Virus quand tu nous tiens…

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Le covid-19 ou coronavirus, est en train de nous empoisonner la vie, surtout pour ceux et celles qui sont dans l’obligation d’assurer le maintien des services publics indispensables. Pour ne pas rester trop collé à la grande malveillance de ce virus, j’ai recherché un rationnel factuel, manière de mettre quelque distance avec un événement pour lequel émotions et starisation ont tendance à devenir les seuls moteurs de l’analyse. Mais qu’est-ce qu’un virus et à quoi peut-il bien servir à part nous rendre malade ?

Virus et monde vivant

Parler de “vengeance de la nature” est tout aussi fantaisiste que d’évoquer une punition divine. Avec une approche plus rationnelle, on peut découvrir que les virus sont apparus dès que le vivant s’est employé à multiplier bactéries et cellules, il y a environ trois milliards d’années. Mais font-ils partie du buisson du vivant ? Leur incapacité à s’auto-reproduire, ils ont besoin en effet de coloniser une cellule pour le faire, peut conduire à les mettre en dehors du vivant sans que cela puisse être vraiment démontré et fasse l’unanimité. Cependant il y a peu, « une équipe des chercheurs de l’université de l’Illinois semble avoir comblé cette lacune en démontrant l’enracinement de plain-pied des virus dans l’arbre de la vie. Un résultat important qui  éclaire d’une lumière nouvelle cette zone sombre de la connaissance où s’accomplit la séparation  entre les règnes de l’inanimé et du vivant. » [Román Ikonicoff, 2015]

Donc si l’on admet cet enracinement des virus, quelle place occupent-ils dans le buisson du vivant ? Eh bien elle est loin d’être négligeable ! En 2017 aux États-Unis, trois scientifiques ont cherché à évaluer le poids de la masse carbone du vivant sur Terre : “The biomass distribution on Earth” (en anglais), ce qui donne :

poids biomasse_1

Le poids total de la biomasse carbone, indépendamment de la teneur en eau, est de 545 gigatonnes-carbone (GtC), se répartissant ainsi (principaux résultats) : végétal 83% (450 GtC), bactéries 13% (70 GtC), monde animal 0,4% (2 GtC, dont les humains 0,06 GtC et 0,01% du total) ; avec 0,2 GtC, les virus pèsent plus lourds que les humains et représentent 0,03% du total [rapport complet en anglais], ils sont donc incontournables et l’on doit faire avec…

Le territoire privilégié des virus semble être les océans où ils ont une fonction de nettoyage. Environ 200.000 différents types ont été recensés [Matthew Sullivan, 2019]. « Les virus pullulent dans la mer. Souvenez-vous en quand vous boirez la tasse cet été! Présents dans les océans à des concentrations avoisinant dix millions par millilitre, les virus sont les entités biologiques les plus nombreuses sur la planète. Mis bout à bout, ils constitueraient un collier de perles dont la longueur dépasserait dix millions d’années-lumière. Tous ensemble, les virus marins contiendraient plus d’atomes de carbone que 75 millions de baleines bleues. » [Stéphan Jacquet, 2019]

Métamorphoses

CAt O'Neil pour Libération

Cat O’Neil pour Libération

Que dit la philosophie ? Après Franz Kafka, Edgar Morin et autres,  Emanuele Coccia vient de s’intéresser aux métamorphoses, dont celles provoquées par les virus qui interrogent ce que nous considérons comme “notre” vie,  et ce lien me semble pertinent : « Tout virus est inquiétant : sa vie est la transformation (parfois mortelle) de celle des autres. Il est la démonstration que la vie que nous considérons comme nôtre n’est pas à nous : elle peut à tout moment devenir la vie d’un autre, même de l’être biologiquement et anatomiquement le plus éloigné, le virus, qui peut s’installer dans notre corps et devenir son seigneur. […] Il peut mettre en crise un appareil technique monumental de plusieurs siècles, et la vie d’une planète d’un instant à l’autre. Tout virus, et ce virus (le coronavirus) en particulier, nous apprend donc à ne pas mesurer la puissance d’un être vivant sur la base de ses équipements biologiques, cérébraux, neuronaux. Il casse aussi notre étrange narcissisme : dans l’anthropocène, nous continuons à contempler notre grandeur, même négativement, et nous nous magnifions dans nos puissances malignes, destructrices… “Regardez comme nous sommes puissants”. […] Le coronavirus montre que la vie se moque des frontières, des entités politiques, des distinctions de races, qu’elle mélange tout, elle rallie tout. » [Libération, 2020]

Le propos d’Emanuele Coccia est un appel à un peu plus d’humilité de la part de l’humanité afin qu’elle puisse se permettre de réexaminer sereinement la place de non-dominant qui devrait être la sienne dans le buisson du vivant, mais est-ce encore possible ?  Le présent est détruit, du moins en partie, par le coronavirus : moins de libertés, chutes dans la production de biens de consommation, défauts dans les soins, pas de spectacles publics, etc. Se métaphorise-t-il pour autant ? Il est bien difficile d’en mesurer toutes les conséquences, sinon celle de compter les morts. Déjà en 1918-1920 avec la grippe espagnole suivant la Première Guerre mondiale, « On comptera à la fin de l’épidémie entre 50 et 100 millions de morts (les données sur la Russie, la Chine et l’Inde restent incertaines). À titre de comparaison, la Première Guerre mondiale en avait fait 17 millions. » [Christian Chavagneux, 2020]. Mais l’évaluation des conséquences directes sur le plan économique, social, culturel… est demeurée à cette époque bien incertaine, seules la natalité (hausse mondiale spectaculaire) et la politique de santé ont été profondément modifiées. Les virus, outre une fonction de rappel à l’ordre, auraient-ils aussi une fonction régulatrice ?

Ces incertitudes n’empêchent cependant pas de nombreuses affirmations sur l’après avec la recherche quasi inévitables de boucs émissaires mais aussi une abondance d’injonctions parfois prophétiques : les “il faut, il faudra…” pleuvent de toute part, de même que les “je vous l’avais bien dit !”. C’est loin, à mes yeux, d’être la meilleure façon d’aborder une réflexion sur l’après, alors qu’il s’agirait plutôt de trouver les bonnes problématiques, c’est-à-dire celles qui font vraiment sens, les hypothèses ne venant qu’ensuite, méthode loin d’être évidente, mais incontournable, tout chercheur le sait. L’un  des premiers lecteurs de ce texte, connaissant mon intérêt pour les biens communs, a écrit : « Le Covi19 fait-il partie de notre « bien commun » ou de notre « mal commun » ? Les deux sans doute…« 

En attendant, quelques lectures évoquant des dystopies liées à des épidémies peuvent être éclairantes sur le pendant et l’après, elles sont nombreuses ; mais, sans pour autant ignorer La Peste d’Albert Camus ou Les Animaux malades de la peste de Jean de la Fontaine,  je n’en citerai que deux, car elles m’ont vraiment impressionné :

  • L’Aveuglement de José Saramago (1997) : Un homme, assis au volant de sa voiture et arrêté devant un feu rouge, devient subitement aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage très vite à tout un pays et tous les êtres humains sont atteints de cécité, à l’exception d’une femme : « Ils vont comme des fantômes, être un fantôme ça doit être ça, avoir la certitude que la vie existe, car vos quatre sens vous le disent, et ne pas pouvoir la voir ».
  • L’Année du lion de Deon Meyer (2017) : « Seuls ont réchappé à une mortelle contagion les individus immunisés par leurs gènes. Entre tensions humaines et progrès techniques, chronique des cinq premières années d’une nouvelle société. » [Macha Séry, 2020]

J’en termine avec ces indications de lecture, où conduisent-elles ? C’est à découvrir, à discuter, commenter, compléter… bien entendu !


Références

  • Camus Albert, La Peste | 1947 | éd. Gallimard
  • Chavagneux Christian, “Comment la grippe espagnole a changé le monde”| Alternatives économiques N°399 | 23 mars 2020
  • Coccia Emanuele, Métamorphoses | 2020 |éd. Rivages
  • Coccia Emanuele, La Vie des plantes. Une métaphysique du mélange | 2016 | éd. Rivages
  • De la Fontaine Jean, Les Animaux malade de la peste | 1678
  • Drouin Jean-Marc, “Végéter” | La vie des idées | juil. 2017
  • Faure Sonya et Vécrin Anastasia, “Emanuele Coccia : Les virus nous rappellent que n’importe quel être peut détruire le présent et établir un ordre inconnu”| Libération | 13 mars 2020]
  • Ikonicoff  Román, “Oui, les virus sont bien des êtres vivants !”| Science & Vie | oct. 2015
  • Jacquet Stéphan, Depecker Caroline, “Les virus, piliers de la vie marine” | Pour la Science N°104 |
  • Kafka Franz, La Métamorphose, 1915
  • Meyer Deon, L’Année du lion | 2017 | éd. du Seuil
  • Morin Edgar, “Éloge de la métamorphose” | Le Monde | 9 janv. 2010
  • Saramago José, L’Aveuglement | 1997 | éd. du Seuil
  • Séry Macha, “Littérature et épidémie: le vaccin des dystopies”| Le Monde | 25 mars 2020

Commentaires

Coronavirus et écologie

Ces temps extra…ordinaires, hors du commun, de repli obligé et de moindre activité, toutefois pas pour tout le monde, je pense en particulier aux personnels soignants, peuvent inciter à la réflexion, voici des découvertes ou redécouvertes récentes:

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Aurélien Barrau, astrophysicien philosophe, enseigne à l’université de Grenoble, fortement engagé dans le domaine de l’écologie, relie –faut oser, mais l’analyse me semble plutôt pertinente– l’actuelle situation sanitaire avec la question du climat :
Coronavirus et écologie, conférence de 30 minutes environ, d’une grande clarté et qui devrait provoquer quelques discussions…

Autre propos tout aussi précis : « de la complexité du factuel…, systématisation du mensonge…, Ah je vous l’avez bien dit ! » Vidéo conférence | 23 mars 2020


Relier à l’exposé d’A. Barrau, un texte loin d’être une nouveauté mais sans doute oublié et redécouvert avec étonnement et interrogations :

Principe 1
La liberté est un droit fondamental pour l’Homme, l’égalité et des conditions de vie satisfaisantes aussi, dans un environnement dont la qualité lui permette de vivre dans la dignité et le bien-être. Il a le devoir de protéger et d’améliorer l’environnement pour les générations actuelles et futures. De ce fait, les politiques qui encouragent le racisme, l’apartheid, la discrimination, les formes coloniales et autres oppression et domination étrangères doivent être éliminées après condamnation…

  • De quand date ce texte ? 1972 !
  • De qui est-il ? “Conférence des Nations Unies sur l’environnement. Déclaration de Stockholm

ONU

Qu’en est-il de cette déclaration solennelle 48 ans après? Elle semble être d’une grande actualité et a-t-elle donné lieu à une évaluation des changements qu’elle aurait dû provoquer ?


Ressources

Biovallée (26) et autosuffisance alimentaire

XVIIIe Rencontres de Die et de la Biovallée

organisées par l’association “Écologie au quotidien” du 24 janvier au 2 février 2020

conférence de Pierre Thomé, 28 janvier 2020

téléchargement du texte (Pdf)


Cet exposé fait partie d’une large étude portant sur l’autosuffisance alimentaire et qui a déjà donné lieu à plusieurs rapports : Rennes, région parisienne… Aujourd’hui, il sera surtout question de la Biovallée.

L’urgence climatique génère de nombreuses interrogations, dont nécessairement celle de quoi va être faite notre nourriture dans les années à venir, là où nous vivons, et plus largement dans le monde. Invariablement elle débouche sur une autre : est-on assuré d’avoir de quoi se nourrir en cas de catastrophes naturelles (tremblement de terre…) ou liées à l’activité humaine (réchauffement climatique, guerre…), les deux pouvant d’ailleurs fort bien se combiner, par exemple séisme+tsunami et accident nucléaire à Fukushima en 2011. Le récent tremblement de terre (11 nov. 2019) dans la vallée du Rhône d’une magnitude de 5,4  à son épicentre (noté “fortement ressenti et dégâts légers”), est une sérieuse alerte sur un territoire pourtant considéré géologiquement comme peu instable et comportant plusieurs sites nucléaires. C’est donc de la sécurité civile dans sa plus large définition dont il est question, et plus précisément de l’une de ses composantes : la sécurité alimentaire, comment celle-ci est-elle définie ?

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO agence spécialisée de l’ONU dont le siège est à Rome), lors de plusieurs conférences mondiales de l’alimentation (1974, 1996, 2009), a approuvé la “Déclaration universelle pour l’élimination définitive de la faim et de la malnutrition”, avec un vaste programme d’action devant favoriser la sécurité et l’autosuffisance alimentaire avec comme définitions :

  1. pour la sécurité alimentaire, quatre piliers (résumé) :
  • accès: être en capacité pour toute personne de produire individuellement ou collectivement sa propre alimentation ou (et) d’acheter sa nourriture, ce qui suppose de disposer des moyens pour le faire, en particulier financiers
  • disponibilité: quantité suffisante d’aliments par autoproduction, importations, stockage, aides…
  • qualité nutritionnelle et sanitaire des aliments
  • stabilité: accès permanent à la nourriture, y compris en cas de “choc” naturel, économique, conflictuel, personnel (maladie, chômage…) …

Il revient aux pouvoirs publics internationaux (FAO, CEE…) et nationaux (État, collectivités territoriales) de prévoir et d’assurer cette sécurité, et en cas de défaillance de leur part, de veiller à ce que les ONG internationales (Action contre la faim, Oxfam, Peuples solidaires…) et locales (Resto du cœur, Banques alimentaires…) puissent exercer leur fonction d’aide dans de bonnes conditions.

En France, doit-on considérer que la sécurité alimentaire devrait être intégrée aux “Plans communaux de sauvegarde ” ? [loi du 13 août 2004 de “Modernisation de la sécurité civile”] : « Le PCS est un outil réalisé à l’échelle communale, sous la responsabilité du maire, pour planifier les actions des acteurs communaux de la gestion du risque (élus, agents municipaux, bénévoles, entreprises partenaires) en cas d’événements majeurs naturels, technologiques ou sanitaires. Il a pour objectif l’information préventive et la protection de la population » [Wikipédia].

Voici la réponse du maire d’une petite commune rurale de Saône-et-Loire : « Les communes rurales établissent un Plan en concertation avec la Préfecture et les Services de l’État. Ce Plan prévoit d’identifier les risques potentiels et l’organisation de diverses mesures permettant de garantir la sécurité des habitants. S’agissant de l’alimentation c’est principalement le problème de la fourniture de l’eau potable qui est évoqué, ainsi que les services mobilisés pour acheminer des aliments en cas de besoin. Rien n’est dit sur la constitution de réserves » [M D. / 8 fév. 2020

  1. pour l’autosuffisance alimentaire: “satisfaction de tous les besoins alimentairesph_1 d’un pays par la production nationale” (FAO). Si elle n’est pas une condition absolument nécessaire à la sécurité, elle peut grandement la faciliter, en particulier en matière de transports si ceux-ci venaient à faire défaut (manque de carburants par exemple), et bien entendu sous réserve qu’un certain nombre de critères puissent être respectés :
  • choix politiques
  • périmètre territorial à préciser: est-ce une commune, une communauté de communes, une région, ou bien encore un territoire non administratif délimité en commun par des habitants, des associations, des élus… ? Sa définition doit tenir compte du nombre de résidents permanents et de passage
  • climat favorable à une agriculture polyvalente ; avec le réchauffement climatique ce critère prend de plus en plus d’importance
  • terres arables, pâturages, semences, eau, en qualité et quantité suffisantes
  • agriculteurs permanents et saisonniers motivés
  • entreprises de conditionnement, de transformation et de distribution.

Manifestement ces ambitieuses définitions présentent des limites pour leurs applications. En effet, pour différentes raisons (politiques, économiques, climatiques…), certains pays n’ont pas les moyens d’assurer sécurité et autosuffisance pour l’ensemble de leur population, ce qui d’ailleurs peut aussi concerner des pays riches ; c’est le cas par exemple de l’Arabie saoudite, pays en grande partie désertique qui, par manque de terres arables et d’eau, importe 80% de son alimentation tout en recherchant à autonomiser sa production par l’achat ou la location de milliers d’hectares de terres agricoles principalement en Afrique de l’Est, de l’autosuffisance alimentaire mondialisée en quelque sorte !

Ces définitions peuvent-elles s’appliquer à des territoires plus restreints qu’un pays, par exemple commune, communauté de communes, région, et à quelles conditions ?

Dans cette approche, on ne peut ignorer l’autosuffisance et la possible sécurité issues des ph_2jardins potagers privatifs ou sous forme de communs, tels les jardins partagés et familiaux, mais cela relève économiquement de la marge : 1 à 3 % de l’alimentation, et ne peut donc être projeté comme étant LA solution, sinon à y participer modestement. Donc au-delà de l’intérêt social et culturel que présentent ces pratiques, ma préoccupation, en période de grande incertitude climatique entre autres, est de savoir si l’autosuffisance alimentaire faciliterait l’accès à la nourriture de l’ensemble de la population — c’est-à-dire sans laissés-pour-compte — d’un territoire donné, qu’il s’agisse de grandes métropoles ou de territoires plus étendus à faibles densités en population, telle la vallée de la Drôme devenue Biovallée, là où nous sommes réunis aujourd’hui à Die, l’une des “capitales” de l’écologie.

Ainsi cette belle vallée devient l’un des objets de cette étude : disposerait-elle de suffisamment de terres agricoles pour assurer l’autosuffisance alimentaire de sa population permanente, voire de passage ? En fin d’exposé, je ferai brièvement mention à des résultats pour plusieurs métropoles.

Sources principales des données :

La Biovallée, état des lieux

Cette vallée a une solide réputation de bien vivre, réputation y compris médiatique, au point que même “Paris-Match” en a fait état ! [Charlotte Leloup, “La renaissance de la vallée”. Paris-Match N°3666, 14 août 2019].

En 2009, Les trois Communautés de communes, avec des élus convaincus, candidatent au Grand Projet Rhône-Alpes (GPRA), appel à projets accepté puis géré sur le terrain par un comité de pilotage très actif. L’association Biovallée est créée en 2012 par ce même comité de pilotage comme une suite logique à donner au travail des cinq années du GPRA pour, dans un premier temps, promouvoir et développer la marque Biovallée ainsi caractérisée dans le GPRA :

  • « a pour cœur l’agriculture biologique,
  • intéresse des milieux naturels remarquables,
  • vise le développement économique d’une zone rurale étendue.

[…] Un tel territoire mérite une reconnaissance très large. Il est un excellent exemple de la territorialisation du Grenelle de l’environnement. » [Ministère de l’agriculture et de l’alimentation, Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux. “La Biovallée de la Drôme”, rapport, 2010]

Les trois Communautés de communes :

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La vallée, d’origine glaciaire (jusqu’à 1 500 m. de hauteur de glace il y a 20 000 ans !), est traversée dans toute sa longueur par la rivière Drôme aux étiages annuels importants, le “Syndicat mixte rivière Drôme” a la charge de son contrôle et de sa gestion.

Elle est touristique, avec nombre de résidences secondaires, de locations saisonnières et de campings, mais n’ayant pas trouvé de données suffisamment précises à ce sujet, la population temporaire ne sera pas prise en compte dans les calculs.

Une voie ferrée encore en activité serpente tout au long de la vallée mais reste sous la menace permanente d’une possible fermeture.

Pour parcourir la Biovallée par la route les distances sont abordables : dans le sens de la longueur, environ 100 km de Livron à Lus-la-Croix-Haute et en largeur 50 km de Saint-Julien-en-Quint à Gumiane.

Données agricoles

Définition de la surface agricole utilisée ou SAU

Les recensements agricoles par communes ont lieu tous les dix ans, le prochain devrait être effectué en 2020, les données utilisées dans ce document datent de 2010 et sont donc à relativiser, il s’en dégage cependant des tendances qui seront confirmées ou infirmées par le prochain recensement.

Localisation : les données se rapportent aux exploitations agricoles ayant leur siège sur la zone communale considérée, et la SAU d’une commune peut comprendre des terres en propriété ou louées sur d’autres communes. Ce qui explique que la SAU puisse être (rarement) à peu près équivalente à la superficie totale de la commune, en Biovallée c’est le cas pour Ambonil (Val de Drôme). En 2016, Aix-en-Diois et Molières-Glandaz ont fusionné sous le nom de Solaure-en-Diois, leurs données ont été rassemblées.

Exploitation agricole : unité économique qui participe à la production agricole, avec comme dimension : un hectare de superficie agricole utilisée ou 2 000 m² de cultures spécialisées.

La SAU se décompose en :

  • terres labourables pour productions de : céréales, cultures industrielles, légumes secs et protéagineux, tubercules, légumes de plein champ, plantes aromatiques, jachères…
  • cultures permanentes : vignes, vergers, lavande, pépinières…
  • toujours en herbe : prairies naturelles ou semées depuis au moins six ans.
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tableau 1

Les forêts propriétés d’exploitations agricoles ne figurent pas dans le calcul de la SAU, de même pour les jardins potagers privatifs et jardins partagés ou équivalents non déclarés en exploitations agricoles.

La Biovallée représente un tiers de la superficie du département de la Drôme mais seulement 11 % de la population. L’absence de grandes villes peut expliquer en partie cet écart.

Le Diois est largement la Communauté la plus étendue : 61 % de la Biovallée (Val de Drôme 28 %, Cœur de Drôme 11 %), alors que sa population ne représente que 20 % (Val de Drôme 54 %, Cœur de Drôme 26 %). Son relief accidenté et son important boisement en sont sans doute les principales raisons.

La Biovallée étant peu urbanisée (aucune de ses principales villes ne dépasse 10 000 habitants), sa densité en population (27 hab au km²) est très inférieure à celle du département (78), seul “Cœur de Drôme” (65) s’en rapproche. Cette faible densité pourrait-être l’une des raisons qui rend cette vallée attractive. La croissance de la population a été de 16,2 % en 15 ans (16,1 % pour le département), tout particulièrement Val de Drôme (19 %), alors que le Diois a moins progressé (11 %)

Résidences secondaires et locations saisonnières représentent 34% du logement dans le Diois, c’est un résultat élevé ; si ce territoire est certainement attractif pour le tourisme, il est aussi celui qui a perdu le plus de terres cultivables en dix ans (-19%) Qui sont ces résidents secondaires, quel impact ont-ils sur la vie de la vallée ? Questions qui seraient peut-être à approfondir…

Baisse du nombre d’exploitations agricoles et d’hectares en surface agricole

En France environ un quart des exploitations agricoles ont disparu entre 2000 et 2010, et la Biovallée n’a pas échappé à cette érosion (-26%) due à de nombreuses causes, l’une étant que les agriculteurs ne trouvent pas toujours de repreneurs pour leur ferme à leur départ en retraite. Le bâti devient alors souvent résidence secondaire ou primaire pour des “néoruraux” non-agriculteurs, et les terres agricoles sont dispersées à la vente quand elles ne sont pas laissées en friches ; à ce sujet l’action d’une commune dans le Finistère est à souligner : “Une commune bretonne impose l’agriculture bio et paysanne à 400 propriétaires” [Reporterre / 27 janv. 2020]

Entre 2000 et 2010, la perte en SAU a été plus élevée pour la Drôme (-15 %) et la Biovallée (dont -19 % en Diois) que la moyenne nationale (-6 %). Ces pertes sont surtout provoquées par l’artificialisation des sols, Il n’existe pas actuellement de données centralisées permettant ce calcul au niveau communal ou intercommunal.

Cette érosion s’est-elle arrêtée ou au moins ralentie ? Il faudra attendre début 2021 pour le savoir avec précision, mais le risque en France demeure important en raison de :

  • l’accroissement de la population: taux moyen annuel de 0,5 % depuis 2009
  • l’artificialisation des sols: taux moyen annuel de 0,8 %, constant depuis 2010 (il était de 1,3 % entre 1992 et 2009). dont 90 % impactent la surface agricole. En 2016 les sols artificialisés représentaient 9,3 % de la superficie du territoire [fr]. Pour la Drôme ce taux serait de 6 % [Atlas régional de l’occupation des sols en France, ministère de l’environnement, 2016].
  • la diminution du nombre d’agriculteurs, généralement insatisfaits de leur condition : faibles revenus, manque de reconnaissance… Entre 2010 et 2016 le nombre d’exploitations agricoles a encore diminué de 11 % soit un taux annuel moyen d’environ 2 % [Agreste primeur N° 350 juin 2018].
  • des possibles pertes en surface cultivable du fait du réchauffement climatique et de la montée des mers, impossible à véritablement chiffrer pour l’instant.

Lors des prochaines décennies, si les taux ci-dessus restaient constants, avec une agriculture devenant de plus en plus bio et nécessitant donc plus d’hectares (de l’ordre de +45 % pour du 100 % bio), la superficie agricole en France pourrait devenir insuffisante vers 2070, ce qui semble bien loin… mais qu’est-ce que deux générations dans l’histoire de l’humanité, si ce n’est un léger soupir ?

Quels types de productions agricoles en 2010 dans la Biovallée ?

Définition (Agreste) : Orientation techno-économique de la commune (OTEC) : production dominante déterminée en fonction de la contribution de chaque surface sur l’ensemble des exploitations agricoles de la commune.

Ces données sont rassemblées dans le tableau suivant en quatre types de production :

  • polyculture
  • herbivores
  • volaille et granivores
  • fruits et viticulture

Les trois premiers occupent les terres labourables et en herbage (pâturages et près de fauche), fruits et viticulture occupent des terres dites en culture permanente. La répartition a été faite à partir des grandes tendances par communes recensées par Agreste en 2010.

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tableau 2

La SAU en Biovallée est à 91 % consacrée à des terres labourables et en herbe, résultat proche de la moyenne nationale (90 %), c’est le Diois qui a le taux le plus élevé (95 %). Cette orientation est importante dans la mesure où elle reflète des types de productions agricoles sans préciser toutefois ce qui relève de la polyculture ou de la monoculture.

La SAU moyenne (38,6 ha) par exploitation agricole de la Biovallée est nettement inférieure à celle de la France métropolitaine (63 ha).

En 2010, la Biovallée consacrait 9 % de la SAU en cultures permanentes (fruits et vigne) ; Drôme =16 %, France = 4 %.

Prospectives

Pour l’alimentation équilibrée d’une personne quelle serait aujourd’hui la surface en terre cultivable nécessaire pour une production alimentaire tendance bio et en pleine terre pendant un an, à raison d’une moyenne d’un bon kilo par jour de nourriture et en tenant compte des déchets ?

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tableau 3

Voici une proposition de grille d’évaluation inspirée par “Fermes d’avenir” : une surface agricole de ≈1 500 m² serait nécessaire pour assurer l’alimentation végétarienne d’une personne pendant un an, et en non végétarienne 1 000 m² sont ajoutés pour l’élevage (sources : “La filière laitière française” et le “Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de vie”) et avec l’hypothèse d’une baisse rapide de la consommation moyenne en viande de l’ordre de 40 %.

Cette grille présente bien entendu des limites, elle ne tient pas compte en effet des âges, des particularités alimentaires régionales, etc., mais il s’agit d’estimations pour une personne d’âge moyen, aboutissant à des indicateurs moyens modifiables localement.

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tableau 4

 

En appliquant cette grille à l’ensemble de la population de la Biovallée (57 495 habitants en 2016) 14 374 hectares de terres agricoles seraient nécessaires pour produire localement et annuellement 25 932 tonnes de nourriture destinée à la population résidant de façon permanente en Biovallée.

(Par la suite les résultats vont figurer sous l’appellation “étude”)

Depuis peu un outil d’évaluation performant vient d’être créé conjointement par Terre de liens, la Fédération nationale d’agriculture biologique et le bureau d’analyse sociétale Basic.

PARCEL, d’utilisation aisée, permet de faire varier les critères : plus ou moins de bio ou de viande…, et de procéder à des évaluations par communes, inter-communales, etc., également pour différents groupes de personnes

L’outil Parcel, appliqué à la Biovallée avec des paramètres légèrement différents que ceux de “étude”, aboutit à des résultats un peu plus élevés, ce qui donne une fourchette d’estimations qui introduit des variables intéressantes.

Impact de l’hypothèse autosuffisance alimentaire sur la SAU

Paramètres “étude” : 90% relocalisation de la production (en tenant compte que tout ne peut être cultivé en Biovallée, par exemple riz, café, cacao…, ces aliments doivent donc être importés, mais il est aussi possible de s’en passer !) / en partie bio / baisse conso viande ≈ -40%

Paramètres Parcel : 100% relocalisation / 30% bio / baisse conso viande ≈ -25%

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tableau 5

Que ce soit dans le cas “étude” ou dans le cas Parcel on note que :

  • si l’estimation est limitée à Die, la SAU 2010 de cette commune est insuffisante pour envisager l’autosuffisance alimentaire ;
  • en revanche dès que le bornage est étendue à l’une des communautés de communes, les SAU 2010 du Diois et de Val de Drôme seraient amplement suffisantes, pour Cœur de Drôme ce serait plus limite ;
  • sur l’ensemble Bio-Vallée, la surface agricole estimée utiliserait seulement 31 % de la SAU dans le cas “étude” et 35 % dans le cas Parcel. Ce qui est également valable pour le département de la Drôme, mais avec des impacts doublés (65 % et 73 %)

La SAU 2010 en Biovallée (46 787 ha), si elle est restée en l’état en 2020 et le resterait au-delà, pourrait donc permettre d’envisager largement une autosuffisance-sécurité alimentaire pour l’actuelle population en résidence permanente, si toutefois celle-ci ne progresse pas de façon exponentielle avec l’artificialisation des sols qui en résulterait. Le solde en surface agricole permettrait donc d’assurer une production alimentaire tant pour les passagers (touristes et autres) que pour l’exportation dans le reste du département et au-delà, ce qui est d’ailleurs déjà le cas (vin, noix…) mais est difficile à évaluer.

Répartition de la surface agricole en Biovallée autosuffisante par grands types de productions

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tableau 6

L’élevage dans l’option Parcel occuperait 73 % de la S A et 47 % dans l’option “étude. La consommation de produits issus de l’élevage bio ou en AOP (Appellation d’Origine Protégée) demande beaucoup d’hectares en herbage (environ un par tête de bétail bovin). Ce qui souligne l’importance des choix à faire dans les façons de s’alimenter et dans les types de productions, dont certaines seraient sans doute à relocaliser dans la mesure du possible, d’autres à réduire (viande par exemple ?)

Il serait aussi intéressant de pouvoir mesurer la production des jardins partagés familiaux (pour la Drôme : récolte annuelle 25 tonnes sur 18 ha ; source Le Passe Jardins)

On peut comparer ces résultats avec ceux des orientations de la SAU 2010 (tableau 2) et constater avec prudence que ce qui se faisait en 2010, n’est pas très éloigné de ces prévisions.

Quelques ordres de grandeur en France

tab_7

tableau 7

C’est une évidence à rappeler : plus la densité en population au km² est importante, plus un projet d’autosuffisance alimentaire par relocalisation de la production agricole est du domaine de l’impossible, même pas de l’utopie ; jardins partagés, fermes urbaines, terrasses végétalisées…, sont certainement de belles réalisations mais sans commune mesure avec la réalité des besoins de toute une population urbaine.

Ainsi pour Paris où ce même type d’étude a été réalisé (sans l’option Parcel), la production alimentaire intra-muros ne peut être qu’infinitésimale, il est donc nécessaire de projeter d’étendre le territoire d’autosuffisance d’abord à l’Île-de-France : 12 millions d’habitants et 593 100 ha de SAU, nettement insuffisante, car la S-A nécessaire en autosuffisance serait de 4,2 millions ha ; ensuite au Bassin Seine-Normandie, historiquement “nourricier” de la région parisienne : 17 millions d’habitants, 5,7 millions ha de SAU (dont 3,3 millions actuellement consacrés à la production de céréales et d’oléagineux destinés à l’exportation), le besoin estimé en S-A pour autosuffisance serait alors de 5,9 millions ha, ce qui se rapproche nettement de la SAU 2010 et permettrait d’envisager l’autosuffisance, mais dans un rayon moyen de 280 km autour de Paris et à condition, entre autres, de remettre en cause les monocultures !

ph_5Paris “capitale agricole” ? Rennes “ville nourricière en route vers l’autosuffisance alimentaire de la ville” ? Voilà de beaux et vastes projets aux intentions louables, mais aussi aux effets d’annonce avec une bonne dose d’illusion, car ne posant pas les limites territoriales d’une relocalisation permettant de parvenir réellement aux objectifs que se donnent ces villes.

Plutôt éloignées des soucis alimentaires des grandes métropoles, la Drôme, et encore plus la Biovallée, sont actuellement dans une situation privilégiée du fait de leur faible densité en population et de la surface que ces deux territoires consacrent encore à l’agriculture. Conditions, entre autres, favorables à une orientation vers une autosuffisance-sécurité alimentaire relocalisée au maximum dans un faible rayon géographique, sans pour autant entraver la possibilité maîtrisée de productions exportables (vins, fruits…)

Commentaires et interrogations

La Biovallée présente actuellement de nombreux atouts (eau, bonnes terres, forêts, climat, polyculture, motivations de nombreux habitants…) pour le développement d’une économie agricole territorialisée :

  • tendant vers l’autosuffisante alimentaire
  • orientée vers le bio
  • rapprochant producteurs et consommateurs
  • réduisant les transports
  • permettant à des agriculteurs et des agricultrices de s’installer et de vivre décemment.

Toutefois le développement de cette orientation, déjà amorcée depuis plusieurs années (la Drôme est le département le plus bio de France) pourrait rencontrer de sérieux obstacles :

  • le non-renouvellement de la population paysanne. Comment assurer des conditions de travail et des revenus permettant aux agriculteurs de vivre de façon satisfaisante et d’être reconnus dans le rôle prépondérant qu’ils exercent dans un pays ? Quelles perspectives pour l’emploi agricole ?
  • l’accroissement constant de la population en résidence permanente et de passage (tourisme). Quelles seraient les limites à fixer ? Est-il possible de mesurer l’impact des résidences secondaires ?
  • la chaleur et la sécheresse. La question du climat est certes planétaire, mais l’action locale n’est pas pour autant négligeable : quelles actions existent et qu’est-ce qui serait à développer ? Bilan carbone de la vallée ?
  • le manque d’eau. La rivière Drôme, depuis le col de Carabès où elle prend sa source, traverse la vallée sur toute sa longueur et fournit en eau de nombreuses exploitations agricoles, mais « la Drôme et ses affluents connaissent des étiages sévères en période estivale. La totalité du bassin-versant est classée en Zone de Répartition des Eaux depuis 2010. Cela signifie qu’il y a une insuffisance quantitative des ressources en eau récurrente par rapport aux besoins. » [Syndicat mixte de la rivière Drôme | SMRD]. L’eau, bien commun : saurons-nous être sage ? titrait cet organisme pour une réunion publique… Existe-t-il des cultures économes en eau ?

Autres questions :

  • Quelle part pour l’alimentation carnée ?
  • Dans le domaine alimentaire, peut-on mesurer ce que la Biovallée exporte, vers où ? et importe, d’où ?
  • développement de la traction animale, pour quels usages ?
  • Comment faire évoluer les habitudes alimentaires ?
  • comment réguler la propriété foncière agricole ? Droits d’usage des terrains communaux ?

Comment ces interrogations et d’autres qui viendront certainement, pourraient-elles être abordées ? La première condition est sans doute que les différents acteurs de la Bio-Vallée s’en emparent ou continuent à le faire. Les façons de les traiter sont nombreuses : communale, inter-communale, associative… Citons par exemple les PAT “Projets alimentaires territoriaux” qui « ont pour objectif de relocaliser l’agriculture et l’alimentation dans les territoires en soutenant l’installation d’agriculteurs, les circuits courts ou les produits locaux dans les cantines. Issus de la “Loi d’avenir pour l’agriculture et l’alimentation” qui encourage leur développement depuis 2014. Ils sont élaborés de manière collective à l’initiative des acteurs d’un territoire (collectivités, entreprises agricoles et agroalimentaires, artisans, citoyens etc.) ». [Alim’agri, ministère de l’agriculture et de l’alimentation / 2018]

« Des Glaneuses » J-F. Millet, 1857. Musée d’Orsay Paris

 

Michel Rocard et la Deuxième Gauche

Une page de l’histoire du Socialisme en France : de l’autogestion aux (biens) communs ?

Ce document est issu d’un long  entretien avec Michel Rocard le 25 novembre 2009 à Paris et réalisé dans le cadre de la rédaction de Créateurs d’utopies”. Démocratie Autogestion Économie sociale et solidaire” (ouvrage paru en 2012, éd. Yves Michel). Le texte a été validé par Michel Rocard en février 2010. Les questions ont été supprimées, illustrations, notes (en fin d’article) et liens sont de la rédaction. L’entretien s’est déroulé de mémoire sans aucun document, aussi quelques oublis sont possibles ; si des lecteurs le constatent, des correctifs sont possibles par commentaire tout à la fin de cet article ou par mail.

