du village qui comprenait encore à cette époque une quarantaine d’éleveurs. « On ne peut pas dire que l’on a déclenché l’enthousiasme ! On nous prenait pour des fous et beaucoup pensaient qu’on allait rapidement se casser la figure. C’est vrai que ça demandait des investissements financiers avec des emprunts importants pour la construction des étables en stabulation libre, de la grange à foin et d’un local pour le matériel agricole sans aucune certitude de réussite… On s’est quand même retrouvés à quinze puis au fil du temps à huit pour vraiment démarrer en novembre 1978 le GAEC le Consortage, nommé ainsi parce ce fut notre inspiration. Ces huit se connaissaient bien, l’école, les corvées à l’alpage, les fêtes… et on avait une forte volonté commune de faire vivre le village. On a commencé avec 40 vaches laitières, puis 80, aujourd’hui c’est 120. » [l’un des fondateurs]

Actuellement les plus jeunes sociétaires du GAEC ne voient que des avantages à cette formule : « ce collectif nous permet de ne pas être toujours pris par le travail agricole. J’ai besoin d’une double activité et en hiver je suis moniteur de ski. Je fais donc la traite du matin, puis je monte en station, et en rentrant en fin d’après-midi je m’occupe d’autres tâches à la ferme. On peut aussi avoir des congés, voyager, assister à des réunions… Si j’étais seul, je ne pourrais rien faire de tout cela. » [un jeune associé du GAEC, ancien berger]

4. Limites d’un territoire

« Plutôt que territoire je préfère parler de terroir, expression plus forte et qui renvoie à une culture, à un mode de vie lié à la montagne. Cette culture est faite de savoir-faire transmis de génération en génération, de pratiques collectives, de pastoralisme soucieux de l’environnement montagnard, de la qualité d’un fromage labellisé… » [R.C]

Le label (AOC et AOP en 2009) Beaufort concerne trois vallées : le Beaufortain, la Maurienne et la Tarentaise. Le terroir dont nous parlons ici, peut se délimiter ainsi : au point le plus bas à 600 m. d’altitude, on est à Aime (Chef-lieu de canton) avec son importante Coopérative laitière Neige et Soleil (production du Beaufort d’hiver et caves d’affinage été/hiver) et la Société d’intérêt collectif agricole (SICA) du Replat (commercialisation), puis en remontant le Versant du soleil on arrive à Granier (1 240 m.). avec le GAEC le Consortage (élevage de vaches de race tarine ou tarentaise). Granier bénéficie de deux avantages (ou inconvénients suivant les points de vue des uns ou des autres) : d’une part, le village, bien que protégé, est dans une zone avalancheuse (La dernière avalanche arrivée jusqu’au village date de 1981), ce qui interdit pratiquement toutes nouvelles constructions ; d’autre part, l’ensoleillement est important et la neige, même abondante, fond rapidement, ce qui empêche tout projet de création d’une grande station de sports d’hiver. Ces deux facteurs font donc obstacle à la spéculation et pour vivre, la commune doit s’appuyer sur le pastoralisme et le tourisme de randonnées d’hiver et d’été, avec développement des possibilités d’hébergement en gîtes et chambres d’hôtes.

On parvient enfin aux pâturages de Plan Pichu qui débutent vers 1 500 m. et grimpent en direction du Cormet d’Arêches jusqu’à 2 300 m. Les principaux locaux (chalets d’alpage pour le logement des bergers et les ateliers de fabrication du Beaufort d’été) sont à 1 900 m. Alpage et bâti sont gérés par un Groupement pastoral sous statut coopérative (créée officiellement en 1999), six GAEC de la région et quelques agriculteurs indépendants en sont les associés.

Le GAEC le Consortage est naturellement un usager de l’alpage de Plan Pichu, il en est devenu un élément pilote, ne serait-ce que par sa continuité géographique et son lien administratif avec la commune de Granier. L’alpage rassemble pendant les 100 jours de l’été, 420 vaches laitières réparties en trois troupeaux dont s’occupent sept bergers et bergères. Le lait est converti directement sur place dans un atelier très moderne dont s’occupent deux fromagers spécialistes. La rétribution d’un éleveur utilisateur de l’alpage se fait en fonction de la production laitière de chacune de ses vaches ; cette production est mesurée deux fois durant l’été au cours du cérémonial rigoureux de la pesée. Un troupeau de moutons est également utilisateur de l’alpage. L’électricité domestique est fournie par une turbine installée sur le torrent et par des groupes électrogènes pour les machines de la fromagerie.

Même si les conditions de travail se sont sérieusement améliorées, la vie de berger est rude. La journée de travail commence avec la première traite à 3 heures du matin et se termine guère avant 9 heures du soir avec quelques d’arrêts dont un temps de sieste avant la traite de l’après-midi. En dehors des deux traites quotidiennes, et quel que soit le temps, les bergers sont occupés à déplacer les machines à traire, à installer les clôtures, parfois à courir après les bêtes quand les clôtures ont été mal refermées ou abîmées par les touristes, à faire de l’entretien… « Bien qu’on ait deux jours de congés toutes les deux semaines, il est vrai que ce travail en montagne rend difficile une vie de famille… Mais je ne pourrai pas m’en passer tant que j’en serai capable. J’aime la montagne, j’aime passionnément ce travail… Et quand je me retrouve dans la vallée fin septembre je me sens complètement déphasée pendant quinze jours ! » [une bergère]

5. Propriété des biens

Les 1 500 hectares d’alpage et le bâti de Plan Pichu sont la propriété de la commune de Granier. Le Groupement pastoral bénéficie d’un droit d’usage et assure à ses frais (budget annuel d’environ 15 000 €) l’entretien et l’amélioration de l’alpage, des locaux et des chemins.

Pour les terres agricoles de Granier : « avant la création du GAEC ces terres se répartissaient dans de multiples parcelles (environ 10 000) dont certaines faisaient à peine 300 m² ! On a alors entrepris un gros travail de remembrement afin de faciliter le travail de fauche. Le fait qu’une grande partie des terres cultivables soit entrée dans un commun, a-t-il changé notre relation à la terre, se sent-on dépossédé ? Je ne crois pas, c’était devenu nécessaire pour la sauvegarde d’une activité agricole à Granier et on a gardé la même passion de la culture. Toutefois un paysan conserve toujours quelques ares pour ses pommes de terre, un peu de grain… ; j’ai encore un bout de vigne et je fais mon vin à 800 m. d’altitude ! Aujourd’hui, le GAEC reste le seul éleveur de bovins en activité sur la commune ; il y a aussi un éleveur de chevaux et un éleveur de chèvres. » [R.C]

Le bâti du GAEC est la propriété des huit associés, les terres qui vont avec (environ 400 hectares), sont gérées par un Groupement foncier agricole (GFA) ce qui permet la transmission par parts ; les “anciens” quand ils s’arrêtent, peuvent garder des parts et un jeune entrant au GAEC sans fonds personnels peut débuter uniquement avec la dotation jeune agriculteur  (DJA), un peu moins de 30 000 € dans la région, et augmenter ses parts par la suite.

Le matériel agricole et de terrassement (tractopelle…) est pris en charge par une Coopérative d’utilisation du matériel agricole (CUMA du Cormet) dont la zone d’action va au-delà de Granier. Cette coopérative assure également le suivi et l’entretien d’un important réseau de canaux d’irrigation des prairies de Granier.

Nous observons là, une approche non spéculative à multiples facettes de la propriété foncière conçue de manière collective. Est-ce pleinement satisfaisant ? Sans vraiment avoir approfondi pour l’instant cette question, il ne semble pas qu’il y ait beaucoup de réserves sur ces différentes possibilités juridiques, sinon peut-être pour la gestion du temps (nombreuses réunions) aspect qui sera abordé un peu plus loin.

6. Gouvernance du fruit commun

Dans les instances de décision des différentes structures évoquées plus haut, la règle de l’unanimité prévaut : « il est rare que nous soyons amenés à vraiment formaliser un vote. Je n’ai souvenir que d’un point que nous n’avons pas pu vraiment trancher : faut-il laisser leurs cornes aux vaches ? » [R.C]. Hors obligations légales, plusieurs structures originales ont été créées, ainsi :

  • pour le GAEC le Consortage : « on a mis en place une banque du travail : le revenu ne se répartit pas en fonction du nombre de part détenues, mais en fonction du temps de travail réellement effectué par chacun avec un système d’unités déterminées par ce que l’on fait, par exemple : 1 heure de râteau = 1 unité ; 1 heure de fauche motorisée = 1 unité + 1 unité pour le matériel, etc. Chacun note quotidiennement ses unités. C’est basé sur une grande confiance entre nous. » [R.C]
  • pour le Groupement pastoral : les “corvées” assurent les gros travaux d’entretien des pâturages (éviter le développement des arcosses : arbustes transformant rapidement l’alpage en maquis), des chalets (réparations et amélioration de leur confort), des chemins (doivent rester carrossables pour déplacer les machines à traire mobiles), du torrent et des canaux d’irrigation… : « nous faisons de l’entretien, du débroussaillage, du traitement de certaines plantes indésirables pied par pied, ce n’est pas du traitement à l’hélicoptère ! » [un éleveur du GAEC]. Les heures de “corvées” sont faites par les membres du Groupement pastoral à raison de quatre heures annuelles par tête de bétail : « le système des corvées est très ancien ; c’est une charge mais on ne peut multiplier les salaires, la priorité étant les bergers et les fromagers. Nous avons aussi d’importantes contraintes réglementaires puisque la labellisation du Beaufort crée des obligations : fumure naturelle des prairies, pas d’OGM, pas d’ensilage, fourrage produit localement… Tout cela fait que les paysans sont des acteurs efficaces pour la protection de l’environnement montagnard » [R.C]

Pour les vaches qui “dérochent” (en moyenne une par saison), « on a créé un fonds d’entraide où chaque éleveur verse annuellement une cotisation, ce qui permet d’indemniser les propriétaires des bêtes accidentées » [R.C]

7. Polycentrisme

Le Fruit commun de Plan Pichu génère sept instances de gouvernance toutes en gestion directe et dans lesquelles les sociétaires sont nécessairement impliqués. Si l’on ajoute la commune, le syndicat de défense du Beaufort, la Chambre d’agriculture, les syndicats de défense des agriculteurs (FDSEA, Confédération paysanne), où ceux-ci ont tout intérêt à être présents, on se rend compte du temps de réunions que cela nécessite : « L’équilibre est difficile à trouver et je crains un peu que les plus jeunes ne trouvent plus le temps de se réunir, ils sont en effet tous en double activité, alors qu’il faut du temps pour réfléchir ensemble et si on ne le prends pas, j’ai bien peur que l’on s’en remette à des techniciens qui décideront sans trop connaître le pastoralisme, alors que la force et la qualité du Beaufort vient en grande partie de son mode de fabrication resté aux mains des paysans. Pour moi le collectif est la seule solution à la gestion de ce temps de la rencontre, de l’analyse, de la réflexion globale, de la décision… et cela s’apprend, mais je ne suis pas sûr que la formation en général, telle qu’elle est aujourd’hui, prépare les jeunes à cela. » [R.C]

Le schéma qui suit, rassemble les données de la gouvernance polycentrique du pastoralisme en communs à Plan Pichu et à Granier.