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Introduction

FRANCE-POLITICS-ROCARD-FILES

Pourquoi ressortir un récit paru il y a dix ans ? La question initiale posée à Michel Rocard (1930 – 2016) concernait l’autogestion : qu’avait-il à en dire alors que ce concept a quasi disparu du langage politique ? Sa réponse est claire : cette idée est toujours d’actualité, non dans le sens d’un récit politique mythique projetant une société autogestionnaire idéale, mais dans celui d’une conquête d’autonomie collective favorisant des initiatives locales dans tous les domaines de la vie, ce que certains dénomment depuis peu des COMMUNS, il souligne d’ailleurs l’importance de l’attribution du prix Nobel de l’économie à Elinor Ostrom en 2009. Ainsi cet entretien nous ramène à l’actualité avec aussi à la fin (avant dernier paragraphe) une dimension prémonitoire sur ce qui se passe aujourd’hui un peu partout dans le monde. Enfin en valorisant l’autonomie dans des pratiques de la vie quotidienne, Michel Rocard se rapproche manifestement des idées développées par André Gorz (1923 – 2007) qu’il considère comme l’un  des grands maîtres de la pensée autogestionnaire et qui demeure une référence en particulier dans le mouvement écologique :

« Il ne s’agit plus de nous dévouer à une cause transcendante qui rachèterait nos souffrances et nous rembourserait avec intérêt le prix de nos renoncements […]. Nous saurons désormais que la société ne sera jamais ‘’bonne’’ par son organisation, mais seulement en raison des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire qu’elle ouvre aux individus. » [André Gorz, Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée]

Avec ses adieux au prolétariat, André Gorz a déclenché les foudres de la Gorz_1critique de nombreux militants de la gauche à l’extrême-gauche l’accusant « de reniement, d’abandon de la lutte des classes et de ralliement au giscardisme. » Ce à quoi il a répondu : « J’appelle “non-classe” […] tous ceux qui ne peuvent plus s’identifier à leur travail salarié et qui réclament non un emploi meilleur, mais une vie où les activités autodéterminées l’emportent sur le travail hétéro-déterminé, si bien payé soit-il. Ce sont là des exigences réalistes« . [entretien avec Michel Contat et François George, “Les adieux d’André Gorz au prolétariat” | Le Monde.fr / 13 oct. 1980]

En juin 1977, lors du 61e Congrès du Parti Socialiste à Nantes, Michel Rocard, l’un des principaux fondateurs et leaders de la Deuxième Gauche [1], affirme l’autonomie de ce courant au sein du PS. Pour lui, deux cultures du socialisme s’opposent : « la Deuxième gauche, décentralisatrice, régionaliste, héritière de la tradition autogestionnaire, qui prend en compte les démarches participatives des citoyens, en opposition à une Première gauche, jacobine, centralisatrice et étatique. » Ce discours n’est vraiment pas du goût ni des chevènementistes ni d’une bonne partie des mitterrandiens, qui vont tout faire pour minorer l’impact positif de la Deuxième Gauche.

m_rocard_2« Témoin de cinquante ans de socialisme, Michel Rocard a aussi vu les valeurs de gauche s’effriter au fur et à mesure que le mur de Berlin s’effondrait, entraînant avec lui le communisme et les derniers espoirs d’un monde qu’on espérait plus juste. On pourrait discuter à l’envi de cette fameuse année 1989 où l’on découvrit naïvement que la fin de la guerre froide n’était en rien l’assurance d’un monde meilleur. La mort du communisme, la fin des deux blocs, ce serait – on s’en rendrait compte bien plus tard – la naissance d’un monde unilatéral où se côtoieraient ennemis silencieux – le terrorisme, Ben Laden et dictatures invisibles –, la loi des marchés, les banquiers nouveaux patrons du monde. Plus d’idéologies, plus de religion, même plus d’entreprises ; bienvenue dans la société du nihilisme, sans croyances, sans repères, sans utopie à défendre. En 1989, Michel Rocard était Premier Ministre ». [Thomas Ducres, 2012] [2].

Que dit aujourd’hui Michel Rocard de ces années de socialisme ?


Les difficultés de la SFIO

Michel Rocard : « Pendant un temps, je me suis fortement identifié politiquement au Parti Socialiste Unifié Logo_PSU(PSU), mais je n’y ai pas fait toute ma carrière politique parce ce parti débouchait sur une impasse. Pour bien comprendre ce qui s’est passé, il est nécessaire de refaire un peu l’histoire de la gauche socialiste après la Deuxième Guerre mondiale et on arrivera ainsi tout naturellement, non seulement aux racines de l’autogestion mais aussi à son actualité. En 1960 l’intention des fondateurs du PSU était de créer un parti de masse qui faisait grandement défaut à la Gauche socialiste depuis 1938.

Après la Première Guerre SFIO.logomondiale la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière)  a été forte, comprenant jusqu’à 300.000 adhérents. Mais la scission de 1920 au Congrès de Tours et la création du Parti Communiste Français (PCF), puis un peu plus tard le refus d’intervention dans la guerre civile en Espagne, ont provoqué de nombreux départs tout particulièrement chez les jeunes militants, ce qui fait qu’au début de la Deuxième Guerre mondiale, la SFIO est très affaiblie, démoralisée. Paul Faure bandeau_1(1878-1960), secrétaire national, accepte même qu’un membre du Parti occupe un ministère, celui du Travail, dans le gouvernement de Pétain. De plus le parti recommande aux élus municipaux, fort nombreux à l’époque, de ne pas démissionner, ce qui n’allait pas dans le sens souhaité par la Résistance. Une opposition interne, conduite par Daniel Mayer (1909-1996), s’organise pour amorcer la reconstruction de la SFIO.

Puis en 1945, c’est la grande épuration avec l’exclusion de tous les collaborateurs de Vichy dont Paul Faure. Ce qui entraîne un rajeunissement salutaire des cadres du parti. Toutefois Daniel Mayer refuse l’adhésion automatique des jeunes résistants, cette revendication était conduite par Henri Frenay (1905-1988), qui fut ensuite fondateur de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance (UDSR [3]), organisation mise en place en attendant que la SFIO veuille bien évoluer. L’UDSR reçoit, entre autres, l’adhésion de François Mitterrand (1916 – 1996), qui, grâce à son réseau, prend rapidement le contrôle de cet “observatoire privilégié”. Henri Frenay démissionne aussitôt, retourne à la SFIO, et, désormais, ne prend plus de positions publiques.

Léon Blum (1872-1950) [4] est certes à la SFIO mais il n’en est pas le “patron”, plutôt le ‘’vieux sage’’. Il n’a aucune prise sur les décisions, s’il n’en a jamais eu, en effet à aucun moment il ne fut membre du Secrétariat national, il sentait trop le souffre ! C’est un humaniste qui connaît mieux que personne le “patois” marxiste ; il a tout lu, et prend beaucoup de distance avec la dogmatique du parti, basée sur un vocabulaire marxisant que Jean Poperen (1925-1997) amènera dans ses bagages lors de son passage au PSU.

Au sein de la SFIO, Guy Mollet (1905-1975), au nom de la conservation des grands principes du socialisme, développe un discours basé sur certains concepts du marxisme : dictature du prolétariat, lutte des classes… Mais des militants, dont Daniel Mayer, guy_molletcommencent à prendre conscience que ce n’est pas très opérationnel. Guy Mollet prend toutefois le contrôle du parti en 1946, écarte Daniel Mayer et bloque tout esprit de réforme interne. Le verrouillage sémantique principal de Guy Mollet tourne autour de la laïcité avec une agression anticléricale constante. Comprendre le vocabulaire utilisé c’est important, ce sont en effet des mots qui qualifient une population politique, c’est indispensable à saisir si l’on veut comprendre ce qui se passe.

C’est dans cette situation que commence la guerre d’Algérie en 1954.

Mauvais choix politiques

echo d_alger_nov_1954

« Cette guerre a été un événement absolument épouvantable et la gauche française a été mise en grande difficulté à cause de son incapacité à se positionner clairement :

  • Le PCF n’a jusqu’à présent jamais accepté de donner l’autonomie à sa section algérienne et le bureau politique national en dirige les débats. Au fond, le PC laisse faire la guerre, même dans les pires moments, et il vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet en 1956. Quand des militants communistes entreprennent de bloquer des trains pour empêcher les premiers départs du contingent (fin 1956), ils le font quelque peu en franchise de la direction très hésitante du parti ;
  • La SFIO : après une dissolution de l’Assemblée nationale par Edgard Faure fin 1955, des élections sont organisées le 2 janvier 1956 ; Guy Mollet donne son accord pour mener une campagne électorale autour de l’exigence de paix en Algérie. Il devient président du Conseil en février avec l’intention d’aboutir rapidement à une solution.

Qui dit paix, dit négociations, mais le dossier est loin d’être prêt. Guy Mollet ne connaît pas grand- chose au problème complexe de l’Algérie et son projet de paix est plus un vœu qu’une véritable stratégie politique. Il nomme le général Catroux (1877 – 1969) comme ministre résident en Algérie à la place de Jacques Soustelle [5] (1912 – 1990). La population des « petits blancs » repère très vite que ce général, gouverneur de l’Algérie au moment du réputé discours de Brazzaville le 30 janvier 1944, est un proche du général de Gaulle dont le propos sous-tend un projet de décolonisation : « Dans tous les autres territoires où des hommes vivent sous notre drapeau, il n’y aurait aucun progrès qui soit un progrès, si les hommes, sur leur terre natale, n’en profitaient pas moralement et matériellement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer chez eux à la gestion de leurs propres affaires. C’est le devoir de la France de faire en sorte qu’il en soit ainsi. » Leur colère est grande et Guy Mollet qui ne s’y attendait pas du tout, se rend à Alger. Ce voyage est mal préparé et l’accueil sur la place de la grande poste d’Alger est houleux avec jets de légumes variés ; Guy Mollet capitule et demande la démission du général Catroux.

Assez vite des désaccords se font jour au sein de la SFIO à propos de la politique algérienne du gouvernement de Guy Mollet. Mais cette opposition, qui vient surtout de la fédération des étudiants socialistes, reste pour l’instant minoritaire. En fait, les cadres du parti ne se rendent pas compte de l’influence du « patois » gauchisant de Marceau Pivert  (1895-1958) [6] sur des étudiants très remontés contre l’orientation voulue par Guy Mollet et qui veulent réconcilier le socialisme avec la réalité ; ce qui leur vaut d’être nommés « les socialistes droitiers ». Je deviens à ce moment là secrétaire national des étudiants socialistes.

Leçons de marxisme

« Courant 1956 j’organise un séminaire d’études pour les jeunes socialistes (la Jeunesse Socialiste fut ma première adhésion politique en 1949). Ce séminaire est animé par Victor Fay (1903 – 1991) [7] alors chroniqueur à l’ORTF. Comme il parle le français avec un fort accent polonais, il ne passe pas à l’antenne, mais écrit les chroniques.

victor fayNé à Varsovie en 1903, il adhère au PC polonais vers 1916 ; très vite il grimpe dans la hiérarchie des cadres et devient fonctionnaire de l’Internationale Communiste. A ce titre, vers 1925, il est envoyé en France avec une mission de contrôle du PCF. Il est, à 23 ans, chargé de la sélection et de la formation de cadres du PCF et a comme élèves Waldeck Rochet, Jeannette Vermeersch… C’est lui qui conduit le PCF à opter pour une stratégie classe contre classe, c’est-à- dire une stratégie contre la sociale démocratie, stratégie qui, en Europe, amènera Hitler au pouvoir ! Vers 1935, on lui demande de revenir en URSS. Mais, s’étonnant du silence qui entoure certains de ses camarades de l’Internationale dont il n’a plus de nouvelles, il décide de rester en France. C’est alors qu’en 1936 a lieu le premier des grands procès de Moscou. Victor Fay comprend tout [8], démissionne du parti communiste et adhère à la SFIO, sans rompre pour autant avec le marxisme. Il se retrouve très vite animateur de l’extrême gauche du parti.

Les réunions se déroulent chez lui, aucun retard n’est admis, porte fermée à 20 h 31 ! On y apprend le marxisme. Ce fut inouï ! Fay est un grand pédagogue, rigoureux, mesuré, connaissant le marxisme sur le bout des doigts. Grâce à lui on comprend ce qu’est vraiment la crise économique et financière telle que l’a prévue Karl Marx et qui reste, ô combien, d’actualité. Plus personne au PS ne semble se souvenir de ces rencontres, c’est regrettable ; aujourd’hui dans ce parti, on a à faire à une bande d’analphabètes qui ne lisent pas !

marx

On redécouvre cent ans plus tard que Marx (1818 – 1883) avait raison et que l’on est ses enfants indignes ! Quand on parle marxisme maintenant, on n’a que les mots goulag, stalinisme, étatisme…, à la bouche, mais c’est oublier les fondamentaux. Marx a écrit sur la propension du monde de la finance à dominer l’économie réelle. Ce monde ne défend que ses propres intérêts, ses propres profits. Marx n’était pas un révolutionnaire violent, il analysait et faisait de la probabilité de craquement. C’est un formidable auteur, trahi, pas assez lu. Le marxisme est représenté maintenant comme quelque chose de terrifiant. Certes on en connait les résultats, mais il s’agit de trahisons dont la première est l’étatisme ouvrier, ce qui est le contraire de la pensée de Marx partisan de l’autodétermination des travailleurs avec peu d’État au-dessus. En fait, il est anarchiste et c’est un chercheur pacifiste. Je crois que le meilleur marxiste après lui boukharinea été Nikolaï Boukharine (1888 – 1938) [9] qui, à la mort de Lénine, suggérait à Staline de mettre en valeur les villages en coopératives. Cette proposition allait dans le sens de traditions ancestrales où les villages avaient souvent une organisation collective, on travaillait chez les uns, chez les autres, et Boukharine pensait qu’il fallait aider ce système à s’implanter sur le marché. Voilà une stratégie autogestionnaire ! Victor Fay est « boukharinien », moi aussi, au nom de quoi je ne suis pas marxiste mais marxien ! (Note de la rédaction : extrait d’une conférence de Boukharine à Paris en 1936 : “Nul ne doute que nous traversons à l’heure actuelle la plus grande crise mondiale que l’histoire ait connue ; une crise de la civilisation entière, tant matérielle que spirituelle, crise du système capitaliste dans son ensemble …”.)

Vers l’indépendance de l’Algérie

« Donc séminaire horriblement studieux ! Un soir Fay nous dit « on va écouter les infos à la radio pour savoir qui va remplacer Catroux en Algérie, parce que c’est une nouvelle qui va nous concerner », on apprend qu’il s’agit de Robert Lacoste (1898 1989). Fay s’engage alors dans un grand monologue, je cite de mémoire :

« Mes chers camarades, vous avez la chance d’être jeunes et probablement vous ne connaissez pas Robert Lacoste. Je le connais bien, il se dit de la classe ouvrière alors que c’est un petit bourgeois fonctionnaire des finances, syndicaliste de Force Ouvrière (FO), technocrate inculte sans vision du monde. Il est sans doute loyal dans son soutien au programme de Mollet pour la paix en Algérie, mais il ne sait pas ce qu’est ce pays. Il va y découvrir des Français, souvent adhérents à FO, qui vont lui tomber dans les bras et son horizon va ainsi se rétrécir à la défense des intérêts de salariés français modestes. Mais il en oubliera la population musulmane avec laquelle il n’aura aucune entrée. Ainsi tout va s’enchaîner, il va se soumettre à la volonté des “petits blancs” et comme en plus il est nationaliste, il brandira les insignes de la République, le drapeau… Mes chers camarades, tout cela annonce pour le socialisme français une grande catastrophe et il nous faut préparer la suite, alors au travail ! »

C’est, je pense, ce soir-là, qu’une pensée à gauche résolument moderne est née : reconnaître et admettre qu’un peuple peut, pour se distinguer de l’occupant, construire son identité d’abord à partir de sa religion qui sert alors de ciment unificateur ; pour certains socialistes libres penseurs ce n’était pas simple à assimiler !

C’est comme ça que des jeunes socialistes sont entrés en lutte contre la guerre d’Algérie. Très vite j’obtiens de la Fédération des étudiants socialistes une majorité contre la guerre. Mais c’est la seule unité statutaire du parti qui est sur cette position, en effet aucune fédération territoriale ne va l’adopter.

P-M-FrancePierre Mendès-France (1907 – 1982) [10], en mai 1956 et Alain Savary à l’automne de la même année, en désaccord avec la politique algérienne conduite par Guy Mollet, démissionnent du gouvernement.

En avril 1957, à la demande d’un groupe d’étudiants socialistes de Paris, je rédige un rapport interne “Le drame algérien[11]. – À cette époque le parti c’est quelque chose, on peut présenter un texte en section qui, s’il est approuvé, remonte à la fédération, etc., ce n’est vraiment plus ainsi que ça se passe maintenant ! – Il faut une signature prestigieuse pour ce rapport, Henri Frenay accepte. La 6e section SFIO de Paris l’approuve et le transmet à la Fédération de la Seine afin qu’il soit pris en compte pour le prochain congrès, mais Guy Mollet réussit à l’étouffer. Il est cependant tiré à la ronéo à quelques exemplaires mais n’est pas publié officiellement par le parti. C’était raté !

SavaryMais on ne se décourage pas et on commence à organiser des meetings, y compris à la Mutualité. Alain Savary est l’âme de la résistance intellectuelle et du combat contre la politique de Guy Mollet. Cependant, ne voulant pas se mettre en porte-à-faux à l’égard de la direction du parti, il n’assiste pas à ces meetings. Un seul député, Antoine Mazier (1908 – 1964), élu à Saint-Brieuc, nous soutient vraiment. C’est d’ailleurs lui qui fera basculer toute la Bretagne vers le PSU.

La lutte contre la guerre prend beaucoup d’ampleur au moment où le gouvernement décide d’envoyer le contingent en Algérie. Ce combat n’est soutenu officiellement par aucune organisation politique puissante. C’est un combat du milieu intellectuel, principalement des catholiques, des membres de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne) et quelques communistes, avec comme fer de lance le journal France-Observateur qui deviendra le Nouvel Observateur.

En mai 1957, le gouvernement ne résiste pas à la crise financière qu’il a déclenchée ; on arrive ainsi au coup d’État de mai 1958, c’est Guy Mollet qui va chercher de Gaulle à Colombey. André Savary prend alors la tête de l’opposition interne dans la SFIO, mais aussi celle au général de Gaulle. Dans un premier temps, il cherche d’abord à connaître la réalité de l’Algérie, parce qu’on ne sait pas grand-chose : qu’est-ce que fait l’armée ? Qu’est-ce qui se passe dans les camps de regroupements ? Qu’en est-il de la torture ?

En Septembre 1958, toute ma promotion de l’ENA (École Nationale d’Administration) est envoyée en Algérie avec pour mission de réorganiser l’ensemble de l’administration en partant du principe que le problème algérien ce n’est pas une affaire d’indépendance mais de mauvaise administration ! D’accord pour le mauvais état de l’administration, mais ce n’est pas pour autant que la question de l’indépendance n’existait pas. Cette mission était en fait complètement idiote !

Crise à la SFIO et naissance du PSU

« Le même mois se tient le 50e congrès de la SFIO. J’étais alors secrétaire politique de la minorité. On avait décidé de se battre. Je ne suis pas au congrès mais j’apprends à Alger que Savary n’est plus membre de la SFIO ! Le lendemain le Monde titre en première page: « messieurs Depreux, Mazier, Verdierquittent la SFIO et créent le Parti Socialiste Autonome » (PSA). Quand je rentre d’Algérie en mars 59, j’adhère au PSA où je retrouve 15.000 militants, issus pour la plupart de la SFIO et fortement mobilisés dans la lutte bandeau_2pour l’indépendance de l’Algérie. Très vite des discussions commencent avec Tribune du communisme, journal animé principalement par Serge Mallet (1927 – 1973), François Furet [12], Jean Poperen… et avec l’Union de la Gauche Socialiste (UGS) regroupant depuis deux ans :

  • Les clubs de France Observateur : Gilles Martinet (1916 – 2006), Claude Bourdet (1909 – 1996)…
  • le Mouvement de libération du peuple (MLP). On y retrouve beaucoup de militants issus de l’ACO (Action Catholique Ouvrière). Le MLP est une organisation purement ouvrière, composée de 2/3 de syndiqués CFTC et 1/3 CGT ; son journal « Perspectives ouvrières » est très bien fait. Le MLP comme parti provient d’une scission en 1951 du Mouvement populaire des familles dont l’autre branche, le MLO (Mouvement de libération ouvrière) reste proche de l’action catholique et refuse la transformation en parti
  • Le Centre d’action de la gauche indépendante (CAGI), fusionne rapidement avec le MLP pour devenir l’Union de la gauche socialiste. L’UGS est à la fois très intello et très action catholique ouvrière. La vision politique qui vient de l’ACO, est une vision de proximité ; les militants sont acharnés à aider les gens à vivre, ils créent des coopératives de machines à laver, des jardins ouvriers, de l’habitat avec les Castors, des coopératives d’achats, etc. La Confédération syndicale des familles (CSF) est née de cette mouvance.

L’unité du PSU

« Le PSU trouve rapidement son unité dans le ciment de la lutte contre la guerre d’Algérie, avec des militants très typés, à haute prétention intellectuelle (profs de facs, écrivains…). Il n’y a pas, du moins pas encore ! de « course à l’échalote » pour des postes d’élus. Tout le monde s’en fout ! Avec cette marque d’être totalement désintéressés, les débats au PSU sont d’une grande vitalité, c’est quelque chose d’extraordinaire. Je n’ai jamais retrouvé cela depuis.

bandeau_3En avril 1960, au congrès de création du PSU à Issy-les-Moulineaux, 54 délégations étrangères sont présentes, venues pour saluer le retour à l’espoir et à l’honneur du socialisme en France qui se déshonore dans la guerre d’Algérie : Guy Mollet est alors ministre d’État du Général de Gaulle, le PCF, toujours autant « national colonialisme », est à peu près hors du coup. La délégation marocaine était conduite par un certain Medhi Ben Barka (1920 – 1965), celle du Chili par un certain Salvador Allende (1908 – 1973).

Le PSU vit ainsi vingt mois intenses dans cette grande bataille contre la guerre d’Algérie. Cela unifie tout le monde. Mais seules l’UNEF (Union nationale des étudiants de France) et la CFTC, ( Confédération française des travailleurs chrétiens) comme organisations puissantes, s’engagent vraiment dans ce combat, ce qui fait dire à François Furet : « dans de telles circonstances, la stratégie intellectuelle est à bout de course, il y a beaucoup d’écrits qui dénoncent la guerre dans l’indifférence générale, il n’y a pas d’espoir institutionnel, il ne reste que la rue!« 

En septembre 1960 paraît « Le manifeste des 121« , qui appelle à l’insoumission les 090428110836606593563796jeunes français appelés à partir en Algérie, sans évoquer un seul instant les conséquences que cela peut entraîner : emprisonnement, risques professionnels … J’explose de rage à cette idée irresponsable. Supposez qu’il y ait ne serait-ce que cinquante insoumis, dans quel pays va-t-on les exiler, qui s’occupera des faux papiers, où trouver l’argent nécessaire ? Je pense et le fais savoir qu’il est beaucoup plus utile et efficace d’être actif dans le contingent ; ainsi par exemple lors du putsch des généraux, afin d’éviter l’éventuel envol des paras sur Paris, les hélices des avions de transport sont dévissées. Cela suppose de l’organisation, et c’est possible parce qu’il existe un réseau de militants dans l’armée très actif. Ce réseau publie régulièrement, à destination des officiers servant en Algérie, un petit bulletin qui ne relate que des faits. Robert Chapuis avec la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne) a été décisif dans cette organisation ; de mon côté, j’informe régulièrement le Club Jean Moulin et parfois aussi le cabinet du Général de Gaulle.

Á la parution du manifeste, le PSU s’emballe, surtout les cathos de l’ex MLP. On était un petit nombre complètement stupéfaits. Tout ceci conduit à première division dans le parti : une tendance s’opposant à l’insoumission, une autre, composée d’anciens communistes et de cathos, à fond pour ! Lors du congrès de Clichy (mars 1961) les opposants à l’insoumission, dont je suis, se font huer. Belle ambiance ! En commission des résolutions, les « pour » quittent la salle ; énorme maladresse car ceux qui restent se mettent vite d’accord sur un texte commun et emportent facilement la majorité. Ce fut la première faille dans l’unité du PSU.

Le 1er novembre 1961, date anniversaire du déclenchement de l’explosion en Algérie, une manifestation est prévue. Pour contourner la police, il est convenu que toutes les sections parisiennes du PSU se réuniraient quelque part et que le lieu serait indiqué par téléphone à 17 h 30, c’est d’abord la Place Blanche, puis la place Clichy où on se regroupe auprès de la statue du Maréchal de Moncey ! Édouard Depreux  grimpe sur le socle et fait un bref discours. Comme il est très connu comme ancien ministre de l’Intérieur et de l’Éducation, cette opération déclenche un barouf énorme avec beaucoup d’échos dans les médias. L’UNEF est furieuse et veut nous donner des leçons. Mais c’est bien cette manifestation qui est le déclencheur des nombreuses qui vont suivre, jusqu’à celle de Charonne 1962Charonne le 8 février 1962 avec la mort de 9 militants, plus de 500.000 personnes assistent aux funérailles des victimes. On avait réveillé l’opinion et de Gaulle a très vite compris ce qui se passait.

De l’unité vers les sept tendances

« Au moment de l’indépendance de l’Algérie [cf. également Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion”] l’unité politique du PSU reste encore forte. Pendant la guerre d’Algérie on n’avait pas à travailler sur la fusion des différents courants de pensée portés par les militants. et durant les universités d’été on ne parlait que de la guerre, de l’anticolonialisme. Mais ensuite ce fut tout autre chose ! J’entends encore Savary me dire au cours d’une partie d’échec : « la guerre d’Algérie, c’est fini, reste un problème : faire le socialisme en France. Il y a deux moyens : la révolution ou la réforme. En 1920, on a choisi la réforme, on doit rester fidèle à ce choix. Si pendant la guerre notre meilleur allié fut à la fin le Parti communiste, ce n’est plus le cas maintenant, reste donc la SFIO« . Et je m’entends lui répondre, « attends un peu que le parti fasse sa mutation et réfléchisse, la SFIO c’est l’horreur, l’offense, ce n’est pas pensable de s’associer à eux ! »

En janvier 1963, c’est le 2e Congrès à Alfortville. Le PSU est devenu un étrange ramassis de gens qui viennent de différents courants de pensée avec chacun ses rêves, on est à peu près 14.000 à cette époque. Ce congrès révèle sept tendances ! Véritable explosion où chacun dit son crédo :

  • Les anciens radicaux, bourgeoisie aisée, chantres d’une laïcité à la radicale ; véritable déclaration de guerre aux anciens du MLP
  • Les anciens du MLP expriment le vœu d’une société pacifiée grâce au socialisme démocratique pensé à la manière de l’action catholique ouvrière.
  • Les sociaux démocrates se réveillent et veulent refaire une SFIO propre, c’est Alain Savary qui pousse à cela.
  • Les anciens communistes rêvent d’un appareil en alliance avec le communisme international, c’est Jean Poperen qui en est le leader.
  • et trois autres petites tendances de l’extrême gauche révolutionnaire (trotskystes, maos entre autres).

On est quelques uns à paniquer. Gilles Martinet, numéro 2 du PSU, dit : “on va à l’éclatement !”. Il rassemble des gens autour de lui, surtout des intellectuels issus de l’UGS, avec la confiance de certains militants ex-MLP. Je me joins au rassemblement. On écrit un projet socialiste où déjà l’idée du rêve révolutionnaire est laissée de côté ; c’est rédigé dans un langage clair, alors que les autres motions le sont avec les patois anciens.

Donc congrès fort agité et déjà on sent que l’on n’a plus le vocabulaire commun pour s’entendre et lorsqu’on n’a plus le vocabulaire, cette base nécessaire pour se comprendre, alors on en est réduit aux procédures, ce qui donne une légitimité abominable, désolante.

Ensuite le PSU change de direction nationale très souvent avec un épisode plutôt drôle : lors d’un comité directeur, la province exprime une grande colère à l’encontre des parisiens, ce qui débouche sur un bureau national sans parisiens ! Ainsi, pendant trois ou quatre mois, le PSU est administré uniquement par une délégation provinciale. Beaucoup de militants s’en vont et la presse assassine le PSU dans lequel le militantisme commence à perdre de sa vocation politique nationale, on ne sait plus trop où s’orienter. Peu à peu le parti devient tristounet, sans espérance, sans grand projet politique.

L’autogestion apparaît

« Dès sa fondation en 1964 la CFDT a été en pleine réflexion sur la notion de planification démocratique qu’elle va très vite associer à l’idée d’autogestion. Dans l’élaboration des plans, telle qu’elle l’envisage, une grande place doit être laissée aux travailleurs, mais cette planification se limite à l’entreprise, ce qui est regrettable.

Dans un premier temps, la CFDT est la seule organisation a parler du socialisme autogestionnaire mais avec très peu d’échos ; le PSU, pas plus d’ailleurs que l’ensemble des partis de gauche, ne capte l’intérêt de ce nouveau concept dont les fondements proviennent de la Yougoslavie [13]. Au PSU on se déchaine sur la critique de la société de consommation, Serge Mallet est décisif là-dessus [14], sur la critique du savoir aristocratique et enfin sur la critique de l’excès de hiérarchie dans la société. On a aussi un militantisme de proximité, chaleureux, intelligent, et le PSU est vraiment porteur de tout ce qui fait et s’écrit de bien là-dessus. Il n’a pratiquement plus aucune relation avec la SFIO, parti qui continue à croupir dans sa faiblesse congénitale et guère plus avec le PC, toujours aussi monolithique stalinien.

Cette orientation, fort louable, n’a alors que les débats municipaux comme entrée possible dans le champ politique, ce qui est bien mais pas suffisant : tout le monde demande une gestion par les usagers des équipements collectifs ; tout le monde veut intégrer le sens du paysage, le sens de l’urbanisme dans l’équilibre des villes. C’est le militantisme local qui prime, c’est la période florissante des GAM (Groupes d’Action Municipale) et c’est à partir de là que l’ADELS [15] se développe, j’en fus le président il y a quelques années. On commence également à évoquer l’intégration des populations minoritaires, la lutte des femmes…

L’explosion de Mai 1968 provoque un sursaut salutaire. La CFDT est aux premières loges dés que le mouvement passe dans le monde ouvrier, d’ailleurs de façon plus ou moins spontanée, en effet les centrales syndicales n’en sont pas à l’origine ; en fait, ce sont des militants trotskystes de FO qui ont souvent l’initiative dans les entreprises, comme par exemple à Renault Cléon, à Saint-Nazaire…

À ce moment-là tout le monde a besoin d’un concept rassembleur et c’est la Fédération Chimie de la CFDT qui propulse l’autogestion. Lancée sur un terrain plus que favorable, l’idée est bien reçue, elle donne sens au mouvement et prend de l’ampleur. On parle alors de décentralisation du pouvoir, du contrôle ouvrier, d’associer la société civile aux décisions et à la gestion des communes (cf. Charte communale du PSU 1977) c’est tout cela l’autogestion. Mot quelque peu magique mais qui a vertu de rendre compte du militantisme de proximité, qui permet de faire le lien entre le militantisme politique et le militantisme syndical, qui met en évidence un projet de réorganisation sociale devenant un projet politique pour la société tout entière. Le PSU s’emballe sur ce concept qui n’était pas à priori le nôtre, mais qui finalement pouvait coiffer toutes nos pratiques militantes.

Pendant plusieurs années, on travaille et on pense beaucoup à propos du pouvoir aux manifeste_1972travailleurs… et le congrès de Toulouse en décembre 1972 adopte le Manifeste pour l’autogestion : « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue au contraire l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste ». Le vocabulaire de ce manifeste est, à mon avis, quelque peu trop jacobin, dans le sens où l’on a encore une vision trop étatique, avec comme objectif premier la conquête de l’appareil central de l’État, pour inévitablement le remplacer par un autre appareil central, puisque c’est le débouché logique de toute révolution !

rocard_toulouse_1972Comme Secrétaire national du PSU, je tenais pourtant à maintenir le mot, alors très critiqué à cause de la Yougoslavie et de « son » autogestion à la mode du parti unique. En fait je pense qu’un travail pratique/théorique remarquable s’est effectué avec des intellectuels et militants Yougoslaves, je vous renvoie à la préface que j’ai écrite à ce sujet pour un livre sur l’autogestion yougoslave de Milojko Drulovic [13]. L’autogestion, pour ce pays, ce fut une intuition étonnante, mais Tito (1892 – 1980), pour tenter de contenir d’énormes difficultés interrégionales, avait maintenu le Parti unique et le contrôle de la pensée. Le désastre qui est survenu à sa mort a entaché l’autogestion et on en a été un peu victime ; on n’échappe pas en effet à ce renvoi vers Tito et son pouvoir hyper centralisé et totalitaire. J’ai, un moment, souhaité remplacer autogestion par autonomie mais je n’ai pas été suivi…

Du PSU au PS

« On fait de la politique, parce qu’on pense qu’il sera possible, un jour, d’accéder démocratiquement au pouvoir pour mettre des idées en pratique, sinon ça n’a pas beaucoup de sens.

Pourquoi n’avoir pas rejoint le PS dès 1971 à Épinay, lors du Congrès constitutif de l’actuel Parti epinay_1971Socialiste, François Mitterrand en devient le Premier secrétaire national ? La même année, toujours en juin, se tient le 7e congrès du PSU à Lille. Depuis 1968 une bonne partie du PSU (région parisienne surtout) est plus ou moins colonisée par les maos et les trotskystes. Ceux-ci veulent profiter de ce congrès pour régler des comptes avec le Secrétaire national du parti qu’ils jugent complètement réactionnaire. Congrès terrifiant ! Déjà par la procédure des votes, qui se font par appel à la tribune, plus d’une heure pour chaque vote ! J’arrive à Lille avec dans la poche une lettre de François Mitterrand dans laquelle il me souhaite bonne chance et de travailler avec succès à l’union de la gauche. Je n’ai pas osé la lire, ça aurait été l’horreur ! Les séances n’en finissent pas, à 2 ou 3 heures du matin on discute encore, même si presque tout le monde dort. J’étais mal parti mais finalement je gagne grâce à la province. Si j’avais perdu, serais-je parti tout de suite ? Je ne crois pas, parce qu’en agissant à titre personnel, mon adhésion au PS n’aurait eu aucun poids. Il fallait que l’on garde une cohésion militante, avec l’autogestion comme ciment. Ainsi, avec bon nombre de camarades, on crée une solidarité forte et active pour résister à l’ultra gauchisme conduit par Alain Badiou (1937…) [16]. De quoi parle-t-on dans les instances dirigeantes du PSU ? Essentiellement et à perte de vue du pourquoi Mai 68 a échoué. Et invariablement l’analyse de Badiou est « on n’est pas allé jusqu’au bout de la violence ouvrière ! » Le genre de théorie qui a conduit aux brigades rouges en Italie.

Le PSU, historiquement, ce n’est pas cette pensée de la haine de la démocratie portée par Badiou (« La démocratie n’est rien d’autre qu’un outil de propagande du capitalisme », Libération, “Mao en chaire”, 10 janv. 2007), complètement à côté de la réalité. On a un réel projet politique, solidement ancré dans la vie quotidienne, projet qui peut redonner du sens à la gauche. Mais on ne sait pas le faire valoir électoralement, le parti étant sans doute trop identifié dans l’opinion à sa tendance gauchiste. Donc, en toute logique, si l’on assises socialisme_1974veut effectivement participer au pouvoir, on doit aller au PS, les Assises du socialisme [17] en 1974 sont l’occasion de le faire savoir, mais cela faisait déjà quelques mois que l’on s’y préparait.  On part à 2 000 à peu près et on entre au PS par la grande porte. On l’irrigue rapidement en bouleversant des habitudes, des pensées… Et J’ai l’impression d’avoir fait avancer des choses importantes sur la décentralisation, la Nouvelle Calédonie, le RMI…

L’exercice du pouvoir

« Après 1981, on ne peut pas dire que le socialisme autogestionnaire n’ait pas produit de résultats. Par exemple :

  • les lois “Auroux (Jean Auroux 1942-…, Ministre du travail de mai 1981 à marsAuroux 1983), premières lois reconnaissant aux travailleurs, dans l’entreprise et sur leur temps de travail, le droit de s’exprimer sur leurs conditions de travail sans nécessairement passer par les syndicats, c’est une approche issue de l’autogestion ;
  • les premières lois de décentralisation, viennent du « décoloniser la province« , expression chère au PSU et dont je suis à l’origine (Rencontre socialiste Grenoble, 1966). On dénonce par là les excès du centralisme ; on prône un autre fonctionnement du pouvoir avec vérification de sa légitimité à chaque étage et une autre efficacité économique. Au moment de la décentralisation je suis ministre du plan et j’invente la notion de Contrat de plan, ce qui donnait une dimension collective à la décentralisation.
  • j’ajoute le mouvement féministe, l’urbanisme social …

Tout cela vient de la pensée autogestionnaire. Ce n’est pas parfait, loin de là mais en politique tout est question de dosage. Avec François Mitterrand j’ai rencontré la difficulté rocard_mitterrandde se comprendre, et ce bien avant son élection comme Président. Mais je lui ai quand même arraché « 15 thèses pour l’autogestion » (Convention nationale du PS juin 1975). En politique, à partir du moment où l’on a renoncé à la révolution, on avance pas à pas, et dans le pas à pas il y a ce que l’on peut bousculer,  par exemple au moment de la mise en place du RMI (loi 88-1088 du et ce que l’on ne peut pas. Le Revenu Minimum d’Insertion vient d’une éthique sociale sur le refus de la pauvreté, d’une réflexion sur la puissance publique comme responsable des arbitrages budgétaires et avec l’idée qu’un revenu minimum doit être assuré à tous. Le point central du RMI, c’est l’Insertion et c’était la première fois que l’on décidait d’affecter de l’argent public et des agents pour aider des gens pendant deux ans dans une démarche de réinsertion sociale. L’accroissement du chômage de longue durée fait que le RMI est devenu permanent. Le passage au RSA (Revenu de Solidarité Active), c’est-à-dire à un début de travail qui ne fait pas tomber l’allocation, est une sage décision qui devenait une nécessité absolue. J’aurais souhaité que la Formation professionnelle soit plus partie prenante du dispositif, mais je n’ai pas pu obtenir que certaines procédures d’aide à la formation professionnelle et au choix du premier métier soient changées.

L’autogestion a-t-elle un avenir ?

Aujourd’hui, le gouvernement recentralise la France parce que c’est plus commode à diriger et la revendication d’autogestion redevient d’actualité : « Une société autogestionnaire c’est une société où les hommes sont capables de prendre en main leurs propres affaires, de prendre eux-mêmes les décisions qui concernent leur travail, leur cadre de vie, leur formation, leurs relations et toute leur vie quotidienne ». Cette définition est celle du Manifeste pour l’autogestion du PSU (1972). Je pense qu’elle est encore valable.

Le prix Nobel des sciences économiques 2009 a été attribué pour la première fois à une ostrom_2_webfemme, Elinor Ostrom (1933-2012) [18]. J’ai titré un papier paru dans Libération (20 oct. 2009) le Prix Nobel pour l’autogestion” ! Je ne connais pas Madame Ostrom mais quand elle dit que ce qu’il y a de moins mauvais dans l’économie ce sont les coopératives, les associations, etc., c’est formidable ! Le PS aurait dû s’emparer de cela immédiatement. La liaison entre le PS et les structures de l’économie sociale se fait mal ; c’est du travail de terrain et ça le PS… Le socialisme a peu à peu perdu contact avec sa niche d’origine, les coopérateurs, les mutuelles ouvrières …, c’est regrettable.

Aujourd’hui ce que l’on doit investir prioritairement c’est la lutte contre l’effet de serre, la lutte contre le sida, c’est le partage de l’eau… Dans tous les cas, il faut donner une dimension internationale à tous ces graves problèmes, avec des représentants élus ayant le droit de se mêler aux affaires internes d’États pour casser des logiques de pseudo souveraineté nationaliste, de corruption… Si dans les quelques années qui me restent, je pouvais assister, en y participant avec mes moyens, à ce que les Nations Unies décident vraiment des régulations mondiales dont on a absolument besoin, pour moi ce serait bien, il n’y a pas d’autre espoir [19]. Je pense aussi que dans les années à venir il va se produire des montées de colère contre les institutions responsables mondialement ; c’est la société civile qui peut faire bouger le monde, par exemple la Convention internationale concernant l’interdiction de l’usage des mines terrestres (Ottawa 1997), est un document signé par presque tous les gouvernements du monde sous pression de la société civile.

m_rocard_3Avec André Gorz [20], je revendique aussi mon autonomie créatrice ! Je ne sais s’il a été membre du PSU, mais on l’invitait de partout. Il était dans la mouvance intellectuelle qui a produit toute la pensée autogestionnaire et je suis l’un de ses disciples. Je pense que l’on peut encore largement s’en inspirer. »


Notes

  • [1] Michel Winock, « La Deuxième gauche dans l’histoire du Socialisme » | Le Débat N° 203 / 2019
  • [2] Thomas Ducres, A voté ? Trentenaire, votant blanc, cherche opinion pour présidentielle, 2012, éd. rue Fromentin
  • [3] Éric Duhamel, « L’UDSR, un parti charnière » | Pouvoirs N° 76 / 1996
  • [4] Serge Berstein, « Léon Blum, un intellectuel en politique » | Centre d’histoire de Sciences Po-Histoire@Politique N° 5 / 2008
  • [5] Denis Rolland, « Jacques Soustelle, de l’ethnologie à la politique » | Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 43 N°1 / Janvier-mars 1996
  • [6] Marceau Pivert, « Tout est possible » | Le Populaire / 27 mai 1936
  • [7]  Victor Fay, L’Autogestion, une utopie réaliste, 1996, éd. Syllepse
  • [8] Marion Labeÿ, « Le monde communiste vu par un “ex” |La contemporaine-Matériaux pour l’histoire de notre temps N° 125-126 /  2017
  • [9] Maurice Andreu, « Boukharine sur les intellectuels et le communisme » | Fond. Gabriel Péri N° 3-4 / 2006
  • [10] Seloua Luste Boulbina, « 1954, Pierre Mendès-France et les indépendances : Indochine, Tunisie, Algérie » | Sens Public / 2006
  • [11] Michel Rocard, « Le Drame algérien » | Rapport / 1957. Publié dans Rapport sur les camps de regroupement, éd. Mille et Une Nuits, 2003
  • [12] François Furet, Penser la Révolution française, 1978, éd. Gallimard
  • [13] Milojko Drulovic, L’autogestion à l’épreuve« , préface de M. Rocard, 1973, éd. Fayard
  • [14] Serge Mallet, La Nouvelle classe ouvrière, 1963, éd. du Seuil
  • [15] Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale : « Aujourd’hui, on en appelle à la société civile, afin qu’elle participe au renouvèlement de la démocratie, et faire en sorte que les citoyens aient vraiment une place dans la gouvernance ». A été dissoute en janvier 2012, publiait la revue Territoires.
  • [16] Alain Badiou et autres, Contribution au problème de la construction d’un parti marxiste-léniniste de type nouveau, 1969, éd. Maspero
  • [17] René Dumont, « Quand le feu est à la maison, la grange peut attendre » | Tribune socialiste / 22 octobre 1974
  • [18] Juan Camilo Cardenas et Rajiv Sethi, « Elinor Ostrom : par-delà la tragédie des communs » | La Vie des idées / 11 oct. 2016
  • [19] Michel Rocard, quelques titres d’ouvrages :
    • le PSU et l’avenir socialiste de la France, 1969, éd. du Seuil
    • Si la gauche savait, 2005, éd. Robert Laffont
    • Suicide de l’Occident, suicide de l’humanité ? 2015, éd. Flammarion
    • Que reste-t-il du socialisme ? 2017, éd. Flammarion
  • [20] André Gorz, quelques titres d’ouvrages :
    • Le socialisme difficile, éd. du Seuil, 1967
    • Écologie et politique, éd. Galilée, 1975
    • Capitalisme Socialisme Écologie, éd. Galilée, 1991

Autres références

  • Association Michel Rocard.org
  • « Michel Rocard et le rocardisme », Alain Bergounioux | Revue politique et parlementaire / 22 mas 2017
  • « Michel Rocard, le choix du possible », Joël Roman | Alternatives économiques /  juil. 2016
  • « Michel Rocard, l’homme de la Deuxième gauche », Denis Sieffert | Politis / 2 juil. 2016
  • (Biens) communs, quel avenir ? Un en jeu stratégique pour l’économie sociale et solidaire, Pierre Thomé, Michel Huet | 2016, éd. Yves Michel
  • « De Rocard à Julliard, vie et mort de la Deuxième gauche », Michaël Foessel [ Libération / 25 janv. 2011
  • « Quand la gauche de gouvernement raconte son histoire », Serge Halimi | Le Monde diplomatique / avril 2007
  • Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Elinor Ostrom, 1990 | éd. française De Boeck / 2010
  • PSU, Charte communale 1997
  • Socialisme et autogestion : l’expérience Yougoslave, Albert Meister | 1964, éd. du Seuil

 

Rédaction Pierre Thomé août 2014, complété en déc. 2019 (document en libre accès, citer la source)

Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale …

Atelier organisé par l’Université du Bien commun  Paris   23 novembre 2019

Exposé de P. Thomé : “Paris en autosuffisance alimentaire, est-ce possible ?”
téléchargement du texte

Avec le réchauffement climatique en cours, l’agriculture et l’alimentation deviennent ou redeviennent de grandes priorités : comment l’humanité va-t-elle pouvoir arriver à satisfaire ce besoin vital de nourriture végétale et éventuellement carnée — les humains sont originellement chasseurs-cueilleurs ! — alors que la population mondiale ne cesse de progresser et que la surface des terres arables va continuer à diminuer avec la montée du niveau des mers et la progression de l’artificialisation des sols, et ceci même dans le cas où l’on parviendrait à maintenir à +1,5 °C le réchauffement. L’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire de proximité est de plus en plus souvent avancée comme une solution tenable car permettant une plus grande maîtrise de la satisfaction des besoins alimentaires par une production localisée et sécurisée, mais à quelle échelle ?

L’autosuffisance alimentaire est ainsi définie par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) : « satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale » (la France entière en serait à 83 %) Ce qui suppose : des terres cultivables, de l’eau, des agriculteurs, des semences, le maintien de la biodiversité, conditions loin d’être acquises dans de nombreux pays.

Si cette définition est appliquée à une échelle territoriale plus réduite, par exemple une commune, une région, des restrictions apparaissent rapidement et nécessitent de ne pas s’en tenir à des déclarations d’intentions, aussi vertueuses soient-elles, si l’on veut clarifier la faisabilité de projets d’autosuffisante alimentaire et d’agriculture urbaine.

Après quelques données générales, Paris, puis l’Île-de-France et enfin le Bassin de la Seine-Normandie vont servir de territoires de démonstration ; cela n’ira pas à l’encontre de nombreuses expériences en cours ou projetées (jardins partagés, végétalisation des toits en terrasse, fermes urbaines…) intéressantes pour leurs fonctions sociales et culturelles, mais qui ne peuvent que demeurer économiquement marginales dans une métropole, sauf à vouloir refaire la ville de fond en comble !

Sommaire

  1. occupation des sols en France
  2. évolution de la SAU d’ici 2100 en rapport avec le taux estimé de croissance de la population
  3. Quelle serait la surface agricole à envisager pour l’alimentation d’une personne?
  4. distances moyennes parcourues par les produits alimentaires pour parvenir à Rungis
  5. évaluation quantitative des denrées alimentaires et de la SAU pour Paris
  6. évaluation pour l’Île-de-France
  7. Le bassin de la Seine-Normandie

1. occupation des sols en France

occupation solEn 2016 (dernier recensement national officiel) la population française est de 67.200.000 habitants

La surface agricole utilisée (SAU) représente ≈49% de la surface utilisable du territoire français, elle était de 51% en 2000.

Dans l’absolu, chaque personne vivant en permanence sur le territoire français disposerait de ≈4.300 m.² de terre cultivable, nous verrons plus loin que c’est largement suffisant pour assurer sa subsistance, et de ≈240 m.² pour se loger.

La surface boisée (en progression) représente ≈42% dont 32% occupés par la forêt guyanaise (8 millions d’hectares).

La surface artificialisée représente ≈9 %. Le réseau transport (28% des 9%) se répartit en : voies routières, 79% ; voies ferrées, 13% ; autres (aéroports…), 8%. Cette indication est importante à noter, elle traduit en effet les choix qui ont été faits jusqu’à présent dans les modes de transport, en particulier des marchandises, en privilégiant nettement la route.

2. évolution de la SAU d’ici 2100 en rapport avec le taux estimé de croissance de la population

croissance_2Sur la base de 2.500 m.² par habitant pour une autosuffisance alimentaire (voir point 3) et si les taux actuels restaient identiques, c’est-à-dire :

  • croissance de la population +0,5%/an, constant depuis 2009, source INSEE
  • artificialisation des sols +0,8%/an, constant depuis 2010, avec une emprise à 90% sur des terres agricoles (source : gouvernement.fr)

la population serait de ≈100 millions d’habitants à la fin de ce siècle, l’artificialisation des sols doublerait au détriment de la surface agricole, alors que l’autosuffisance alimentaire nécessiterait ≈9 millions hectares de terres supplémentaires, ces terres deviendraient insuffisantes vers 2080.

Il ne s’agit bien entendu que d’une hypothèse et d’autres paramètres, le réchauffement climatique par exemple, pourraient sérieusement modifier ces indications qui permettent toutefois d’attirer l’attention sur des évolutions possibles — désertification, manque d’eau, importants mouvements de population… — aux conséquences imprévisibles.

3. Quelle serait la surface agricole à envisager pour l’alimentation d’une personne ?

autosuffisanceAvec cette estimation inspirée par une proposition sans alimentation d’origine animale de “Fermes d’avenir”, la SAU nécessaire serait de ≈1.500 m.² (1.160 m.²+330 m.² jachère et cheminement). Pour compléter ce résultat j’ajoute ≈1.000 m.² pour l’alimentation d’origine animale (source CREDOC) en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se confirme, elle est actuellement de 69 kg/an par personne et je propose d’envisager de l’abaisser à 40 kg.

On parvient ainsi à une SAU moyenne de 2.500 m.² par personne, ce que l’actuelle SAU en France permettrait largement de couvrir (cf. point 1).

Il s’agit bien entendu d’une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elle peut être valablement affinée en utilisant le très bon outil proposé par Terre de liens, la FNAB et BASIC : PARCEL, « Et si l’alimentation de votre territoire devenait locale et durable ? ». Mais quand est-il pour Paris et l’Île-de-France ?

4. distances moyennes parcourues par les produits alimentaires pour parvenir à Rungis

Paris_0Source : Colibris-leMag, entretien avec Sabine Barles, 7 juin 2017.

Il n’est pas fait mention des transports aériens et par voie maritime (Amériques, Afrique…), ce qui ne pourrait qu’amplifier ces distances déjà importantes. Est-il possible de les réduire avec des projets d’autosuffisance ?

5. évaluation quantitative des denrées alimentaires et de la SAU pour Paris

C’est à partir des données du point 3 que l’on obtient les résultats suivants :

Paris_5Avec une population de plus de 2 millions d’habitants (sans compter les millions de visiteurs tous les ans), il est évident qu’il est illusoire d’envisager vouloir « faire de Paris une capitale agricole » ainsi proposé par deux adjointes à la Mairie [le Monde.fr | 28 oct. 2019], sinon de façon tout à fait marginale ; il y a actuellement une dizaine d’hectares de surface agricole dans Paris intramuros, dont 102 jardins partagés et en 2020 une ferme urbaine pilote de 1,4 ha installée sur les toits du Parc des expositions et bien entendu hors-sol !

L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) propose à ce sujet une étude [2017 Note N° 113] sur ce que pourrait être une agriculture urbaine à Paris : en végétalisant les toits en terrasse (80 ha), en transformant en terre agricole une partie des parcs publics (580 ha) et des espaces privés non bâtis (3.300 ha) ; on parviendrait au mieux à ≈3.500 ha cultivables uniquement pour une production de fruits et de légumes. Chercher à réaliser ces projets est certainement souhaitable, parce que ces expériences d’agriculture urbaine ont une fonction sociale et culturelle importante pour les quartiers, les écoles…, mais sans aucune illusion sur une possible autosuffisance alimentaire même limitée aux fruits et légumes, qui à eux seuls nécessitent une surface estimée à 63.500 ha pour satisfaire la demande uniquement de la population parisienne. L’extension de cette évaluation à l’Île-de-France change-t-elle la donne ?

6. évaluation pour l’Île-de-France

Paris_7Cette nouvelle échelle fait passer aux millions de tonnes de denrées alimentaires et aux millions d’hectares de surface agricole.

La SAU sur ce territoire est actuellement de ≈593.100 ha (avec une perte de 13.000 ha en dix ans), ce qui représente ≈49 % de la superficie totale (1,2 million ha), résultat équivalent à celui de l’ensemble de la France.

Si cette évaluation est plus significative que celle de Paris, la SAU actuelle demeure cependant encore très loin des estimations ci-jointes, y compris pour une option uniquement végétale.

On doit donc étendre le périmètre SAU tout en cherchant à réduire les distances entre Paris et les lieux des productions alimentaires.

 7. Le bassin de la Seine-Normandie

Sabine Barles (professeure en urbanisme et génie civil) écrit dans le document déjà cité (p. 3) : « à la fin du XVIIIe siècle que nous avons étudié de près, le bassin de la Seine plus la Normandie couvraient une grande partie des besoins alimentaires des Parisiens de l’époque (700 000 habitants) […]. Avec l’industrialisation de l’agriculture dans la deuxième partie du XXe siècle, on a vu disparaître la polyculture-élevage (puis l’élevage tout court, pour le cœur du bassin) au profit des monocultures en céréales, oléagineux, etc. Or, ces productions ne sont plus destinées à nourrir les Parisiens ou les Franciliens, mais avant tout aux marchés de l’export et de la transformation industrielle.

L’approvisionnement alimentaire des Franciliens […] s’effectue non plus par des agriculteurs en direct, sinon à la marge, ni vraiment par une planification de l’État ou des villes elles-mêmes, mais par de grands opérateurs comme les industriels de la transformation et de la grande distribution, les grossistes, les marchés d’intérêt national. […] Aucune ceinture verte actuelle, lorsqu’elle existe encore, n’a la capacité d’alimenter les habitants des métropoles qu’elle entoure. »

Sans pour autant revenir au XVIIIe siècle, quels résultats obtient-on si le Bassin de la Seine-Normandie était retenu comme territoire tendant à l’autosuffisance alimentaire ? Riche en eau et en terres cultivables, il entoure l’Île-de-France et les distances pour le transport se réduiraient.

Situation actuelle de l’agriculture dans le Bassin hydrographique Seine-Normandie

bassin seine normandie

bassin_s-n_tableauPopulation : ≈17 millions d’habitants dont 71% demeurent en Île-de-France.

SAU actuelle : ≈5.700.000 ha, soit 60% de la superficie totale de ce territoire : 9.490.000 ha

Cette surface agricole utilisée [résultats 2010] est donc assez proche de l’estimation moyenne de 5.950.000 ha. (les recensements agricoles par communes effectués par Agreste/ministère de l’agriculture et de l’alimentation pour l’ensemble du territoire français ont lieu à peu près tous les 10 ans, le dernier date de 2010 et il n’y a donc pas de résultats globaux plus récents.)

Elle se caractérise par :

* une tendance majoritaire à la monoculture en céréales = 2.583.000 ha (majorité blé) et oléagineux =680.000 ha (majorité colza). Le total représente 57% de la SAU, avec une nette surproduction céréalière comparativement aux besoins estimés. Notons l’équivalence de résultats pour les oléagineux, mais la production actuelle est majoritairement colza.

* une surface en production légume frais de 25.100 ha, donc nettement insuffisante.

* une surface consacrée à l’élevage de 1.654.000 ha, là aussi insuffisante, sauf en éliminant complètement la viande.

Le Bassin de la Seine-Normandie, retenu comme hypothèse d’un territoire qui choisirait de tendre vers l’autosuffisance alimentaire, pourrait permettre, en surface agricole, de satisfaire à peu près les besoins de la population de ce territoire entourant l’Île-de-France, et de réduire d’une bonne moitié le kilométrage du transport routier. Cependant, des reconversions importantes dans les types de productions seraient inévitables avec nécessairement un retour marqué à la polyculture et au polyélevage, l’une et l’autre nettement insuffisants à l’heure actuelle. Il s’agirait là d’un vaste programme qui, s’il était envisagé et décidé, demanderait certainement du temps et de nombreuses concertations pour se réaliser.


Beaucoup de chiffres pour parvenir à une quasi-évidence : une métropole telle Paris, mais aussi Lyon, Rennes…, ne peut envisager l’autosuffisance et la sécurité alimentaire sans aller au-delà de ses limites territoriales administratives, voire même de sa ceinture verte. On ne peut donc aborder cette question de l’autosuffisance sans définir en même temps un espace économique, social et politique. Le choix historique du Bassin hydrographique Seine-Normandie a été fait pour une démonstration, ce qui ne dit pas pour autant que ce soit nécessairement la meilleure solution ! La définition de tels espaces appartient aux élus mais aussi aux habitants — dont les agriculteurs, les entreprises de transformation, les commerçants, les associations de consommateurs… — tous et toutes ayant certainement leur mot à dire à propos des questions liées à ce besoin vital de la nourriture : comment se nourrir, comment produire, comment distribuer, comment sécuriser… La première condition serait déjà de réunir l’ensemble de ces institutions et de ces personnes autour d’une même table ; les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) – répartition en collèges des sociétaires suivant leur fonction – “au service des territoires et nouvelle manière de faire en commun” [Jean Huet, co-auteur de (Biens) communs, quel avenir ? 2016, éd. Yves Michel], peuvent être un excellent instrument pour cela. Le “Projet Alimentaire Territorial” (loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt” 13 oct. 2014) peut être également un outil intéressant pour définir des stratégies communes localisées.

Le réchauffement climatique, même s’il est maintenu à -1,5 °C, rend incontournable le traitement de ces questions, sans pour autant imaginer qu’Homo sapiens va s’effondrer ou redevienne “chasseur-cueilleur” !


en complément


Bibliographie

Critique de l’effondrement

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effondrement    hubris    alternatives : présentation

 

soleil

 

« Soldes / Ce soir le monde est en solde / J’ai compté mes points / j’suis gold / Tout doit disparaître […] / Déstockage imminent / Nos lointains reflets bradés dans le couchant / En trois fois sans frais ça reste commerçant / Tout doit disparaître » [Niang Mahmoud Tété, chanteur]

 

En ces temps de grandes chaleurs orageuses, de typhons… (été 2019) des propos jalonnent l’opinion en affirmant de façon péremptoire qu’un effondrement est imminent : « La fin de notre monde est proche. Une ou deux décennies, tout au plus. Cette certitude qui nous habite désormais, et qui a bouleversé nos croyances et nos comportements, est le résultat d’observations scientifiques nombreuses et variées sur l’évolution du système Terre » [Yves Cochet, Pablo Servigne, Agnès Sinaï. « Face à l’effondrement, il faut mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle », Le Monde.fr | 22 juillet 2019]

 S’il est indéniable que le réchauffement climatique dépasse les normes habituelles et qu’il y a péril en la demeure, pour autant doit-on dramatiser à l’extrême, apeurer ? Yves Cochet, Pablo Servigne… n’en sont plus au stade des hypothèses, mais de l’affirmation d’une vérité qui semble les habiter telle une croyance ; véritable profession de foi  certes respectable, mais difficile à rapprocher des travaux de scientifiques évaluant, analysant, action climatdiscutant et cherchant à informer l’opinion et les décideurs politiques. Mais ces derniers semblent avoir bien du mal à se dégager de la pression de lobbies internationaux défendant des intérêts tout autre que la sauvegarde de la planète, ce qui ne les empêche pas d’applaudir chaleureusement Greta Thunberg lors du Forum économique mondial 2009 de Davos, tout en utilisant 1.500 jets privés pour s’y rendre ! « Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous agissiez comme si notre maison était en feu, parce qu’elle l’est », leur a-t-elle lancé [Le Monde.fr  | 22 janv.2019].

L’un des grands thèmes abordés lors de ce forum était “Sauvegarder notre planète« , mais pour les participants ne serait-il pas plus juste de dire “sauvegardons notre richesse” ? Al Gore en a profité pour faire son show habituel : « Dans un monde préoccupé par la gestion de nombreuses crises qui s’inscrivent dans un contexte de transformations sociétales, nous utiliserons l’esprit de Davos pour se projeter dans l’avenir d’une manière constructive et collaborative », sous forme de “dialogues” privé-public autour de quatorze “system initiatives”. Trois  de ces “dialogues” ont abordé directement le sujet : “façonner l’avenir de l’énergie – façonner l’environnement et la sécurité des ressources naturelles – façonner l’avenir des systèmes alimentaires” [Suivre Davos 2019]. Le comment “façonner” est cependant resté au niveau de grands principes : “relever le défi, agir rapidement, il s’agit de rester en vie, la communauté financière a un rôle très important à jouer…”, le Forum s’en remettant au sommet de l’ONU “Action climat : une course à gagner” du 23 septembre 2019.

Depuis plusieurs mois la presse, de Paris-Match « Collapsologie…« , à LibérationEffondrement : l’humanité rongée par la fin”, évoque la collapsologie, nouveau concept issu du latin collapsus (s’affaisser) pour traiter de l’effondrement et de ses conséquences, sans oublier le Monde “Face à l’effondrement…”,  pour aboutir enfin à la création récente du magazine Yggdrasil : « Nous avions un objectif : braquer le projecteur sur tout ce qui émerge, que les idées soient diffusées dans le plus de milieux, de classes sociales possibles. Avant d’écrire sur les catastrophes, j’espérais un emballement médiatique, mais le vivre, c’est autre chose ! C’est une vague. L’élan de la souscription, les premières ventes en kiosque, sont l’indice d’un véritable mouvement qui se forme en France. D’ailleurs, je rencontre déjà des gens qui sont en train de déménager à la campagne, de vivre une sorte de préparation à l’effondrement. » [Pablo Servigne, Paris-Match, 30 juillet 2019]. Il est vrai que Yggdrasil (l’Arbre Monde dans la mythologie des pays nordiques) est un mot d’usage courant et que 3.113 souscripteurs représentent une vague populaire qui va tout submerger !

Cette approche apocalyptique et radicale n’entretient-elle pas une confusion avec la notion de CHANGEMENT dont l’Histoire est faite ?  Changements survenant pour différentes raisons dans les fondements mêmes et de la planète Terre et de l’humanité, les deux interférant depuis qu’Homo sapiens est devenu capable de modifier son environnement naturel. C’est cette question que nous allons aborder en faisant référence à l’Histoire, à la littérature et à l’actualité, elle est traitée en trois parties donnant lieu à des articles distincts :

  1. Critique de l’effondrement : dans le langage courant on évoque l’effondrement d’un mur, de la bourse… ou bien encore de soi-même pour cause d’événement douloureux, mais peut-on parler de l’effondrement d’une société ? L’Histoire nous apprend que des civilisations ont disparu remplacées par d’autres, mais ce qui fait société ne demeure-t-il pas de l’ordre de l’adaptation aux multiples changements qui apparaissent au fil du temps historique ?
  2. L’hubris d’Homo sapiens : aujourd’hui il semble presque évident d’admettre que l’humanité est dans une période de grands changements non seulement climatiques mais aussi technologiques, en particulier du fait de la raréfaction jusqu’à leur disparition de ressources énergétiques fossiles fort polluantes. Mais il semble aussi qu’Homo sapiens ait une fâcheuse tendance à la démesure dans son désir de conquête du monde, d’appropriation de la nature…, s’il en a conscience, est-il cependant en capacité politique de se donner des limites qui deviennent de plus en plus nécessaires, ou bien va-t-il les subir ?
  3. Alternatives : l’adaptation aux changements peut conduire Homo sapiens à imaginer d’autres façons d’être et de faire, cela peut-il faire révolution vers une autre société ? L’agriculture liée à l’alimentation est le domaine étudié (article en ligne, mais va être modifié après les échanges qu’il a suscités)

La dénomination “Homo sapiens”, utilisée tout au long de cette étude, est à lire comme un concept générique : la racine latine d’homo est humus, la terre, et sapiens se traduit par sage, intelligent… toute une symbolique


CRITIQUE DE L’EFFONDREMENT

Dans le langage courant on évoque l’effondrement d’un mur, de la bourse… ou bien encore de soi-même pour cause d’événements douloureux, mais peut-on parler de l’effondrement d’une société ? L’Histoire nous apprend que des civilisations ont disparu remplacées par d’autres, mais ce qui fait société ne demeure-t-il pas de l’ordre de l’adaptation aux multiples changements qui apparaissent au fil de l’histoire de la planète Terre et de l’humanité ?

Homo sapiens est-il aveuglé par sa réussite apparente ? José Saramago (prix Nobel de aveuglement.jpglittérature en 1998) dans son roman “l’Aveuglement » [1997, éd. du Seuil] nous alerte sur ce risque. Un homme, assis au volant de sa voiture et arrêté devant un feu rouge, devient subitement aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage très vite à tout un pays et tous les êtres humains sont atteints de cécité, à l’exception d’une femme. En quarantaine ou livrés à eux-mêmes, hommes et femmes de tous âges vont devoir faire face aux comportements les plus primitifs pour survivre à tout prix : plus personne ne peut guider, nourrir, soigner, ramasser les déchets etc, la seule restée valide ne s’occupe que d’un petit groupe. Tous les repères dans l’espace et dans le temps disparaissent et hommes et femmes finissent par se marcher littéralement les uns sur les autres ! « Ils vont comme des fantômes, être un fantôme ça doit être ça, avoir la certitude que la vie existe, car vos quatre sens vous le disent, et ne pas pouvoir la voir ». Surprenant roman allégorique, où Homo sapiens est pris en flagrant délit (délire) d’aveuglement sur lui-même et sur le monde qu’il construit. Serions-nous collectivement aveuglés au point de ne pas voir que tout s’écroule autour de nous tel que les collapsologues le laissent entendre ?

Collapsologie et fin du monde

La collapsologie, à laquelle on peut ajouter la tendance plus radicale du survivalisme, se fonde sur le concept d’effondrement considéré comme inéluctable essentiellement pour raison de réchauffement climatique et d’épuisement des ressources en énergies fossiles. Et quoiqu’on fasse, ce processus aboutirait à la fin de l’actuelle société industrielle, mais de quelle société parle-t-on ?

Le comte de Saint-Simon (1760-1825) est à l’origine du concept de société (ou système) industrielle, définie dans ses deux ouvrages références : “Le Système industriel” (1821) et “Catéchisme des industriels” (1823). Il se donne (modestement) mission « de faire sortir les pouvoirs politiques des mains du clergé, de la noblesse et de l’ordre judiciaire, pour les faire entrer dans celles des industriels. » Il considère que tout producteur de biens par son travail est un industriel, membre d’une société englobant : artisans, commerçants, agriculteurs, chefs d’entreprise, banquiers mais aussi artistes et savants. Cet ensemble constituerait la classe industrielle devenant, au détriment des détestés oisifs et rentiers, « la classe fondamentale, la classe nourricière de toute la société […] (qui) tout entière repose sur l’industrie ». Cette société s’organiserait donc en une seule classe sociale, à l’encontre même de l’État destiné à plus ou moins disparaître ; Marx démontrera quelques années plus tard l’impossibilité que de telles idées puisent aboutir dans le système capitaliste.

S’éloignant nettement des fondements définis par Saint-Simon, la société industrielle s’est développée pendant deux siècles pour devenir surtout celle des grosses entreprises et des banques, et aboutir à une mondialisation la rendant incompréhensible et très éloignée des préoccupations de la plupart des gens. Est-elle pour autant proche de sa fin ? Pour les collapsologues c’est devenu une évidence et l’aboutissement d’un “processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi” [Yves Cochet, “Effondrement, le début de la fin”. Libération | 7 nov. 2018].

D’autres personnes vont encore plus loin et évoquent, non pas la fin d’un système, mais la fin DU MONDE, par exemple la philosophe Marianne Durano : « La question vraiment vertigineuse, c’est celle, non pas de la fin d’un monde, mais de la fin du monde : la possibilité, exorbitante, que – guerre nucléaire ou dérèglement climatique – le monde lui-même devienne inhabitable. C’était la crainte du philosophe Günther Anders desert_arbre(L’Obsolescence de l’homme”, 1956) après Hiroshima » [“Nous ne sommes pas la cause de la fin du monde, mais la fin du monde nous donne une cause : vivre la meilleure vie possible”. Le Monde.fr | 24 juillet 2019]. Ce qui fait que dans l’attente d’une catastrophe irréversible telle celle évoquée dans le très bon film de Lars von Trier “Melancholia” (2011) qu’elle cite, M. Durano considère que le mieux est de profiter au maximum des bienfaits de la vie « loin des pollutions de toutes sortes et d’un monde qui ne nous rend pas heureux », d’où son choix de vivre en famille dans un éco-hameau récent situé dans la Loire. Elle participe également à “Limite” revue d’écologie dite intégrale, c’est-à-dire « être “conservateur” authentiquement, intégralement, radicalement, dans la vie quotidienne comme dans les combats publics : conservateur de la planète dans toutes ses dimensions, mais aussi conservateur du corps humain, de la famille, du domestique, du local » [Jean-Louis Schlegel, “Les limites de Limite” Esprit janvier 2018, cité par Le Monde.fr : “Une histoire des écologies identitaires” | 4 octobre 2019]. Cette écologie intégrale se réfère souvent à l’encyclique papale Laudato si sur “La Sauvegarde de la maison commune” [pape François | 2015] et l’éco-hameau, évoqué plus haut, implanté dans le village de la Bénisson-Dieu, nom prédestiné s’il en fut! fait partie du mouvement chrétien “Initiatives Laudato si.

Avec cette même certitude de la fin du monde, le philosophe Pierre-Henri Castel, dans son dernier ouvrage [Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, 2018, éd. Du Cerf], développe la possibilité d’un Armageddon dans le temps qui précédera l’effondrement total. Cette opposition violente du Bien et du Mal aurait peut-être même débuté avec la recherche par une petite minorité d’une appropriation des ressources de la terre de plus en plus réduites, cette tendance ne pouvant que s’amplifier avec le réchauffement climatique.

Poursuivons avec l’association d’origine lyonnaise Adrastia qui propose de ”construire un déclin” [Vincent Mignerot, conférence, 2015], oxymore intéressant mais basé sur l’affirmation que le déclin serait en cours de façon irréversible. Alors « Enclin au déclin”? plutôt « Remettre en cause les fausses évidences, chiffres à l’appui. Penser à contre-courant, y compris contre nous-mêmes. Car en tant que journalistes, il faut bien le dire, nous avons tendance à nous focaliser sur ce qui ne marche pas […] Mais la litanie des mauvaises nouvelles peut être contre-productive et alimenter le déclinisme ambiant » [Laurent Jeanneau, “Tout ne va si mal”, Alternatives économiques, Oblik N° 3 | oct. 2019].

Enfin pour terminer ce premier tour de table l’historien Patrice Gueniffey évoque non l’effondrement mais l’idée d’une apocalypse écologique en perte de sens historique : « Avec le discours catastrophiste actuel, il y a bien une résurgence de l’idée de fin du monde, mais ce n’est pas l’idée de l’accomplissement d’une promesse, contrairement à l’eschatologie chrétienne. Dans l’apocalypse écologique, la catastrophe n’est pas porteuse d’un sens collectif. Elle porte plutôt à se distraire de l’avenir en s’immergeant dans un présent dont on espère qu’il durera le plus longtemps possible. […]. Si vous pensez que tout va s’arrêter, et à l’échelle d’une ou deux générations, quel sens donner à l’histoire? » [“Le passé éclaire-t-il le présent ?” Le Monde.fr | 16 juillet 2019]

Effondrement, fin du monde, fin d’un monde, apocalypse, déclin… autant d’expressions inquiétantes, et pour éviter une grande dépression pré-apocalyptique que serait-il possible d’envisager ?

La transition impossible ?

Pablo Servigne, Yves Cochet et autres collapsologues considèrent que toute transition écologique ne peut être que vouée à l’échec, aussi conseillent-ils de se  préparer à l’imminence de l’effondrement. Le mieux serait de se retirer avec quelques proches sur ses terres, à supposer que l’on puisse en avoir, en étant au maximum en autoproduction de tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins élémentaires : énergie, eau, alimentation… ; ces pratiques devant favoriser l’éclosion d’un modèle de vie (ou de survie) genre “cultivons notre jardin » et advienne que pourra ! De toute façon « Dans cinq ou dix ans le problème du logement sera réglé car les gens seront morts. » [Yves Cochet, Le Monde.fr | 27 sept. 2019]. L’auteur de cette étrange pensée a trouvé la solution en s’installant en Bretagne dans une propriété de sept hectares, d’où il délivre de temps à autre ses messages surréalistes : comment est-il en effet possible d’affirmer qu’un effondrement irréversible aura lieu au plus tard en 2030 ? Ce choix de vie est tout à fait respectable mais  reflète une tendance à un « sauve-qui-peut » individuel qui nécessite des moyens conséquents : « Quand je me suis installé ici avec ma fille, j’avais des critères de recherches très précis : je voulais de l’eau, des arbres et des champs pour survivre le jour venu. […] Je fais ça aussi pour ma fille et mes petits-enfants. À leur place, entre faire Sciences-Po et de la permaculture, je choisirais la permaculture! » […] « C’est vrai, je le fais parce que j’ai la possibilité de le faire », conclut-il [Yves Cochet, “Ici je suis prêt…”, avec Raphaël Godet, France Info | 4 août 2019]. Pourtant il fut parlementaire et ministre, donc personnage politique important ayant, suppose-t-on, le sens de l’intérêt général (ou du bien commun), mais en situation imaginaire d’effondrement il semblerait que ce sens là s’estompe nettement…  On peut également rapprocher Yves Cochet et ses confrères collapsologues de la pensée libertaire et écologique du naturaliste Henry David Thoreau : « cela ne vaut pas la peine d’accumuler des biens, car ils sont appelés à disparaître. Il faut louer ou squatter un petit lopin de terre quelque part, le mettre en culture et manger la récolte. Il faut vivre replié sur soi et ne dépendre que de soi, les manches toujours retroussées et toujours prêt à lever le camp ». [Henry D. Thoreau, La Désobéissance civile, 1849. Traduction éd. Le mot et le Reste, 2018]

Cet hypothétique effondrement généralisé pourrait bien renforcer une fragmentation de la société Gullalderenen petites communautés, certes parfois construites autour d’un idéal humaniste (par exemple Habiterre, Ecoravie dans la Drôme), ou d’un mythe genre “Âge d’or” ou Arche de Noé, mais aussi parfois autour d’une crainte de l’altérité, d’une peur de la collectivité publique, chacune de ces communautés familiales ou amicales faisant son histoire sans trop se soucier de celle de voisins qui peuvent se retrouver dans les tourments de fins de mois compliquées et de bien d’autres soucis. Mais un bon collapsologue doit « Être concret : 1. Protection de la maison contre les intrus. 2. Stock de nourriture d’un an pour survivre avant les premières récoltes post effondrement. 3. Stockage de l’eau de pluie. 4. Toilettes sèches, stock de sciure. 5. Installation d’une chaudière électrique et de panneaux solaires » [“Témoignages : Et si demain le monde s’écroulait ?” le Monde.fr | 20 septembre 2019]. Qu’adviendra-t-il de ceux et de celles qui ne pourront ou ne voudront pas entrer dans ce processus, qui ne seront pas de cette nouvelle société de la “sobriété heureuse” supposée se construire sur les ruines fumantes de l’effondrement ? Sans doute marginalisés, rejetés dans des zones de mal-être ?