8. Passagers clandestins

Tout dispositif commun comporte des risques d’intrusions, ce que Elinor Ostrom[3] nomme “les passagers clandestins”, c’est-à-dire ceux qui cherchent à profiter du bien commun sans en subir les contraintes et peuvent en entraver le bon fonctionnement. Deux exemples ont été évoqués :

La présence de loups : il y a quelques d’années, des loups ont provoqué de gros dégâts dans un troupeau de moutons : « l’éleveur, complètement découragé, a tout arrêté. Puis les loups ont fini par disparaître, comment ? je ne sais pas. Les loups ne s’en prennent pas aux vaches, enfin je n’en ai jamais entendu parlé, mais on reste attentif parce que des moutons il y en a de nouveau sur l’alpage. » [R.C] Le loup, dont le développement est mesuré et étroitement surveillé, fait l’objet de nombreux conflits entre éleveurs, environnementalistes et services de l’État. Le problème est complexe et ne peut être développé ici, aussi je renvoie, entre autres, à une tribune parue dans le journal LibérationLoups : plaidoyer pour des écosystèmes non désertés par les bergers

Quelques touristes (surtout des motorisés) négligent parfois les consignes de randonnées traversant les alpages : « Des points d’accroche entre touristes et agriculteurs, qu’il s’agisse des barrières ou clôtures qui restent ouvertes, des fils qui ne sont pas remis, ou des déchets jetés par terre…, peuvent rendre difficile la cohabitation entre les agriculteurs et les autres usagers de la montagne. Le problème consiste moins dans l’incompatibilité entre les différentes activités que dans la méconnaissance du monde agricole et pastoral par des acteurs extérieurs qui viennent en montagne essentiellement pour leurs loisirs. Ces conceptions divergentes sont à l’origine des conflits d’usage parfois récurrents qui amènent aujourd’hui les agriculteurs à exprimer leur souhait de mettre en place ou d’améliorer les formes de communication envers les autres utilisateurs de la montagne, notamment les touristes. » [un agriculteur]. Toutefois ces rares incidents sont résolus le plus souvent à l’amiable. « Des touristes, on en a besoin, ils achètent du Beaufort et le font connaître. L’été à Plan Pichu, il y a beaucoup de monde pour participer aux visites et aux fêtes d’alpage organisées régulièrement » [R.C]. « L’activité touristique représente pour l’agriculture dans son ensemble une importante source de revenu, à travers notamment la double-activité laquelle constitue une des spécificités de l’agriculture de montagne. Déterminante dans le maintien des exploitations agricoles, l’activité touristique est encore aujourd’hui un important facteur de développement local, indispensable pour l’attractivité des territoires. » [Cornelia Beyerbach]

9. Gestion des conflits

Là comme ailleurs, une gouvernance collective polycentrique n’est pas exempte de moments de déception, d’inquiétude, pouvant être à l’origine de conflits plus ou moins importants. En admettre la réalité est la première condition pour trouver des méthodes de résolution adaptées. J’ai retenu trois situations dans l’histoire de Plan Pichu :

  • Lors de la création du GAEC le Consortage en 1978, les éleveurs utilisateurs habituels des alpages de Plan Pichu (le Groupement pastoral n’existait pas encore officiellement) ont manifesté beaucoup d’inquiétude : « ils avaient l’impression que l’on allait tout prendre ! leurs terres, leurs vaches… Ce fut un moment difficile avec pas mal de tensions. Pour un peu ils nous auraient traités de communistes ! Se faire accepter a été long, mais en montagne on sait ce qu’est la patience, on sait regarder et peu à peu les paysans se sont bien rendus compte que le devenir de la montagne était dans le collectif avec la mise en commun de moyens nouveaux, c’est ainsi que l’on a fait l’acquisition à partir de 1980 de machines à traire mobiles, ce qui a complètement changé le travail en alpage. » [R.C]
  • Vers 1980 l’un des membres fondateurs du GAEC s’est totalement désinvesti : « ce n’était plus son affaire. Au bout d’un moment on a décidé de lui demander de se retirer. Ce fut vraiment difficile à vivre mais on est arrivés à se mettre d’accord assez rapidement. » [R.C]
  • Pendant l’été à l’alpage, les bergers et les fromagers vivent quotidiennement très proches : « les conditions de travail sont difficiles : quel que soit le temps on doit sortir, aller traire à 3 heures du matin avec la pluie, voire la neige, ce n’est pas évident ! Et parfois, la fatigue aidant, il y a des tensions qui naissent entre nous, même pour des riens… Alors on s’explique, et puis ce n’est pas l’espace qui manque, et on peut toujours aller faire quelques pas dans la montagne, ça calme ! » [une bergère]

Jusqu’à présent, tant au GAEC qu’au Groupement pastoral, les conflits se sont réglés à l’amiable et sans recours extérieurs, « mais en cas de besoin, pas de problème cela se ferait. J’ai entendu dire que la médiation était un outil de plus en plus utilisé dans les GAEC, alors pourquoi pas si ça permet de sortir d’une situation conflictuelle qui dure trop… » [R.C] « La médiation par sa souplesse, son faible coût et sa force de pacification, permet de gérer des conflits qui déboucheraient pour la plupart sinon dans des procès du moins sur des fractures irréparables. Le développement de la médiation agricole peut s’expliquer principalement par le déclin des médiateurs traditionnels (curé, maître, maire)[4]«  [Lionel Bobot]

10. Engagement des acteurs publics

Tout au début de ce document il a été fait allusion au rôle important joué par l’INRA dans les années 1970 pour le sauvetage de la production du Beaufort. Aujourd’hui, la commune de Granier, la Communauté des communes des Versants d’Aime et la Chambre d’agriculture de Savoie, paraissent être les acteurs publics les plus concernés par le pastoralisme dans la moyenne vallée de Tarentaise dont celui du Versant du soleil ; cette activité participe en effet au développement local (emploi, commerce, entretien de la montagne…) et les élus ne peuvent que la soutenir et l’encourager. Dans le système de gouvernance que je viens de présenter, ces élus, s’ils sont éleveurs, ne représentent pas leur institution d’appartenance, contrairement à d’autres endroits où des élus gardent la maîtrise des décisions, c’est le cas par exemple pour l’Institut Patrimoniale du Haut-Béarn qui coordonne 100 000 hectares de pâturages et forêts en communs. Je n’ai pu jusqu’à présent rencontrer des élus de Tarentaise aussi il m’est difficile d’en dire plus sur leur rôle.

11. Réseaux

« Le GAEC le Consortage a été, je crois bien, le premier de ce type collectif non familial en Tarentaise. On a été un groupe leader dans la région avec une idée forte : s’opposer à des supers pouvoirs intoxiquant qui veulent tout accaparer. On a été beaucoup médiatisé et visité et depuis, plusieurs GAEC se sont créés dans la région. » [R.C] Ce que confirme un jeune agriculteur : « je n’ai pas envie de vivre comme mon père, on a besoin d’avoir une vie sociale. Je suis passionné d’agriculture, je défendrai l’agriculture jusqu’à la fin de ma vie, mais ce n’est pas pour ça que j’irai m’enterrer et finir à bosser cent heures par semaine, et tout sacrifier. […] Je pense qu’il y a de plus en plus d’installations qui se font dans le cadre d’un GAEC […] L’agriculture, je la vois comme ça, de plus en plus collective, et ce n’est pas pour ça qu’elle sera moins performante ou qu’elle entretiendra moins les alpages. »

« On est aussi présents et actifs dans le Syndicat de défense du fromage Beaufort, cette organisation joue un rôle important dans la promotion non seulement de ce que nous produisons mais aussi comment nous le produisons, dans quelles conditions… » [R.C]

Conclusion

La présentation du Fruit commun de Plan Pichu telle qu’elle vient d’être faite, nous ramène à la définition proposée au début de ce document : il y a des ressources naturelles, la terre de l’alpage et de Granier, et l’eau du torrent ; il y a un collectif ou plus exactement plusieurs collectifs étroitement liés les uns aux autres ; enfin ces collectifs se sont dotés de règles démocratiques de gouvernance, qui paraissent solides et posent, semble-t-il, peu de problèmes. Enfin, j’espère avoir su démontrer qu’il s’agissait bien d’un tout social, économique et environnemental, historiquement ancré dans la montagne de Tarentaise. Cet ensemble ne fait référence à aucune idéologie explicite, seule “la nécessité fait loi” pourrait-on dire ; nécessité venant du temps, qu’il soit horaire ou atmosphérique, et de l’espace géographique de la montagne. Ce temps et cet espace liés à des ressources naturelles, apparaissent alors comme les déterminants de la construction d’un commun dont l’avenir dépend de la vente du Beaufort qui doit rester un fromage d’exception non industrialisé, sur un marché où il est difficile de faire sa place : « la rencontre entre le pastoralisme du Beaufortain et le marché doit trouver un équilibre sur du long terme. Et pour les éleveurs, comme le seul revenu du fromage ne suffit que très rarement, pourquoi ne pas envisager de rémunérer une partie du travail citoyen qu’ils assurent pour l’entretien et la protection de la montagne ? Je pense que cette idée permettrait de stabiliser un peu plus l’emploi agricole en montagne. » [R.C]