C’est ce modèle que développe Alain Damasio dans son roman de science-fiction La Zone couverture (2)du dehors [2007, éd. la Volte] : la terre étant devenue inhabitable pour cause de guerres nucléaires, sept millions d’humains se sont retrouvés sur un astéroïde gravitant autour de Saturne et aménagé comme une immense station spatiale dénommée Cerclon. Dans un environnement hostile, cette population vit constamment dans la peur des bombardements météoritiques et la crainte de  mal faire. Tous les habitants sont en effet surveillés en permanence grâce à des puces implantées sur chacun, et, en cas d’opposition au pouvoir, ils sont sous la menace de l’exclusion vers “la zone du dehors”, là où sont parqués tous les déviants et d’où partira un début de “volution” (sans le ré) mais récupérée par le pouvoir ; ce qui fait dire au président de Cerclon s’adressant au leader de l’opposition qui vient d’être arrêté : « Ce qu’il y a d’extraordinaire chez tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés, c’est qu’ils voient le peuple à leur image : bon, généreux, énergique… C’en est presque émouvant cette foi irraisonnée que vous avez dans le peuple, dans ce que peut le peuple comme vous dites, comme si le peuple n’était pas quelque chose de foncièrement passif, malléable, indécis. […] Un système comme le nôtre n’est jamais tout à fait capable d’anesthésier la contestation. Il gagne cependant en stabilité si cette contestation draine tous les éléments dangereux qui grippent nos procédures vers une zone tampon où peuvent s’absorber tous ces cris qui nous sont contraires. […] Votre banlieue, si je puis oser le terme, joue à plus grande échelle et de façon plus efficace le rôle de trop-plein. » La “volte” ne triomphe pas, mais finit par imposer la création de cités hors normes dans la zone du dehors ; le dénouement reste à découvrir ! Alain Damasio n’est sans doute pas loin de penser que l’exercice du pouvoir façon Cerclon, n’est pas très éloigné de celui que nous vivons actuellement : « pour moi la social-démocratie c’est : souriez, vous êtes gérés ! […] Le risque du pouvoir moderne, c’est l’algorithme. […] Nous n’avons aucune autonomie sur ces systèmes. Plus encore que la société de contrôle, nous sommes désormais dans une société de la trace. […] la technologie informatique fait “écran au réel” et pourrait nous faire perdre la confrontation indispensable avec ce qui devrait être l’altérité : le rapport à la nature, à la condition humaine… […] Je n’ai pas la crainte du monde qui vient, mais je suis dans la vigilance » [Alain Damasio, “La science-fiction c’était mieux demain”, avec Guillaume Erner, France Culture, l’invité du matin | 26 oct. 2017].

La crainte des récits proposant une société de l’altérité, solidaire et protectrice, le rejet de toute transition, du “no futur”, conduit finalement la collapsologie à ne pas inscrire son imaginaire de l’effondrement dans le mouvement de l’Histoire, non seulement celle d’Homo sapiens, mais aussi celle de l’échelle du temps de la planète Terre et du monde du vivant, l’une n’allant pas sans l’autre. Ce qui amène à nous intéresser à cette Histoire en commençant par un récit de la mythologie.

Le mythe de l’apocalypse

La Bible contient nombre de prophéties annonçant la fin du monde pour cause de colère divine provoquée par l’iniquité humaine. Ainsi dans les Livres prophétiques, Isaïe prédit le mécontentement de Dieu à l’égard des humains « Il arrive le jour de Yahvé, implacable fureur, ardente colère, pour réduire la terre en désert et en exterminer les pêcheurs […] Le soleil s’obscurcira dès son lever, la lune ne donnera plus sa lumière. Je vais punir l’univers de sa malice et les impies de leur crime.  […] Levez les yeux vers le ciel, et regardez en bas sur la terre ! Les cieux se dissiperont comme une fumée, La terre s’usera comme un vêtement. Ses habitants mourront comme de la vermine. Mais mon salut sera éternel et ma justice n’aura pas de fin ». [chap. 13:13 et 51:6].  Dans le Nouveau Testament, Mathieu fait confirmer et préciser cette vision par Jésus s’adressant ainsi à ses disciples : « En vérité je vous le dis, il ne restera pas ici pierre sur pierre, tout sera détruit […] Dis-​nous : quand cela aura lieu, quel sera le signe de ton avènement et de la période finale du monde ?” […]  On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume et il y aura des famines et des tremblements de terre […]  Beaucoup succomberont ; ce seront des trahisons et des haines intestines […] Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre. Mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » [chap. 24:1 à 13]. Cette vision eschatologique, si elle menace du pire ceux qui trahissent, haïssent…,  “l’enfer c’est les autres” en quelque sorte, promet cependant l’accès au Royaume des cieux, là où les heureux élus, ceux qui auront su rester vertueux et justes, trouveront le grand amour.

Et survient le déluge [La Genèse, chap II, 6-7-8], métaphore d’un effondrement on ne peut plus radical : « Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée […] Et Yahvé dit : “Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés, et avec les hommes les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. » La terre aurait été ainsi confrontée à une extinction massive d’une ampleur qu’elle n’a jamais connue. On retrouve ce mythe du déluge dans de nombreuses civilisations (grecque, chinoise, indou) mais à des périodes  différentes. L’imagination des écrivains des textes sacrés devait être grande pour arriver à bâtir de telles légendes à partir d’événements climatiques sans doute très importants mais limités géographiquement. On peut aussi se demander pourquoi Yahvé veut supprimer la quasi totalité du monde animal vivant sur la terre, les bestiaux, les oiseaux peuvent-ils avoir en conscience de mauvais desseins ? Il n’est cependant pas fait mention du monde marin, serait-ce pour marquer un retour aux origines du vivant ? « Mais Noé avait trouvé grâce aux yeux de Yahvé […] “Fais-toi une Deluge-1068x509arche […] entre, toi et toute ta famille, car je t’ai vu seul juste parmi cette génération. De tous les animaux tu prendras sept de chaque espèce, des mâles et des femelles« . Avec cette ménagerie, Noé – âgé de 600 ans ! – s’embarque, accompagné par ses trois fils et leurs épouses, pour une croisière qui se terminera en altitude à proximité du sommet du mont Ararat (en Turquie, d’origine volcanique, 5.160 m.), la pluie incessante ayant fait monter le niveau des mers au point que « toutes les plus hautes montagnes furent couvertes ». Après cent-cinquante jours de navigation, Noé, sa famille et tous les animaux qui l’accompagnent, retrouvent la terre ferme, à charge pour ses trois fils et leurs épouses (chacun peut en avoir plusieurs) de repeupler la Terre, les risques consanguins n’étant certainement pas connus par les auteurs de la Genèse ! Après ce grand nettoyage, on pourrait imaginer que les quelques humains restant vont entreprendre de construire un monde meilleur, mais Yahvé, réaliste et peut-être découragé, décide que désormais il se contentera d’assurer l’essentiel : « Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l’homme, parce que les desseins du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ; plus jamais je ne frapperai les vivants comme j’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moissons, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus ». [La sainte Bible, traduction École biblique de Jérusalem, 1956, éd. du Cerf, pour l’ensemble des citations], ce qui met à mal la philosophie de l’homme naturellement bon et de l’innocence enfantine.

Quel événement historique pourrait être à l’origine de ce mythe du Déluge ? Il est admis qu’une catastrophe de cette ampleur n’a pu concerner l’ensemble de la planète. Le déluge, source d’inspiration du  récit biblique, a eu lieu au Moyen-Orient, mais pour l’instant il n’y a aucune certitude pour le dater : une première hypothèse propose vers l’an -7000 avant notre ère, sur les bords de la mer Noire qui à cette époque était un lac d’eau douce, lac Pontique, protégé par l’isthme du Bosphore et à moins 150 m. en dessous du niveau des mers. La Terre est alors dans une phase de réchauffement avec déglaciation importante (période inter-glaciaire en cours dite post würmienne commencée vers l’an -12000) entraînant une montée progressive du niveau des mers d’une centaine de mètres. La Méditerranée finit par submerger l’isthme du Bosphore devenu ainsi détroit, et transforme le lac en mer salée. Cette submersion a-t-elle été brutale genre tsunami, ou progressive ? Les chercheurs penchent plutôt pour une lente montée de l’eau avec recul de la côte sur un kilomètre provoquant d’importantes migrations de la population locale et de nombreux changements dans la biodiversité. Mais le grand écart de datation entre cet événement et le début de l’écriture de la Bible vers l’an -900 (l’écriture, extension de la mémoire, a débuté vers l’an -3500 en Mésopotamie) n’est pas en faveur de cette hypothèse, la tradition orale sur plusieurs millénaires ne pouvant guère s’envisager. La deuxième hypothèse semble plus vraisemblable : vers l’an -1500, une période d’intense pluviométrie aurait provoqué de graves inondations dans les plaines du Tigre et de l’Euphrate avec une importante mortalité chez les humains et dans l’ensemble du monde animal terrien.

Depuis son début le réchauffement climatique post würmienne, sans doute à l’origine du déluge rapporté par la Bible, a de multiples conséquences géographiques et écologiques. 2007_dogger_re-engineered_satelite_photo_530Ainsi vers l’an -8000 le Doggerland, 17.600 km² (deux fois la Corse) de terre habitée située en mer du Nord, reliait l’Angleterre au continent Européen (la Manche n’était qu’un fleuve dans lequel se jetaient la Tamise et le Rhin). Ce territoire a été submergé par la montée du niveau de la mer du Nord et par un énorme tsunami provoqué par un effondrement maritime au large de la Norvège [cf. Jean-Paul Fritz, “Doggerland, le territoire englouti…”, L’Obs | 2 août 2018]. Cette alternance immersion-émersion de vastes surfaces de terre et se déroulant sur de longues périodes, s’inscrit dans l’histoire de la Terre et génère de nombreux changements naturels pouvant être localement catastrophiques. Homo sapiens a-t-il l’intelligence d’en tenir compte en veillant  à ne pas construire trop près des côtes, à ne pas épuiser la terre, à ne pas surexploiter les forêts, etc. ? Il semblerait qu’il ait tendance à décider du contraire, nous en reparlerons.

À cette même époque Homo sapiens commence lentement à se sédentariser (à partir de l’an -7000 en Europe) et à développer l’usage du feu de bois à usage industriel et agricole : fours de grande taille pour la poterie et la fonte des métaux ; vastes brûlis et déforestation par le feu pour dégager des terres cultivables. Avec l’accroissement des populations, le développement des villes et des techniques de transformation de la matière, cet usage ne fera que s’amplifier jusqu’à l’apparition du charbon, du pétrole et de l’agrochimie. Si la pollution par les feux de bois et par les brûlis est aujourd’hui admise et en partie réglementée, en revanche il est impossible de savoir, du moins à ma connaissance, quel impact elle a pu avoir avant le début de la société industrielle et dont les effets polluants sont, eux, bien connus.

Les approches visionnaires de l’effondrement ou de fin du monde qui viennent d’être évoquées, ne sont pas validées par les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Leur dernier rapport est certes alarmant, mais ils n’en dégagent pas pour autant une représentation apocalyptique digne de celles de nombreux auteurs de science-fiction. Récemment, Myles Allen, l’un des rapporteurs du GIEC, a précisé qu’il n’y a pas de date butoir : « arrêtons de dire qu’il va se passer quelque chose de grave en 2030. Des mauvaises nouvelles sont déjà en train de se dérouler et tous les demi-degrés de réchauffement comptent. Mais le GIEC ne dresse pas une limite à 1,5°C au-delà de laquelle se déroulerait un Armageddon », c’est-à-dire ce qui serait la fin du monde dans l’ultime combat entre le Bien et le Mal. « Nous devons agir maintenant, et même si nous le faisons, nous ne sommes pas sûrs de réussir. Chaque année qui passe se traduit par 40 milliards de tonnes de CO2 en plus ». [Myles Allen « Pourquoi les manifestants doivent-ils se méfier de la rhétorique d’une panne climatique dans 12 ans?” The Conversation | 18 avril 2019, en anglais]. Ce sont ces chiffres qui doivent alerter et ils devraient engager, surtout les pays riches, à prendre des décisions politiques drastiques -par exemple en matière de transports et d’usage des énergies fossiles – s’inscrivant dans ce qui est officiellement nommé  transition écologique, dont l’un des porte-parole (non gouvernemental) les plus connus est Rob Hopkins, auteur de : « Manuel de transition. De la dépendance du pétrole à la résilience locale » [2008, éd. Écosociété & revue Silence]

La Terre, une planète du mouvement

La planète Terre existe depuis 4,6 milliards d’années et ce qu’elle était à ses débuts est très loin de ce qu’elle est aujourd’hui. Son itinéraire est en effet jalonné de multiples catastrophes naturelles, certaines ayant conduit à cinq extinctions massives (la sixième est peut-être en cours) dans le monde du vivant apparu il y 3,5 milliards d’années. La cinquième est la plus connue avec la disparition il y a 66 millions d’années des dinosaures à l’exception d’une partie de ceux qui volaient, les oiseaux d’aujourd’hui en sont les descendants directs ! Pourtant à chaque extinction, le monde du vivant est reparti sur de nouvelles bases enrichies et dynamiques, par exemple les mammifères (Homo sapiens en est un) se sont surtout développés après la cinquième.  Ce qui conduit à un double constats : aujourd’hui, nous ne serions peut-être pas là à nous interroger sur notre avenir d’humains si ces extinctions n’avaient eu lieu ; et toute espèce peut être conduite à être rayée du monde du vivant, l’espèce humaine étant sans doute plus protégée grâce à sa capacité de se projeter  et d’anticiper.

Soulignons également l’importance de l’alternance (Cycles de  Milankovitch), repérée depuis plusieurs millions d’années, entre des périodes glaciaires (l’épaisseur de glace a pu atteindre 2.400 m. dans la vallée de Chamonix !) et des périodes interglaciaires plus chaudes. Ces périodes ont entraîné de grands bouleversements : géologiques, dans la faune et la flore, dans les modes de vie des populations avec d’importants mouvements migratoires, tout particulièrement dans l’hémisphère nord. La durée moyenne d’une période interglaciaire est évaluée à environ 20.000 années, celle dans laquelle nous sommes en ce moment en serait donc approximativement à sa moitié, mais personne n’est en mesure de dire si l’alternance sera respectée, l’accélération du réchauffement pouvant modifier ce cycle ou bien la Terre en décider autrement. Dans sa préhistoire Homo sapiens ne se rendait pas compte de ces changements s’étalant sur des milliers d’années, il s’adaptait sur plusieurs générations et ses déplacements du nord au sud et inversement étaient indispensables pour sa survie. Aujourd’hui, et depuis deux siècles, les climatologues sont à même de dater avec précision les variations du climat et d’en tirer des enseignements fiables dont Homo sapiens a semble-t-il du mal à tenir compte.

C’est ainsi que la Terre se sculpte à partir d’événements sans aucune origine humaine (mouvements des plaques tectoniques par exemple)  et qui peuvent être d’une grande violence. Homo sapiens n’a aucun pouvoir pour en modifier le cours, et s’il est désormais en mesure de les expliquer scientifiquement, la crainte que le ciel puisse lui tomber sur la tête ou que la terre s’effondre, demeure forte lors d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre.

Des volcans explosifs

La plus connue des éruptions volcaniques est sans doute celle du Vésuve en 79. La ville vesuve_webdepuis peu romaine de Pompéi et plusieurs autres cités proches, ont été ensevelies en quelques heures. Pline le Jeune en rend compte dans une lettre adressée à Tacite : “Un nuage part de la montagne ; par sa forme et son allure générale, il ressemble à un arbre et plus précisément à un pin parasol. Le nuage s’élève à une grande hauteur formant d’abord le tronc puis les branches qui partent de l’arbre.”  [“Pline à son cher Tacite, salut”, Plin. Εp. VI.16. Traduit par Publications du Centre Jean Bérard. Open Édition Books 1982]. En un jour Pompéi est recouvert, à l’exception des plus hauts bâtiments, par des tonnes de pierres ponces et de cendre ; le nombre de victimes sur environ 12.000 habitants est impossible à estimer. Herculanum, au pied du versant nord, échappe à la pluie de pierres et de cendre mais est ensevelie sous vingt-trois mètres de larve. Au-delà des clichés habituels sur la révolte de Gaïa ou la colère divine, Pompéi détruite (ne sera pas reconstruite), s’est figée dans un « instantané de la mort devenu événement de savoir qui nous permet aujourd’hui de comprendre l’ordinaire des jours révélé par l’extraordinaire d’un jour où la vie fut anéantie », [Patrick Boucheron et Denis Van Waerebeke, “Quand l’histoire fait dates”, films documentaires Arte éditions 2017] ; pour autant la civilisation romaine n’en fut pas particulièrement affectée. Aujourd’hui le Vésuve reste actif et les quatre millions de personnes vivant à ses pieds ne semblent pas trop sans soucier, du moins en apparence, alors qu’une nouvelle grande éruption est estimée possible, « Quand ? Nul ne le sait… En attendant, ceux qui vivent sous sa menace aiment, mangent, dansent et prient (surtout San Gennaro), jouissant de chaque instant comme d’une éternité », [Jean-Paul Mari, “Naples : quand le Vésuve se réveillera…” GEO |

Beaucoup plus récemment et avec plus d’intensité, le Pinatubo aux Philippines s’est violemment réveillé en 1991 après 500 ans de repos ; ses rejets (soufre, azote, chlore, monoxyde de carbone…) firent chuter la température terrestre de 0,6°C entre 1991 et 1993. (Sources : Grégory Fléchet, Volcanologie, CNRS-le Journal | 17 nov. 2017]. Mais les deux éruptions les plus importantes  de notre ère sont celles du Samalas et du Tambora :

Le Samalas (1257) : des recherches très poussées (abouties en 2010) à partir de carottes glaciaires (datation par le carbone 14) prélevées au Groenland et en Antarctique, complétées par des études de terrain, ont permis de localiser l’éruption gigantesque de ce volcan situé en Indonésie sur l’île de Lombok. Le monde vivant est exterminé sur cette île et en partie sur l’île voisine de Bali. Des rejets en gaz et poussière estimés à quarante km-cube (ou quarante milliard de mètres cubes !) se propagent surtout au-dessus de l’hémisphère nord créant un voile dans l’atmosphère générant une diminution de l’ensoleillement, avec pour conséquences : net refroidissement du climat pendant au moins une année, destruction des récoltes de blé, famine, maladies infectieuses et accroissement de la mortalité, en particulier infantile. Cette éruption serait l’une des causes du début du “Petit Âge glaciaire” qui « correspond à une période climatique froide ayant affecté l’hémisphère nord entre le XIIIe et le XIXe siècle. Elle a été marquée par une importante avancée des glaciers, notamment en France. » [Quentin Mauguit, “Quatre éruptions volcaniques expliquent le Petit Âge glaciaire”, Futura-planète | 4 février 2012] ; en période interglaciaire les glaciers des Alpes ont atteint leur longueur maximale au début du XIXe siècle.

Le Tambora : l’éruption de ce volcan en Indonésie (île de Sumbawa) le 10 avril 1815 est considérée pour l’instant comme la plus gigantesque de notre ère : 100 à 200 km-cube sont éjectés (poussières, roches volcaniques, dioxine de soufre, aérosols…) sous forme d’une colonne de 44 km de haut, dont une grande partie compose un immense nuage de gaz et de poussière qui se répand dans l’atmosphère et la stratosphère en altérant durablement le rayonnement du soleil sur toutes les latitudes. Il s’en suit un bouleversement climatique sur trois années : ciel obscurci, baisse des températures : moyenne planétaire de -1 à -2° pouvant aller jusqu’à -5° dans certaines régions (Suisse par exemple), pluies abondantes, voire neige en basse altitude en plein mois d’août (30 cm à Genève), récoltes détruites, famine, épidémies…, catastrophes venant se surajouter au désastre économique et social laissé par les déconvenues napoléoniennes, Waterloo entre autres ; il s’en suit de nombreux soulèvements populaires violemment réprimés, avec des changements politiques qui s’annoncent.

En Europe, 1816 est dénommée “année sans été”, « marquée par de très mauvaises conditions climatiques, avec de multiples conséquences en France et dans le monde. Dans l’Hexagone, le prix du blé explose… » [“Climat : 1816”, Météo-France | 29 août 2016]. « Nous sommes avec Tambora, et ses conséquences tant météorologiques que frumentaires, devant un cas d’histoire mondialisée » [Le Roy Ladury, Trente-trois questions sur l’histoire du climat, 2010, Fayard]. Malgré son ampleur planétaire cette catastrophe naturelle n’a pas conduit pour autant à un effondrement systémique mondialisé. [autres sources : “Un été sans soleil”, documentaire réalisé par Elmar Bartlmae, produit par Tetra Media,  Cicada-films et France 2 | 2005]

Cette année 1816 privée d’été a-t-elle inspiré Mary Shelley lorsqu’elle a commencé à imaginer  le personnage-clé de son premier roman ? Elle ne pouvait avoir connaissance de l’éruption du Tambora et de ses conséquences sur le climat, puisque ce lien de causalité n’a été établi qu’en 1875 [cf. Gillen d’Arcy Wood, L’année sans été, 2019, La Découverte]. Toutefois et même si elle vit dans un milieu aisé, elle a connaissance  des dégâts économiques et sociaux de cette crise climatique majeure (son père, William Godwin, est un écrivain connu, libertaire et engagé pour la justice sociale). En mai 1816 elle décide de quitter Londres et se rend, avec son amant et futur époux le poète Percy Bysshe Shelley, au bord du lac Léman où elle séjourne en bonne compagnie, dont le célèbre poète anglais Lord Byron. Les pluies incessantes, les orages violents, l’obscurité, le froid…, confinent ces jeunes écrivains romantiques dans plusieurs demeures. Dans cette ambiance de fin du monde, Lord Byron propose que chacun imagine et écrive une histoire fantastique de quelques pages. C’est ainsi que Mary, 19 ans, amorce la rédaction 1931-frankenstein-v3-small.jpgde “Frankenstein ou le Prométhée moderne”, conte philosophique de science-fiction qui sera publié deux ans plus tard dans une première édition anonyme, puis en 1823 dans une version modifiée et signée.

Il est fréquent de lier ce chef-d’œuvre au dérèglement climatique dû à l’éruption du Tambora. Il est vrai que l’ambiance générale déprimante ne prête pas à l’optimisme et Mary Shelley semble confirmer ce lien dans la préface de la deuxième édition : « Chaque chose doit avoir un commencement […] et ce commencement doit être lié à quelque chose l’ayant précédé […] L’invention, admettons-le dans l’humilité, ne consiste pas à créer à partir du vide, mais du chaos ; le matériau doit d’abord être apporté, il peut donner forme à des substances obscures et informes ». Ce chaos, elle le ressent de plusieurs façons : déjà dans sa vie personnelle, elle a perdu en 1815 son premier enfant à l’âge de sept mois, elle vit avec un homme marié dont la femme est enceinte et va se suicider ; ensuite l’environnement climatique étant particulièrement hostile, il n’est pas toujours simple de trouver à se nourrir et à se protéger. Les causes de cette situation sont inconnues par tous, aussi les superstitions, les peurs ont tendance à prendre le pas sur la raison des Lumières. C’est sans doute pour cela que le roman de Mary, associant étroitement mort et renaissance dans un imaginaire fantastique, « questionne la place de l’humain en général, à un moment charnière de l’histoire où pour la première fois la science n’est plus vue uniquement comme source de progrès et où l’on craint que l’ombre n’émerge des Lumières. Que se passera-t-il si l’être humain parvient à contrôler la vie et la mort s’il dépasse sa condition, se croyant tout puissant grâce à une science sans limite ? » [Christine Berthin, professeure, université Paris-Nanterre, “Frankenstein, une œuvre féministe ?” CNRS-le Journal | 7 août 2018]. Ainsi Mary Shelley, non seulement participe au lancement d’un genre littéraire nouveau, la science-fiction, mais préfigure également des questions posées par le Transhumanisme et l’intelligence artificielle actuellement très en vogue.

Lisbonne tremble

Quand Voltaire a écrit en 1756, “Poème sur le désastre de Lisbonne. Ou examen de cet axiome : tout est bien » [Œuvres complètes, Garnier, 1877, tome 9], il a en mémoire le terrible tremblement de terre et le tsunami survenus à Lisbonne (et tout au long de la tsunami lisbonnecôte atlantique jusqu’au Maroc) le 1er novembre 1755, provoquant environ 50.000 morts et la destruction à 90% de la ville. La façon dont était présentée et analysée cette grande tragédie le révoltait. À cette époque, un tel événement se vivait sans doute telle une fin du monde, et faute de connaissances scientifiques suffisantes -les sciences physiques, tout particulièrement la sismologie étant encore balbutiantes- il fallait cependant en trouver les causes qui ne pouvaient qu’être divines. Et l’église catholique se chargeait d’énoncer abondamment une vision apocalyptique biblique de la colère du Dieu créateur, provoquée par les multiples comportements fautifs des humains. Voltaire ne supportait pas cette approche et le fit longuement savoir dans son poème :

« Philosophes trompés vous qui criez : “Tout est bien” / Accourez, contemplez ces ruines affreuses, / Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, / Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés […] / Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, / Direz-vous : “C’est l’effet des éternelles lois / Qui d’un Dieu libre et bon, nécessitent le choix ?” / Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : / “Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? / Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices / Que Londres, que Paris, plongées dans les délices : / Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris”.

Il développe cette approche dans “Candide ou l’optimisme” en 1759, ouvrage se terminant sur l’utopie de la Métairie, là où il convient de ”cultiver son jardin” pour s’éloigner de l’absurdité d’un monde qui est fait de guerres, de viols, d’injustices, de catastrophes naturelles…, mais qui pour autant ne s’effondre pas sinon localement.

Que nous disent les grandes catastrophes que nous venons d’évoquer ? De tout temps des phénomènes naturels de grande ampleur se produisent sans qu’Homo sapiens y soit pour quelque chose et il ne peut qu’en subir les conséquences dans son impuissance à les maîtriser. Certes il y a des effondrements massifs : le Tambora a perdu 1.000 mètres en altitude lors de l’éruption de 1815, Pompéi a été complètement détruite et pas reconstruite alors que Lisbonne l’a été, mais ces effondrements physiques restent localisés et n’entraînent pas fondamentalement de remise en cause systémique, sinon peut-être celle évoquée par Voltaire au sujet de l’Église.

Homo sapiens, quand il vit près de volcans actifs et malgré ses grandes connaissances, continue à s’en remettre aux divinités. Aujourd’hui, 700 millions de personnes habitent à proximité de volcans en constante activité, elles les sacralisent : portes de l’enfer ou demeures de dieux à craindre mais aussi à vénérer, nourrir… Car ces dieux s’ils détruisent, sont aussi à l’origine de terres fertiles, de sources d’eau chaude, d’énergie… Dans leurs recherches, plusieurs volcanologues tiennent compte de ces traditions et tentent de faire dialoguer sciences et pratiques sacrées ; ce qui logiquement devrait nous amener à mieux admettre et comprendre les grandes incertitudes liées aux façons dont nous occupons notre place sur terre et dont nous prenons soin de ce qui nous entoure . Haraldur Sigurðsson, volcanologue et géologue islandais dont l’activité professionnelle est en grande partie consacrée au Tambora, considère que ses recherches le conduisent à « une vraie leçon d’humilité. Cela nous rappelle que nous sommes bien peu de chose à côté des forces incroyables de la nature » [“Un été sans soleil”, op.cit.]

Belle histoire que cette relation d’Homo sapiens avec des forces qui le dépassent : « ‘histoire d’une relation fusionnelle, remontant à des milliers d’années. Une histoire faite de passion, de colère et de fascination. Un cycle infini de création et de destruction, de vie et de mort. C’est l’histoire des volcans et des hommes » [“Vivre avec les volcans”, op.cit.]

La société industrielle menacée d’effondrement ?

Jared Diamond, reconnu mondialement comme théoricien de l’effondrement, cherche à approfondir les raisons qui ont fait que des sociétés (il ne parle pas de civilisations) disparaissent au fil du temps. Dans un ouvrage de référence [Effondrement, 2005, Gallimard], il analyse les disparitions de la population de l’Île de Pâques, des Vikings du Groenland, des Mayas du Mexique…, pour en fonder une théorie générale sur l’effondrement des sociétés et en particulier de la nôtre. Il n’évoque pas le Sahara, mais desert_peinture1rappelons que cette vaste étendue désertique bénéficiait il y a environ 5.000 ans d’un climat tropical favorable au développement d’une riche faune et flore permettant à une importante population de vivre sur place sans trop de difficultés. Si ces disparitions ou changements sont bien réels, ils n’ont pas pour autant provoqué un effondrement systémique généralisé sur Terre, genre Déluge biblique.

Pourtant, les collapsologues affirment que le principal objet de l’effondrement est, non la bourse, mais l’ensemble de la société industrielle mondialisée (telle que définit plus haut), avec comme causes principales le réchauffement climatique et la fin des énergies fossiles, base essentielle de l’industrie. Cependant cette société – Saint-Simon (1760-1825) est à l’origine du concept – n’a-t-elle pas une capacité d’adaptation remarquable grâce en particulier à ce qui est nommé le progrès technique et ajoutons grâce aussi à une grande maîtrise de la finance internationale ? Certes il arrive que cette finance rencontre quelques difficultés (1929, 2008…), il est alors question d’instabilité, de crise, d’effondrement de la bourse…, mais elle s’en remet avec le temps en renforçant les inégalités et si nécessaire en puisant dans les caisses des États. [cf. Dominique Pilhon, “Peut-on comparer les grandes crises de 1873, 1929 et 2008 ?”, Idées économiques et sociales, 2013/4 N°174]

En deux siècles la société industrielle a transformé une grande partie du monde en le faisant passer progressivement de l’agraire à l’urbain, du bois au charbon et au pétrole, de l’hippomobile à l’automobile…, le tout accompagné par une croissance démographique multipliée par 2,3 : 37% entre 1600 et 1800 et 84% entre 1800 et 2000, et par de plus en plus de pollutions de toutes sortes. Nous reparlerons de certains de ces passages dans la deuxième partie.

Généralement, il est fait mention de quatre “révolutions industrielles” jalonnant de nombreux changements dans le temps et l’espace de la société, avec chaque fois de nouveaux marqueurs dans les domaines de l’énergie, des technologies, de l’organisation du travail et sociale et plus généralement dans les modes de vie, certains auteurs parlent alors de “civilisation industrielle” :

  • la première au XVIIIe siècle : charbon, machines à vapeur, vers la mécanisation de la production industrielle et agricole et des transports (réseaux ferroviaires), urbanisation intensive,
  • la deuxième au milieu du XIXe siècle : nouvelles ressources en énergie : gaz, pétrole, électricité ; moteur à explosion, taylorisation, mouvements sociaux importants qui débouchent progressivement vers de nouveaux droits : temps de travail, congés payés, protection sociale…
  • la troisième vers le milieu du XXe siècle : énergie nucléaire, électronique, débuts de l’informatique et de l’automatisation
  • la quatrième débute : intelligence artificielle, robotisation, connectivité, mobilité, mondialisation…, [cf. Abdelmalek Alaoui, “Ce que cache la IVe révolution industrielle pour les pays émergents”, World Economic Forum / Tribune Afrique | 26 mai 2019]

L’actuelle société industrielle va devoir s’adapter au passage des énergies fossiles aux renouvelables et prendre une part active dans la conception et la fabrication des nouvelles technologies. On peut considérer le secteur automobile comme le modèle de ces grandes mutations : « Comment la voiture, par son économie et par son utilisation quotidienne, peut-elle être repensée dans les années à venir ? Le secteur automobile est actuellement en pleine mutation, au croisement d’enjeux forts : politiques et économiques, environnementaux ou liés aux questions de mobilité. » [Benoît Bouscarel, “L’industrie automobile réussira-t-elle sa transformation ?” France Culture | 2 août 2019]. La Chine apparaît de plus en plus en principal leader de cette quatrième révolution : “Le Monde selon Xi-Jinping”, magistral documentaire de Sophie Lepault et Romain Franklin [production et diffusion Arte|18 déc.2018] est un exposé brillant –et un brin inquiétant– qui décrypte avec méthode et expertise la marche en avant de l’empire du Milieu. » [Étienne Labrunie, “Le Monde selon Xi-Jinping ou comment la Chine va dominer le monde”, Télérama | 17 déc. 2018]

La société industrielle a profondément évolué avec une série de mutations technologiques que l’on peut attribuer en grande partie à des découvertes scientifiques exceptionnelles. Il ne s’agit pas ici de débattre du bien ou mal fondé des choix politiques et économiques qui en résultent, mais de savoir si cette société est condamnée à s’effondrer sur elle-même à court terme tel un mur en pierres sapé dans ses fondements ? Au regard de ces révolutions il semble difficile de se représenter la fin, souhaitée ou non, d’un système dont les capacités d’adaptation lui permettent de changer rapidement ses stratégies.

Starship

La cinquième révolution sera-t-elle celle d’Elon Musk (voitures Tesla) qui veut coloniser Mars avec sa fusée phallique Starship?

 

 

 

hippomobileou bien celle d’Yves Cochet qui envisage un retour généralisé à la traction animale : « Pour les transports, il faut développer les hippomobiles, des voitures tractées par des chevaux » [Yves Cochet, 2018] ?

 

Entre imaginaire spatial et imaginaire sympa romantique, il y a peut-être des intermédiaires à trouver ?

 


Ce court parcours non linéaire de l’histoire d’Homo sapiens, donne quelques repères pas nécessairement les plus connus, mais choisis parce que je pense qu’ils font dates, dans le sens où l’entend l’historien Patrick Boucheron qui cherche à renouer « avec l’élan d’une historiographie de grand vent […] L’entrée par les dates permet d’évoquer des proximités pour les déplacer, ou au contraire de domestiquer d’apparentes incongruités […] Susciter le désir et l’inquiétude, ces deux moteurs du voyage. » [Patrick Boucheron (sous la direction de), Ouverture. Histoire mondiale de la France, 2017, Seuil]

Ce premier voyage interroge déjà la place occupée par Homo Sapiens, non seulement sur la planète Terre, mais aussi dans l’Univers – nous y reviendrons plus longuement – ou plus exactement la place qu’il désire se donner en cherchant à dominer le monde en transgressant certaines limites de l’espace et du temps, limites qu’il voudrait à tout prix abolir ; Elon Musk et ses fusées, les transhumanistes et leur recherche d’immortalité, n’ont-ils pas tendance à se rapprocher du docteur Frankenstein ? Homo sapiens a appris à construire, souvent avec art, mais aussi à détruire plus qu’il ne faut ; et s’il est certainement devenu savant, il arrive aussi que la sagesse lui fasse défaut.

Pour certains, la conséquence prévisible de ce manque de sagesse serait qu’il va à sa perte, “aller droit dans le mur” est une expression couramment employée. Cette perte se traduirait par un effondrement total imminent, pouvant conduire à la fin d’un monde, voire la fin du monde. Demeure cependant l’incompréhension d’un manque de précision dans la définition du concept : quelle dimension historique et territoriale lui donner, pourrait-elle être planétaire ? Sauf exception d’une guerre nucléaire généralisée toujours possible, et sauf à accréditer le mythe du déluge, nous avons noté que la disparition d’une société ou l’engloutissement d’un territoire ont lieu localement et qu’il semble hasardeux d’y voir une apocalypse planétaire, sinon de façon prophétique. Ce qui n’élimine pas l’attention à porter aux multiples changements – climatiques mais aussi économiques, sociaux, culturels – qui balisent l’histoire d’Homo sapiens.

Mais rétorque-t-on, on n’est plus au niveau du local et le raisonnement doit être global puisque le système industriel et financier est mondialisé, et le réchauffement climatique tout autant ! C’est exact, mais je maintiens que la société industrielle me semble loin de s’écrouler, qu’on le veuille ou non ; ce qui ne doit pas empêcher d’interpeller ses leaders pour les interroger sur leurs manières de faire société et de gouverner, et de chercher également à valoriser les multiples innovations de l’économie sociale et solidaire qui, elle aussi, fait société.

La mondialisation du réchauffement climatique est maintenant bien connue et tout doit être entrepris pour que les objectifs fixés par l’Accord de Paris COP21 soient atteints, même si les États-Unis viennent de confirmer qu’il s’en retirait : « Nous entamons aujourd’hui le processus officiel de retrait de l’Accord de Paris. Les États-Unis sont fiers de leur réputation de chef de file mondial dans la réduction de toutes les émissions, la promotion de la résilience, la croissance de notre économie et la garantie de l’énergie pour nos citoyens. Notre modèle est réaliste et pragmatique. » [Mike Pompeo, chef de la diplomatie américaine, 4 novembre 2019] ; cette politique d’isolement veut « rendre sa grandeur à l’Amérique” sans trop se soucier de ce qui l’entoure, cette politique-là inquiète, en espérant qu’elle ne s’étende pas.

Malgré Donald Trump et quelques autres, imaginons que des politiques climatiques d’envergure soient décidées rapidement et permettent que le réchauffement soit maintenu d’ici 2030 au seuil du 1,5°C souhaité par la COP21. Eh bien malgré tout, et c’est le sens de l’alerte de Myles Allen [op.cit.], notre société, celle des Nations-Unies, doit s’attendre et se préparer à des changements importants  qui adviendront sur deux ou trois générations, certains étant déjà en cours : fonte des glaciers, montée du niveau des mers, fortes tempêtes, périodes de sécheresse alternant avec des périodes humides… ; changements amplifiant les mouvements migratoires, les risques de famine, d’épidémies, la souffrance… Homo sapiens ne peut ignorer ces risques et doit entreprendre de les traiter localement et mondialement avec l’art et l’intelligence dont il peut faire preuve. 

Naomi Klein, connue pour des prises de position engagées, vient de publier Plan B pour la planète : le New Deal vert [2019, Actes Sud] : « Les gens ont faim qu’on leur montre un futur dans lequel le monde ne s’effondre pas » dit-elle [Libération|3 nov. 2019]. elle propose, inspiré du New deal de Roosevelt en 1933, un “Nouveau traité vert” : « vaste plan d’investissement dans les énergies renouvelables visant à endiguer le réchauffement climatique tout en promouvant la justice sociale. » [Isabelle Hanne, Libération op.cit.]. Ce projet prenant en compte une réalité complexe, est une belle manière de repositionner la société industrielle sur de nouvelles bases.

L’histoire d’Homo sapiens est aussi faite de mobilité. Venu d’Afrique il y a environ 40.000 ans, il a commencé à habiter l’actuel continent européen alors peuplé seulement de quelques milliers de Néandertaliens et de Dénisoviens. C’est sans doute une sécheresse prolongée et le manque de nourriture qui l’ont poussé à entreprendre ce voyage dont la grande importance ne nous échappera pas. Une fois installé en Europe, il a continué à bouger au gré des périodes climatiques et de son développement en nombre, pour parvenir peu à peu à se sédentariser. Ce parcours de peuplement peut amener à “évoquer des proximités pour les déplacer” [P. Boucheron op.cit.] : les origines d’Homo sapiens ne seraient-elles pas en effet à rapprocher d’événements se déroulant actuellement entre l’Afrique et l’Europe ?

D’autres proximités seront abordées dans la deuxième partie à venir où il sera question de démesure…

De quoi ce parapluie peut-il bien protéger ? Peut-être du mauvais temps qui s’annonce, et pourquoi pas de l’arrogante hubris d’Homo sapiens ?

parapluie_web


Pierre Thomé     novembre 2019
Source commune. Merci d’indiquer l’origine en cas d’utilisation

Bibliographie

  • « Convention Cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques » | COP25 / 2019
  • Devant l’effondrement. Essai de collapsologie, Yves Cochet | éd. Les Liens qui Libèrent / 2019
  • Plan B pour la planète : le New deal vert, Naomi Klein | éd. Actes Sud / 2019
  • Vivre avec les volcans, documentaire Arte France / 2019
  • L’Agroécologie peut nous sauver, Marc Dufumier, Olivier le Naire | éd. Actes Sud / 2019
  • Scénarios d’émissions. Rapport spécial | Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) / 2018
  • Le Monde selon Xi-Jinping, Sophie Lepault, Romain Franklin | documentaire ARTE / 2018
  • Une autre fin du monde est possible, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, Gauthier Chapelle | éd. du Seuil / 2018
  • Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Pierre-Henri Castel | éd. du Cerf / 2018
  • Histoire mondiale de la France, Patrick Boucheron (sous la direction de) | éd. du Seuil / 2017
  • Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, Laurent Testot | éd. Payot / 2017
  • « Nous sommes au moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité » | Stephen Hawking | RT-France.com / 2 déc. 2016
  • Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne, Raphaël Stevens | éd. du Seuil / 2015
  • L’Alimentation en otage, José Bové, Gilles Luneau | éd. Autrement / 2015
  • La Zone du dehors, Alain Damasio | éd. La Volte / 2013
  • Volcans. Du feu et de l’eau, Anne-Marie et Michel Detay | éd. Belin / 2013
  •  Les limites de la croissance dans un monde fini, Dennis Meadows, Donella Meadows, Jorgen Randers | éd. Rue de l’Échiquier / 2012
  • Trente-trois questions sur l’histoire du climat, Emmanuel Le Roy Ladurie | éd. Pluriel / 2010
  • Planète blanche. Les glaces, le climat, et l’environnement, Jean Jouzel, Claude Lorius, Dominique Raynaud | éd. Odile Jacob / 2008
  • Manuel de la transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Rob Hopkins | éd. Ecosociété et Silence / 2008
  • Un Été sans soleil, documentaire de Elmat Bartimae, produit par France 2 / 2005
  • Effondrement, Jared Diamond | éd. Gallimard / 2005
  • Entretiens avec René Dumont, (livre posthume) Martine Leca, éd. Le Temps des cerises, 2004
  • L’aveuglement, José Saramago | éd. du Seuil / 1997
  • Voici le temps du monde fini, Albert Jacquard | éd. du Seuil / 1991
  • L’Utopie ou la Mort, René Dumont | éd. du Seuil / 1973
  • La Bible | École biblique de Jérusalem | éd. du Cerf / 1956
  • De la Nature des choses, Titus Lucrèce / 80 av. J.-C | (traduction en français : André Lefèvre | Société d’éditions littéraires / 1899. Wikisource)
  • La Désobéissance civile, Henry D. Thoreau | 1849 | préface et notes par Michel Granger, (traduit par Nicole Mallet | éd. Le Mot et le Reste / 2018)
  • Catéchisme des industriels, Claude-Henri de Saint-Simon / 1823 (numérisé Gallica-BNF)
  • Du système industriel, Claude-Henri de Saint-Simon / 1821 (numérisé Gallica-BNF)
  • Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley | éd. Lackington, Allen & Co / 1818
  • Essai sur le principe de population, Thomas Malthus | 1798 (éd. française, Flammarion / 1992)
  • Poème sur le désastre de Lisbonne, Voltaire / 1756 (Œuvres complètes, Garnier 1877)
  • Pline à son cher Tacite, salut ! Pline le Jeune / 79 (traduit par Centre Jean Bérard / 1982)

Vers une nouvelle révolution agricole ?

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Cf. également : “Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale


Quelles relations peut-on envisager entre : surface agricole utile, artificialisation des sols, croissance de la population, autosuffisance alimentaire coopérative ? État des lieux et prospective.

Telle est la problématique que je souhaite aborder avec l’intention de tenter d’articuler ses différents paramètres pour démontrer avec des données chiffrées qu’il est encore possible de projeter une politique agricole d’envergure dont la finalité serait la production d’une alimentation ne mettant pas en péril le monde vivant de la planète Terre, l’humanité devant pouvoir être en mesure de satisfaire le besoin vital de se nourrir en veillant d’une part, au maintien de l’équilibre de la biodiversité et des écosystèmes [cf. Observatoire National de la Biodiversité : bilan 2018], d’autre part à la maîtrise du réchauffement climatique depuis que Homo sapiens  a découvert l’usage énergétique de certaines ressources naturelles pour en faire industrie ; mais nous éprouvons beaucoup de difficultés à l’enrayer peut-être par manque de moyens, mais aussi par indécision politique, et alors que nous entrons sans doute dans la sixième extinction massive.

Recentrer la vie sur l’agriculture, c’est-à-dire la culture du “champ” (agros en grec) en pleine terre, et non hors sol, pour produire de quoi s’alimenter, n’est-ce pas l’essence même de l’existence ? J’ai en mémoire le propos d’un agriculteur de Terre de liens : “paysan…, paysage…, pays… sont des mots ayant la même racine, n’oublions pas notre responsabilité paysanne !”

  1. Sixième extinction massive ?

Pour le biologiste naturaliste Benoît Fontaine [2018] « les vertébrés reculent de façon massive et la sixième extinction ne fait plus de doute pour personne » [1] ; ce qui n’est pas tout à fait exact puisque Stewart Brand, écologiste américain très écouté mais aussi contesté car partisan de l’énergie nucléaire et des cultures transgéniques, ne partage pas cette unanimité : « L’idée que nous nous dirigeons vers une extinction massive n’est pas seulement fausse, c’est une recette pour la panique et la paralysie », la question n’étant pas la disparition d’espèces entières mais « le déclin des populations animales sauvages » [2015, [2], déclin que l’on parviendrait à enrayer en mettant en œuvre une écologie pragmatique d’envergure [3].

Gardons l’hypothèse de la sixième extinction, pour faire le constat avec de nombreux chercheurs qu’elle se différencie très nettement des précédentes puisque Homo sapiens en serait le principal responsable par son activité agricole et industrielle perturbatrice de la biodiversité et des écosystèmes, et ce sur une durée relativement courte d’environ deux siècles ; alors que les précédentes extinctions s’étalaient sur deux à trois millions d’années ; ainsi lors de la cinquième il y a 66 millions d’années, les dinosaures et autres espèces n’ont pas disparu massivement du jour au lendemain, puisque, en dehors de l’impact de l’imposant astéroïde (10 km de diamètre), ce serait un lent et net refroidissement de la planète qui en serait la cause principale, sans pour autant entraîner l’élimination de toute vie sinon nous n’en serions pas à nous interroger sur l’avenir de la Terre !

Ces périodes d’extinction massive ont de quoi inquiéter, mais il est quelque peu rassurant d’observer que la vie continue malgré des chutes considérables dans les différentes espèces ; la faune et la flore s’adaptent lentement sur des millions d’années et « la biodiversité reprend le dessus avec une diversité plus importante » [Fontaine B. 2018] ; ainsi les dinosaures volants, sans doute les seuls survivants de l’espèce, sont devenus les oiseaux d’aujourd’hui, qui à leur tour sont menacés par le manque d’insectes pour se nourrir ; ce déclin, imagé par le “syndrome du pare-brise”, concerne actuellement 40% des espèces d’insectes dont les pollinisateurs [cf. Grandcolas P. 2019 [4]

Une extinction, massive ou non, est en cours c’est indéniable et les constats  établis par les très officiels “Observatoire National de la Biodiversité” et “Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité” (IPBES) sont sévères :

À l’heure actuelle, le taux d’extinction des espèces est environ 100 à 1.000 fois supérieur au taux moyen d’extinction mesuré au cours des temps géologiques :

  • De 1970 à 2012, les populations d’espèces sauvages de vertébrés ont diminué de 38 % dans les habitats terrestres et de 81 % dans les habitats d’eau douce.
  • Les zones humides, écosystèmes particulièrement riches en biodiversité, figurent parmi les écosystèmes les plus dégradés du fait de leur transformation (drainage et conversion) en zones agricoles plus ou moins intensives ou en zones urbaines. Ainsi, 87 % d’entre elles ont disparu au cours des trois derniers siècles et 54 % depuis 1900. Or, la perte de biodiversité affecte le bon fonctionnement des écosystèmes et leur résilience : c’est une forme de dégradation des terres.
  • La capacité des écosystèmes et de l’agriculture à produire de la matière organique (végétale) à partir du CO2 et de l’énergie du soleil (productivité primaire nette de biomasse) est globalement inférieure de 23 % au niveau qu’elle aurait en contexte non dégradé.
  • Au cours des deux derniers siècles, les activités humaines ont causé la perte moyenne de 8 % de la teneur des sols en carbone organique, un indicateur de leur état et de leur fertilité. Dans les pays tempérés, on atteint des pertes de 25 % à 50 % dans les couches supérieures du sol après 30 à 70 ans de culture. Une des causes est l’exportation de la matière organique lors des récoltes au lieu d’en laisser une partie se dégrader au sol, sur place.

En Europe de l’Ouest, L’empreinte écologique (consommation) est de 5,1 hectares (ha) par habitant, elle est nettement plus élevée que la biocapacité naturelle de renouvellement, 2,2 ha par habitant, « autrement dit, la consommation d’un européen entraîne l’importation de ressources naturelles occupant 2,9 ha de terres hors des frontières.

Il devient donc urgent que ce déficit chronique soit nettement réduit par, entre autres, une politique agricole permettant que nos besoins alimentaires basiques puissent être satisfaits en grande partie en productions locales. Est-ce que cela paraît possible ? C’est ce que nous allons tenter d’évaluer pour le territoire de la France entière (métropole et TOM)

C’est une nouvelle révolution agricole qui est projetée, révolution dans le sens d’un apport culturel, technique, politique… de grande ampleur entraînant d’importants changements dans le monde du vivant. Cet imaginaire est d’ailleurs amorcé par de multiples innovations riches d’enseignements mais qui demeurent trop en marge, faute sans doute de relais politiques et médiatiques suffisamment connus et puissants pour en faire un récit convaincant.

Cette intention révolutionnaire est sans aucun doute fort utopique, mais il s’agit déjà de prendre la mesure chiffrée de ce qui serait envisageable en partant des données actuelles sur la manière dont est utilisée la superficie du territoire français ; puis en projetant ces données jusqu’à la fin de ce siècle, avec l’hypothèse qu’une quasi-autosuffisance alimentaire bio pourrait s’envisager pour tous les habitants et sur la superficie utilisée aujourd’hui par l’agriculture. Si cette hypothèse se vérifie, elle conduira à l’idée que l’agriculture (re)devienne le principal pivot social et environnemental pour réduire en partie le réchauffement climatique, redonner à la biodiversité son rôle régulateur du vivant, proposer une alimentation saine produite le plus localement possible et créer des emplois. Projet qui serait à construire de façon concertée entre producteurs, consommateurs et services publics avec une gouvernance en communs très décentralisée.

  1. Utilisation 2017 de la superficie de la France entière

Définitions [Agreste, ministère de l’agriculture et de l’alimentation, 2017] :

  • Surface non utilisable : montagnes, bords de mer, espaces aquatiques, maquis, garrigues, zones naturelles protégées non productives
  • Surface agricole utilisée (SAU), avec deux principaux volets : terres arables (labourables) destinées aux cultures céréalières, fruitières, florales, et légumes frais ou secs (SAU arable) | terres en prairies permanentes (fauchées ou non) et pâturages, destinés à l’élevage animal (SAU élevage)
  • Surface artificialisée : sols bâtis | sols revêtus et stabilisés (routes, voies ferrées, parkings, chemins…). | espaces verts publics non producteurs de consommables.
  • Surface boisée: forêts, peupleraies, bosquets, haies

Population recensée en 2016 : 67.200.000 personnes demeurent sur le territoire français. Le taux annuel moyen de croissance de la population française est de 0,5% depuis 2009.

Observations 2 :

  • dans l’absolu chaque personne pourrait actuellement disposer de presque un demi-hectare pour se nourrir et se loger (4.300 m²+240 m²) dans l’hypothèse d’une répartition de l’occupation du sol totalement égalitaire. Donc l’option (développée dans un prochain article) envisagée par la collapsologie et le survivalisme “chacun chez soi en cultivant son jardin” pour une autosuffisance maximale, pourrait s’envisager ; raisonnement quelque peu absurde et irréaliste. En effet tout le monde n’a ni l’envie, ni les moyens, ni le temps de cultiver son jardin, et la multiplication de l’habitat individuel avec potager, déjà problématique à ce jour, amplifierait grandement les déplacements, donc les tracés de route et les véhicules motorisés, et que deviendraient les agriculteurs, les entreprises et commerces de l’agroalimentaire ? Aussi pour la suite je conserverai l’hypothèse d’une possible autosuffisance alimentaire avec une approche beaucoup plus collective ou communautaire ou bien encore communale dans le sens premier du mot : au Moyen-âge, bourg ou ville affranchie du joug féodal et administrée par ses habitants les bourgeois : par exemple Villefranche-sur-Saône (charte de franchise en 1260), Sienne en Italie…
  • Dans la SAU, les surfaces consacrées aux monocultures céréalières et vinicoles sont importantes : par exemple près de trois millions d’hectares pour le maïs dont la culture utilise beaucoup d’eau, de produits phytosanitaires et pesticides pouvant affecter gravement les écosystèmes. Dans les prochains calculs cette superficie ne vient pas en déduction de la SAU, avec le souhait que le principe même de la monoculture soit réexaminé très attentivement.
  • en surfaces boisées la forêt en Guyane occupe à elle seule huit millions d’hectares (32% du total surface boisée) auxquels s’ajoutent quelques milliers dans les autres TOM. En métropole la forêt seule progresse de 0,7% par an au détriment des terres agricoles, [IGN 2019], mais aurait une légère tendance à diminuer dans les TOM ; aussi notre estimation du taux moyen annuel de croissance pour l’ensemble des surfaces boisées est de 0,15% venant en déduction de la SAU. La réimplantation de haies en surfaces agricoles dans plusieurs régions provoque certes une légère perte en SAU, mais permet de limiter l’érosion des sols, de favoriser la biodiversité et d’apporter de l’ombre aux troupeaux ; ainsi par exemple, La ferme bio de la Fournachère (Rhône) va prochainement implanter sur un kilomètre 2.000 plants d’arbustes, en partenariat avec le Parc Naturel Régional du Pilat (Loire)
  • en surfaces artificialisées les routes et autoroutes représentent à elles seules 79% du réseau transport [Actu environnement, 2014] alors que l’emprise des voies ferrées est de 13%, bâtis compris |Certu, 2012] ; cet important écart indique clairement les modes de transport actuellement privilégiés. Les 8% restants sont consacrés aux rives des voies fluviales aménagées. Le taux moyen annuel de croissance des surfaces artificialisées est de 0,8%, constant depuis 2010 (il était de 1,3% entre 1992 et 2009). dont 90% impacte la surface agricole [gouvernement.fr 2016].

3. Estimation de la SAU jusqu’en 2100

Pourquoi 2100 ? La fin d’un siècle sert souvent de référence pour parfois prédire le pire, genre “En 2100, les trois quarts de l’humanité risquent de mourir de chaud”, ou imaginer qu’une toute petite partie de l’humanité sera devenue extraterrestre, installée sur Mars ou sur des planètes artificielles ! En attendant je garde l’idée d’une solide résilience humaine permettant, à certaines conditions, de maintenir le monde vivant en bon état ! « Il est possible que dans quelques centaines d’années, nous aurons établi des colonies humaines dans le cosmos ou sur d’autres planètes. Mais pour le moment, nous n’avons qu’une seule et même planète et nous devons nous serrer les coudes pour la préserver » [Hawking S. 2016 [5]

Observations 3 :

  • Si les actuels taux moyens annuels de croissance en population (0,5%), surface boisée (0,15%) et surface artificialisé (0,8%), restent constants jusqu’à la fin du XXIe siècle, la perte en SAU sera de l’ordre de 29%.
  • La croissance exponentielle de la population va de pair avec celle de l’artificialisation des sols, en effet les besoins en logements, bâtiments publics, parkings, grandes surfaces commerciales… augmentent en toute logique et de nombreux hectares de terres arables seront donc utilisés. Est-ce que la superficie du territoire français, non extensible, et peut-être même quelque peu réduite par la montée du niveau des mers, peut supporter une population de plus de 100 millions de personnes ? Dans l’absolu oui, puisque par habitant, la surface pour l’habitat resterait autour de 250 m², et que la SAU, bien que réduite de plus de la moitié, resterait de l’ordre de 2.000 m² par personne. Cependant les estimations qui vont suivre révèlent un possible manque en surface agricole à partir de 2075
  • La situation de l’ensemble de la planète est tout autant problématique, puisque, d’après l’ONU, sa population est estimée pour 2100 à environ 11,2 milliards personnes (7,55 milliards en 2017). Cette explosion suscite bien des questions dont celle du contrôle des naissances, et Thomas Malthus n’est pas loin pour nous rappeler que le problème est vaste et fort complexe car tout à la fois : économique, social, géopolitique, éthique… sans pour autant partager ses options politiques !
  1. Autosuffisance alimentaire

Pour l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) l’autosuffisance alimentaire est “la satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale”. La France en serait à 83%. Dans cette définition le “tous” peut faire question, puisqu’un pays comme la France n’est pas actuellement en mesure de produire certaines denrées en quantités suffisantes : café, cacao, épices, oranges… On peut estimer qu’elles ne sont pas basiques et qu’il est possible de s’en passer, mais est-ce vraiment possible et souhaitable ? Donc l’autosuffisance a des limites et ne peut raisonnablement s’envisager comme un tout. Cependant mon hypothèse est basée sur une production alimentaire localisée au maximum, disons à un niveau communal ou intercommunal. Déjà plusieurs villes importantes l’ont inscrite dans leurs objectifs :

  • Albi (49.100 habitants) : « En 2014, la Ville d’Albi s’est fixée l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2020. La finalité de ce projet est l’approvisionnement des ressources alimentaires pour l’ensemble des albigeois dans un rayon de 60 km » [Albi site officiel]
  • Rennes (214.000 habitants) « Tout a commencé le 27 juin 2016. Le conseil municipal de Rennes décidait d’entamer la route vers l’autosuffisance alimentaire de la ville. Labellisée “Ville comestible de France” » [Rennes métropole]

Ces deux projets s’appuient en partie sur le concept de “l’agriculture urbaine” dont l’intérêt est avant tout de l’ordre du plaisir de faire avec ses mains et de la pédagogie pour découvrir comment pousse une plante, je doute en effet que les surfaces agricoles disponibles en milieu urbain permettent une production au-delà de l’épiphénomène.

Quelle serait aujourd’hui la surface en terre cultivable nécessaire pour une production alimentaire bio en pleine terre et variée pendant un an, à raison d’une moyenne d’un bon kilo par jour de nourriture par personne en tenant compte des déchets ? Dans les actuelles et nombreuses approches de l’autosuffisante alimentaire les évaluations en surface cultivable vont de 250 (Vivre demain) à 2.000 m² (Le Sens de l’Humus) en fonction de ce qui est pris en compte et de la manière de produire. J’ai retenu la proposition sans alimentation carnée de “Fermes d’avenir” avec une surface de ≈1.500 m², elle me semble en effet la plus réaliste ; et, n’ayant pas l’option végane, je lui ajoute ≈1.000 m² pour l’élevage, en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se maintienne. Pour les produits laitiers la source est “La filière laitière française et pour les produits carnés une publication du Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie [CRÉDOC sept.2018]

Observations 4 :

  • Ces données représentent une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elles seraient donc à ajuster en fonction des réalités locales.
  • Dans l’immédiat, ces résultats vont permettre une évaluation théorique de la surface agricole nécessaire pour une quasi-autosuffisance alimentaire sur l’ensemble du territoire français d’aujourd’hui à 2100, les actuels taux de croissance de la population et de la surface artificialisée servant de références statistiques et en supposant qu’ils restent constants.
  • Suivra une estimation pour une commune d’un peu plus de mille habitants et pour une communauté de dix-huit communes comptant 73.150 habitants, l’une et l’autre dans le département du Rhône.
  1. Estimation des pertes en SAU d’ici 2100 et conséquences

croissance_2

Observations 5 :

Compte tenu de la croissance de la population (taux annuel 0,5 %) entraînant pratiquement un doublement de l’artificialisation des sols (taux annuel 0,8 %), la courbe ascendante de la surface pour autosuffisance alimentaire (sur une base estimée à 2.500 m.² par habitant) croiserait vers 2080 celle descendante de la surface agricole utilisée, pour ensuite nettement s’en écarter ; la surface agricole nécessaire deviendrait ainsi insuffisante pour répondre aux besoins alimentaires d’une population grandissante et de plus en plus attentive à la qualité de la production agricole.

Une hypothèse végétarienne (ou végane), avec 1.500 m.² de surface cultivable éviterait cette jonction du moins jusqu’en 2100, mais il semble impossible de faire de cette hypothèse un projet commun, ce qui n’empêche pas d’envisager une réduction de la consommation de viande.

  1. Deux exemples locaux pour illustrer l’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire

J’ai retenu deux territoires dans le départements du Rhône :

  • Rontalon”, commune de ≈1200 habitants dans les monts du lyonnais à 30 km. du centre de Lyon, avec une production agricole polyvalente : céréales, élevage, maraichage et fruits
  • Agglo Villefranche Beaujolais” (CAVBS), 73 300 habitants, institution intercommunale rassemblant dix-sept communes rurales (dont une dans l’Ain) et la ville de Villefranche-sur-Saône (37 300 habitants) à 36 km. de Lyon, et dont la grande caractéristique est la production de plusieurs crus des vins du Beaujolais, c’est la principale activité agricole pour douze communes du CAVBS ; la commune la plus éloignée du centre de Villefranche est à 14,5 km.

Il sera également fait allusion à la métropole de Lyon

En recensement agricole Agreste-INSEE n’a pas encore produit de statistiques postérieures à 2010. Ces données comparées à celles de 2000, permettent d’observer une nette évolution dans des territoires à dominante rurale et proche d’une grande métropole, les transformations qui en résultent ont de quoi interroger surtout si elles se sont poursuivies au même rythme au-delà de 2010. Ces statistiques distinguent : terres labourables (céréales, légumes…) / cultures permanentes (fruits, vignes…) / surface toujours en herbe (élevage ou friche provisoire).

Entre 2000 et 2010 comment a évolué l’agriculture sur les sites retenus ?

Observations 6 :

  • dans les deux cas les flux habitants sont positifs, mais négatifs pour les exploitations agricoles, ce qui signifie moins d’agriculteurs et plus de néo-ruraux non cultivateurs sinon de leur jardin potager s’ils en ont un. Toutes les communes rurales du CAVBS sont concernées par cette évolution.
  • une baisse importante de la surface agricole utilisée surtout pour la CAVBS avec une chute des surfaces consacrées au vignoble, mais qui ne profite pas ou très peu aux autres types d’utilisation. Je n’ai aucun renseignement pouvant expliquer cette baisse de production du Beaujolais.
  • L’autosuffisance alimentaire ne pourrait pas s’envisager globalement pour le CAVBS faute d’une SAU par habitant nettement insuffisante, 868 m² sur les 2.500 envisagés ; de plus la vigne occupe plus de 50% du SAU et la production agricole locale semble fort loin de pouvoir assurer l’alimentation de la ville de Villefranche qui, pour ses 37.200 habitants, aurait besoin de 9 300 ha alors que la SAU actuelle de l’Agglo est de 6.348 ha, à supposer que cette surface n’ait pas diminué depuis 2010. la population urbaine doit donc trouver des fournisseurs dans un environnement plus large.
  • La situation de Rontalon semble nettement plus satisfaisante dans la mesure où cette commune, bien qu’ayant perdu en dix ans 9% en SAU, pourrait largement être autosuffisante avec une surface agricole par habitant de 5.600 m² (plus de deux fois l’hypothèse 2.500 m²), soit un total de 294 ha en SAU alors qu’elle est de 664 ha (2010). La production agricole excédentaire peut donc être proposée à la vente sur d’autres territoires, la métropole lyonnaise par exemple.
  • Avec la Métropole (59 communes) on change complètement d’échelle et l’autosuffisance alimentaire devient un concept inopérant pour un tel territoire. En effet, la population de 1.381 million d’habitants nécessiterait à elle-seule ≈345.000 ha en SAU ! Sur ce territoire fortement urbanisé (densité : 2.590 hab/km²), la SAU était en 2010 de 4.400 ha, soit 8% de la superficie totale de la Métropole, qui comprend également 2.830 ha de parcs publics classés en zone naturelle protégée, poumons verts d’une cité qui en a bien besoin. Pour se fournir en produits alimentaires la Métropole n’a pas d’autre choix que de se rendre bien au-delà de ses limites territoriales.

Terre de liens Normandie a créé un convertisseur qui permet d’estimer pour chaque commune, quelle que soit sa taille, d’une part, la surface agricole utile pour l’alimentation des habitants résidents, d’autre part, le nombre d’agriculteurs nécessaires pour le travail agricole. Les résultats obtenus pour les exemples ci-dessus sont proches de nos estimations. Cet outil utile est d’un maniement aisé.

  1. Des question à approfondir

  • Au regard de cette évaluation chiffrée, il ne semble pas possible de faire de l’autosuffisance alimentaire un absolu ; en effet, dès que l’on entre dans des densités de population élevées, les surfaces agricoles utiles se réduisent logiquement beaucoup. Donc villes, et encore plus métropoles, doivent dépasser leurs limites territoriales pour se fournir en produits alimentaires ; reste à savoir quel en serait le rayon en tenant compte de la nécessité de réduire les trajets pour le transport : celui de 60 km envisagé par la ville d’Albi ou bien celui de 150 km proposé par le Groupement Régional Alimentaire de Proximité (cf. dernière partie), sont-ils suffisants ? Seraient également à définir les types de relations commerciales inter-territoires souhaitables ou souhaités, sous forme de conventions ? Qui en discute ? Dans quelles instances ?
  • La piste agriculture urbaine, dont on parle beaucoup [cf. Atelier Parisien d’Urbanisme, 2017], si elle est intéressante pour créer des liens, produire à petite échelle fruits et légumes…, et à condition toutefois que cette production demeure en pleine terre, ne peut que petitement subvenir aux besoins d’une nombreuse population urbaine (résidents ou passagers). Aussi tout doit être entrepris pour que la ruralité et ses principaux acteurs que sont les paysans, (re)trouvent tout son sens territorial de production d’une alimentation saine, respectant la biodiversité et les écosystèmes. La loi “Agriculture et Alimentation” approuvée définitivement le 1er nov.2018, bien que voulant aller dans ce sens, a déçu tous les syndicats agricoles [cf. La France agricole, 2018]
  • Considérer la terre comme un bien commun relève encore de l’utopie et suppose d’aborder la grande et grave question de l’enclosure du foncier agricole, donc des droits de propriété et d’usage, ce qui relève de décisions politiques rendant impossible la spéculation foncière agricole. Si l’on admet, non seulement comme hypothèse mais comme réalité, que l’alimentation relève de l’intérêt général dans sa définition et dans sa réalisation, on ne peut qu’envisager à terme une approche beaucoup plus en communs de la gouvernance étroitement liée de l’agriculture et de l’alimentation, c’est ce qui est suggéré dans deux exemples rapidement présentés ci-après.
  1. Deux exemples de gouvernance

La Foncière Terre de liens (fondée en 2003)

« L’avenir de nos territoires ruraux passe par la reconstruction d’un maillage d’activités et de liens sociaux qui redonnent vie aux campagnes. L’agriculture de proximité, par son ancrage local, est au cœur de cette dynamique : elle repose sur des fermes à taille humaine et permet de tisser des relations entre les citoyens et les agriculteurs qui produisent notre alimentation. Mais en amont de tout projet agricole, il y a la terre… et c’est pourquoi Terre de Liens a inventé des solutions pour libérer les terres agricoles, réhabiliter leur statut de bien commun et en faire des lieux ouverts à la création de nouvelles activités économiques et écologiques. […]

La mobilisation citoyenne permet l’acquisition de terres. Elles sont confiées à des agriculteurs qui respectent les sols et la biodiversité. Définitivement sorties de la spéculation foncière, ces terres sont assurées d’une vocation agricole à long terme. La transmission intergénérationnelle y devient possible. Pour susciter un changement en profondeur, Terre de Liens mobilise la société civile et les collectivités publiques ».

Groupement Régional Alimentaire de Proximité (fondée en 2010)

« GRAP est une coopérative réunissant des activités de transformation et de distribution dans l’alimentation bio-locale, avec le statut de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Il promeut une gouvernance coopérative comprenant quatre collèges :

  • activités intégrées, non juridiquement autonomes (40% des voix)
  • activités associées, autonomie juridique, participation au capital (25% des voix)
  • équipe interne, dix salariés (25% des voix)
  • partenaires locaux, investisseurs… (10% des voix)

C’est également une Coopérative d’Activité et d’Emploi qui héberge des entrepreneurs qui entrent dans les champs d’activités et dans la localisation géographique

Les activités (une quarantaine à ce jour) présentes dans GRAP vendent en majorité des produits biologiques ou issus de l’agriculture paysanne, de l’agroécologie…. L’objectif est de favoriser les circuits courts et locaux. Le périmètre de GRAP est régional (150 kilomètres autour de Lyon) afin de garder une forte synergie entre les différentes activités de la coopérative. »


L’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son dernier rapport du 22 février 2019 alerte sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité avec risque de pénurie alimentaire. Ce rapport « présente des preuves toujours plus nombreuses que la biodiversité qui est à la base de nos systèmes d’alimentation, à tous les niveaux, est en baisse à travers le monde. » [“La FAO met en garde…” Le Monde.fr |22 février 2019]

Alors, “il est trop tard” ? Je ne le pense pas vraiment, à condition que l’on agisse rapidement ! Les deux expériences qui viennent d’être présentées sont animées par des équipes jeunes, et ce sont loin d’être les seules sur le territoire français et mondial. Ces innovations dans leurs pratiques prennent en compte les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation : de quelle nourriture avons-nous besoin et dans quelles conditions la produire ? Mais qu’est-ce qui pourrait bien leur manquer pour qu’elles aillent au-delà du laboratoire dans lequel on cherche à les maintenir et qu’elles fassent révolution en devenant modèle politique (économique, sociale, environnementale) et institutionnel (coopération, démocratie) ? Pourquoi pas un “grand débat” public prenant en compte les alertes de la FAO et de toutes les ONG qui se préoccupent de la planète Terre, avec l’intention d’un réel débouché politique.

mars 2019

 

Notes

  1. Fontaine Benoît, “Alerte à la 6e extinction des espèces”, Matières à penser, Dominique Rousset. France Culture|4 août 2018
  2. Brand Stewart, cité par Olivier Postel-Vinay dans “Le bluff de la sixième extinction”, Libération|1er sept. 2015
  3. Brand Stewart, Discipline pour la planète Terre, vers une écologie des solutions, 2014, éd. Tristram
  4. Grandcolas Philippe, “Qu’est-ce qui tue les insectes ?”, The Conversation.com|14 fév. 2019
  5. Hawking Stephen, “Nous sommes au moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité”, RT-France.com|2 déc. 2016

Documents complémentaires

Quand Emmanuel Macron s’empare des biens communs…

48e Forum économique mondial Davos 2018

le Président de la République, Emmanuel Macron, était attendu au tournant…

davos 2018

Long discours centré sur la nécessité de la mondialisation non seulement économique mais aussi sociale, éducative, environnementale… avec un fort recours au privé; discours très chaleureusement accueilli par un public ayant, il est vrai, sans doute besoin de se réchauffer, et on ne peut plus conforme à ce genre de manifestation convenue , seul D.Trump a eu droit à quelques sifflets désobligeants, mais rien de surprenant à tout cela, nous sommes en effet en plein dans “La Société du Spectacle”, chère à Guy Debord.

La lecture  de l’intégralité de la transcription du discours d’E. Macron fait apparaître une très nette orientation vers le monde de l’entrepreneur responsable socialement (RSE) et qui ose prendre des risques avec droit à l’erreur et baisse d’impôts; étroitement articulé au monde de la finance pour l’investissement et en veillant à ce que les plus-values puissent aussi profiter quelque peu aux salariés… C’est vite et partiellement dit de ma part, mais par intérêt personnel ce qui a surtout retenu mon attention est le passage suivant (souligné par mes soins) :

« Et au-delà de ce que nous faisons dans nos pays, de ce qui est nécessaire à faire pour l’Europe, nous avons quand même à retrouver, me semble-t-il, une forme de cadre, de grammaire du bien commun. On a des biens communs et ces biens communs sont mondiaux aujourd’hui, c’est le développement économique durable, l’environnement, la santé, l’éducation, la sécurité et la cohésion sociale, les droits de l’homme, et ces bien communs on ne peut jamais décider d’y renoncer. Et on doit dans nos stratégies et nos approches réussir à les articuler et à créer les bons forums pour recréer parfois de la régulation sur ces biens communs de manière coopérative. Le défi est maintenant chez nous et la question est de savoir si on sait refonder un vrai contrat mondial et un vrai contrat qui n’est pas que celui des gouvernements. Je vous le dis très franchement, si la part de ce contrat n’est pas intégrée dans le modèle des investisseurs, dans le modèle des banques, dans le modèle des entrepreneurs, si chacune et chacun ne considère pas qu’il a une part de ce contrat mondial à porter ça ne marchera pas parce qu’il y aura toujours quelqu’un qui sera tenté d’avoir une stratégie non coopérative, parce qu’il y aura en quelque sorte toujours une prime au free-riding (?). Et l’ennemi du bien commun c’est le passager clandestin et aujourd’hui nous sommes en train de tomber dans une situation où dans notre mondialisation une majorité de puissances sont en train de devenir des passagers clandestins des biens communs, c’est ça la situation que nous vivons aujourd’hui »

Par ailleurs, et c’est essentiel, l’eau, les terres arables, les forêts, l’espace planétaire, tout ce qui est fondamentalement vital, ne font pas partie des objectifs proposés par E. Macron.

Dans cette approche E. Macron part du principe que les biens communs qu’il cite préexistent, que cela va de soi naturellement. Or il suffit des les examiner un par un pour se rendre compte que c’est loin d’être le cas de par le monde et qu’il s’agit plus d’une déclaration incantatoire d’intentions, fort louables peut-être, mais très loin de la réalité, un simple exemple pour l’illustrer : « Nous le répétons à nouveau : l’espace n’est pas un bien commun global (global commons), ce n’est pas le patrimoine commun de l’humanité, pas plus que ce n’est une res comunis ou un bien public. Ces concepts ne figurent pas dans le traité international sur l’espace et les États-Unis ont constamment répété que ces idées ne correspondent pas au statut juridique réel de l’espace. » ( Scott Page, directeur de l’Agence spatiale. Quartz 19 déc. 2017). Ce qui permet aux grandes entreprises américaines d’envisager sereinement l’avenir de leurs ressources naturelles : « Après la ruée vers l’or du XIXe siècle, verra-t-on au XXIe la ruée vers les astéroïdes et leurs richesses minières ? Jeff Bezos, le patron d’Amazon, et Elon Musk, celui de Tesla, rivalisent en projets de fusées de nouvelle génération. » (Thierry Noisette, L’Obs Rue 89, 30 nov. 2015)

Mon approche des (biens) communs, loin de n’être que la mienne, définit un processus conduisant à  une construction sociale pour la gouvernance des ressources naturelles ou de la connaissance, et à l’initiative de collectifs privés ou (et) publics. Ce qui pose indubitablement la question du droit de propriété ( par exemple sur le foncier agricole, l’eau, le spatiale, la connaissance…) et du droit d’usage; dimension que les forums de Davos sont très loin d’aborder, mais ce qui semble assez logique puisqu’ils sont la quintessence d’une politique néo-libérale favorisant, on ne peut plus,  la privatisation avec “enclosure” des ressources qu’elles soient matérielles ou immatérielles.