Il existe en effet un risque réel de voir disparaître l’emploi agricole en montagne, ainsi de 1976 à 2006 en Tarentaise, 80% des fermes n’ont pas retrouvé de repreneurs [PSADER][12]. Si depuis la situation s’est stabilisée, elle demeure cependant fragile, les jeunes agriculteurs rencontrant toujours autant de difficultés s’ils veulent s’installer seuls : « les enjeux qui conditionnent aujourd’hui l’agriculture de montagne (maîtrise du produit et sa mise au marché, modernisation des exploitations, pression foncière, conflits d’usage, prise en compte des aspects environnementaux, etc.), posent la question des perspectives d’avenir de l’activité agropastorale sur ces territoires de haute montagne » [Cornelia Beyerbach] et cela passe par une dynamique collective, cette dynamique « il faut qu’on l’entretienne, il faut que ça reste une volonté de tout le monde. Au Syndicat de défense, ils ont mis en place une formation pour tous les nouveaux entrants dans la filière du Beaufort […] où ils leur expliquent tout l’historique de l’AOC Beaufort et tout l’historique de ce collectif, des gens qui ont travaillé ensemble, pour faire bien comprendre à tous que le Beaufort c’est bien, parce que c’est le lait le mieux payé de France, mais c’est surtout une dynamique qui ne doit pas mourir […] Transmettre le fait que si ça a marché c’est parce qu’à un moment, il y a les gens qui se sont tenus par la main et qui ont créé le Beaufort, et si on veut que ça continue il ne faut pas que ça change, il faut rester dans cet esprit de collectif. » (un éleveur).

Collectif… ce mot je l’ai entendu peut-être trente fois lors de nos entretiens avec René Chenal, on y prend goût…, un goût de Beaufort peut-être ?

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Sources de l’enquête

1. entretiens en juin et juillet 2014 avec René Chenal, l’un des fondateurs du GAEC du Consortage à Granier

2. documents audio-visuelles :

* “La Montagne au sept bergers”. Film documentaire d’Anne et Erik Lapied. 2006 (DVD)
* “Passion des montagnes”. émission RCF Savoie. Réalisation M. Berment. 2006
* “Projet Maison de l’alpage”, entretien avec R. Chenal par Isabelle. Chavanon, déc. 2008

3. documents écrits :

* “Dans l’ombre des stations géantes le Versant du soleil : un nouvel art d’aménager”. Louis Chabert, Académie de la Val d’Isère, 1991
* “Maxime Viallet, le paysan”. Jean Ningre, novembre 2003
* “Alpages et agropastoralisme en Tarentaise et Pays du Mont-Blanc. Étude ethnologique”. Cornelia Beyerbach. Fondation Facim, nov. 2010-nov.2011
* “Consortage en Valais”. Wikivalais, février 2012
* “Les alpages et la vie d’une communauté montagnarde : Beaufort du Moyen-Âge au XVIIe siècle”. Hélène Viallet, Académie salésienne, 1993
* “Les moines et la montagne en Savoie du nord”. Nicolas Carrier. Actes du 34e congrès de la Société des historiens médiévistes. Chambéry, 2003
* “Le bien commun ou les biens communs ?” Pierre Thomé, 2014,


NOTES

  1. Serge Audier. Le Monde.fr  16 mai 2014
  2. Pérouse G. « Introduction à l’inventaire sommaire des archives communales de l’arrondissement d’Albertville ». 1911. Cité par Hélène Viallet
  3. Ostrom E. Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche  des ressources naturelles. 2009, éd. De Boeck
  4. Bobot L. « Le développement de la médiation dans le monde agricole français » Économie rurale. N° 296 / nov. 2006

Autres articles

Vers bibliographie “communs et économie sociale et solidaire”

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Biens communs et économie sociale et solidaire

L’exploration des possibles

Résumé : L’attribution en 2009 du prix Nobel d’économie à l’américaine Elinor Ostrom a mis en évidence en Europe le concept de biens communs. Le travail d’enquête sur la gouvernance des biens communs conduit dans le monde par E. Ostrom fait ressortir que des hommes et des femmes peuvent être en capacité de s’auto-organiser pour gérer ensemble et sans exclusive des ressources naturelles vitales telles que l’eau et des terres agricoles.

Entre le tout État et le tout marché, E. Ostrom définit une alternative dans la gouvernance des ressources naturelles lorsqu’elles deviennent biens communs. Elle constate que les expériences les plus pérennes observées sont « de riches mélanges d’instrumentalités publiques et privées », allant ainsi à l’encontre de « la tragédie des communs », théorie néo-libérale développée par Garrett Hardin.

De ce travail d’enquête empirique, elle dégage un certain nombre de principes et de variables à prendre en compte pour évaluer la gouvernance d’un bien commun, principes et variables qui sont aussi tout à fait applicables aux entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS).

Cette proximité nous amène à envisager que l’ESS, par ses valeurs de référence, est la plus à même pour proposer des outils (conceptuels et de gestion) les mieux adaptés au mouvement vers les biens communs lorsque celui-ci apparaît dans la société civile à propos des ressources naturelles vitales et des ressources de la connaissance. Quatre exemples d’entreprises de l’ESS permettront de formuler plusieurs hypothèses en étayage de cette thèse.

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De la gouvernance des biens communs

Dans un monde qui navigue surtout au gré des valeurs boursières et où une partie de la population planétaire accède très difficilement aux ressources naturelles vitales, bon nombre d’hommes et de femmes inventent ou réinventent des pratiques fondées en premier lieu sur des valeurs humaines rendant possible une approche économique et sociale beaucoup moins centrée sur le seul profit.

Le concept de bien commun est sorti quelque peu d’une grande confidentialité à l’occasion de l’attribution du prix Nobel d’économie le 10 octobre 2009 à deux ostrom_2_webéconomistes américains, Elinor Ostrom (décédée en 2012) et Oliver Williamson, pour leurs travaux sur la gouvernance économique. Les médias ont surtout remarqué E. Ostrom, première Nobel d’économie, en soulignant que la théorie qu’elle développe dans ses travaux sur la gouvernance des biens communs, a su motiver la docte Académie royale des sciences : « Elinor Ostrom a défié la sagesse conventionnelle qui veut que la propriété commune est mal gérée et devrait être soit régulée par les autorités centrales ou privatisées […] Elle observe que les utilisateurs des ressources développent fréquemment des mécanismes sophistiqués pour la prise de décision et l’application des règles pour gérer les conflits d’intérêts.» [Académie royale des sciences. Suède : 2009]

En France ce prix provoque de l’étonnement : « Est-ce de la sociologie ? De la psychologie ? De l’anthropologie ? L’attribution du dernier prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom a laissé la plupart des économistes perplexes, très peu connaissaient ses travaux […] Tout le travail d’Ostrom est d’observer sur le terrain plutôt que par construction de modèles abstraits« [1] [2010] note Jacques Secondi dans Le Nouvel Économiste ; mais suscite également de l’intérêt dans les milieux de l’économie politique : ainsi Hervé Le Crosnier écrit dans Alternatives-économiques : « L’attribution du prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom est une excellente nouvelle pour le développement d’une réflexion politique et sociale adaptée aux défis et aux enjeux du XXIe siècle »[2] [2009]. Michel Rocard (premier ministre mai 1988-mai 1991) salue l’événement avec beaucoup d’enthousiasme dans Libération : « Le prix Nobel pour l’autogestion ! Vous avez bien lu. Ni l’auteur de ces lignes, ni la rédaction de Libération, ni l’AFP qui nous a informés, ne sont fous […]. Les travaux de cette dame (E. Ostrom) portent, d’après le peu qu’il nous a été donné d’en lire, sur la gestion des biens publics. Elle découvre, affirme et prouve que les marchés ou l’État ne sont pas les seuls gestionnaires, les seuls régulateurs admissibles de ces biens, mais au contraire que les associations de consommateurs et d’usagers s’en acquittent au moins aussi bien et sont plutôt mieux armées pour ce faire […] L’intuition qu’il couvrait demeure : beaucoup plus de décentralisation, d’autonomie, pour les institutions de base et de responsabilités partagées sont les conditions d’une meilleure démocratie et de plus d’efficacité économique et humaine dans la gestion des biens et procédures collectif »[3] [2009].

M. Rocard commet deux minimes erreurs de lecture : premièrement E. Ostrom ne parle pas de biens publics mais de biens communs, nous verrons que cette nuance a son importance même si bien commun et bien public peuvent se confondre à certaines occasions ; et deuxièmement, elle parle d’auto-organisation et non d’autogestion : dans les années 1970, le concept d’autogestion avait une forte base idéologique à la fois libertaire, marxiste et christianisme social, alors que celui d’auto-organisation renvoie d’abord à des pratiques observables, et toute la démarche empirique poursuivie pendant de longues années par E. Ostrom, a été de parcourir le monde pour rencontrer de nombreuses personnes en situation d’auto-organisation populaire sans aucune idéologie explicite sous-jacente.

Ceci dit, M. Rocard pose clairement la problématique abordée par E. Ostrom : entre le marché du libre-échange et l’État quelle serait l’alternative crédible et efficace pour une gouvernance durable et solidaire des biens communs universels et non des biens marchands ? L’économie sociale et solidaire (ESS) comme forme d’organisation économique, en associant divers parties prenantes, représente-t-elle des outils pertinents de gouvernance ? Je développerai cette problématique à partir de plusieurs exemples d’entreprises de l’ESS, mais il convient déjà de préciser ce concept de biens communs ou de communs (et non du Bien commun, notion philosophique théorique trop large à mon sens)

Définition des biens communs

E. Ostrom a publié plusieurs ouvrages sur la gouvernance économique et à ce jour un seul Ostrom_livreest traduit en français : « Gouvernance des biens communs », condensé de longues études de cas d’initiatives fructueuses ou infructueuses, et qui « se veut un effort de critique des fondements de l’analyse des politiques telle qu’elle est appliquée à de nombreuses ressources naturelles […], (en tentant) d’expliquer comment les communautés et les individus façonnent différentes manières de gouverner les biens communs »[4] [1990].

Elle va ainsi à l’encontre de la « Tragédie des biens communs« , courant de pensée néo-libéral très en vogue aux États-Unis dans les années 1970-1980 et développé entre autres par Garrett Hardin. Ce dernier considère que l’homme est naturellement prédateur, et si l’on ajoute la surpopulation du globe, il ne peut que surexploiter les ressources naturelles si celles-ci sont laissées en total libre accès : « la liberté d’usage d’un bien commun apporte la ruine de tous »[5] [1968]. la solution serait alors à chercher non pas dans la nationalisation, l’État étant là avant tout pour réglementer et protéger, mais dans la privatisation complète des ressources naturelles considérées alors comme de simples marchandises dont l’accès est régulé par le droit de propriété et la concurrence du marché.

Pour E. Ostrom, faire référence aux cadres naturels considérés comme des ‘ »tragédies des biens communs », conduit l’observateur à se retrancher « derrière l’image d’individus impuissants pris dans un inexorable processus de destruction de leurs propres ressources. » Au contraire, dit-elle, on peut avoir une toute autre représentation si l’on veut bien prendre la peine de ne pas se laisser enfermer dans ces aprioris et considérer que des hommes et des femmes « peuvent conclure des accords contraignants en vue de s’engager dans une stratégie coopérative qu’ils élaboreront eux-mêmes« [1990].

E. Ostrom précise qu’un bien commun n’a pas d’existence préétablie en tant que telle – sinon sous forme de déclarations de principe ou d’intention, par exemple ‘’la terre appartient à tout le monde’’- mais qu’il s’agit en premier lieu d’une ressource qui ne deviendra éventuellement commune que par une action d’appropriation, sans exclusive, par des personnes qui s’auto-organisent et s’autogouvernent « pour retirer des bénéfices collectifs dans des situations où les tentations de resquiller et de ne pas respecter ses engagements sont légion« . Il s’agit donc bien d’une transformation des représentations du rapport à l’économie et à l’État, venant d’une prise de conscience commune à des hommes et des femmes faisant d’une ressource un bien commun partageable avec équité et à protéger. À l’évidence, nul ne peut décréter ou imposer une telle démarche et l’on se rend compte de la difficulté à la faire émerger auprès du plus grand nombre, c’est l’un des enjeux importants pour la gouvernance des biens communs mais aussi de l’ESS.

E. Ostrom distingue deux types de ressources-biens communs :

les biens communs naturels non exclusifs, soit rivaux : par exemple un cours d’eau, considéré comme un bien commun, est non exclusif dans le sens où tout le monde peut y accéder en respectant les réglementations en vigueur ; il devient rival quand le poisson pris par un pêcheur n’est plus accessible aux autres, d’où la nécessité d’une réglementation destinée à éviter une surexploitation et à protéger le renouvellement des espèces ; se pose alors la question de savoir par qui est faite cette réglementation : les pêcheurs s’ils arrivent à s’entendre et à s’auto-organiser ? Une autorité publique extérieure ? Ou bien encore conjointement par les deux, ce qui paraît être la meilleure solution. Soit non rivaux : sur la même rivière, des personnes décident d’installer collectivement une turbine pour produire de l’électricité, l’eau utilisée pour la faire tourner est entièrement restituée à la rivière et reste donc accessible.

Les biens communs de la connaissance : c’est-à-dire les productions culturelles et scientifiques (l’écrit, l’image et le son). Leur possible libre accès sur internet est d’actualité et la question de la propriété intellectuelle se pose avec beaucoup d’acuité, certains chercheurs n’hésitant pas à parler d’un nouveau « mouvement d’enclosure…, (avec) accaparement des terres numériques« [Eva Hemmings Wirten, “Passé et présent des biens communs” 2013]. Les mouvements d’opposition à la privatisation des savoirs [cf. Philippe Aigrain “Cause commune” 2005], tels ‘’Creative commons’’, les logiciels libres…, sont nombreux et génèrent des communs de la connaissance dont la particularité est d’être non-rivaux : ce que je prends ou emprunte reste accessible aux autres, et je peux même l’enrichir par mes contributions, tel par exemple Wikipédia.

En fait Il n’est pas simple de délimiter avec précision quels seraient les différents domaines des biens communs, par exemple l’éducation, la santé, le logement… à la fois biens publics et biens privés, en font-ils partie dans la mesure où des collectifs s’approprient des parcelles de ces domaines : écoles nouvelles, lycées autogérées de Paris et de Saint-Nazaire, médecine alternative, habitat coopératif ? Des auteurs et chercheurs le pensent, tel Paul Ariès[6] [2012] qui défend la thèse de l’appropriation généralisée par les usagers et de la gratuité de l’accès à pratiquement tout, dont bien entendu aux Transports en commun ! Ou bien encore Jean Gadrey : « les biens communs désignent des qualités de ressources ou patrimoines collectifs pour la vie et les activités humaines, […] ou des qualités sociétales (l’égalité des femmes et des hommes dans de nombreux domaine…) »[7][2012], mais je ne développerai pas plus cette question pour m’intéresser principalement à des biens communs liés aux ressources naturelles.

Quand la gestion de ces ressources fait localement problème, E. Ostrom, à la suite de nombreuses enquêtes auprès d’expériences pouvant concerner de 10 à 14.000 personnes, aboutit à la conclusion que la meilleure façon d’y répondre ne passe pas, ni par le tout État (entendu au sens de l’action publique menée par l’État ou les collectivités territoriales, et orientée par ou vers l’intérêt général, notion large et variable suivant qui l’a définie), ni le tout privé marchand (dans lequel l’intérêt personnel finit le plus souvent par l’emporter avec de possibles expropriations ou exclusions), mais par des pratiques alternatives mises en œuvre depuis longtemps par des acteurs de la société civile qui s’organisent collectivement, processus avec lequel « on n’est pas forcément dans une logique de substitution mais dans une logique de la mise devant la solution accomplie »[8] [Benjamin Coriat, 2010], logique que l’État et le privé strictement marchand doivent (devraient) reconnaître.

Pour résumer, inspiré par David Bollier, La Renaissance des communs, je propose comme définition synthétique : faire commun suppose : une ressource / un collectif (ou communauté) agissant sur cette ressource / un ensemble de règles de gouvernance co-définies par le collectif. Ces trois éléments formant un tout social, économique et démocratique cohérent et intégré.

E. Ostrom ne donne pas à sa démarche des formes sociales et institutionnelles très nettes : association, coopérative…, elle utilise ces mots mais sans précision juridique, laissant ainsi une grande ouverture à l’invention de nouvelles règles de fonctionnement, voire de nouvelles façons de concevoir la propriété en sachant qu’un bien commun n’est pas une simple addition de plusieurs propriétés privées (copropriété immobilière par exemple, sinon pour les parties communes). C’est donc un chantier ouvert avec pour base l’action collective, l’innovation, l’expérimentation empirique : « je présente des cas importants de ressources communes qui m’ont aidé à comprendre le processus d’auto-organisation et d’auto gouvernance […] Et il est possible que nous ne disposions pas encore des outils ou modèles intellectuels nécessaires à la compréhension de l’éventail de problèmes associés à la gouvernance et à la gestion des systèmes de ressources naturelles.« [1990].

Toutefois elle dégage un certain nombre de principes et de variables pouvant déjà constituer une ébauche de grille de lecture, en voici une présentation condensée :

1. principes fondateurs des biens communs

  • Confrontation à une réalité problématique et désir de la transformer
  • leadership d’une ou deux personnes avec un fort charisme
  • un collectif motivé rassemblé autour de valeurs humaines communes : solidarité face à l’adversité, responsabilité, autonomie, coopération…

2.  variables dans la gouvernance des biens communs

  • activité territorialisée : limites et accès clairement définis, à l’initiative de qui?
  • relation entre droit d’usage et droit de propriété
  • dimension collective de l’action, en interne et en externe (soutiens, cofinancement…)
  • gouvernance : co-production et codécision de règles de fonctionnement pouvant être contraignantes
  • surveillance : quelles sanctions ? Que faire des « passagers clandestins »?
  • mécanismes de résolution des conflits : en interne et avec l’extérieur (voisinage par exemple)
  • reconnaissance du commun par les acteurs publics (État, collectivités territoriales…). Évolution du Droit, en particulier concernant la propriété…
  • imbrications avec d’autres unités proches géographiquement et (ou) dans les pratiques : réseaux locaux, nationaux, internationaux.

La réussite et la pérennisation d’une structure fondée sur l’auto-gouvernance collective dépend beaucoup de l’application de ces variables, en particulier les cinquième et sixième rarement explicitées alors que c’est là où se situeraient le plus souvent les origines des échecs. La plupart des cas positifs évoqués par E. Ostrom, « furent de riches mélanges d’instrumentalités publiques et privées. Si cette étude se limite à faire voler en éclats la conviction de nombreux analystes politiques selon laquelle le seul moyen de résoudre les problèmes liés aux ressources communes réside dans l’imposition par des autorités externes de droits complets de propriété privée ou d’une régulation centrale, elle aura atteint un objectif majeur » [1990].

Concernant l’organisation institutionnelle de la gouvernance des biens communs, E. Ostrom reste vague et en tout cas ne cite pas l’ESS. Pourtant il paraît évident que les dispositifs proposés par l’ESS (association ou coopérative) paraissent les plus adaptés. L’exposé des pratiques de plusieurs entreprises de l’ESS confirmera la pertinence et l’efficience d’un lien étroit et durable entre biens communs et ESS.

Mais avant de poursuivre quelques précisions sémantiques pour le mot « bien » permettent de distinguer :

  • les biens privés marchands exclusifs et rivaux : tout le monde ne peut y avoir accès et ce qui est pris ou acheté par l’un n’est plus accessible à un autre
  • les biens privés non marchands exclusifs et rivaux : par exemple les associations gestionnaires d’action sociale ou médico-sociale exerçant une fonction de service public
  • les biens publics non exclusifs et non rivaux : leur droit d’usage vaut pour tous (sauf cas de force majeure) et celui qui l’emprunte ne prive personne d’autre de ce droit
  • les biens communs non exclusifs et rivaux ou non rivaux.