Manifestement le propos d’E.Macron a fait mouche dans l’opinion et pour l’instant on ne sait trop comment lui répondre : « On ne peut riposter à un discours que par un contre-discours, mais quels moyens avons-nous réellement de répondre et de nous faire entendre pour proposer une autre vision des Communs ? », note Lionel Maurel dans son commentaire. On peut aussi riposter par l’action, et il y en a beaucoup avec de multiples façons de faire dans tous les domaines; ce qui leur manque peut-être serait de leur donner un “sens commun” et d’en faire un récit audible et convaincant…

Communs et ESS peuvent-ils faire système ?

Les communs vont-ils soulever le monde ?

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texte téléchargeable

Des chercheurs en sciences humaines font remarquer que les périodes de grande incertitude, d’insécurité – et à l’évidence nous sommes dans une telle période – peuvent générer un recours intensif à l’hédonisme, ou à une demande accrue de politique autoritaire, voire tyrannique, hédonisme et pouvoir autoritaire pouvant d’ailleurs très bien être associés. Les grands médias en parlent abondamment, mais oublient le plus souvent l’existence d’une troisième voie, celle de la créativité sociale, dont nous regardons avec beaucoup de curiosité et d’intérêt les nombreuses réalisations. Toutefois, celles-ci conduisent-elles à un monde plus serein, paisible, équitable, pour ne pas dire enchanteur, en pensant que nécessairement “Demain il fera beau”[1] ? Rien n’est moins sûr… En effet, si ces “révolutions tranquilles”[2] démontrent empiriquement l’existence d’autres possibles dans de nombreux domaines dont ceux de la propriété foncière, de l’alimentation…, elles n’ont pas encore vraiment pu ou su suffisamment conceptualiser un récit politique mobilisateur et compréhensible par un large public. À l’évidence passer du local au global est complexe et la transition dont on parle beaucoup, gagnerait à être plus précise sur “le vers quoi” on veut aller. Ainsi, nous nous retrouvons dans une situation on ne peut plus paradoxale :

D’un côté le système néolibéral regroupant des intérêts particuliers considérés comme intérêt général, en s’appuyant sur une économie et une finance mondialisées définies de plus en plus par traités hors tout contrôle d’instances démocratiques. L’enclosure maximale des ressources en est l’une des conséquences, allant, par exemple, jusqu’à privatiser l’eau, ainsi envisagé par Peter Brabeck, ancien PDG de Nestlé, et réalisé à grande échelle par cette multinationale de l’alimentation : « Les ONG ont un avis extrême quant au problème de l’accès à l’eau. Elles souhaitent que l’accès à l’eau soit nationalisé, c’est-à-dire que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mon point de vue n’est pas celui-ci. Il faut que l’eau soit considérée comme une denrée, et comme toute denrée alimentaire, qu’elle ait une valeur, un coût.[3] » Cette logique conduit, en fait, au maintien des grandes inégalités mondiales et locales et depuis au moins deux siècles si de nombreux mouvements sociaux ont permis la conquête de droits fondamentaux, en revanche ils n’ont pas ébranlé les fondements de ce système. Devons-nous alors reconnaître à cet ordre-là une telle capacité de résilience qu’il est en mesure de surmonter tous les désordres, y compris les guerres, et que l’on doit l’admettre de facto tout en le dénonçant et en cultivant notre jardin tel Candide ?

Mais d’un autre côté, dans le réel de la société civile, de nombreuses expérimentations de coopération, de solidarité, de fabrique de communs, révèlent d’autres modes de vie, d’autres manières de faire, sources d’un possible imaginaire social. Est-ce pour autant, même à l’état embryonnaire, l’amorce d’un autre système en mesure de vraiment s’opposer à l’actuel système dominant dont l’un des porte-parole, Warren Buffet, déclarait il y a dix ans : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner[4]. »

Les conditions d’un affrontement apparaissent alors tellement disproportionnées, qu’il y a de quoi douter de tout changement institutionnel important. En 1986 Cornélius Castoriadis écrivait : « La population s’enfonce dans la privatisation, abandonnant le domaine public aux oligarchies bureaucratiques, managériales et financières. […] Les gens croient fermement (et ne peuvent que croire) que la loi, les institutions de leur société, leur ont été données une fois pour toutes par quelqu’un d’autre : les esprits, les ancêtres, les dieux ou n’importe quoi d’autre, et qu’elles ne sont pas (et ne pouvaient pas) être leur propre œuvre.[5] », constat qui demeure terriblement d’actualité. Et si, comme il le suggère, la première chose à faire est bien de « s’interroger sur les fondements des lois et des institutions », on ne peut cependant pas, poursuit-il, « rester fascinés par ces interrogations, mais faire et instituer[6] » ; autrement dit, se réapproprier du pouvoir pour libérer de la créativité sociale dans « des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire[7] » [André Gorz], là où apparaissent des communs.

Définition d’un commun :

En dissociant commun et bien, c’est déjà écarter l’idée qu’un bien commun serait une chose préexistante à considérer comme naturelle, par exemple l’eau définie comme un bien commun universel ; on peut certes le revendiquer mais sans pour autant admettre que cela va de soi, l’histoire et l’actualité sociale et politique se chargeant largement de le démontrer. C’est ensuite en faire un concept ainsi défini :

Un COMMUN est une construction sociale générée par un processus reliant :

  • un collectif agissant (avec pour règle de base le volontariat)
  • une ressource (matérielle ou immatérielle), statutairement en bien public ou privé
  • un ensemble de droits d’accès et de règles de bon usage et de gouvernance, co-définis par le collectif, éventuellement en partenariat avec les acteurs publics concernés.

Il peut être :

  • éphémère (actions d’alerte, de témoignage…), ces membres cherchant à le faire entrer le moins possible dans un cadre contraignant. “Nuit debout” et les Zones à défendre (ZAD) sont, me semble-t-il, des exemples-type de ces communs investissant un espace public ou privé (squat…) pour mettre en œuvre des pratiques alternatives qui provoquent les institutions gouvernantes et sensibilisent l’opinion sur des problématiques sociétales importantes[8];
  • ou institué par inscription dans un cadre économique, social, écologique avec un objectif de production de biens consommables ou de services. C’est cette deuxième approche que je privilégie dans le schéma qui suit :

schema_systeme_communsCe système complexe doit être considéré comme un tout, ce qui engage par exemple à ne pas isoler l’économie du social, de l’écologie, et par extension du logement, de la santé, de la formation, de la propriété, etc. La nature de ses éléments constitutifs est à situer dans : 1. le champ d’action : les ressources, 2. l’action dans un processus instituant, 3. la dimension statutaire, l’institué, 4. les interactions avec et entre les différents acteurs concernés répartis ici en trois sphères :

  • Les acteurs autonomes: citoyens qui s’interrogent et veulent interroger, non seulement par le dire mais aussi par le faire, les façons dont sont gouvernées, voire accaparées, les ressources. Autonomie par opposition à hétéronomie, C. Castoriadis la définit ainsi : « tension/contradiction entre d’un côté, la libération de la créativité sociale (cette libération étant une caractéristique centrale d’une démocratie véritable) et de l’autre, les dispositifs institutionnels et les dispositions anthropologiques “raisonnables” chargées de prévenir l’hubris, la démesure. »[9]

Le processus débute généralement avec ces acteurs réunis en collectifs qui, “conspirant” (dans son sens étymologique : respirer avec ou aspirer à), envisagent d’emprunter le chemin du FAIRE ensemble. C’est ainsi que naît un COMMUN, auquel peuvent parfois s’associer des acteurs publics (généralement des collectivités territoriales) concernés par la nature même de la ressource objet du commun (gestion de l’eau et de son assainissement, énergie renouvelable, agriculture périurbaine, forêts et pâturages communaux, espaces publics, etc.)

  • Les acteurs publics, en charge de la mise en œuvre de l’intérêt général (ou supposé tel) en réglementant (trop parfois ?) l’usage des ressources. L’approche quelque peu idéalisée de Pierre Rosanvallon d’un “bon gouvernement”[10], permet de se représenter ce que pourraient être des politiques publiques favorisant le développement d’espaces d’autonomie dans tous les domaines, multipliant ainsi les communs dans la gouvernance des ressources.
  • Les acteurs économiques privés: il semble nécessaire de distinguer ceux du grand Marché mondial recherchant surtout le développement de leur richesse en accaparant le maximum de ressources, et ceux de l’économie réelle, celle de bon nombre de PME (de 10 à 250 salariés) et TPE (moins de 10 salariés) sensibles au développement local et qui génèrent actuellement le plus d’emplois. Certaines de ces PME ou TPE peuvent se rapprocher de l’ESS (économie sociale et solidaire) si elles respectent les critères définis par la loi de juillet 2014[11], et intégrer des communs. Enfin les entreprises d’origine de l’ESS (associations, coopératives, mutuelles…), partie intégrante de ces acteurs économiques tout en étant positionnées légèrement en marge car pouvant avoir un rôle d’interpellation dans cette sphère du privé.

Les ressources, avec en premier lieu celles dont la vie dépend : l’eau, la terre (arable, forêts…), l’air, le soleil, sont ou devraient être au centre du système. Si les humains n’ont aucune influence directe sur l’astre solaire, sinon d’en modifier les effets par la pollution, en revanche leur rôle est prépondérant dans le bon ou mauvais usage de ces ressources. Se pose alors la question de leur gouvernance : qui en est détenteur, qui décide des règles de leur usage ?

Les ressources de la connaissance relèvent du même processus. On peut également l’élargir à des domaines, tels que le logement, la santé, l’éducation, la culture…, pouvant être à l’origine de nombreux communs : habitat coopératif, maison de santé, média, école alternative, etc. Ces ressources sont en droit :

  • Soit des biens publics, tels des pâturages communaux, nombreux dans les Alpes, avec droit d’usage (bail, convention, charte) concédé à des éleveurs rassemblés dans un commun (groupement pastoral par exemple) à charge pour eux de ne pas surexploiter l’herbage, de l’entretenir et éventuellement de payer une redevance.
  • Soit des biens privés : par exemple les actuels 11 000 sociétaires constitutifs du commun “Terre de liens” sont, de fait, copropriétaires du foncier agricole acquis par la Foncière Terre de liens, celui-ci étant loué (baux de carrière) en fermage à des agriculteurs produisant en bio ; toute spéculation foncière est exclue statutairement.

Ces communs, surtout si une production de biens marchands est prévue, s’inscrivent dans un cadre législatif adapté à leur objet, le cadre de l’ESS étant le plus souvent utilisé avec ses différentes possibilités : association, coopérative, dont la Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui favorise un multi sociétariat avec un fonctionnement collégial. Cette proximité institutionnelle avec l’ESS va bien au-delà de sa dimension statutaire, en effet les acteurs des communs en partagent volontiers les fondements essentiels : but poursuivi autre que la seule distribution de bénéfices ; gouvernance démocratique ; développement de l’activité et création d’emplois ; circuits courts rapprochant producteurs et consommateurs ; juste prix ; protection de l’environnement…

Enfin, le fruit commun est le résultat de la production et de sa vente ; sa répartition, outre les charges habituelles d’une entreprise, pose généralement la question de l’échelle des salaires et de l’utilisation des bénéfices hors réserve impartageable. Il est amené à entrer en concurrence avec d’autres producteurs, ainsi les neuf Scic “Enercoop”, fournisseurs d’énergie renouvelable, sont des concurrents directs d’EDF…

La jonction communs/ESS laisse entrevoir un ensemble qui pourrait faire système ; c’est une ébauche car de nombreux paramètres restent à approfondir et à vérifier, en particulier à propos des interactions entre les différents éléments constitutifs. Cependant, si l’on valide l’hypothèse que ce système existe à l’état embryonnaire, serait-il à terme en mesure de faire de l’ombre au système néolibéral aux conséquences bien connues ? Pour ”Demain” (film de Cyril Dion et Mélanie Laurent), le chemin, à supposer qu’il y en ait un, risque d’être encore très long et accidenté. Plusieurs indicateurs invitent à une relative prudence. En effet, que représentent les actuels 3 000 hectares de terre arable propriétés de Terre de liens (sur 29 millions d’hectares de surface agricole utile en France) ? Les actuels 35 000 clients Enercoop (sur 28 millions d’abonnés EDF) ? Le chiffre d’affaires 2015 de la chaîne des magasins Biocoop ou du GRAP (Groupement régional alimentaire de proximité) en région lyonnaise…, comparativement à celui de la grande distribution alimentaire avec ses rayons bio de plus en plus importants (Biocoop = 768 millions d’euros, avec une progression de 16% ; Carrefour = 86 milliards d’euros, avec une progression de 5%) ? Pas grand-chose en statistiques, mais beaucoup par la démonstration empirique d’autres possibles.

Par ailleurs, l’existence de communs, tels que définis ici, dépend de l’initiative de collectifs de citoyens volontaires et d’élus locaux. Malgré leur multiplication, les personnes impliquées constituent de très petites minorités dans le monde, peut-être 1 % de la population mondiale, avec un poids économique, politique et médiatique insignifiant par rapport à celui du 1 % des plus riches. Il est donc difficile que demain, qui sera peut-être un après-demain, devienne réalité, et ce d’autant plus si l’on se réfère aux enseignements de l’histoire sociale des deux siècles qui nous précédent : les libertaires du XIXe à l’origine de la multiplication des mutuelles, associations ouvrières, banques populaires, mais la “révolution à petits feux” prônée par Pierre-Joseph Proudhon n’a pas provoqué l’embrasement souhaité, sinon la Commune de Paris mais vite réprimée ; en 1918, les Conseils ouvriers allemands (Rosa Luxemburg) ont été rapidement interdits et l’on sait ce qu’il est advenu des soviets de l’ex URSS. Plus loin dans le temps, le courant du socialisme autogestionnaire, apparu après mai-68 et actif dans de nombreux mouvements sociaux de grande envergure, a été confronté en 1981 à la réalité de la gouvernance du pays soumise, déjà, aux injonctions de la mondialisation financière et a disparu peu à peu de la scène politique… Et chaque fois l’ordre dominant l’a emporté, non sans violence. Le XXIe siècle fera-t-il mieux ? Comment pourrait-il se libérer de lois économiques édictées par les dominants et décidées hors tout contrôle démocratique (traité transatlantique et autres) ? Est-il en mesure d’orienter l’Histoire autrement vers un “nouveau monde” ?

Malgré la situation paradoxale dans laquelle on se trouve, il y a matière à espérer tant les pratiques alternatives sont florissantes…, mais il se peut que l’on cherche encore les bons mots pour le dire : « On ne changera pas le monde avec des mots, mais on peut au moins choisir ceux qui diront et accompagneront les changements nécessaires » [Alain Rey[12]].


Notes

  1. Kaporal Wisdom. Demain il fera beau. 2015 YouTube www.youtube.com/watch?v=Thmkx9UPetI
  2. Manier Bénédicte. Un million de révolutions tranquilles. Paris : 2012, Les Liens qui Libèrent
  3. Brabeck Peter. Interview dans “We Feed the World” (‘’Le marché de la faim’’). 2005, documentaire d’Erwin Wagenhofer et Jean Ziegler
  4. Buffet Warren. Interview dans le New York Times le 26/11/2006
  5. Castoriadis Cornélius. Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II. Paris : 1986, Seuil
  6. Castoriadis Cornélius. Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : 1997, Seuil
  7. Gorz André. Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée
  8. Thomé Pierre, « Quand le Gouvernement et le Parti socialiste s’embourbent à Notre-Dame-des-Landes » nov. 2012.
  9. Castoriadis Cornélius. Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : 1997, Seuil
  10. Rosanvallon Pierre. Le Bon gouvernement. Paris : 2015, Seuil. « Des aspirations et des réflexions s’expriment aujourd’hui dans de nombreux secteurs de la société civile et dans le monde militant […] en distinguant les qualités requises des gouvernants et les règles organisatrices de la relation entre gouvernés et gouvernants. Réunies, celles-ci forment les principes d’une démocratie d’exercice comme bon gouvernement »
  11. Loi sur l’Économie Sociale et Solidaire du 31 juillet 2014 : « la loi économie sociale et solidaire encourage un changement d’échelle de l’économie sociale et solidaire, fonde une stratégie de croissance plus robuste, donne aux salariés le pouvoir d’agir et soutient le développement durable local. »
  12. Rey Alain. La Guerre des communs. Dans Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance. Association Vecam, 2011, G&F éditions

COMMUNS, quel avenir ?

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Contribution de Jean Huet

Préface de Christian Laval

Éditions Yves Michel, collection Société civile

ISBN : 978 2 36429 074 7

Format : 12 x 22 cm     128 pages

Prix : 13 €

 Domaines : droit, économie, histoire, philosophie, politique

 

 

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Ce livre cherche à clarifier  le concept de COMMUN défini, non comme un bien, mais comme un processus, le plus souvent à l’initiative de citoyens associés, mais aussi d’élus locaux ; processus débouchant sur une construction sociale solidement ancrée à un territoire et dont la gouvernance peut rassembler autour de la même table : collectifs de citoyens, acteurs publics et acteurs institutionnels privés. En France, il semblerait que le modèle récent de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) soit bien adapté à ce type de co-gouvernance, plusieurs exemples sont présentés.
Cet essai fait principalement état de COMMUNS se rapportant aux ressources naturelles les plus vitales (eau, terre arable, énergie…), il est donc beaucoup question de ruralité, d’alimentation, d’environnement
Ce livre devrait intéresser
les acteurs d’initiatives citoyennes : associations, coopératives, élus locaux, mais aussi des parlementaires attentifs à développer l’identification de ce vaste mouvement en veillant à ce que les législations s’adaptent à cette réalité des communs en plein développement.
Sa concision et de nombreux exemples le rendent accessible à un large public.

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« On ne changera pas le monde avec des mots, mais on peut au moins choisir ceux qui diront et accompagneront les changements nécessaires » [Alain Rey]

 Résumé : Qu’y-a-t-il de commun entre les comités de l’eau à Cochabamba (Bolivie) et les coopératives à l’origine du savoureux fromage de Beaufort en Tarentaise ? Des communs tout simplement ! construits par des hommes et des femmes agissant pour améliorer leur environnement social, économique, écologique.

Cet essai explore le concept de commun(s) en limitant son champ d’étude aux ressources naturelles les plus vitales (eau, terre arable, air) ; c’est un choix méthodologique, mais aussi politique puisque l’avenir de la Planète Terre est dans le bon ou le mauvais usage que l’humanité entend faire de ces ressources.

Un mot n’est peut-être qu’un mot, mais il est, ce qui a son importance, puisqu’il sous-tend des idées et des pratiques, ainsi en est-il pour commun, et ce mot devient concept quand il est associé à d’autres mots, dont ceux de l’Économie sociale et solidaire (ESS)

Un simple mot pour de grandes choses ? Déjà, un commun n’est pas une chose dans le sens d’un objet matériel préexistant dans la nature ; ce qui conduit à le dissocier de l’idée de ‘’bien’’ utilisée pour déclarer une ressource vitale, l’eau par exemple, bien commun universel ; belle intention réaffirmée régulièrement dans de nombreux Sommets mondiaux, mais qui se heurte à la réalité du droit d’accès, droit qui n’est pas intangible par nature, loin s’en faut. Ce qui nécessite qu’il soit en permanence conquis, reconquis, tant il peut être mis à mal par la ‘’Tragédie des communs’’, celle de ‘’l’enclosure’’ des ressources naturelles vitales par une petite minorité au nom du sacro-saint droit de propriété foncière.

Ainsi, des populations entières se trouvent privées d’un accès direct à l’eau potable et à son assainissement, perdent des droits coutumiers d’usage de terres arables, de pâturages… Et le réchauffement climatique, même s’il est freiné, va amplifier ces grandes inégalités. Des hommes et des femmes n’admettent pas d’être ainsi méprisés et s’organisent pour prendre ou reprendre l’usage et le contrôle de ces ressources participant, par leur action collective, au changement d’une histoire locale à la fois sociale, économique, écologique, et pourquoi pas aussi d’une histoire globale, celle qui évoque les communs depuis Aristote et Platon !

Cet essai met en évidence un « FAIRE EN COMMUNS » inspiré par « lo publico » bolivien, le « consortage » du Valais suisse, les « albergements » moyenâgeux de la Tarentaise. De nombreuses pratiques sont mises en lumière à propos de l’eau (Paris, Cochabamba), de l’agriculture (Groupement pastoral de Plan Pichu, Foncière Terre de liens…),  de l’alimentation en circuits courts (Scic la Galerie Paysanne…) , de l’énergie renouvelable (Scic Enercoop...), de la finance éthique (coopérative la Nef), de la santé (Scic Viv’ la Vie), de l’information (Scic Altermondes)… Et de multiples autres expériences pourraient à juste titre figurer dans cet ouvrage…

C’est ainsi que naissent des communs ; en voici une définition possible : un commun est la construction collective d’un Tout social, économique et environnemental indissociable. Il permet à des acteurs de la société civile, associés éventuellement à des acteurs institutionnels publics ou privés, de gouverner ensemble : des territoires plus ou moins importants de ressources naturelles vitales / les productions qui en sont issues / la destination des bénéfices collectifs, non seulement financiers, mais aussi culturels, environnementaux, politiques… Une telle réalisation doit, non seulement définir ses propres règles de gouvernance démocratique, polycentrique, en réseau… mais aussi s’instituer dans des cadres administratifs, juridiques (titres de propriété…), les cadres institutionnels proposés par l’ESS : associations, coopératives…, paraissant tout à fait adaptés.

L’ESS est donc le deuxième volet de cette étude. Plusieurs exemples montrent les liens étroits qu’elle peut établir avec le processus du faire commun, cependant elle n’en a pas l’exclusivité puisque plusieurs situations évoquées font référence à des types d’organisations qui n’appartiennent pas habituellement à l’ESS (par exemple GAEC, Société en commandite par actions), mais une loi récente (juillet 2014) introduit un élargissement de la définition du champ d’action de l’ESS vers l’entreprenariat qualifié de social.

Enfin les communs ont souvent besoin de partenariats avec des acteurs institutionnels privés et publics, les plus fréquents étant des collectivités territoriales. Comment ces différents acteurs peuvent se rencontrer et co-gouverner des ressources ? Là encore l’ESS peut le favoriser avec une forme de coopérative récente : la Société coopérative d’intérêt collectif (Scic), plusieurs expériences sont présentées dans le domaine de l’alimentation, de l’énergie renouvelable…

Reste une question importante : ce concept de COMMUN peut-il participer à la reconstruction d’ un récit politique fort appauvri et à la recherche de sens ? Pour Pierre Dardot et Christian Laval un tel projet « ne peut se concevoir qu’articulé à de pratiques de nature très diverses, économiques, sociales, politiques, culturelles.. À la condition que des lignes de forces communes finissent par se dégager suffisamment à la faveur de liens entre les acteurs de ces pratiques; une « signification imaginaire » peut finir par cristalliser et donner sens à ce qui semblait jusqu’alors n’être que des actions ou des prises de position dispersées, disparates, voire marginales » .

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Sommaire

L’introduction évoque le passage tourmenté d’un siècle à l’autre…, mais avec une ouverture possible vers les communs

Quatre chapitres

  1. Économie sociale et solidaire et communs : fondements de l’ESS ; un commun défini comme une construction sociale plutôt que comme un bien
  2. Communs dans la gouvernance de l’eau, de terres arables et de l’alimentation
  3. Pastoralisme en communs dans les montagnes de Tarentaise
  4. Sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) : un modèle d’organisation pour les communs

La conclusion émet l’hypothèse que cette stratégie des communs pourrait participer au renouvellement d’un récit politique qui, polarisé sur les taux de croissance, les marchés financiers et la sécurité, n’arrive plus à mobiliser des citoyens en manque de perspectives. Et elle propose, nouvelle utopie peut-être, la création de ‘’l’impôt mondial alternatif des communs’’ prélevé à la source des revenus et destiné au développement partout dans le monde de communs territoriaux consacrés aux ressources naturelles vitales, ce serait aussi l’un des moyens pour agir localement contre le réchauffement climatique.

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Les auteurs :

  • Pierre Thomé a travaillé dans l’action sociale.  A déjà écrit : Créateurs d’utopies. Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire (2012, éd. Yves Michel)
  • Jean Huet (chap.4)  A écrit : Vers une gestion coopérative de l’eau (2014, éd. Fondation Gabriel Péri)
  • Christian Laval (préface) est professeur de sociologie à l’université Paris Ouest Nanterre-la Défense. Dernier ouvrage paru (avec Pierre Dardot) : COMMUN. Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014, éd. La Découverte)

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Où se procurer le livre ?

“Futur désirable” et “Désir d’avenir” en politique

 

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desirQuel est l’intérêt de rapprocher dans le  titre deux expressions utilisées avec 10 ans d’écart par deux candidats du Parti socialiste, Ségolène Royal en 2007, Benoît Hamon en 2017, parvenus à l’investiture un peu à la surprise générale ? Déjà une curiosité historique: qu’est-ce qu’ils ont ou non en commun? Ensuite ils parlent du désir, ce qui n’est pas très fréquent en langage politique. Enfin, par comparaison, c’est un moyen de se poser quelques questions à propos du projet politique de B. Hamon, là où il en est début mars 2017.

Le désir en politique est une très vaste question qu’il conviendrait, si nous en avions les moyens, d’aborder avec prudence tant la libido du politique peut souffrir d’un manque de passion (cf. “Avec Benoît Hamon, le retour du mot “désir” au cœur d’un discours politique”, Libération, Kim Hullot-Guiot 28/01/17) ; ce qui semble être le cas depuis quelques temps, et pour certains il est même question “d’acédie”, c’est-à-dire de torpeur, voire de dégout, conduisant à regarder passivement la politique comme un spectacle, rarement drôle, mais malgré tout attirant puisque les débats télévisés des primaires ont eu une bonne audience.

Royal_HamonMais “savons-nous toujours ce que nous désirons?” tel était l’un des énoncés du bac philo (section ES) en 2016. La réponse devait ou doit être évidente pour deux candidats investis par le Parti socialiste et qui, à 10 ans d’écart, font du désir le grand titre de leur projet politique de conquête du pouvoir présidentiel : “désir d’avenir” associé au “vrai changement” pour Ségolène Royal en 2007 et “futur désirable” associé à “faire battre le cœur de la France” pour Benoît Hamon en 2017 ; donc deux formulations assez proches. Pour autant, leurs intentions ont-elles d’autres points communs en sachant qu’en 10 ans la situation économique, sociale… a sensiblement changé, avec la crise bancaire et financière de 2008 par exemple. Les sources de cette réflexion sont: pour S. Royal son grand discours programmatique (2 heures) prononcé à Villepinte le 11 février 2007 et pour B.Hamon son discours d’investiture (1 heure) à Paris le 5 février 2017, plus quelques articles de presse de la même période, ce qui fait que le projet de B. Hamon a pu être complété depuis.

Ce qu’ils ont déjà en commun, c’est d’avoir été désignés par une primaire, certes interne au PS pour S. Royal, mais fortement médiatisée à l’époque; et surtout, après leur investiture, de ne pas avoir un soutien franc et massif de l’ensemble de leur parti politique: pour S. Royal, tout particulièrement parmi les caciques du PS ; ainsi par exemple à propos de Dominique Strauss Kahn: “Il est totalement loyal mais pas totalement Royal!” (l’Express, Elis Karlin, 28-12-2016); et pour B. Hamon quelques personnalités du PS (par exemple Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, et sa cour) se rallient à E. Macron ou trainent vraiment les pieds pour faire campagne.

Notons déjà une légère différence de style: S. Royal est portée à utiliser le “moi présidente” et le “je veux” et le “il faut”, alors que B. Hamon semble plus collectif avec l’usage du “nous” et en faisant preuve d’une approche moins volontaire avec de fréquents “je propose” ou “je proposerai”.

Mais abordons le fond avec une question, qui a dit: “Aujourd’hui, voici venu le jour de vous dire comment j’entends répondre à ces crises qui minent notre société et qui instillent dans ses veines le terrible poison du doute, de la résignation et parfois de la colère, mais aussi comment permettre à la France de saisir toutes ses chances, et elles sont nombreuses, de libérer tous ses talents et toutes ses énergies. Avec moi plus jamais la politique ne se fera sans vous! […] Nous allons agir ensemble, nous allons ensemble faire que la France se retrouve et que chacun l’aime et se retrouve en elle et accomplisse le changement profond, une autre façon de voir les choses car le temps n’est plus au colmatage, aux accommodements avec des systèmes qui ne fonctionnent plus. Il nous faut tout revoir, tout repenser et ne craindre, ni d’imaginer, ni d’inventer.”

Ce pourrait être B. Hamon, mais c’est bien S. Royal qui parlait ainsi  à Villepinte: “Je suis heureuse de voir toute la famille de la gauche rassemblée et vous tous et toutes aussi nombreux que je salue du fond du cœur.” Ce à quoi B. Hamon répond qu’il veut aussi « rassembler toute la gauche en se tournant vers l’avenir » tout en précisant que “ma campagne déborde les appareils. J’ai mis sur la table un projet politique à long terme”  (Le Monde.fr 4/02/2017). Certains membres du PCF semblent avoir entendu cet appel et poussent dans le sens d’un rapprochement avec J-L.Mélenchon le candidat de la “France insoumise”, mais il est vrai que quelques sièges de députés sont en jeu, c’est aussi ô combien valable pour les Verts; “cuisine” d’appareils qui n’a pas grand chose à voir avec la démocratie alors que le propos se veut rassurant : “ça ne peut pas être une affaire de partis: nous devons associer les citoyens pour savoir quel projet nous voulons pour la France” (Pascal Savoldelli, PCF. Le Monde.fr 7/02/17). Mais comment associer les citoyens ?

Associer les citoyens

Louable intention que S. Royal avait mise en œuvre dans une phase de “démocratie participative” en utilisant abondamment internet dès le printemps 2006,  chacun pouvant exprimer des idées et des propositions dans les nombreux sites “Désir d’avenir”, avec comme aboutissement en janvier 2007 la rédaction, non de “cahiers de doléances” (1789), mais des “cahiers d’espérance”: “Plus de deux millions d’entre vous sont venus dire ce qu’ils avaient sur le cœur et que la société politique n’entendait plus assez […] C’est forte de cette phase d’écoute et soucieuse de respecter votre effort pour prendre la parole que je me sens en mesure aujourd’hui de vous proposer plus qu’un programme, un contrat présidentiel.”

Pour B. Hamon, si les mots employés et les énoncés ne sont pas les mêmes, en revanche les intentions paraissent identiques quand il affirme vouloir “permettre aux citoyens de faire irruption dans le processus démocratique”. Mais faute peut-être de temps, il réduit quelque peu la voilure et actualise la participation avec la création d’une plateforme collaborative internet où chacun peut proposer, discuter (25.800 contributions en deux semaines d’ouverture) et d’un conseil citoyen de 40 personnes tirées au sort parmi celles qui ont fait acte de candidature. Ce conseil est chargé de faire la synthèse des contributions et d’en dégager des propositions “pouvant alimenter la réflexion sur le programme”; il se réunit deux weekends au cours du mois de mars 2017 avec l’aide d’une équipe d’experts, et “dix défis à relever ensemble”. Il s’agit, non de remettre en cause le socle du programme, mais de l’enrichir. “Le projet présidentiel que nous proposons ne repose pas sur la croyance en l’homme providentiel. […] Notre projet de transition, qui pense les mutations du travail, l’urgence écologique, démocratique et sociale doit être construit en commun.” Mais à qui les candidats cherchent-ils plus particulièrement à s’adresser ?

Quels citoyens ?

 Pour promouvoir un produit les experts en communication parlent de “cibles”. La politique n’y échappe pas, surtout quand elle fait campagne, le produit  à valoriser étant un programme électoral avec des objectifs plus ou moins précis à atteindre et il convient, directement ou par médias interposés, de convaincre une majorité d’électeurs et d’électrices de la pertinence du produit bien entendu nettement meilleur que ceux des concurrents. Dans ce “marché” électoral, les candidats, “managés” par leurs consultants en “com”, précisent leurs cibles prioritaires : qui faut-il convaincre en premier ? C’est sans doute là qu’apparaît la plus grande différence entre les deux candidats.

En citant plusieurs exemples, S. Royal développe longuement “le lien social qui se délite”, et fait part de sa colère “quand on sait qu’il y a sept millions de pauvres en France […] Ces cris de détresse silencieuse, ces pauvres vies brisées, ces familles humiliées, ravagées par la misère et l’injustice, ces destins marqués au sceau d’une malédiction qui ne dit pas son nom, c’est tout cela que j’ai à l’esprit, là, à l’instant de m’adresser à vous, et c’est cela qui me donne le désir de me battre, de vaincre et de proposer cette politique d’alternance qui seule sera capable de surmonter les crises […] C’est l’homme qui crée la misère, mais c’est aussi l’homme qui peut aussi la détruire”, dit-elle en évoquant Joseph Wrésinski, fondateur d’ATD Quart-Monde il y a 60 ans; vaste mouvement dans lequel œuvrent de nombreux bénévoles pour: accompagner des hommes et des femmes dans la (re)conquête de leur dignité, alerter l’opinion et les politiques afin de refuser ce mal endémique de la pauvreté en agissant sur ses causes. S. Royal insiste également beaucoup sur les mauvaises conditions de travail d’un grand nombre d’ouvriers et d’employés, les bas salaires, les écarts de salaires entre hommes et femmes, le défi d’un logement correct pour tous… “Ces désordres sont insupportables. On est bien obligé de se dire que tout cela est comme une cicatrice sur le corps d’un pays qui a pourtant la plus belle devise du monde: liberté, égalité fraternité.” Une grande partie du programme de la candidate socialiste a ainsi été déterminée par le choix de s’adresser prioritairement aux classes populaires, manière aussi de chercher à contrer l’impact du Front national qui commençait à se développer de façon inquiétante.

Pour B. Hamon, la “cible” de son discours d’investiture est, non à l’opposé, mais pour le moins différente. Une seule allusion aux “personnes mécontentes. […] Il s’agit de transformer cette colère en une aspiration à construire quelque chose qui nous dépasse, nous transcende et nous tourne vers l’avenir”. Et cet avenir est, dit-il, représenté dans le film césarisé Demain  (réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent) : “Quand on voit un film comme “Demain” on comprend que sans attendre les États, des millions d’êtres humains ont pris leur destin en main. Je veux incarner la correspondance politique à ces innovations sociales citoyennes, écologiques et solidaires.” (Le Monde.fr, entretien, “Je ne serais pas un candidat ligoté”, 4/02/17) Lors de son investiture, en faisant référence au prophétique Pierre Rabhi, B. Hamon confirme  cette approche: “Nous avons les clés pour faire en sorte que les choses changent […] Ce qui se pose là, c’est les conditions dans lesquelles nous allons vivre, dans lesquelles vivront nos enfants […]  Je crois dans l’intelligence collective. Je crois dans notre capacité collective et démocratique à  proposer des solutions.”

B. Hamon vise donc très clairement l’électorat de la “Sobriété heureuse” prônée par P.Rabhi, cet électorat qui a les moyens et la culture pour faire le choix de modes de vie écologiques en matière de travail, d’alimentation, d’habitat, d’énergie, de transport, etc. Si cette population du « bien vivre », de la société du “Buen Vivir” pour faire tendance…, semble être la plus porteuse des aspirations à la transition écologique et des innovations qui lui sont liées, peut-elle cependant constituer une base sociale suffisante pour faire majorité ? Certainement pas, en effet le mouvement issu d’une conscience commune disons écologique, à peine amorcé, n’est pas en mesure aujourd’hui de rendre largement crédible la prophétie de la sobriété heureuse aussi intéressante puisse-t-elle paraître. Cette orientation, si elle demeurait prioritaire, présente au contraire le risque d’éloigner du candidat les “gens de peu” dont parlait S.Royal, les “sans…”, qui constituent  selon André Gorz (Adieux au prolétariat, 1980, Galilée) “le prolétariat post-industriel” mais que rien n’agrège dans un vaste mouvement homogène, sinon de façon très minoritaire: DAL (Droit au logement), AC! (Agir ensemble contre le chômage, etc.), c’est-à-dire ceux et celles dont les préoccupations quotidiennes relèvent avant tout de “la sobriété malheureuse” subie, et sont prioritairement animés par une demande de protection et d’égalité dans tous les domaines, en espérant que les fins de mois ne soient pas constamment source de multiples inquiétudes et d’endettements insupportables (cf. “Soit le loyer, soit manger”, Le Monde, Lucie Soullier, 6/03/17), ce qui, admettons-le, ne dessine pas vraiment un futur désirable. Actuellement cet électorat, s’il ne s’abstient pas, penche dangereusement vers la candidate du Front national.

Toutefois, il semblerait que cela ait été entendu, et plusieurs journalistes de Médiapart en font état dans un long article: “Comment le fantôme du Front national pèse sur la campagne” (26-02-17), ils écrivent : “Sur le fond, l’équipe du candidat planche sur les axes de campagne que B. Hamon devra développer pour tenter de contenir le vote FN dans les milieux populaires, notamment autour des services publics, de la souffrance au travail ou du vieillissement de la population. Avec, à chaque fois, l’idée d’y apporter plus de sécurité et de protection. ‘Il ne faut pas seulement être dans la bataille de qualification pour le premier tour, prévient J.Guedj. Il faut aller chercher le FN sur la confrontation programmatique et faire sortir des sujets sous la toise médiatique, mais au cœur des préoccupations des Français.”  Le candidat Hamon devrait donc rapidement compléter son programme, pourquoi pas en s’associant à J-L.Mélenchon plus proche de ces réalités, mais le temps est compté…

Les programmes

Le programme de B. Hamon n’étant pas encore terminé, il n’est pas possible de proposer ici une comparaison exhaustive et détaillée avec celui de S. Royal. Toutefois si l’on s’en tient aux quatre thèmes (l’écologie, la révolution numérique du travail et le revenu universel d’existence (RUE), l’Europe, la démocratie) abordés par B.Hamon lors de son discours d’investiture, les points communs paraissent nombreux.