Un schéma permet de représenter en trois sphères inter-agissantes, les risques et avantages des différents modes de gouvernance des ressources naturelles ou de la connaissance :

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Il est évident que mon choix va nettement vers la sphère de gauche ! Celle des communs, celle où se créent d’autres possibles. Mais en vertu du principe de réalité, il semble difficile d’ignorer ce que représente les deux autres et il conviendrait de rechercher comment les unes et les autres peuvent se compléter, se contredire, rivaliser ou au contraire s’enrichir.

Pour évaluer le poids que représente l’ESS dans la gestion des ressources naturelles et de la connaissance, si on ne retenait que des critères économiques, il est évident qu’il apparaîtrait comme très minime. En revanche si l’on introduit le critère du « capital social » généré par l’ESS, on se rend compte que son influence peut être importante dans l’évolution du rapport à ces ressources, ne serait-ce qu’en terme environnemental. Et quelles que soient les appréciations que l’on puisse porter sur les rôles joués par tel ou tel acteur, il n’en demeure pas moins que l’intérêt général veut que les différents acteurs qu’ils soient publics ou privés, agissent encore plus dans le sens des biens communs ; qu’en est-il en pratique ? Quatre exemples vont permettre de formuler un certain nombre d’hypothèses.

Quatre entreprises de l’ESS en relation avec des biens communs

L’eau est-elle vraiment un bien commun ?

L’accès à l’eau potable et son assainissement a été reconnu par l’ONU comme un droit humain universel le 28 juillet 2010 : « le droit à une eau potable propre et de qualité, et des installations sanitaires est un droit de l’Homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie », droit cependant non contraignant et ne faisant aucune référence à la responsabilité des États.

En France on peut considérer que ce droit est respecté : l’eau est un bien public non exclusif et non rival, avec cependant quelques réserves. En effet une partie de sa gestion est confiée au secteur privé marchand, solution qui fait débat, peut-on effet ‘’marchandiser’’ des ressources naturelles essentielles à la vie ? On peut aussi observer des manquements récents au droit puisque plusieurs municipalités (dont Marseille) ont refusé d’équiper en points d’eau et en sanitaires des camps installés par des Roms, et ce en vertu de l’illégalité de ces camps. Enfin la pollution des cours d’eau prend de l’ampleur et menace la biodiversité aquatique : le Commissariat général au développement durable (CGDD) a estimé dans une note (N°436) du 22 juillet 2013 que la pollution des cours d’eau « est quasi généralisée en France, essentiellement par les herbicides en métropole et des insecticides en outre-mer ».

Si l’on admet ce droit (au même titre d’ailleurs que le droit à l’alimentation) pour l’ensemble de la planète, on se rend vite compte des manques importants dans son application, en particulier en Afrique où l’instabilité politique dans certains pays ne favorise pas le développement des équipements nécessaires pour l’accès à l’eau potable. Par ailleurs, Les enjeux géopolitiques autour de l’eau sont tels qu’ils peuvent conduire à des conflits armés : c’est le cas pour le Jourdain au Proche-Orient (cinq pays riverains sont concernés), ce pourrait le devenir pour le Nil avec la construction par l’Éthiopie d’un méga barrage sur le Nil bleu remettant en cause des droits d’usage historiques revendiqués par l’Égypte. Et le réchauffement climatique en cours va sans doute encore accroître un processus d’exclusion et de rivalité.

Certes les Nations-Unies agissent, ainsi en mars 2013 la Journée mondiale de l’eau organisée annuellement (22 mars) par l’UNESCO avait pour thème « La coopération dans le domaine de l’eau », coopération qui « doit se produire à tous les niveaux du local au global » [Iréna Bokava]. Mais ces intentions, aussi louables soient-elles, ne font pas pour autant de l’eau un bien commun universel, c’est-à-dire accessible sans restrictions à toutes les populations de la planète : à ce jour, d’après les rapports de l’Organisation mondiale de la Santé [OMS], près d’un tiers de la population mondiale n’a pas un accès direct à l’eau potable et à son assainissement ; en moyenne, un africain dispose de 10 litres d’eau par jour et un européen de 200. Aussi, en attendant la généralisation encore bien lointaine de ce droit, l’indignation et le mouvement apparaissent dans la société civile et l’ESS (en particulier les associations ONG) devient alors le support privilégié des actions menées dans les pays concernés.

Parmi les associations opérationnelles dans le domaine de l’eau, l’ONG internationale « Eau Vive«  est représentée dans cinq pays de l’Afrique subsaharienne et déploie son activité dans une dizaine de pays sur les bassins versants des fleuves Niger, Sénégal et Volta. Créée en 1978, elle a jusqu’à présent initié la construction de 2 000 points d’eau, ainsi plus d’un million de personnes disposent désormais d’un accès direct à de l’eau pour la consommation et pour l’irrigation. Eau Vive veille particulièrement à ce que ces projets soient maîtrisés par les habitants des villages et parviennent « à une gestion participative de l’eau« . 90 salariés et de nombreux bénévoles conduisent cette activité avec un budget annuel d’environ six millions d’euros financés par des dons et des subventions provenant de la Communauté européenne et, en France, de différents ministères et collectivités territoriales.

Eau Vive est également chef de file d’un vaste mouvement national et international, « Coalition Eau« , rassemblant de nombreuses ONG et destiné à alerter, proposer, informer : « De nombreux rapports et déclarations reconnaissent la valeur sociale et environnementale de l’eau, […] et répètent la nécessité d’associer aux décisions tous les acteurs concernés, et pas uniquement les décideurs politiques et économiques. Dans les faits, ces impératifs sont battus en brèche par des intérêts économiques et financiers […]. Le problème de l’accès à l’eau et à l’assainissement ne se limite pas à des questions techniques ou économiques. C’est un enjeu de société, une question de solidarité et surtout un problème politique qui doit être abordé et réglé comme tel » [Danielle Touré-Roberget, présidente, entretien 2014].

Outre l’accès à l’eau, l’association indique que ce processus a des effets sur : la santé, l’accès aux savoirs, la coopération, la vie démocratique, le développement local, le respect de l’environnement, l’équité, l’estime de soi…

Quelle stratégie Eau Vive dégage de cette avancée territorialisée vers un bien commun ?

  • le constat et l’analyse d’un manque provoque un mouvement dans la société civile en France et en Afrique
  • la création de plusieurs  associations nationales en France et en Afrique, fédérées en une Eau Vive internationale. Appel aux dons
  • la reconnaissance par les institutions publiques en France et en Europe. Demandes de subventions
  • la réalisation d’infrastructures dans plusieurs pays du Sahel avec formation des acteurs locaux
  • la gestion démocratique des équipements par les usagers
  • le rôle militant de l’association pour une reconnaissance de l’eau comme bien commun universel.

Toutefois ce circuit vertueux peut être contredit par le circuit plus problématique du privé strictement marchand. En effet, lorsqu’un État ou une collectivité territoriale délègue la régie de l’eau à une entreprise privée, celle-ci va devoir dégager des profits suffisants pour satisfaire la demande en dividendes de ses bailleurs de fonds. Prenons l’exemple de Veolia, entreprise se définissant comme le « N°1 mondial des services de l’eau«  : 10,5% de son chiffre d’affaire est réalisé en Afrique et au Moyen-Orient, essentiellement en milieu urbain. Mais quand l’eau parvient au robinet du consommateur, de nombreux habitants n’ont pas un revenu suffisant pour souscrire l’abonnement et doivent se contenter de l’eau des vendeurs ambulants, ou en provenance de puits le plus souvent pollués.

De fait, cette politique de privatisation entraîne de l’exclusion et l’eau perd ainsi sa qualité de bien commun ; plusieurs rapports en attestent dont ceux de la Banque mondiale, organisation dont les prises de position ne sont pas particulièrement connues pour être radicales. Est-ce pour tenter de quelque peu corriger ce problème que la Fondation Veolia, parmi d’autres, subventionne généreusement de nombreuses ONG, dont Eau Vive, initiant des actions pour l’accès à l’eau dans des villages reculés d’Afrique ? Les intentions affichées sur le site de cette Fondation sont généreuses, ambitieuses, mais il me semble difficile d’admettre que la résolution globale du problème soit vraiment là. Aussi, entre le tout privé et le tout État, il y a sans doute des solutions intermédiaires à inventer type établissement publique comme à Paris par exemple, et l’ESS doit y contribuer si l’on veut bien reconnaître son rôle pionnier dans l’expérimentation sociale et économique.

La Terre un droit d’usage pour tous ?

Max Querrien, conseiller d’État, fait un sévère constat : « Il ne va pas de soi que la croûte terrestre, qui est une donnée géophysique et non un produit de l’activité humaine, pût être appropriée, c’est-à-dire divisée en parcelles sur chacune desquelles s’exercerait une souveraineté proprement fantastique […]. Le sol est devenu en droit une valeur purement monétaire et non un droit d’usage »[9] [Le Monde diplomatique, 2010]. Il fait allusion à la pratique courante dite de « l’enclosure », système qui met à mal les droits d’usage ou coutumiers des communs, pâturages par exemple. Ce système capitaliste a été dénoncé en Angleterre dès le début du XVIe siècle par Thomas More : « ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos et d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leur maison, les uns par la fraude, les autres par la violence. »[10] [1516] Cinq siècles plus tard l’enclosure est encore d’usage courant, tout particulièrement en Afrique et en Amérique du Sud où de puissants groupes financiers deviennent les grands fermiers de la terre [appropriations des terres : AGTER/ »Foncier et Développement », 2010].

En France l’artificialisation des sols – équivaut actuellement tous les sept ans à la surface d’un département moyen – et la difficulté rencontrée par de nombreux paysans pour transmettre leur petite ou moyenne exploitation – entre 2000 et 2010, baisse de 26% du nombre de petites et moyennes exploitations agricoles [Agreste ministère de l’agriculture, recensement 2010] -, conduisent le pays à être de moins en moins paysan, et de plus en plus agro-industriel, seules quelques grandes exploitations pourront demeurer actives. Déjà en 2005, un rapport du Conseil économique et social, présenté par Jean-Pierre Boisson, avait cherché à attirer l’attention sur cette réalité : « La maîtrise foncière clé du développement rural : pour une nouvelle politique foncière« .

Avec ces données il paraît impossible de représenter l’ensemble de la terre agricole comme un bien commun, et inévitablement la question de la grande propriété foncière se pose : « aujourd’hui, le foncier est l’enjeu de multiples usages : sur les 10 000 exploitations transmises chaque année en France, une sur dix est engloutie par l’urbanisation, alors que la moitié du reste est consacrée à l’agrandissement des exploitations déjà existantes » [11] [Jérôme Deconinck, 2011]

Nous sommes donc confrontés à une réalité problématique pouvant vite devenir désastreuse pour l’avenir de la planète et de l’humanité : « Sur une planète où toutes les cinq secondes un enfant de moins de dix ans meurt de faim, détourner des terres vivrières et brûler de la nourriture en guise de carburant constituent un crime contre l’humanité. »[12] [Jean Ziegler, 2011].

Mais là encore l’ESS se révèle particulièrement active en développant un peu partout de multiples expérimentations : « C’est incroyable de voir à la fois une telle générosité et une telle conscience de la valeur de la terre en tant que bien commun » [Jérôme Deconinck, 2011]. En mai 1981, après dix années d’une lutte d’envergure, 103 paysans du Larzac fêtaient leur victoire contre l’extension d’un camp militaire et obtenaient en 1985 la possibilité de créer en France le premier office foncier (une “Utopie foncière”, d’après Edgar Pisani, 1977) : la “Société civile des terres du Larzac”, (bail emphytéotique de 99 ans avec le ministère de l’Agriculture) destinée à gérer collectivement les 6 300 hectares libérés par l’armée mais restant propriété de l’État : « la preuve est faite que les paysans, en dehors de la seule logique de la propriété privée, peuvent pérenniser l’emploi paysan […] en maintenant des campagnes vivantes où les usages de la terre pour produire, préserver et accueillir peuvent prospérer ensemble » [José Bové, 1985].

Terre de liens’’ s’inscrit dans la continuité de la grande aventure du Larzac, deux hommes en sont à l’origine :

  • Non loin du Larzac, Sjoerd Wartena, hollandais, s’est installé en 1970 dans un petit village drômois où l’agriculture était en train de mourir faute de bras. Il se lance dans l’élevage de chèvres et la culture de plantes aromatiques et médicinales, depuis trois autres exploitations agricoles sont redevenues actives.
  • Jérôme Deconinck découvre une autre façon de concevoir l’agriculture en participant à des groupes de travail de l’association d’éducation populaire  « Relier« : « Faire émerger des solutions alternatives et viables face aux difficultés rencontrées par des personnes désirant s’installer à la campagne ». Sa rencontre avec Sjoer Wartena débouche sur la création de l’association Terre de Liens en 2003, puis de la société Foncière en 2006 avec différents partenaires, dont La NEF et la Fédération de l’agriculture biologique (FNAB), dans le but de « développer l’actionnariat solidaire pour financer le rachat de terres agricoles destinées à être louées ».

Philippe Cacciabue (entretien téléphonique), actuel gérant-directeur, explique le statut et le fonctionnement, peu communs dans l’ESS, de la Foncière Terre de Liens : « les fondateurs voulaient et veulent toujours démultiplier le nombre d’épargnants mais sans qu’ils exercent le pouvoir afin d’éviter toute dérive, celle par exemple de déclarer : ‘’bon, on a fait du bon boulot, notre mission est remplie, alors on revend les terres au plus offrant !’’, et ça les fondateurs n’en veulent pas. Aussi, inspirés par l’expérience de la société immobilière ‘’Habitat et humanisme’, ils ont opté pour le statut de Société en commandite par actions (SCA) à capital variable, dans laquelle le pouvoir est entre les mains des associés commandités. Dans notre cas, l’associé commandité est une SARL appartenant à 90% à l’association Terre de liens et la NEF, 10% revenant aux fondateurs ».

À ce jour, l’épargne solidaire a permis de rassembler un capital de 65 millions d’euros auprès de 13.500 actionnaires, permettant le rachat de 177 fermes, soit 4.260 hectares en agriculture bio. Celle-ci est encouragée par un bail environnemental contraignant :  « engagement écologique, mais aussi social que prend l’acquéreur auprès de la foncière. Il s’engage à exploiter les terres, non seulement en observant les critères du label Agriculture Biologique, mais à limiter son impact sur la qualité des eaux, préserver et entretenir les haies, préservation des zones humides » [Terre de liens]. L’association avait également créé un Fonds de dotation permettant l’acquisition de fermes en donation, ce fonds est devenu Fondation le 22 mai 2013.

Quand Terre-de-liens fait l’acquisition d’une grande propriété, elle peut décider de la louer à plusieurs agriculteurs, tel est le cas pour la Grange-des-Près à Barjac (Gard), propriété de 120 hectares en production céréalière jusqu’à sa mise en vente : « Ce projet est né de la volonté de la commune de Barjac et de partenaires locaux (Conseil général, Région, Chambre d’agriculture…) de convertir une grande exploitation en agriculture biologique et de soutenir le développement d’un projet local de territoire […]. Sans l’intervention de Terre de Liens, cette ferme aurait été découpée en trois ou quatre morceaux et mise en grande culture intensive et chimique pour produire essentiellement des matières premières anonymes destinées à l’alimentation animale«  [Édouard Chaulet, maire de Barjac, 2010]. Depuis, deux agriculteurs assurent une production bio orientée vers la polyculture et l’élevage avec vente en circuit court dont le restaurant scolaire du village.

Lorsque sur son site la Foncière Terre de liens décrit son action comme « un mécanisme vertueux », elle corrobore en tout point le processus développé par E. Ostrom : la reconnaissance de la terre comme un bien commun, un objectif qui peut être atteint localement, y compris par des collectivités territoriales. Et même s’il s’agit de réalisations à petite échelle, Terre de liens veut aller plus loin : « Sensibiliser et mobiliser les citoyens, les pouvoirs publics et les acteurs privés pour qu’ils prennent part à la gestion collective de ce patrimoine commun qu’est la terre. Susciter et animer le dialogue multi partenarial pour la gestion collective du foncier parce que nous sommes convaincus que la capacité à coopérer est une des conditions majeures de la survie et du développement d’une société« .

À propos du bien commun Terre, de nombreuses autres pratiques sont à signaler : les AMAP, le réseau Biocoop, les Jardins partagés, les Jardins de Cocagne… et tout ce qui est entrepris dans le monde par de nombreuses coopératives et associations pour le commerce équitable et le développement de l’autosuffisance alimentaire, citons par exemple “les Amis de la Terre”.

L’importance des liens entre Terre de liens et la société la NEF, amène à évoquer le rôle important joué par cette banque dans l’approche d’une économie fraternelle.

Une approche de la finance en biens communs

La finance, ce ‘’veau d’or’’ éternellement construit, détruit, reconstruit…, domine-t-elle le monde ? Des hommes politiques, devenus Présidents de la République, en ont fait l’une de leur cible favorite : ainsi en 1971 François Mitterrand proclame : « le véritable ennemi, si l’on est bien sur le terrain des structures économiques, c’est celui qui tient les clés […], l’argent qui corrompt, l’argent qui écrase […], l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes » [congrès du PS, Épinay, 13 juin 1971], ou bien encore en 2012 François Hollande déclare : « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire […]. C’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des États » [discours d’investiture, le Bourget, 22 janvier 2012].

Plus de quarante années séparent ces deux discours à la même teneur, cela indiquerait-il qu’aucun pouvoir politique n’arriverait à maîtriser la finance internationale ? Aussi envisager de remettre l’argent à sa place comme simple outil de l’échange et chercher à le rendre bien commun relève sans doute d’une grande utopie, pourtant certains en font un possible : « Depuis un quart de siècle, de nombreuses expériences de monnaies sociales […] se sont développées à travers le monde […]. De manière générale, l’expression “monnaies sociales” désigne un ensemble de dispositifs d’échanges de biens, de services ou de savoirs organisés par et pour des groupes humains de petite taille au moyen de l’établissement d’une monnaie interne. . Ces monnaies sociales permettent aux individus de réinventer le marché depuis l’intérieur même du système capitaliste en s’appuyant sur des piliers, tels la solidarité, la réciprocité et l’auto-organisation, et de résister aux conséquences sociales d’une économie livrée aux seules régulations marchandes »[13] [Nathalie Ferreira, 2011]

Ce n’est toutefois pas une véritable nouveauté puisque, au XIXe siècle Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) tenta en 1849 de créer une banque coopérative, ‘’la Banque du Peuple’’, prêtant pratiquement sans usure, sinon pour les frais de gestion : « La Banque du Peuple n’est que la formule financière, la traduction en langage économique du principe de la démocratie moderne : la souveraineté du Peuple, et de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité » [P.-J. Proudhon, Banque du peuple : déclaration”, 1839. Source gallica.bnf.fr]. Mais, faute de trouver suffisamment de souscripteurs, il dut déposer le bilan au bout de six mois. En revanche un peu plus tard en Rhénanie, le maire d’Heddesdorf, Friedrich-Guillaume Raiffeisen (1818-1888), confronté à la détresse grandissante des petits paysans et commerçants, fonde avec succès en 1864 une première caisse locale pour l’épargne et l’emprunt, basée sur le système coopératif démocratique ‘’une personne = une voix’’ quel que soit le nombre de titres souscrits. Ces caisses mutuelles installées au plus près des habitants dans les gros bourgs, se multiplièrent rapidement et sont à l’origine du Crédit mutuel. Les banques Raiffeisen existe toujours en Suisse sous forme coopérative.

Aujourd’hui, jamais sans doute il n’a été autant question d’échanges économiques hors des circuits commerciaux traditionnels, les SEL (Système d’échange local) et les monnaies locales complémentaires, en étant les expressions les plus connues ; des économistes évoquent même une “économie démonétisée”[14] [Marc Halévy, 2010] difficilement quantifiable mais en plein développement : « Chaque jour dans le monde, des millions d’individus créent de nouveaux espaces permettant de réorganiser les échanges hors du circuit des monnaies nationales. Ce sont précisément des réseaux d’échanges de produits, de services, de valeurs d’informations qui se développent dans le cadre de la constitution de nouveaux espaces communautaires » [Nathalie Ferreira, 2011]. Cette économie en communs, peut-elle intégrer le système bancaire et celui-ci est-il en mesure de la prendre en compte ? L’exemple de la société financière de la NEF permet d’évoquer le concept de “Nouvelle Économie fraternelle”.