  • travail et protection sociale : en attendant une hypothétique mise sur orbite de la fusée RUE pour tous, B. Hamon propose de déclencher un premier étage dès 2018 pour les 18-25 ans “parce que justement ils expérimentent les bouleversements du travail, parce qu’ils ont besoin de l’autonomie pour pouvoir se projeter dans l’avenir”. Alors que S.Royal voulant “être la présidente du travail pour tous” proposait : une sécurité sociale professionnelle (idée avancée par la CGT), un revenu de solidarité active à la place du RMI (ce qui a été fait depuis) et pour les jeunes sans ressources “une allocation d’autonomie d’entrée dans la vie active en contrepartie d’une obligation de formation sérieuse”. La différence entre les deux candidats est à situer entre l’inconditionnel de la proposition Hamon et le conditionnel ou le “donnant/donnant” des propositions Royal, c’est une problématique importante du débat sur le RUE.  Par ailleurs, toute proposition de cet ordre ne devrait-elle pas être étudiée au regard de la réduction des inégalités économiques et sociales, dont la pauvreté est la partie la plus visible (aujourd’hui 8,5 millions de personnes entrent dans cette catégorie) ? Je suis loin d’être certain que le RUE offre réellement cette possibilité: “Il comblera les vœux des plus libéraux qui l’ont conçu dans la tradition de Milton Freidman afin de “libérer” complètement le marché de toute contrainte sociale. […] Ce serait un puissant instrument de dérégulation du marché du travail, qui n’en a pas besoin pour se dégrader davantage. Tout se tient. Un médiocre revenu de subsistance accomplit la prophétie négative de la fin du travail en découplant complètement travail et protection. Instaurer une nouvelle articulation du travail et des protections, par exemple à travers une sécurisation des parcours professionnels, représente au contraire la seule manière de sortir par le haut du chômage et de la précarité.” (Robert Castel, entretien, Alternatives économiques N°285, novembre 2009)
  • l’écologie occupe une place centrale pour B. Hamon : premier point de son discours auquel il consacre le plus de temps (22 m.); alors que S. Royal  parlait, non d’écologie, mais d’environnement et seulement en huitième position après la réforme de l’État, l’ordre économique, le travail, le logement, l’éducation, la santé, la sécurité; avant l’agriculture et l’Europe. Elle déclarait que la “France sera le pays de l’excellence environnementale […] Vous ne voulez plus de cette irresponsabilité qui détruit la planète, qui laisse la biodiversité s’épuiser et qui ne prépare pas l’après pétrole”. Pour B. Hamon, autoproclamé “candidat de l’écologie politique”, la transition écologique est la priorité des priorités: “si nous ne prenons pas le tournant de la conversion écologique, nous allons rater un grand rendez-vous proposé à la gauche dans son histoire. Cette transition je l’engagerai radicalement […] On ne peut négocier avec la nature.”
  • l’État est à réformer: de fond en comble pour B. Hamon avec une nouvelle Constitution et donc une VIe République, “simplement pour dire que cela fait maintenant 70 ans que nous vivons avec la Ve. Il est temps maintenant d’engager une nouvelle ère politique et démocratique s’appuyant sur des respirations, sur des contre pouvoirs”. S. Royal n’évoquait pas une nouvelle constitution mais une réforme en profondeur: “ensemble, nous allons donner un coup de jeune à cet État colbertiste, jacobin, centralisé à l’excès […] Ensemble, nous allons mettre l’État à l’heure de ce désir d’autonomie, de responsabilité civique et de liberté que j’ai senti monter d’un bout à l’autre de la France.”
  • La démocratie: beaucoup de proximité sur ce point. Il s’agit pour B. Hamon de la “faire respirer. Des citoyens demandent à ne plus être invisibles entre deux élections. […] On doit donc trouver des moyens qui permettent aux citoyens de participer à l’élaboration de la loi et à certains moments ils doivent pouvoir reprendre la main, c’est ma proposition du 49.3 citoyen: que le peuple puisse faire irruption dans les processus démocratiques!” Pour S. Royal “les citoyens pourront faire examiner par le Parlement une proposition de loi qui aura recueilli un million de signatures. Le développement des jurys citoyens et des budgets participatifs sera encouragé, et le référendum d’initiative populaire sera instauré.”
  • L’Europe: les deux candidats sont loin d’un Brexit, mais envisagent cependant de grandes réformes. B. Hamon: “l’hostilité de D. Trump à l’égard de l’Europe, qui fait écho à celle de Poutine, la fragilité du projet européen, nous mettent dans une situation inédite. Ce moins d’Amérique nous amène à devoir resserrer les rangs et j’aspire à un nouveau traité européen avec quatre axes prioritaires: une défense européenne, un traité de l’énergie, un investissement de 1.000 milliards d’euro dans la transition écologique, une régulation démocratique par l’assemblée parlementaire”; et la politique européenne ne doit pas se baser “sur un retour hypothétique de la croissance qui ne vient jamais” (le Monde.fr, 4-02-17). À l’inverse, S. Royal fixait un objectif de croissance à l’Europe qui “doit rester la grande ambition et la grande réalisation du XXIe siècle […] L’Europe que je veux doit élever le niveau de tous les pays et chaque individu et non pas les abaisser […] Il faut mettre en place un gouvernement économique de la zone Euro pour une politique de croissance coordonnée […] Cela prendra peut-être du temps, mais peut-être pas, si un jour tous les salariés d’Europe se lèvent et exigent d’autres règles, d’autres critères.
  • la finance, la grande absente ! Était simplement évoquée dans une courte phrase par S. Royal: “le règne sans fin du profit financier est intolérable à l’intérêt général”, alors que B. Hamon ne prononce même pas le mot (toujours en référence à son discours d’investiture).

Pourtant son prédécesseur, François Hollande, en avait fait son seul adversaire lors de son grand discours du Bourget le 22 janvier 2012: “Avant d’évoquer mon projet, je vais vous confier une chose. Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire que est mon adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en 20 ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. […] Cette emprise est devenue un empire.”

F. Hollande avait fait sensation et suscité une telle attente en France et en Europe, qu’il n’avait plus guère le droit à l’erreur. Mais l’empire ne s’est pas laissé faire et l’adversaire est très loin d’être terrassé malgré quelques légères avancées avec la loi bancaire de juillet 2013 : “le gouvernement a mis en place les axes essentiels de la régulation G20 : des banques avec davantage de capital (ce qui permet d’amortir les pertes en recourant moins à l’argent public) et des produits financiers toxiques mieux contrôlés. Il a aussi soutenu l’avancée de l’Europe vers l’Union bancaire, qui contribue à mieux surveiller les risques. Mais la déception se nourrit d’un engagement à minima et du sentiment d’une appétence plus grande à défendre les banquiers plutôt que l’intérêt général.” (Christian Chavagneux, “Régulation financière: désillusion”, Alternatives économiques N° 364, janv.17).

Ainsi, la toute puissante finance mondialisée demeure un nœud gordien bien entretenu par des néo-libéraux qui fondent leur politique économique sur la théorie du ruissellement. Cette théorie veut que la richesse mondiale détenue par une très petite minorité profite à tout le monde, y compris aux plus pauvres, par une multitude de petits ruisseaux: production et consommation de biens et de services appelant à la création d’emplois, impôts (le moins possible)… On pourrait en déduire que plus les  riches sont riches, moins les pauvres sont pauvres!  Ce qui est très loin de se vérifier dans les faits car il arrive fréquemment que des ruisseaux se tarissent ! Une étude récente ( OCDE “Les inégalités restent élevées…” nov.2016) “montre que les inégalités de revenu sont à des niveaux historiques, depuis 30 ans que les données existent, et plus intéressant encore, que la légère reprise de croissance de ces trois dernières années profite plus aux ménages les plus aisés… Les 10% les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de 2.3% et les moins aisés de 1,1%” (“Favoriser les riches, est-ce bon pour les pauvres?” Marie Viennot, France-Culture, 9/01/17)

On ne peut donc pas ignorer les questions posées par cet empire de la finance mondialisée ruisselante d’inégalités et de perversions inadmissibles: délocalisations, transferts de capitaux, fraude fiscale à grand échelle, salaires pharaoniques… Un programme politique ne peut faire l’impasse sur cette réalité totalitaire et doit pouvoir préciser ce qu’un pays comme la France peut entreprendre déjà sur son territoire, et participer à la construction d’instruments de régulation internationaux beaucoup plus contraignants que les actuels.

Le changement, c’est maintenant ?

Il y a bien longtemps en 1972, le PS avait inscrit en tête de son programme politique: “Changer la vie”, titre que l’on retrouvait dans le premier chapitre du Programme commun de la gauche qui inspirera nettement les “110 propositions” du candidat François Mitterrand en 1981. C’est également le titre de ce que fut l’hymne officiel du PS, chanté pour la première fois au congrès de Nantes en juin 1977: “C’est aujourd’hui que l’avenir s’invente/ Changeons la vie ici et maintenant” (refrain). Mais à partir de 1983 le PS ne change plus la vie, il s’adapte à la mondialisation tout en conservant l’idée du changement mais sans en préciser l’objet : en 2007 S. Royal a pour slogan “le changement, le vrai!”, alors que pour F.Hollande en 2012 “le changement c’est maintenant” et B. Hamon en a semble-t-il les clés: « Nous vivons dans un monde qui n’a jamais été aussi anxiogène, aussi menaçant. Nous avons les clés pour faire en sorte que les choses changent. »

Économie, social, écologie

Nous venons d’évoquer quelques unes des clés proposées par B.Hamon, certaines sont à préciser, d’autres restent à trouver… Rappelons simplement qu’en 1981 F. Mitterrand était devenu président avec un programme nettement centré sur un important interventionnisme économique et sur la recherche d’une plus grande justice sociale. S. Royal, nous l’avons vu, amplifie la dimension sociale et introduit l’écologie dans ses propositions, quant à F.Hollande il a su convaincre et rassembler toujours sur ces mêmes thèmes.

Ces thèmes doivent rester les piliers du récit politique de la gauche de gouvernement, tout en les adaptant aux grandes transformations en cours sur la planète Terre. Ce que B.Hamon a bien saisi, mais à trop s’afficher, après le retrait de Y. Jadot, en candidat de l’écologie politique, “je vais pouvoir m’adresser aux Français et retrouver ma liberté […] Je suis désormais le candidat de l’écologie politique” (le Monde.fr  24/02/17), il prend le risque qu’une bonne partie de l’électorat ne le voit qu’en vert ! Aussi doit-il intégrer plus clairement l’économie et le social, et se présenter comme le candidat de l’économie, du social et de l’écologie, ces trois éléments constituant un TOUT indissociable -si je parle de l’un je ne peux ignorer les autres- et fondateur d’un récit politique s’adressant à toutes les composantes de l’électorat. Il s’agit donc non seulement de “faire gagner l’écologie” comme n’arrête pas de le répéter EELV, mais de faire gagner ensemble l’économie réelle, la justice sociale et l’écologie. C’est me semble-t-il la condition politique pour espérer passer le premier tour, ce qui est très loin d’être acquis à ce jour.

Le graphique des résultats de la gauche aux élections présidentielles depuis 1965 montre que la victoire n’est pas nécessairement liée à un score élevé de l’ensemble de la gauche au premier tour, cependant un minimum d’au moins 43% semble requis, ce qui n’est pas le cas pour 2017 puisque d’après les sondages et sans compter E. Macron, il serait actuellement à peine de 35%.

presidentielles Gauche résultats-1965-2012Notons aussi que la dispersion des voix à gauche n’est pas nécessairement un facteur déterminant pour être présent au 2e tour : en 1981 et 1988 la gauche avait six candidats, sept en 2002 et 2007, cinq en 2012 ; en 2017 ils ne seront vraisemblablement que trois (Nathalie Arthaud, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon), ce qui ne veut pas dire pour autant que l’un d’eux arrivera en seconde position. Alors “chronique d’une défaite annoncée”? “Il n’y a pas un truc particulier à faire, à part échanger avec les électeurs. Je vis plus la campagne qui vient comme une étape dans la reconquête de la confiance et de la recomposition de la gauche.” (Barbara Romagnan, députée du Doubs, dans Médiapart 26-02-2017). Recomposition… un mot et tout serait dit ! Il est aussi bien souvent question de refondation ou de réinvention, quelques exemples sur dix années :

refondation

« Sorbonne Plage »

sorbonneSous ce titre Édouard Launet, journaliste à Libération, raconte les vacances bretonnes d’une pléiade de savants parisiens (nombreux physiciens dont plusieurs seront prix Nobel) sur la petite presqu’île d’Arcouest à proximité de Paimpol dans les Côtes d’Armor.

C’est une véritable tribu qui, depuis le début du XXe siècle, vit en « phalanstère » (l’expression est de E. Launet) pendant de longues vacances d’été. Que font-ils ? Ce que pratiquent habituellement tous les vacanciers de leur milieu : baignade, voile, pêche, fête…, dans un « entre-soi » peu favorable aux contacts avec la population locale ou d’autres vacanciers. Mais cette histoire serait sans doute d’une grande banalité si elle en restait à narrer le bien-vivre de quelques personnes aussi savantes fussent-elles ! L’essentiel est en fait dans le rapprochement que fait l’auteur entre Arcouest et Hiroshima,  le lien étant la radioactivité et la fission nucléaire. En effet, Marie et Pierre Curie, Jean Perrin… sont là au début, puis Irène et Frédéric Jolliot-Curie prennent le relai jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, qui verra la tribu se disperser en grande partie.

Les fondements de la tribu, c’est en premier lieu le soutien apporté à  Alfred Dreyfus, puis un socialisme humaniste, enfin une croyance quasi absolue en la science qui serait la seule capable de vraiment faire avancer l’humanité vers plus de bien-être ; et les découvertes que certains d’entre eux font sur l’immense capacité du nucléaire à produire de grandes quantités d’énergie les confortent dans cette perspective. Ce qu’ils ne maîtrisent pas, c’est l’usage qui va être fait de leurs découvertes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale… Et la question essentielle posée dans le livre apparaît alors : il y a entre Arcouest et Hiroshima « l’image la plus achevée de ce que fut le XXe siècle : idéalisme, puis violence, puis désillusion […] Comment l’idéalisme se retrouve-t-il dévoyé dans la violence ? Et comment sort-on de la désillusion ? » Édouard Launet n’apporte aucune réponse directe à ce grand questionnement, pas plus qu’il ne cherche à accuser ni les savants, ni l’équipage de l’avion qui a lâché les bombes sur Hiroshima et Nagasaki. Il interroge l’humanité sur sa violence et nous invite simplement à en faire de même… « L’Arcouest utopie, puis nuage, puis ombre, puis rien »

Ce livre se lit aisément grâce au style vivant et coloré  de l’auteur. Du bien bel ouvrage chaudement recommandé, y compris comme lecture de vacances !

Éditions Stock, 2016

Le Fruit commun du Versant du soleil, un goût de Beaufort

De la nécessité des communs

Suite de « Le bien commun ou les biens communs ? »

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“Les biens communs sont parmi nous” titrait le Monde[1] il y a quelques mois ; en effet depuis une dizaine d’années cette notion de biens communs attire l’attention non seulement de nombreux chercheurs mais aussi de politiciens de tous bords, certains y voyant un possible renouvellement des pratiques politiques de la gouvernance de la cité (polis), d’autres en faisant même la possible révolution du XXIe siècle… Je propose une démarche plus pragmatique, en allant à la rencontre de ceux et celles qui choisissent “le chemin de faire” balisé d’expériences collectives solidement ancrées dans la réalité, parfois depuis longtemps. « L’avenir est ce que l’on fait aujourd’hui. Demain est déjà trop tard. »

Aujourd’hui il sera question de pastoralisme en Tarentaise, plus particulièrement à Plan Pichu, un alpage d’été, une ‘’montagne’’ comme on dit là-bas, située sur le Versant du soleil (ou l’Adret) de la moyenne vallée de la Tarentaise, aux pieds du Cormet d’Arêches et au-dessus du village de Granier (365 habitants) et du gros bourg d’Aime (3.540 habitants)

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un rappel de la définition du concept de bien commun (d’après David Bollier, La renaissance des communs) :

Un commun est issu :

  • d’une ressource du domaine de la nécessité, c’est-à-dire les ressources les plus vitales (air, eau, croûte terrestre) et ce qui en découlent : énergie, logement, santé, connaissance et culture…
  • d’un collectif (ou communauté) s’intéressant à cette ressource et voulant l’utiliser
  • d’un ensemble de règles de gouvernance de cette ressource co-définies par le collectif ;

ces trois éléments formant un tout social, économique et démocratique, intégré dans un environnement territorial bien délimité, ce tout étant constitutif d’un commun

Le pastoralisme commun en Tarentaise, l’exemple de Plan Pichu

Mettre en titre “Plan Pichu” tient plus de la poésie que de la réalité, en effet il s’agit du nom donné à un pâturage communal d’été, et qui est l’une des ressources essentielles d’un système comprenant plusieurs structures collectives que nous allons peu à peu découvrir.

Cette expérience de pastoralisme se rattache fondamentalement à deux ressources naturelles-clés : d’une part, la terre avec les pâturages d’altitude et, à proximité du village, les terres cultivables largement consacrées à la production du foin nécessaire à la nourriture des animaux pour les longs mois d’hiver (1,5 tonne par vache) ; d’autre part, l’eau : le Versant du soleil est pauvre en sources, d’où l’importance accordée à l’Ormente, torrent à gros débit qui prend sa source à proximité du Cormet d’Arêches, est en partie capté par EDF. Quelles relations les habitants de ce vaste canton établissent-ils avec ces ressources naturelles, comment sont-elles à l’origine de communs ? C’est ce que nous allons chercher à découvrir.

1. Une réalité problématique

Dans la vallée de la Tarentaise l’organisation en communs remonte au XIe siècle grâce à des communautés monastiques qui arrivent à convaincre quelques paysans vivant chichement en autarcie, “d’essarter” (défricher) les pentes de la montagne pour les transformer en pâturages d’été. Peu à peu ces pâturages deviennent des communs sous forme “d’albergements”, c’est-à-dire des concessions sur du très long terme avec droit d’usage, concessions qui peu à peu seront récupérées par les communes. C’est l’une des caractéristiques historiques de cette vallée où encore aujourd’hui 75% des pâturages d’été sont communaux. « C’est la propriété commune qui a fait le premier et le plus solide lien entre les membres de l’association communale, qui les a groupés et leur a révélé leur solidarité, qui leur a dicté leurs plus anciennes institutions. C’est dans les régions les plus alpestres, plus favorables à la création et au maintien de la propriété collective, que les communes ont été les plus grandes propriétaires, et c’est là que la vie communale a éclos d’abord et s’est développée le plus activement[2] «  [Gabriel Pérouse]. Pour assurer l’été un gros travail de fenaison, les paysans éleveurs doivent rester dans la vallée, aussi embauchent-ils des bergers et des fromagers pour une centaine de jours généralement de la Saint-Jean, jour de l’“emmontagnée”, à fin septembre pour la “démontagnée” ; ce système, toujours en vigueur, a un coût élevé et qui se répercute bien entendu sur le prix du fromage.

Une bonne partie du lait récolté est convertie en fromage à pâte pressée en meules de grosses tailles afin d’en faciliter le transport et la conservation. Ce fromage s’est nommé tout d’abord “vachelin” (il pèse 10 kg), puis “govire” ou gruyère à partir du XVIIe siècle, l’appellation “Beaufort” (meules de 40 kg) datant de 1865. Fabriquer une meule de ce poids nécessite quotidiennement 500 litres de lait cru et un agriculteur de montagne, dont le troupeau comprenait généralement 3 ou 4 vaches laitières, ne peut donc y parvenir à lui seul ; ce qui fait que les éleveurs se regroupaient en fruitières coopératives, et c’est ainsi que le commun naît de la nécessité.

Menace sur le Beaufort !

La Seconde guerre mondiale et les années qui suivent provoquent la mévente du Beaufort ; les années 1950 sont désastreuses, avec comme conséquence de plus en plus d’arrêts d’exploitations ; l’attrait d’un travail plus rémunérateur dans les stations de ski y est aussi pour quelque chose, le développement rapide de ces stations générant également une importante spéculation foncière au détriment du pastoralisme.

Mais un homme n’admet pas la mort de l’agriculture de proximité dans une montagne qui serait laissée peu à peu en friche, et entraînerait la disparition du Beaufort. Maxime Viallet, formé à l’école de la Jeunesse Agricole Catholique (JAC. “Voir, juger, agir, ensemble !”) prend son bâton de militant syndicaliste de la FDSEA et part en guerre contre le risque de désertification d’une partie de la montagne : « quand on voit le luxe de certaines stations, quand on voit les profits des spéculateurs sur nos terres de montagnes, quand par ailleurs nous voyons les paysans, ceux qui petit à petit l’entretiennent depuis toujours, réduits à une condition de plus en plus misérable : il y a un scandale que nous dénonçons ». Il rassemble nombre d’éleveurs pour créer la Coopérative laitière du Beaufortain en 1960 et l’Union des producteurs de Beaufort (UPB) en 1964 : « le plus important dans cette longue marche du Beaufort, c’est toute cette prise en charge des problèmes du milieu par le milieu lui-même », aidé en cela dès 1970 par l’Institut national de la recherche agronomique : « L’INRA a apporté un concours déterminant en aidant la transformation d’un savoir-faire empirique en un nouveau savoir-faire renouvelant l’ancien par des données scientifiques véritables sans toucher aux qualités essentielles et intrinsèques du produit […] Ce fut une œuvre exemplaire de sauvetage de l’agriculture de montagne de notre région en faisant confiance à des agriculteurs prenant en charge leurs responsabilités. » [M. Viallet]. Comment le village de Granier s’est-il inscrit dans ce mouvement ?

2. Leadership

« René (Chenal), c’est clair, c’est lui qui a eu l’idée… Il a été le premier à se rendre compte de la réalité et il a fallu ensuite que des gens accrochent. » [un fondateur du GAEC] (Les citations de René Chenal, issues de deux entretiens, sont signalées par [R.C], celles d’autres témoins en provenance des différentes sources indiquées à la fin de ce document, sont le plus souvent anonymes)

D’où vient cette idée ? « C’est peut-être moi qui l’ai dite, mais elle provient de quelque chose de très ancrée en nous : la passion de la montagne. Je suis fils, petit-fils d’agriculteurs montagnards à la vie rude ; mon père, comme beaucoup d’autres ici, avait ce qu’on appelle la “double activité” c’est-à-dire son travail d’agriculteur, et comme 3 ou 4 vaches n’assurent pas un revenu suffisant, il avait aussi ses huit heures sur des chantiers plus les heures de transport. Ce qui fait que mes parents ne souhaitaient pas que je connaisse cette vie très contraignante, et ce d’autant plus qu’à cette époque le Beaufort ne marchait pas très fort ! Aussi ils m’ont poussé à faire des études, ce que j’ai fait, mais toutes les périodes de vacances je les passais au village où je voyais bien que les paysans commençaient à s’arrêter les uns après les autres. Or j’aime ce village, cette terre, le pastoralisme m’est chevillé au corps, c’est une véritable passion et je n’avais pas envie que tout cela disparaisse, aussi j’ai voulu continuer le travail de mes parents mais en l’adaptant au monde moderne. En montagne, tu ne peux pas t’en sortir seul et le collectif est une nécessité, il a donc fallu que je m’adresse aux copains » [R.C]

Ce ne fut semble-t-il pas trop difficile car cette passion du pastoralisme en montagne est souvent partagée, Cornelia Beyerbach le confirme dans une étude de la Fondation Facim : « La finalité du métier n’est pas tant la performance, mais le travail en lui-même en tant que source de plaisir en même temps que source de revenus. La passion pour ce métier qui repose sur les interactions fines entre les savoir-faire de l’homme, les animaux et la nature, constitue le dénominateur commun entre les différents témoignages. »

3. Naissance d’un collectif

Ainsi, en 1975 plusieurs éleveurs rejoignent René Chenal et se disent prêts à sauver l’agriculture à Granier en envisageant quelque chose de commun avec une orientation claire : « au début des années 70, on était en plein dans une politique agricole productiviste à tout crin, définie par des technocrates qui ne connaissaient pas grand-chose de l’agriculture en montagne ; une vache, fallait la considérer comme une usine à lait ! Le risque était que les paysans deviennent exclusivement producteurs de matière première. On ne voulait pas tomber dans un système où le lait est ramassé par des industriels du fromage comme ça commençait à se faire ; on nous conseillait aussi de garder nos troupeaux dans la vallée en achetant du foin un peu partout parce que “ça vous reviendrait moins cher ” disaient-ils ! La qualité ce n’est pas cela, elle suppose que les vaches mangent l’herbe de l’alpage l’été et l’hiver le foin que nous  ramassons sur nos terres , ce qui suppose que nous gardions la maîtrise complète de toute la chaîne de production du fromage. Face à cette soi-disant modernisation, il nous a fallu repenser le pastoralisme à Granier de façon plus collective ; c’est ce qui se pratiquait depuis longtemps dans les alpages d’été et on s’est dit “transportons ce modèle vers le bas !” Bon, c’était de belles paroles mais comment faire et avec quels moyens ? » [R.C]

C’est un représentant en matériel agricole qui leur suggère d’aller voir ce qui se passe dans le Valais Suisse et là ils découvrent le consortage, “partager un sort” : « par consortage on entend une gestion communautaire du travail et des biens collectifs, […] les consortages d’alpages et des eaux sont les plus répandus. […] En tant que membres d’un consortage, les usagers sont à la fois propriétaires et gestionnaires des biens communautaires. […] Ses fonctions écologiques et sociales confèrent au système de consortage un immense potentiel pour le futur. Des biens comme l’eau, le sol, les semences… doivent être considérés comme patrimoine commun. […] Forme d’organisation expérimentée pour la protection et la jouissance des biens communautaires ainsi que des ressources naturelles, le système de consortage pourrait, pour cette raison précisément, devenir un modèle de gestion durable de la nature et de l’environnement. » [Consortage en Valais]

« On est revenus enthousiastes en se disant “c’est ça qu’il faut faire” ! On a pris contact avec les conseillers de la Chambre d’agriculture de Savoie pour savoir comment on pouvait s’y prendre et avec eux on a posé les premières bases d’un projet sous forme d’un Groupement agricole d’exploitation en commun (GAEC) » [R.C] Puis le projet est présenté à l’ensemble du village qui comprenait encore à cette époque une quarantaine d’éleveurs. « On ne peut pas dire que l’on a déclenché l’enthousiasme ! On nous prenait pour des fous et beaucoup pensaient qu’on allait rapidement se casser la figure. C’est vrai que ça demandait des investissements financiers avec des emprunts importants pour la construction des étables en stabulation libre, de la grange à foin et d’un local pour le matériel agricole sans aucune certitude de réussite… On s’est quand même retrouvés à quinze puis au fil du temps à huit pour vraiment démarrer en novembre 1978 le GAEC le Consortage, nommé ainsi parce ce fut notre inspiration. Ces huit se connaissaient bien, l’école, les corvées à l’alpage, les fêtes… et on avait une forte volonté commune de faire vivre le village. On a commencé avec 40 vaches laitières, puis 80, aujourd’hui c’est 120. » [l’un des fondateurs]

Actuellement les plus jeunes sociétaires du GAEC ne voient que des avantages à cette formule : « ce collectif nous permet de ne pas être toujours pris par le travail agricole. J’ai besoin d’une double activité et en hiver je suis moniteur de ski. Je fais donc la traite du matin, puis je monte en station, et en rentrant en fin d’après-midi je m’occupe d’autres tâches à la ferme. On peut aussi avoir des congés, voyager, assister à des réunions… Si j’étais seul, je ne pourrais rien faire de tout cela. » [un jeune associé du GAEC, ancien berger]

4. Limites d’un territoire

« Plutôt que territoire je préfère parler de terroir, expression plus forte et qui renvoie à une culture, à un mode de vie lié à la montagne. Cette culture est faite de savoir-faire transmis de génération en génération, de pratiques collectives, de pastoralisme soucieux de l’environnement montagnard, de la qualité d’un fromage labellisé… » [R.C]

Le label (AOC et AOP en 2009) Beaufort concerne trois vallées : le Beaufortain, la Maurienne et la Tarentaise. Le terroir dont nous parlons ici, peut se délimiter ainsi : au point le plus bas à 600 m. d’altitude, on est à Aime (Chef-lieu de canton) avec son importante Coopérative laitière Neige et Soleil (production du Beaufort d’hiver et caves d’affinage été/hiver) et la Société d’intérêt collectif agricole (SICA) du Replat (commercialisation), puis en remontant le Versant du soleil on arrive à Granier (1 240 m.). avec le GAEC le Consortage (élevage de vaches de race tarine ou tarentaise). Granier bénéficie de deux avantages (ou inconvénients suivant les points de vue des uns ou des autres) : d’une part, le village, bien que protégé, est dans une zone avalancheuse (La dernière avalanche arrivée jusqu’au village date de 1981), ce qui interdit pratiquement toutes nouvelles constructions ; d’autre part, l’ensoleillement est important et la neige, même abondante, fond rapidement, ce qui empêche tout projet de création d’une grande station de sports d’hiver. Ces deux facteurs font donc obstacle à la spéculation et pour vivre, la commune doit s’appuyer sur le pastoralisme et le tourisme de randonnées d’hiver et d’été, avec développement des possibilités d’hébergement en gîtes et chambres d’hôtes.

On parvient enfin aux pâturages de Plan Pichu qui débutent vers 1 500 m. et grimpent en direction du Cormet d’Arêches jusqu’à 2 300 m. Les principaux locaux (chalets d’alpage pour le logement des bergers et les ateliers de fabrication du Beaufort d’été) sont à 1 900 m. Alpage et bâti sont gérés par un Groupement pastoral sous statut coopérative (créée officiellement en 1999), six GAEC de la région et quelques agriculteurs indépendants en sont les associés.

Le GAEC le Consortage est naturellement un usager de l’alpage de Plan Pichu, il en est devenu un élément pilote, ne serait-ce que par sa continuité géographique et son lien administratif avec la commune de Granier. L’alpage rassemble pendant les 100 jours de l’été, 420 vaches laitières réparties en trois troupeaux dont s’occupent sept bergers et bergères. Le lait est converti directement sur place dans un atelier très moderne dont s’occupent deux fromagers spécialistes. La rétribution d’un éleveur utilisateur de l’alpage se fait en fonction de la production laitière de chacune de ses vaches ; cette production est mesurée deux fois durant l’été au cours du cérémonial rigoureux de la pesée. Un troupeau de moutons est également utilisateur de l’alpage. L’électricité domestique est fournie par une turbine installée sur le torrent et par des groupes électrogènes pour les machines de la fromagerie.

Même si les conditions de travail se sont sérieusement améliorées, la vie de berger est rude. La journée de travail commence avec la première traite à 3 heures du matin et se termine guère avant 9 heures du soir avec quelques d’arrêts dont un temps de sieste avant la traite de l’après-midi. En dehors des deux traites quotidiennes, et quel que soit le temps, les bergers sont occupés à déplacer les machines à traire, à installer les clôtures, parfois à courir après les bêtes quand les clôtures ont été mal refermées ou abîmées par les touristes, à faire de l’entretien… « Bien qu’on ait deux jours de congés toutes les deux semaines, il est vrai que ce travail en montagne rend difficile une vie de famille… Mais je ne pourrai pas m’en passer tant que j’en serai capable. J’aime la montagne, j’aime passionnément ce travail… Et quand je me retrouve dans la vallée fin septembre je me sens complètement déphasée pendant quinze jours ! » [une bergère]

5. Propriété des biens

Les 1 500 hectares d’alpage et le bâti de Plan Pichu sont la propriété de la commune de Granier. Le Groupement pastoral bénéficie d’un droit d’usage et assure à ses frais (budget annuel d’environ 15 000 €) l’entretien et l’amélioration de l’alpage, des locaux et des chemins.

Pour les terres agricoles de Granier : « avant la création du GAEC ces terres se répartissaient dans de multiples parcelles (environ 10 000) dont certaines faisaient à peine 300 m² ! On a alors entrepris un gros travail de remembrement afin de faciliter le travail de fauche. Le fait qu’une grande partie des terres cultivables soit entrée dans un commun, a-t-il changé notre relation à la terre, se sent-on dépossédé ? Je ne crois pas, c’était devenu nécessaire pour la sauvegarde d’une activité agricole à Granier et on a gardé la même passion de la culture. Toutefois un paysan conserve toujours quelques ares pour ses pommes de terre, un peu de grain… ; j’ai encore un bout de vigne et je fais mon vin à 800 m. d’altitude ! Aujourd’hui, le GAEC reste le seul éleveur de bovins en activité sur la commune ; il y a aussi un éleveur de chevaux et un éleveur de chèvres. » [R.C]

Le bâti du GAEC est la propriété des huit associés, les terres qui vont avec (environ 400 hectares), sont gérées par un Groupement foncier agricole (GFA) ce qui permet la transmission par parts ; les “anciens” quand ils s’arrêtent, peuvent garder des parts et un jeune entrant au GAEC sans fonds personnels peut débuter uniquement avec la dotation jeune agriculteur  (DJA), un peu moins de 30 000 € dans la région, et augmenter ses parts par la suite.

Le matériel agricole et de terrassement (tractopelle…) est pris en charge par une Coopérative d’utilisation du matériel agricole (CUMA du Cormet) dont la zone d’action va au-delà de Granier. Cette coopérative assure également le suivi et l’entretien d’un important réseau de canaux d’irrigation des prairies de Granier.

Nous observons là, une approche non spéculative à multiples facettes de la propriété foncière conçue de manière collective. Est-ce pleinement satisfaisant ? Sans vraiment avoir approfondi pour l’instant cette question, il ne semble pas qu’il y ait beaucoup de réserves sur ces différentes possibilités juridiques, sinon peut-être pour la gestion du temps (nombreuses réunions) aspect qui sera abordé un peu plus loin.

6. Gouvernance du fruit commun

Dans les instances de décision des différentes structures évoquées plus haut, la règle de l’unanimité prévaut : « il est rare que nous soyons amenés à vraiment formaliser un vote. Je n’ai souvenir que d’un point que nous n’avons pas pu vraiment trancher : faut-il laisser leurs cornes aux vaches ? » [R.C]. Hors obligations légales, plusieurs structures originales ont été créées, ainsi :

  • pour le GAEC le Consortage : « on a mis en place une banque du travail : le revenu ne se répartit pas en fonction du nombre de part détenues, mais en fonction du temps de travail réellement effectué par chacun avec un système d’unités déterminées par ce que l’on fait, par exemple : 1 heure de râteau = 1 unité ; 1 heure de fauche motorisée = 1 unité + 1 unité pour le matériel, etc. Chacun note quotidiennement ses unités. C’est basé sur une grande confiance entre nous. » [R.C]
  • pour le Groupement pastoral : les “corvées” assurent les gros travaux d’entretien des pâturages (éviter le développement des arcosses : arbustes transformant rapidement l’alpage en maquis), des chalets (réparations et amélioration de leur confort), des chemins (doivent rester carrossables pour déplacer les machines à traire mobiles), du torrent et des canaux d’irrigation… : « nous faisons de l’entretien, du débroussaillage, du traitement de certaines plantes indésirables pied par pied, ce n’est pas du traitement à l’hélicoptère ! » [un éleveur du GAEC]. Les heures de “corvées” sont faites par les membres du Groupement pastoral à raison de quatre heures annuelles par tête de bétail : « le système des corvées est très ancien ; c’est une charge mais on ne peut multiplier les salaires, la priorité étant les bergers et les fromagers. Nous avons aussi d’importantes contraintes réglementaires puisque la labellisation du Beaufort crée des obligations : fumure naturelle des prairies, pas d’OGM, pas d’ensilage, fourrage produit localement… Tout cela fait que les paysans sont des acteurs efficaces pour la protection de l’environnement montagnard » [R.C]

Pour les vaches qui “dérochent” (en moyenne une par saison), « on a créé un fonds d’entraide où chaque éleveur verse annuellement une cotisation, ce qui permet d’indemniser les propriétaires des bêtes accidentées » [R.C]

7. Polycentrisme

Le Fruit commun de Plan Pichu génère sept instances de gouvernance toutes en gestion directe et dans lesquelles les sociétaires sont nécessairement impliqués. Si l’on ajoute la commune, le syndicat de défense du Beaufort, la Chambre d’agriculture, les syndicats de défense des agriculteurs (FDSEA, Confédération paysanne), où ceux-ci ont tout intérêt à être présents, on se rend compte du temps de réunions que cela nécessite : « L’équilibre est difficile à trouver et je crains un peu que les plus jeunes ne trouvent plus le temps de se réunir, ils sont en effet tous en double activité, alors qu’il faut du temps pour réfléchir ensemble et si on ne le prends pas, j’ai bien peur que l’on s’en remette à des techniciens qui décideront sans trop connaître le pastoralisme, alors que la force et la qualité du Beaufort vient en grande partie de son mode de fabrication resté aux mains des paysans. Pour moi le collectif est la seule solution à la gestion de ce temps de la rencontre, de l’analyse, de la réflexion globale, de la décision… et cela s’apprend, mais je ne suis pas sûr que la formation en général, telle qu’elle est aujourd’hui, prépare les jeunes à cela. » [R.C]

Le schéma qui suit, rassemble les données de la gouvernance polycentrique du pastoralisme en communs à Plan Pichu et à Granier.