L’association la « Nouvelle Économie Fraternelle » a été fondée en 1978 par Henri Nouyrit et Jean-Pierre Bideau, proches du mouvement anthroposophique fondé par Rudolf Steiner, mais cette référence ayant été écartée depuis et il est sans doute préférable de rapprocher l’association de la Déclaration de Proudhon (évoquée plus haut) correspondant mieux à l’état d’esprit actuellement rechercher.

La NEF devient Société financière en 1988 : « La Nef se définit comme un mouvement citoyen visant à mettre la finance au service de l’économie et des besoins fondamentaux des humains, et cela dans une perspective éthique et solidaire […] Accompagner une transformation sociale non-violente en vue du développement de l’être humain, ainsi que de la protection et de la régénération des biens communs dans une société juste, aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud. »[15] [Jean-Marc de Boni, 2012].

Jean-Marc de Boni a une longue expérience professionnelle bancaire ; il a été président-du directoire de la NEF de juillet 2011 à septembre 2016. Actuellement, la NEF n’est pas encore complètement une banque de plein exercice faute d’obtenir l’agrément nécessaire auprès de l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) composée des six banques françaises habilitées.  Depuis la crise bancaire de 2008 et pour davantage protéger les déposants, la prudence s’est accrue et la NEF devra sans doute attendre des jours meilleurs. Toutefois, c’est acquis depuis l’assemblée générale du 26 mai 2014 ! La Nef est désormais statutairement en mesure de proposer des produits et services bancaires au quotidien ! Mais il reste encore un bout de chemin à parcourir avant que les chéquiers et les cartes de paiements ne se retrouvent dans les poches de tout le monde ! La Nef doit en effet, déposer une demande d’élargissement de son agrément auprès de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolutions (ACPR) pour, dans un premier temps, lui permettre de proposer des produits financiers à court terme (Livret, Compte d’épargne). Cette demande devrait être examinée par l’ACPR à l’automne et devrait donc nous permettre d’ouvrir les premiers Livrets avant fin 2014. Pour que chacun puisse ensuite ouvrir son compte courant et bénéficier de tous les moyens de paiement et services associés, la Nef devra également déployer son système d’information bancaire, ses processus et obtenir une nouvelle autorisation auprès du régulateur, tout cela devrait aboutir d’ici un ou deux ans.

En 2018, la NEF c’est : 39.000 sociétaires (11.315 en 2004) pour un capital variable de 43,6 millions. Le total des fonds confiés représente 366 millions et les prêts en cours 183 millions. Cette banque est une coopérative, avec 89 salariés travaillant au siège et dans les dix antennes locales. Ils peuvent devenir sociétaires s’ils le souhaitent : « c’est un choix personnel, il n’y a aucune incitation à le faire et aucune distinction est faite entre salariés sociétaires et non-sociétaires. Le personnel est représenté au Conseil de surveillance et le droit du travail s’applique à la lettre » [Jean-Marc de Boni, entretien, juin 2013].

En toute logique dans une banque coopérative, c’est la finalité de l’économie qui est interrogée : comment la ramener à sa fonction première, celle de l’échange monétaire à la fois libre et égalitaire en droits ? C’est toute la démarche éthique proposée par la NEF depuis ses débuts : « fournir les moyens pour que chacun puisse interroger individuellement et collectivement ses comportements financiers et leurs conséquences économiques et sociales sur les autres, sur l’environnement. Qu’est-ce que la finance solidaire ? C’est celle du partage, mais de quel partage s’agit-il ? Est-ce simplement se sentir à l’aise en donnant 25% de ses intérêts à une association bienfaitrice en ignorant complètement l’usage qui est fait du capital ? On recherche au contraire à développer une toute approche en faisant en sorte que l’argent soit un bien commun dans une double dimension :

a)      Les sociétaires sont propriétaires en commun du capital de l’entreprise, leur assemblée générale annuelle est souveraine pour décider des grandes orientations et de la stratégie de la NEF, avec application de la règle une personne = une voix quel que soit le nombre de titres détenus.

b)      L’épargne : « tant qu’elle nous est confiée, elle doit être considérée et gérée comme un bien commun et non comme un bien individuel privé en simple dépôt auquel on applique un taux ; habituellement les épargnants ignorent tout de la destinée de leur épargne. Ce bien en commun sert à des prêts gérés dans une totale transparence et attribués en fonction d’un certain nombre de critères économiques, sociaux et environnementaux« .

Qui est emprunteur de la NEF ? « Actuellement 90% de nos clients sont des entreprises, certes majoritairement de l’ESS, mais aussi ‘’classiques’’. Pour que nous fassions affaire avec les unes et les autres, elles doivent avoir un engagement clair de responsabilité à l’égard de leur environnement social et écologique, signifiant ainsi que leur projet n’est pas exclusivement orienté vers le profit. Nous attachons plus d’importance à cette démarche qu’au statut de l’entreprise, puisque ‘’statut n’est pas vertu !’’ On publie chaque année l’ensemble des prêts réalisés et il arrive que des sociétaires envoient des signaux d’alerte : ‘’pourquoi un prêt à telle ou telle entreprise ?’’ On peut donc réinterroger un client, mais on ne veut cependant pas avoir une approche d’exclusion ; on cherche plutôt à faire réfléchir certains demandeurs : ‘’vous n’y êtes pas, alors améliorez vos critères sociaux, environnementaux… et on vous finance !’’. Ce fut par exemple récemment le cas pour un important éleveur porcin qui a effectué une véritable évolution environnementale«  [Jean-Marc de Boni, juin 2013].

L’organisation fonctionnelle de la NEF est celle que l’on retrouve habituellement dans une SCOP : l’assemblée générale des sociétaires procède à l’élection du Conseil de surveillance (onze membres), qui désigne à son tour le directoire (exécutif de trois membres). L’originalité est plus à situer dans la mise en place depuis 2005 d’un Comité d’éthique (dix membres ayant une bonne connaissance de l’ESS) destiné à interroger, alerter, réfléchir sur ce qu’est la NEF, sur son évolution, et à le faire savoir auprès des sociétaires et des salariés.

La Nef, tout en cherchant à prendre une dimension européenne, attache une grande importance à entretenir des relations de proximité avec ses sociétaires grâce à la création de nombreux groupes locaux favorisant les échanges d’informations et les discussions. Depuis peu, elle tente une expérience en Rhône-Alpes d’une « Plateforme de finance participative : « Prêt de chez moi » met en lien des professionnels ayant des besoins de financement inférieurs à 15.000 euros et des citoyens désireux de soutenir directement des projets locaux et respectueux de la personne et de l’environnement grâce à leur épargne ».


Nous venons d’approcher comment l’eau, la terre, la monnaie peuvent devenir des biens communs grâce à l’action menée par des hommes et de femmes profondément attachés à des valeurs enracinées dans l’histoire de l’humanité : solidarité, coopération, liberté, développement local dans le respect de l’environnement…

Depuis peu et étroitement liée à la généralisation d’internet, la notion de « bien commun immatériel » émerge pour évoquer les biens de la connaissance : productions culturelles, logiciels libres, publications scientifiques, génétique…, leur propriété posant quantité de problèmes juridiques dont la complexité nécessiteraient de longs développements. Aussi je n’évoquerai ici que le domaine de la connaissance de la science économique à partir de l’expérience du journal ‘ »Alternatives économiques ». En quoi ce magazine fonctionnant en coopérative, participe-t-il au développement des biens communs de la connaissance ?

Les biens communs de la connaissance

‘’Alternatives économiques’’ a été fondée en 1980 par Denis Clerc et quelques militants du Parti Socialiste Unifié (PSU) avec comme slogan : « Oui, un autre avenir économique est possible ! » En trente-trois ans Alter-éco est passé de 1.000 à plus de 100.000 abonnements, et près d’un million de lecteurs (résultats 2018). D’abord association, Alter-éco s’est transformé en SCOP en 1985. Aujourd’hui l’entreprise comprend cinquante salariés en CDI, obligatoirement sociétaires avec un prélèvement mensuel de 2% sur le salaire brut pour prise de parts au capital. L’échelle des salaires va de 1 à 4.

Ce journal mensuel veut-il faire de l’économie un bien commun ? « C’est une question que l’on ne s’était pas encore posée en ces termes, mais pourquoi pas… » [Denis Clerc, François Colas, entretiens mai 2013] En tout cas la ligne éditoriale d’Alter-éco le laisse entendre : « loin du vase clos du business et de la finance, Alternatives Economiques s’intéresse à l’économie comme enjeu collectif et social : Europe, mondialisation, travail, emploi, santé, retraites, famille, transports, solidarité, éducation, cadre de vie, environnement… Notre ambition : concilier solidité de l’information et facilité de lecture, rigueur de la revue et agrément du magazine. » [le Projet, 2016].

 « Nous voulons traduire en termes compréhensibles par tous, des analyses économiques souvent faites par des experts dans un jargon destiné à quelques initiés. Notre rôle est celui de passeur de connaissances vers un public aux origines sociales variées : étudiants, enseignants, militants politiques et syndicaux… avec une méthode qui consiste à systématiquement illustrer les concepts par des exemples. Tous les journalistes d’Alter-éco ont une solide formation économique et traitent de tous les domaines de l’économie, y compris bien sûr celui de l’ESS, mais on ne peut pas dire qu’Alter-éco est le journal de l’ESS, même s’il s’y intéresse de près en la resituant toujours dans l’économie au sens large, Philippe Frémeaux en est le spécialiste et il en fait une alternative[16].

En choisissant de fonctionner en coopérative, Alter-éco a fait un choix stratégique d’une mise en pratique de sa logique éditoriale ; en effet nous évoquons une approche didactique, refusant la coupure entre économique et social, et mettant en avant les enjeux pour construire une société plus solidaire et démocratique ; aussi je crois que l’on devait avoir cette exigence déjà pour nous. Mais nous ne fonctionnons pas dans une bulle idéalisée et notre pratique, même si l’on peut considérer qu’elle œuvre pour le bien commun de la connaissance, est cependant bornée par l’obligation que nous avons d’équilibrer nos comptes par nos propres moyens. Nous fonctionnons, qu’on le veuille ou non, dans une économie de marché avec ses contraintes dont celle de la concurrence et on ne peut obliger quiconque à acheter nos produits ! Ce bornage est une donnée importante pour l’ESS, tout particulièrement pour les SCOP, et dans la perspective d’étroites relations entre biens communs et ESS, on doit aussi réfléchir à l’articulation entre biens communs et économie de marché, est-elle possible et à quelles conditions ? Je ne pense pas en effet que l’ESS a vocation à être un nouveau modèle économique amené à se substituer à l’actuel même s’il est défaillant, elle a vocation, par ses pratiques innovantes, à influencer, à bousculer l’ensemble de l’économie. » [Denis Clerc, François Colas, 2013].

Dans cette approche du bien commun de la connaissance économique, Alter-éco est traversé, comme tous ses confrères de la presse écrite, par les incertitudes provoquées par la généralisation de l’accès à internet avec sans doute, à plus ou moins brève échéance, une diminution de la part de l’édition papier au profit de l’édition numérique accessible au plus grand nombre. Se pose alors la question de l’avenir économique d’un journal ‘’condamné’’ au Net : gratuité d’accès partielle voire totale, en sachant que les sites en accès totalement payants sont très peu fréquentés ? Qui va alors financer le manque à gagner : dons, subventions, publicité ? « Ces questions sont d’une grande actualité pour nous et sont discutées, étudiées… Nous avons déjà diversifié nos productions avec un apport conséquent en prestations de services : formation, émissions (à venir) sur la croissance avec Arte-TV, aides éditoriales et techniques pour des publications financées par des collectivités territoriales (surtout les Régions), des Mutuelles pour la revue “Santé et travail”… ; on développe ainsi notre savoir-faire, notre marque. Mais cette activité représente actuellement au maximum trois à quatre emplois à temps plein et je ne pense pas que l’on puisse beaucoup la développer, en tout cas pas au point de remplacer l’édition actuelle du journal, ce qui n’est pas d’ailleurs ni souhaité, ni souhaitable ! Alors il va falloir que l’on s’adapte relativement vite à cette nouvelle forme journalistique voulue par le Net, c’est en pleine effervescence et on espère s’en sortir sans trop y laisser de plumes ! » [François Colas, 2013].

« Alter-éco n’est pas une entreprise capitaliste, mais elle est une entreprise quand même, confrontés aux mêmes défis que les autres, surtout en ces temps difficiles pour l’ensemble de la presse. Notre réussite, nous la devons à aucun financier, mais à des travailleurs motivés et à un réseau de sympathies et de soutiens » [Denis Clerc, “Scoop sur Scop”  2019].

Denis Clerc et François Colas insistent beaucoup sur la nécessaire prise en compte par les entreprises de l’ESS des contraintes imposées non seulement par l’économie de marché mais aussi par le droit du travail ; ces contraintes posent des limites à l’autonomie et à la passion que l’on trouve chez tous les créateurs de l’ESS (comme d’ailleurs chez bon nombre d’artisans), mais elles sont incontournables quelles que soient en amont les idées généreuses fondatrices.

Des hypothèses en guise d’ouverture

Si quatre exemples ne suffisent pas à démontrer avec une grande certitude les interactions possibles entre ESS et biens communs, ils permettent cependant de dégager plusieurs hypothèses qui pourront éventuellement être vérifiées plus avant :

  • Avec l’association Eau Vive on notera une complémentarité dans l’action avec des entreprises ‘’classiques’’ telles Veolia et Suez. Mais Eau Vive semble certainement plus à même de répondre à des besoins locaux dans des villages reculés en initiant des pratiques participatives démocratiques avec les habitants, pratiques, que je sache, fort peu en usage dans les multinationales. Notons également que les finances d’Eau Vive dépendent en partie des subventions accordées par les fondations Veolia et Suez, s’agit-il d’un réel partenariat sur des projets définis en commun, ou bien d’un lien de dépendance ?
  • Avec Terre de liens la valeur de la terre agricole n’est pas spéculative et la propriété devient commune à des souscripteurs solidaires. Dans cet exemple on note également le rôle partenaire initiateur que peut jouer une collectivité territoriale.
  • Pour la Nef, il s’agit de redonner sens à la finance en faisant de l’épargne un bien commun avec une gouvernance d’une grande transparence.
  • Enfin avec Alternatives économiques, la connaissance est rendue accessible et peut être partagée bien au-delà d’une élite d’expertise.

Pour ces quatre entreprises de l’ESS “L’exploration du possible” dans le domaine de ressources naturelles vitales et de celles de la connaissance, conduit à ce que ces ressources peuvent effectivement devenir des biens communs accessibles à tous sans aucune discrimination.

D’une manière plus générale, les entreprises de l’ESS, quel que soit leur statut, paraissent les plus à mêmes à répondre à des demandes de gouvernance de biens communs venant de la société civile. En effet, leurs orientation vers une économie du partage et non de l’accumulation par quelque minorité, leurs capacités de création, leur souplesse d’organisation, voire d’auto-organisation, leur fonctionnement démocratique… sont favorables à des expérimentations sociales où la coopération et la solidarité l’emportent sur la compétition. Ce qui ne veut pas dire cependant que l’on ne retrouve pas certaines de ces caractéristiques dans des entreprises ‘’classiques’’ mais pour celles-ci la rentabilité et le profit demeurent logiquement des objectifs prioritaires, pouvant conduire à des choix contredisant la recherche des biens communs.

Cette recherche repose sur un équilibre précaire des relations entre économie sociale et solidaire, économie de marché et pouvoirs publics ; des instances telles les régies publiques et les Sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) peuvent favoriser la rencontre de ces trois institutions devenant partenaires pour des actions communes.

La SCIC, en particulier, semble être l’établissement qui ouvre pour l’avenir de grandes possibilités de partenariat. Elle a été instituée par la loi du 17 juillet 2001 (modifiée par la loi du 25 déc. 2007 défiscalisant les fonds de réserve et par la loi du 22 mars 2012 supprimant l’agrément préfectoral) ; elle permet « d’associer autour du même projet des acteurs multiples : salariés, bénévoles, usagers, collectivités publiques, entreprises, associations…, pour produire des biens ou services qui répondent aux besoins collectifs d’un territoire par la meilleure mobilisation possible de ses ressources économiques et sociales, en respectant les règles coopératives dont : le principe ‘’une personne = une voix’’, l’implication de tous les associés dans la vie de l’entreprise et la création d’un fonds de réserves impartageables garantissant son autonomie et sa pérennité. . [la SCIC, une coopérative au service des territoires].

Toutefois aucun système ne peut être véritablement efficient si l’on ne reconnaît pas en préalable toute la valeur du capital social et culturel que représentent l’économie et la gouvernance des biens communs que devraient être les ressources naturelles et dans lequel l’ESS joue un grand rôle historique et actuel. On ne peut donc que souhaiter, dans la foulée des travaux d’E. Ostrom, que le travail de reconnaissance de ce capital se développe afin de l’intégrer dans un projet politique venant de la société civile.

Les princes du monde

Pour conclure une brève histoire évoquée par Carlo Levi dans son livre le Christ s’est arrêté à Éboli[75].

En des temps reculés un pauvre village au fin fond du sud de l’Italie, était terrorisé par un dragon qui empêchait les villageois d’utiliser l’eau du fleuve selon un droit d’usage coutumier. Pour s’en débarrasser ils firent appel au plus puissant prince de la région. Celui-ci, protégé par la Madone, et après un dur combat, extermina bien sûr le dragon ! En remerciement les villageois décidèrent d’offrir le fleuve à leur sauveur, celui-ci flairant la bonne affaire, décida tout simplement que l’eau serait désormais payante ! Ainsi serait née une servitude conservée de génération en génération princière jusqu’au milieu du XIXe siècle. De cette histoire, à la fois légende et réalité, je tirerai volontiers la leçon que pour gérer des ressources naturelles essentielles à la vie, il vaudrait mieux ne pas s’en remettre aux princes de ce monde quels qu’ils soient !


Notes

[1] Secondi J. « Les nouvelles frontières de l’économie. Jusqu’où les économistes peuvent-ils élargir leur champ d’intervention ? » 31 août 2010, Le Nouvel Économiste

[2] Le Crosnier H. « Le prix Nobel à Elinor Ostrom : une bonne nouvelle pour la théorie des biens communs ». 12 oct. 2009, article web, Alternatives Économiques

[3] Rocard M. « Le prix Nobel d’économie pour l’autogestion ». 20 oct. 2009, Libération

[4] Ostrom E. Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Cambridge University Press, 1990. Et pour la traduction française, Bruxelles : 2010, éd. De Boeck

[5] Hardin G. « La Tragédie des biens communs », 1968, revue Science

[6] Ariès P. Le Socialisme gourmand, le bien-vivre : un nouveau projet politique. Paris : 2012, éd. La Découverte

[7] Gadrey J. « Des biens publics aux biens communs ». 24 avril 2012, Alternatives économiques /blog

[8] Coriat B. « La Crise de l’idéologie propriétaire et le retour des communs ». Mai 2010, Contretemps

[9] Querrien M. « La propriété du sol, une aberration ». Le Monde diplomatique, Manière de voir. « L’urbanisation du monde », N°114, décembre 2010

[10] More T. L’Utopie, 1516. Traduction française par Victor Stouvenel. Paris : 1842 : éd. Paulin. Numérisé BNF

[11] Deconinck J. « Ferme par ferme », déc. 2011 Territoires

[12] Ziegler J. Destruction massive : géopolitique de la faim. Paris : 2011, éd. du Seuil

[13] Ferreira Nathalie, “Crédit et monnaie sociale chez P.J. Proudhon (1809-1865)”, Revue de philosophie économique, 2011/1

[14] Halévy M. Économie démonétisée. Paris : 2010, éd. Piktos

[15] De Boni J-M. préface dans Économie fraternelle et finance éthique, Nathalie Calmé. Gap : 2012, éd. Yves Michel

[16] Frémeaux P. La Nouvelle alternative ? Enquête sur l’économie sociale et solidaire. Paris : 2011, éd. des Petits Matins

[17] Levi C. Le Christ s’est arrêté à Eboli. Paris : 1948, éd. Gallimard, pour la traduction française.


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