8. Passagers clandestins

Tout dispositif commun comporte des risques d’intrusions, ce que Elinor Ostrom[3] nomme “les passagers clandestins”, c’est-à-dire ceux qui cherchent à profiter du bien commun sans en subir les contraintes et peuvent en entraver le bon fonctionnement. Deux exemples ont été évoqués :

La présence de loups : il y a quelques d’années, des loups ont provoqué de gros dégâts dans un troupeau de moutons : « l’éleveur, complètement découragé, a tout arrêté. Puis les loups ont fini par disparaître, comment ? je ne sais pas. Les loups ne s’en prennent pas aux vaches, enfin je n’en ai jamais entendu parlé, mais on reste attentif parce que des moutons il y en a de nouveau sur l’alpage. » [R.C] Le loup, dont le développement est mesuré et étroitement surveillé, fait l’objet de nombreux conflits entre éleveurs, environnementalistes et services de l’État. Le problème est complexe et ne peut être développé ici, aussi je renvoie, entre autres, à une tribune parue dans le journal LibérationLoups : plaidoyer pour des écosystèmes non désertés par les bergers

Quelques touristes (surtout des motorisés) négligent parfois les consignes de randonnées traversant les alpages : « Des points d’accroche entre touristes et agriculteurs, qu’il s’agisse des barrières ou clôtures qui restent ouvertes, des fils qui ne sont pas remis, ou des déchets jetés par terre…, peuvent rendre difficile la cohabitation entre les agriculteurs et les autres usagers de la montagne. Le problème consiste moins dans l’incompatibilité entre les différentes activités que dans la méconnaissance du monde agricole et pastoral par des acteurs extérieurs qui viennent en montagne essentiellement pour leurs loisirs. Ces conceptions divergentes sont à l’origine des conflits d’usage parfois récurrents qui amènent aujourd’hui les agriculteurs à exprimer leur souhait de mettre en place ou d’améliorer les formes de communication envers les autres utilisateurs de la montagne, notamment les touristes. » [un agriculteur]. Toutefois ces rares incidents sont résolus le plus souvent à l’amiable. « Des touristes, on en a besoin, ils achètent du Beaufort et le font connaître. L’été à Plan Pichu, il y a beaucoup de monde pour participer aux visites et aux fêtes d’alpage organisées régulièrement » [R.C]. « L’activité touristique représente pour l’agriculture dans son ensemble une importante source de revenu, à travers notamment la double-activité laquelle constitue une des spécificités de l’agriculture de montagne. Déterminante dans le maintien des exploitations agricoles, l’activité touristique est encore aujourd’hui un important facteur de développement local, indispensable pour l’attractivité des territoires. » [Cornelia Beyerbach]

9. Gestion des conflits

Là comme ailleurs, une gouvernance collective polycentrique n’est pas exempte de moments de déception, d’inquiétude, pouvant être à l’origine de conflits plus ou moins importants. En admettre la réalité est la première condition pour trouver des méthodes de résolution adaptées. J’ai retenu trois situations dans l’histoire de Plan Pichu :

  • Lors de la création du GAEC le Consortage en 1978, les éleveurs utilisateurs habituels des alpages de Plan Pichu (le Groupement pastoral n’existait pas encore officiellement) ont manifesté beaucoup d’inquiétude : « ils avaient l’impression que l’on allait tout prendre ! leurs terres, leurs vaches… Ce fut un moment difficile avec pas mal de tensions. Pour un peu ils nous auraient traités de communistes ! Se faire accepter a été long, mais en montagne on sait ce qu’est la patience, on sait regarder et peu à peu les paysans se sont bien rendus compte que le devenir de la montagne était dans le collectif avec la mise en commun de moyens nouveaux, c’est ainsi que l’on a fait l’acquisition à partir de 1980 de machines à traire mobiles, ce qui a complètement changé le travail en alpage. » [R.C]
  • Vers 1980 l’un des membres fondateurs du GAEC s’est totalement désinvesti : « ce n’était plus son affaire. Au bout d’un moment on a décidé de lui demander de se retirer. Ce fut vraiment difficile à vivre mais on est arrivés à se mettre d’accord assez rapidement. » [R.C]
  • Pendant l’été à l’alpage, les bergers et les fromagers vivent quotidiennement très proches : « les conditions de travail sont difficiles : quel que soit le temps on doit sortir, aller traire à 3 heures du matin avec la pluie, voire la neige, ce n’est pas évident ! Et parfois, la fatigue aidant, il y a des tensions qui naissent entre nous, même pour des riens… Alors on s’explique, et puis ce n’est pas l’espace qui manque, et on peut toujours aller faire quelques pas dans la montagne, ça calme ! » [une bergère]

Jusqu’à présent, tant au GAEC qu’au Groupement pastoral, les conflits se sont réglés à l’amiable et sans recours extérieurs, « mais en cas de besoin, pas de problème cela se ferait. J’ai entendu dire que la médiation était un outil de plus en plus utilisé dans les GAEC, alors pourquoi pas si ça permet de sortir d’une situation conflictuelle qui dure trop… » [R.C] « La médiation par sa souplesse, son faible coût et sa force de pacification, permet de gérer des conflits qui déboucheraient pour la plupart sinon dans des procès du moins sur des fractures irréparables. Le développement de la médiation agricole peut s’expliquer principalement par le déclin des médiateurs traditionnels (curé, maître, maire)[4]«  [Lionel Bobot]

10. Engagement des acteurs publics

Tout au début de ce document il a été fait allusion au rôle important joué par l’INRA dans les années 1970 pour le sauvetage de la production du Beaufort. Aujourd’hui, la commune de Granier, la Communauté des communes des Versants d’Aime et la Chambre d’agriculture de Savoie, paraissent être les acteurs publics les plus concernés par le pastoralisme dans la moyenne vallée de Tarentaise dont celui du Versant du soleil ; cette activité participe en effet au développement local (emploi, commerce, entretien de la montagne…) et les élus ne peuvent que la soutenir et l’encourager. Dans le système de gouvernance que je viens de présenter, ces élus, s’ils sont éleveurs, ne représentent pas leur institution d’appartenance, contrairement à d’autres endroits où des élus gardent la maîtrise des décisions, c’est le cas par exemple pour l’Institut Patrimoniale du Haut-Béarn qui coordonne 100 000 hectares de pâturages et forêts en communs. Je n’ai pu jusqu’à présent rencontrer des élus de Tarentaise aussi il m’est difficile d’en dire plus sur leur rôle.

11. Réseaux

« Le GAEC le Consortage a été, je crois bien, le premier de ce type collectif non familial en Tarentaise. On a été un groupe leader dans la région avec une idée forte : s’opposer à des supers pouvoirs intoxiquant qui veulent tout accaparer. On a été beaucoup médiatisé et visité et depuis, plusieurs GAEC se sont créés dans la région. » [R.C] Ce que confirme un jeune agriculteur : « je n’ai pas envie de vivre comme mon père, on a besoin d’avoir une vie sociale. Je suis passionné d’agriculture, je défendrai l’agriculture jusqu’à la fin de ma vie, mais ce n’est pas pour ça que j’irai m’enterrer et finir à bosser cent heures par semaine, et tout sacrifier. […] Je pense qu’il y a de plus en plus d’installations qui se font dans le cadre d’un GAEC […] L’agriculture, je la vois comme ça, de plus en plus collective, et ce n’est pas pour ça qu’elle sera moins performante ou qu’elle entretiendra moins les alpages. »

« On est aussi présents et actifs dans le Syndicat de défense du fromage Beaufort, cette organisation joue un rôle important dans la promotion non seulement de ce que nous produisons mais aussi comment nous le produisons, dans quelles conditions… » [R.C]

Conclusion

La présentation du Fruit commun de Plan Pichu telle qu’elle vient d’être faite, nous ramène à la définition proposée au début de ce document : il y a des ressources naturelles, la terre de l’alpage et de Granier, et l’eau du torrent ; il y a un collectif ou plus exactement plusieurs collectifs étroitement liés les uns aux autres ; enfin ces collectifs se sont dotés de règles démocratiques de gouvernance, qui paraissent solides et posent, semble-t-il, peu de problèmes. Enfin, j’espère avoir su démontrer qu’il s’agissait bien d’un tout social, économique et environnemental, historiquement ancré dans la montagne de Tarentaise. Cet ensemble ne fait référence à aucune idéologie explicite, seule “la nécessité fait loi” pourrait-on dire ; nécessité venant du temps, qu’il soit horaire ou atmosphérique, et de l’espace géographique de la montagne. Ce temps et cet espace liés à des ressources naturelles, apparaissent alors comme les déterminants de la construction d’un commun dont l’avenir dépend de la vente du Beaufort qui doit rester un fromage d’exception non industrialisé, sur un marché où il est difficile de faire sa place : « la rencontre entre le pastoralisme du Beaufortain et le marché doit trouver un équilibre sur du long terme. Et pour les éleveurs, comme le seul revenu du fromage ne suffit que très rarement, pourquoi ne pas envisager de rémunérer une partie du travail citoyen qu’ils assurent pour l’entretien et la protection de la montagne ? Je pense que cette idée permettrait de stabiliser un peu plus l’emploi agricole en montagne. » [R.C]

Il existe en effet un risque réel de voir disparaître l’emploi agricole en montagne, ainsi de 1976 à 2006 en Tarentaise, 80% des fermes n’ont pas retrouvé de repreneurs [PSADER][12]. Si depuis la situation s’est stabilisée, elle demeure cependant fragile, les jeunes agriculteurs rencontrant toujours autant de difficultés s’ils veulent s’installer seuls : « les enjeux qui conditionnent aujourd’hui l’agriculture de montagne (maîtrise du produit et sa mise au marché, modernisation des exploitations, pression foncière, conflits d’usage, prise en compte des aspects environnementaux, etc.), posent la question des perspectives d’avenir de l’activité agropastorale sur ces territoires de haute montagne » [Cornelia Beyerbach] et cela passe par une dynamique collective, cette dynamique « il faut qu’on l’entretienne, il faut que ça reste une volonté de tout le monde. Au Syndicat de défense, ils ont mis en place une formation pour tous les nouveaux entrants dans la filière du Beaufort […] où ils leur expliquent tout l’historique de l’AOC Beaufort et tout l’historique de ce collectif, des gens qui ont travaillé ensemble, pour faire bien comprendre à tous que le Beaufort c’est bien, parce que c’est le lait le mieux payé de France, mais c’est surtout une dynamique qui ne doit pas mourir […] Transmettre le fait que si ça a marché c’est parce qu’à un moment, il y a les gens qui se sont tenus par la main et qui ont créé le Beaufort, et si on veut que ça continue il ne faut pas que ça change, il faut rester dans cet esprit de collectif. » (un éleveur).

Collectif… ce mot je l’ai entendu peut-être trente fois lors de nos entretiens avec René Chenal, on y prend goût…, un goût de Beaufort peut-être ?

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Sources de l’enquête

1. entretiens en juin et juillet 2014 avec René Chenal, l’un des fondateurs du GAEC du Consortage à Granier

2. documents audio-visuelles :

* “La Montagne au sept bergers”. Film documentaire d’Anne et Erik Lapied. 2006 (DVD)
* “Passion des montagnes”. émission RCF Savoie. Réalisation M. Berment. 2006
* “Projet Maison de l’alpage”, entretien avec R. Chenal par Isabelle. Chavanon, déc. 2008

3. documents écrits :

* “Dans l’ombre des stations géantes le Versant du soleil : un nouvel art d’aménager”. Louis Chabert, Académie de la Val d’Isère, 1991
* “Maxime Viallet, le paysan”. Jean Ningre, novembre 2003
* “Alpages et agropastoralisme en Tarentaise et Pays du Mont-Blanc. Étude ethnologique”. Cornelia Beyerbach. Fondation Facim, nov. 2010-nov.2011
* “Consortage en Valais”. Wikivalais, février 2012
* “Les alpages et la vie d’une communauté montagnarde : Beaufort du Moyen-Âge au XVIIe siècle”. Hélène Viallet, Académie salésienne, 1993
* “Les moines et la montagne en Savoie du nord”. Nicolas Carrier. Actes du 34e congrès de la Société des historiens médiévistes. Chambéry, 2003
* “Le bien commun ou les biens communs ?” Pierre Thomé, 2014,


NOTES

  1. Serge Audier. Le Monde.fr  16 mai 2014
  2. Pérouse G. « Introduction à l’inventaire sommaire des archives communales de l’arrondissement d’Albertville ». 1911. Cité par Hélène Viallet
  3. Ostrom E. Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche  des ressources naturelles. 2009, éd. De Boeck
  4. Bobot L. « Le développement de la médiation dans le monde agricole français » Économie rurale. N° 296 / nov. 2006

Le bien commun ou les biens communs ?

J’introduis avec une image de la construction d’un important parc éolien citoyen réalisé à Béganne en Bretagne. Cette réalisation présente en effet toutes les caractéristiques essentielles d’un bien commun lié à une ressource naturelle : localisation, nombreux associés (85), cofinancement (1000 souscripteurs et banques coopératives), expertise militante et professionnelle, implication des collectivités territoriales, démocratie directe…)

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Quelle définition pour le concept de biens communs ?

En préalable, il me semble nécessaire de bien distinguer deux notions : LE bien commun et LES biens communs, ce pluriel a une grande importance, nous verrons pourquoi ; elles ne se contredisent pas mais ne recouvrent pas les mêmes champs d’analyse.

Le bien commun, parfois écrit avec un B majuscule pour marquer sa dimension universelle, est une représentation philosophique du bonheur et du bien-être universelle dans un monde paisible. On trouve cette approche dans plusieurs courants de pensée, en particulier chrétiens, avec par exemple  le philosophe Thomas d’Aquin (1224-1274) : « Au bien d’un seul on ne doit pas sacrifier celui de la communauté : le bien commun est toujours plus divin que celui de l’individu. » Sur un tout autre registre le bien commun était également la finalité suprême du monde soviétique : « Nous voyions l’avenir comme un bien nous appartenant et que personne ne contestait […] La guerre (étant) comme une préparation tumultueuse au bonheur, et le bonheur lui-même comme un trait de notre caractère » [Isaac Babel[1]]. On connaît les conséquences historiques et actuelles de l’une et l’autre de ces orientations voulant imposer coûte que coûte leur conception du bien commun : croisades, religion imposée, stalinisme, maoïsme, massacres…

Beaucoup plus proche de nous dans la pensée et l’action, on peut évoquer « Vers une déclaration universelle du bien commun de l’humanité«  texte élaboré au Sommet des peuples de Rio de Janeiro en juin 2012 : « Le paradigme du ‘’Bien commun de l’humanité’’ ou ‘’Bien vivre’’, comme possibilité, capacité et responsabilité de produire et de reproduire la vie de la planète et l’existence physique, culturelle et spirituelle de tous les êtres humains à travers le monde ». Cette déclaration demeure pour l’instant à l’état de projet, faute semble-t-il d’instances clairement définies permettant sa validation. Pierre Rabhi, promoteur de la “La Sobriété heureuse[2], est l’un des chantres les plus connus en France de cet appel au Bien vivre.

Le concept de biens communs peut avoir lui aussi un sens universel quand on évoque les biens communs de l’humanité. Ainsi en mars 2014 plusieurs parlementaires européens y font référence dans une proposition de Manifeste : « Les biens communs sont universels, ils appartiennent à tous et ne doivent en aucun cas être accaparés par des autorités et/ou des intérêts privés. […] Par définition, les biens communs appartiennent à la collectivité. L’eau, bien commun emblématique, ne doit pas être privatisée ou considérée comme une marchandise. » Ce qui est loin d’être le cas tant l’accès à l’eau potable et à l’irrigation demeure encore très problématique dans bon nombre de régions du monde, et à écouter Peter Brabeck, président du groupe Nestlé, il est évident que l’on ne va pas dans le bon sens du changement : « Les ONG ont un avis extrême quant au problème de l’accès à l’eau. Elles souhaitent que l’accès à l’eau soit nationalisé, c’est-à-dire que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mon point de vue n’est pas celui-ci. Il faut que l’eau soit considérée comme une denrée, et comme toute denrée alimentaire, qu’elle ait une valeur, un coût »[3], ce que Nestlé s’empresse de mettre eu œuvre un peu partout dans le monde. Par ailleurs, si ces parlementaires considèrent l’eau comme bien commun universel “emblématique”, en revanche ils se gardent bien d’évoquer les terres cultivables pourtant les plus sujettes à spéculation foncière et à “l’enclosure”, pratique consistant à ce que les ‘’princes de ce monde’’ accaparent des terres à leur seul profit, quitte à en exclure ceux qui la cultivaient jusqu’alors en vertu de droits d’usage ou coutumiers.

S’il est affirmé régulièrement par de hautes instances internationales que les ressources naturelles indispensables à la vie devraient être considérées comme biens communs de l’humanité accessibles sans exclusions possibles, à protéger de toute forme de spéculation, de pollution, de surexploitation, il est clair qu’il s’agit là de déclarations d’intention sans beaucoup d’effets tant l’actuel système de gouvernance de la planète paraît en être à l’opposé même. Mais en revanche, si l’on territorialise très localement (du global au local) les communs avec une approche empirique d’un faire ensemble ayant pour objet les ressources naturelles vitales, on se rend compte que des hommes et des femmes sont en capacité de s’auto-organiser pour gouverner en commun des parties de ces ressources sans les surexploiter, c’est ce que Elinor Ostrom (prix Nobel d’économie en 2009) a longuement étudié pour constater que ces hommes et ces femmes « peuvent conclure des accords contraignants en vue de s’engager dans une stratégie coopérative qu’ils élaborent eux-mêmes. »[4] [1990]

M’inspirant des recherches d’E. Ostrom et du sociologue américain David Bollier, je propose :

*une définitionUn commun est issu :

  • d’une ressource du domaine de la nécessité, c’est-à-dire les ressources matérielles les plus vitales (air, eau, croûte terrestre) et celles qui en découlent : énergie, logement, santé, connaissance et culture…
  • d’ un collectif (ou communauté) s’intéressant à cette ressource et voulant agir dessus
  • d’un ensemble de règles de gouvernance de cette ressource co-définies par le collectif,

ces trois éléments formant un tout social, économique et démocratique, intégré dans un environnement territorial bien délimité, ce tout étant constitutif d’un commun.

*une grille de présentation et d’analyse d’un commun :

1.      principes fondateurs d’un commun

1.1.    confrontation à une réalité problématique et désir de la transformer

1.2.    leadership affirmé d’une ou deux personnes rassemblant autour d’un faire ensemble

1.3.    création d’un collectif s’inscrivant dans un mouvement autonome de recherche d’une solution et de création coopérative

2.      variables d’un commun

2.1.    territorialisation : comment et par qui les limites géographiques de compétence d’un commun sont-elles définies ?

2.2.    cadre juridique : propriété privée ou publique ? Droit d’usage, droit coutumier ?

2.3.    auto-organisation et autogouvernance : modalités de la prise de décision ?

2.4.    polycentrisme : décentralisation maximale des lieux de décision

2.5.    surveillance : quand des “passagers clandestins” apparaissent dans un dispositif commun, comment cela est-il traité ?

2.6.    conflits : gestion en interne du dispositif commun ou avec l’extérieur

2.7.    engagement des acteurs publics (soutiens officiels, subventions…) et partenariats avec acteurs privés (entreprises, fondations d’entreprises…) ?

2.8.    réseaux : imbrications avec des unités proches géographiquement et (ou) par la pratique

Ressources et biens communs

Le point d’ancrage d’un commun, son objet, est donc d’abord une ressource, dont la gouvernance engage nécessairement de nombreux acteurs qui, bien qu’ayant des intentions et des projets pouvant être divergents, ne peuvent généralement pas se passer les uns des autres ; schématiquement présenté cela donne :

Ces trois sphères interagissent et s’influencent, on peut cependant observer de nombreuses dérives chez :

  • les acteurs publics : tendance à la bureaucratie, au centralisme qui n’a rien de démocratique, à l’oligarchie… Remise en cause de l’universalisme de la solidarité nationale ; impuissance devant les lobbies des marchés financiers ; obsession de la dette ; délégations de services publics à des entreprises privées contraires à l’esprit même des biens communs universels (gestion de l’eau par exemple[9] : cf. Franck Poupeau, « La guerre de l’eau. Cochabamba, Bolivie, 1999-2001 ». Revue AGONE, N°26-27, 2002, p.133-140 | Lionel Goujon et Gwenaël Prié, «Les voyageurs de l’eau. Les comités d’eau de Cochabamba ». 2008 | Collectif. L’eau, patrimoine commun de l’humanité. 2002, éd. de L’Harmattan | conflits d’intérêts, par exemple le projet de retenue d’eau à Sivens
  • les acteurs privés : “religion” du marché ; fétichisme de la finance ; enclosure des ressources ; détérioration de l’environnement ; apologie de la spéculation ; fraude fiscale à grande échelle ; asymétrie des pouvoirs…

En réaction à cette réalité, les acteurs “autonomes (dans le sens défini par Cornélius Castoriadis : “l’histoire humaine est création […], œuvre de l’imaginaire collectif””). Leur action est déjà d’alerter l’opinion sur de nombreux dysfonctionnements, puis de développer leur autonomie créatrice à la fois individuelle et collective. Ce qui débouche le plus souvent sur des créations d’entreprises associatives, coopératives et autres statuts, pratiquant : une économie de l’échange non spéculative, le plus souvent une symétrie des pouvoirs (une personne = une voix) avec polycentrisme des lieux de décision et d’action. Il se peut là aussi que des dérives apparaissent mais sans aucune mesure avec celles des autres acteurs, le risque principal étant peut-être celui de l’isolement de l’entre soi.

Il paraît évident que l’actuel part du marché attribuable aux communs, représente quantitativement peu de chose. Cependant, qualitativement on peut observer que des actions collectives dans la société civile font évoluer, certes bien lentement, les marqueurs des acteurs publics et privés. Ainsi l’habitat commun en coopérative est devenu légalement possible (loi ARUR chap.VI art. 47, 2014) grâce à plusieurs réalisations préfiguratrices et à l’action d’associations telle Habicoop. Il est aussi beaucoup question des responsabilités sociales et environnementales des entreprises et une association comme le MOUVES cherche à établir des ponts entre les entreprises de l’économie sociale et celles plus classiques.

Alors que la gouvernance en biens communs révèle aussi plusieurs façons de concevoir le rôle de l’État et du marché, tout particulièrement à propos de la propriété foncière et financière, il y aurait matière à évaluer de façon moins dispersée la portée de ce vaste mouvement social alternatif et créatif des communs, dont la crainte, semble-t-il parfois justifiée, est de se faire instrumentaliser par les multinationales et leurs fondations : « Pour éviter le pillage de notre richesse commune, il faudrait sortir du débat entre “privatisation” et “propriété publique” et privilégier les formes démocratiques [des communs] car souvent, “l’État s’empresse de conspirer avec les industriels pour les aider à accaparer les ressources en vue d’une exploitation privée, c’est-à-dire commerciale[David Bollier]”. »[5] [Serge Audier, 2014].

Aujourd’hui dans un faire commun, tous les cas de figures juridiques sont utilisés, mais la question de l’évolution du droit de propriété patrimoniale foncier et financier se pose de plus en plus et les communs sont loin d’être étrangers à ces interrogations : « Comment régler les droits d’accès et la protection de certains biens que l’on considère comme essentiels pour la survie de l’espèce ? Quels mécanismes juridiques utiliser pour en protéger et en partager l’accès ? Si penser les biens communs est une absolue nécessité, c’est aussi une impasse intellectuelle de notre droit, qui ne dispose pas de réponses satisfaisantes dans ses catégories classiques. Le droit doit donc, de toute urgence, se réinventer. »[6] [Jacques de Saint-Victor et Béatrice Parance, 2014]. Et relayés par les grands médias, des économistes s’interrogent eux aussi :“La propriété c’est dépassé !” s’exclame Jeremy Rifkin[7] et Thomas Piketty[8] n’est pas loin de le suivre…

L’une des caractéristiques principales des communs mises en évidence par E. Ostrom, est celle de la gouvernance “polycentrique”, c’est-à-dire en multipliant les espaces de décisions au plus près des réalités locales ; tout le contraire en quelque sorte du centralisme jacobin tel qu’il se pratique en France non seulement au niveau de l’État mais aussi bien souvent dans les régions, les départements, voire les grandes agglomérations ; institutions qui ne font que reproduire un système excluant les citoyens de la délibération.

Maintenant imaginons un court instant ce que pourrait être un projet politique de généralisation d’un système polycentrique. Des gens, localement très concernés par la gestion directe d’une ressource, se réunissant pour se poser la question : « qu’est-ce qu’on peut faire ensemble à propos de tel cours d’eau, de telle terre cultivable, de telle forêt, de nos déchets organiques, de l’énergie, etc. ? » En discutant, ils repéreraient leurs points d’accord et surtout de désaccord, cherchant à les éclaircir, faisant appel si nécessaire à des experts, à des médiateurs, avançant pas à pas vers un projet commun, puis arrivant à la phase de co-construction avec les acteurs publics et privés… Il a fallu plus de dix ans de travaux préparatoires pour que le parc éolien de Béganne soit fonctionnel en juillet 2014. Les élus locaux ont toute leur place dans une telle démarche : mettre à disposition des moyens, rôle de facilitateurs, voire même d’initiateurs…, à condition toutefois qu’ils ne viennent pas avec des projets complètement ficelés, voire même pratiquement décidés sous la pression de quelque lobbying confidentiel de la part d’acteurs privés avec des intentions d’accaparement. J’entends bien les arguments que l’on peut opposer à ce mode de gouvernance polycentrique : entrisme, manipulation, prise de pouvoir par des groupes très minoritaires, communautarisme, remise en cause de la démocratie représentative… Ces risques existent mais les identifier permet déjà de s’y confronter et de les relativiser dans la mesure où l’on considère vraiment que les communs peuvent constituer « la nouvelle raison politique qu’il faut substituer à la raison néolibérale. […] Un tel projet révolutionnaire ne peut se concevoir qu’articulé à des pratiques de nature très diverses, économiques, sociales, politiques, culturelles. À la condition que des lignes de forces communes finissent par se dégager suffisamment à la faveur de liens entre les acteurs de ces pratiques, une “signification imaginaire” peut finir par cristalliser et donner sens à ce qui semblait jusqu’alors n’être que des actions ou des prises de position dispersées, disparates, voire marginales[9]« . [Pierre Dardot et Christian Laval, 2014]

Cette révolution à petits pas envisagée par P. Dardot et C. Laval, à “petit feu” disait Pierre-Joseph Proudhon[10], débouchera-t-elle au cours de ce siècle sur une société de la post-croissance, plus juste, plus équitable ? L’adversaire est de taille, et si parfois il vacille, il s’en remet vite, avec le soutien sans faille des grandes institutions mondiales, FMI, Banque mondiale… Celles-ci acceptent des prêts à des pays en grande difficulté économique à condition qu’ils privatisent leurs ressources naturelles. Ce genre de chantage ne devrait pas être, d’autant plus quand les gouvernants de la France s’en mêlent [cf. Basta! « Quand F. Hollande encourage la privatisation de l’eau en Grèce« , mars 2013] Depuis quelques années, jamais, hors période de colonisation, il n’y a eu dans le monde autant de privatisations de la terre [cf. Basta! « Accaparement des terres« , oct. 2012] et de l’eau par des grands groupes financiers internationaux… La marche sera donc encore longue pour les “lanceurs d’avenir de la post-croissance, du post-capitalisme… »[11] [Marie-Monique Robin, 2014]

« Le printemps est venu, la terre a reçu l’étreinte du soleil et nous verrons bientôt les fruits de cet amour ! Chaque graine s’éveille et de même chaque animal prend vie. C’est à ce mystérieux pouvoir que nous devons nous aussi notre existence. C’est pourquoi nous admettons pour nos voisins le même droit qu’à nous d’habiter sur terre. Pourtant nous avons maintenant à faire à une autre race chez qui l’amour de posséder est une maladie ! […] Ces gens-là revendiquent notre mère à tous, la terre, pour leur seul usage et se barricadent contre leurs voisins ; ils la défigurent avec leurs constructions et leurs ordures. Ils sont pareils à un torrent de neige fondue qui sort de son lit et détruit tout sur son passage. Nous ne pouvons vivre côte à côte. »[12] [Sitting Bull]

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Suite conseilléeprésentation d’une étude de cas, le Fruit commun du Versant du soleil


NOTES

[1] Isaac Babel (1894-1940) est un écrivain russe de religion juive, fervent défenseur de la Révolution soviétique, et fusillé pour avoir critiqué Staline. Il est cité par Olivier Rolin dans Le Météorologue. 2014, éd. du Seuil

[2] Rabhi P. Vers la sobriété heureuse. 2010, éd. Actes Sud

[3] Brabeck P. dans “We Feed the World” (“Le marché de la faim”, France). 2005, documentaire d’Erwin Wagenhofer et Jean Ziegler

[4] Ostrom E. Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Cambridge University Press, 1990. Et pour la traduction française : Bruxelles, 2010, éd. De Boeck

[5] Audier S. “Les biens communs sont parmi nous”. Le Monde.fr 16 mai 2014

[6] De Saint-Victor J. et Parance B. Repenser les biens communs. 2014, CNRS éditions

[7] Rifkin J. interview, Télérama N°3375 / 20 au 26 sept. 2014. Cf. également : La nouvelle société du coût marginal zéro : l’internet des objets, l’émergence des communaux collaboratifs et l’éclipse du capitalisme. 2014, éd. Les Liens qui libèrent

[8] Piketty T., Le Capital au XXIe siècle, 2013, éd. du Seuil

[9] Dardot P., Laval C. COMMUN. Essai sur la révolution au XXIe siècle. 2014, éd. La Découverte

[10] Proudhon P-J. Manifeste électoral du Peuple. 1849, éd. Garnier Frères. Numérisé par Gallica (BNF)

[11] Robin M-M. Sacrée croissance. 2014, éd. La Découverte

[12] Jouvrat O-J. et A-C. Lincoln, Indian Tonic. 2003, éd. Paquet

Biens communs et économie sociale et solidaire

L’exploration des possibles

Résumé : L’attribution en 2009 du prix Nobel d’économie à l’américaine Elinor Ostrom a mis en évidence en Europe le concept de biens communs. Le travail d’enquête sur la gouvernance des biens communs conduit dans le monde par E. Ostrom fait ressortir que des hommes et des femmes peuvent être en capacité de s’auto-organiser pour gérer ensemble et sans exclusive des ressources naturelles vitales telles que l’eau et des terres agricoles.

Entre le tout État et le tout marché, E. Ostrom définit une alternative dans la gouvernance des ressources naturelles lorsqu’elles deviennent biens communs. Elle constate que les expériences les plus pérennes observées sont « de riches mélanges d’instrumentalités publiques et privées », allant ainsi à l’encontre de « la tragédie des communs », théorie néo-libérale développée par Garrett Hardin.

De ce travail d’enquête empirique, elle dégage un certain nombre de principes et de variables à prendre en compte pour évaluer la gouvernance d’un bien commun, principes et variables qui sont aussi tout à fait applicables aux entreprises de l’économie sociale et solidaire (ESS).

Cette proximité nous amène à envisager que l’ESS, par ses valeurs de référence, est la plus à même pour proposer des outils (conceptuels et de gestion) les mieux adaptés au mouvement vers les biens communs lorsque celui-ci apparaît dans la société civile à propos des ressources naturelles vitales et des ressources de la connaissance. Quatre exemples d’entreprises de l’ESS permettront de formuler plusieurs hypothèses en étayage de cette thèse.

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De la gouvernance des biens communs

Dans un monde qui navigue surtout au gré des valeurs boursières et où une partie de la population planétaire accède très difficilement aux ressources naturelles vitales, bon nombre d’hommes et de femmes inventent ou réinventent des pratiques fondées en premier lieu sur des valeurs humaines rendant possible une approche économique et sociale beaucoup moins centrée sur le seul profit.

Le concept de bien commun est sorti quelque peu d’une grande confidentialité à l’occasion de l’attribution du prix Nobel d’économie le 10 octobre 2009 à deux ostrom_2_webéconomistes américains, Elinor Ostrom (décédée en 2012) et Oliver Williamson, pour leurs travaux sur la gouvernance économique. Les médias ont surtout remarqué E. Ostrom, première Nobel d’économie, en soulignant que la théorie qu’elle développe dans ses travaux sur la gouvernance des biens communs, a su motiver la docte Académie royale des sciences : « Elinor Ostrom a défié la sagesse conventionnelle qui veut que la propriété commune est mal gérée et devrait être soit régulée par les autorités centrales ou privatisées […] Elle observe que les utilisateurs des ressources développent fréquemment des mécanismes sophistiqués pour la prise de décision et l’application des règles pour gérer les conflits d’intérêts.» [Académie royale des sciences. Suède : 2009]

En France ce prix provoque de l’étonnement : « Est-ce de la sociologie ? De la psychologie ? De l’anthropologie ? L’attribution du dernier prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom a laissé la plupart des économistes perplexes, très peu connaissaient ses travaux […] Tout le travail d’Ostrom est d’observer sur le terrain plutôt que par construction de modèles abstraits« [1] [2010] note Jacques Secondi dans Le Nouvel Économiste ; mais suscite également de l’intérêt dans les milieux de l’économie politique : ainsi Hervé Le Crosnier écrit dans Alternatives-économiques : « L’attribution du prix Nobel d’économie à Elinor Ostrom est une excellente nouvelle pour le développement d’une réflexion politique et sociale adaptée aux défis et aux enjeux du XXIe siècle »[2] [2009]. Michel Rocard (premier ministre mai 1988-mai 1991) salue l’événement avec beaucoup d’enthousiasme dans Libération : « Le prix Nobel pour l’autogestion ! Vous avez bien lu. Ni l’auteur de ces lignes, ni la rédaction de Libération, ni l’AFP qui nous a informés, ne sont fous […]. Les travaux de cette dame (E. Ostrom) portent, d’après le peu qu’il nous a été donné d’en lire, sur la gestion des biens publics. Elle découvre, affirme et prouve que les marchés ou l’État ne sont pas les seuls gestionnaires, les seuls régulateurs admissibles de ces biens, mais au contraire que les associations de consommateurs et d’usagers s’en acquittent au moins aussi bien et sont plutôt mieux armées pour ce faire […] L’intuition qu’il couvrait demeure : beaucoup plus de décentralisation, d’autonomie, pour les institutions de base et de responsabilités partagées sont les conditions d’une meilleure démocratie et de plus d’efficacité économique et humaine dans la gestion des biens et procédures collectif »[3] [2009].

M. Rocard commet deux minimes erreurs de lecture : premièrement E. Ostrom ne parle pas de biens publics mais de biens communs, nous verrons que cette nuance a son importance même si bien commun et bien public peuvent se confondre à certaines occasions ; et deuxièmement, elle parle d’auto-organisation et non d’autogestion : dans les années 1970, le concept d’autogestion avait une forte base idéologique à la fois libertaire, marxiste et christianisme social, alors que celui d’auto-organisation renvoie d’abord à des pratiques observables, et toute la démarche empirique poursuivie pendant de longues années par E. Ostrom, a été de parcourir le monde pour rencontrer de nombreuses personnes en situation d’auto-organisation populaire sans aucune idéologie explicite sous-jacente.

Ceci dit, M. Rocard pose clairement la problématique abordée par E. Ostrom : entre le marché du libre-échange et l’État quelle serait l’alternative crédible et efficace pour une gouvernance durable et solidaire des biens communs universels et non des biens marchands ? L’économie sociale et solidaire (ESS) comme forme d’organisation économique, en associant divers parties prenantes, représente-t-elle des outils pertinents de gouvernance ? Je développerai cette problématique à partir de plusieurs exemples d’entreprises de l’ESS, mais il convient déjà de préciser ce concept de biens communs ou de communs (et non du Bien commun, notion philosophique théorique trop large à mon sens)

Définition des biens communs

E. Ostrom a publié plusieurs ouvrages sur la gouvernance économique et à ce jour un seul Ostrom_livreest traduit en français : « Gouvernance des biens communs », condensé de longues études de cas d’initiatives fructueuses ou infructueuses, et qui « se veut un effort de critique des fondements de l’analyse des politiques telle qu’elle est appliquée à de nombreuses ressources naturelles […], (en tentant) d’expliquer comment les communautés et les individus façonnent différentes manières de gouverner les biens communs »[4] [1990].

Elle va ainsi à l’encontre de la « Tragédie des biens communs« , courant de pensée néo-libéral très en vogue aux États-Unis dans les années 1970-1980 et développé entre autres par Garrett Hardin. Ce dernier considère que l’homme est naturellement prédateur, et si l’on ajoute la surpopulation du globe, il ne peut que surexploiter les ressources naturelles si celles-ci sont laissées en total libre accès : « la liberté d’usage d’un bien commun apporte la ruine de tous »[5] [1968]. la solution serait alors à chercher non pas dans la nationalisation, l’État étant là avant tout pour réglementer et protéger, mais dans la privatisation complète des ressources naturelles considérées alors comme de simples marchandises dont l’accès est régulé par le droit de propriété et la concurrence du marché.

Pour E. Ostrom, faire référence aux cadres naturels considérés comme des ‘ »tragédies des biens communs », conduit l’observateur à se retrancher « derrière l’image d’individus impuissants pris dans un inexorable processus de destruction de leurs propres ressources. » Au contraire, dit-elle, on peut avoir une toute autre représentation si l’on veut bien prendre la peine de ne pas se laisser enfermer dans ces aprioris et considérer que des hommes et des femmes « peuvent conclure des accords contraignants en vue de s’engager dans une stratégie coopérative qu’ils élaboreront eux-mêmes« [1990].

E. Ostrom précise qu’un bien commun n’a pas d’existence préétablie en tant que telle – sinon sous forme de déclarations de principe ou d’intention, par exemple ‘’la terre appartient à tout le monde’’- mais qu’il s’agit en premier lieu d’une ressource qui ne deviendra éventuellement commune que par une action d’appropriation, sans exclusive, par des personnes qui s’auto-organisent et s’autogouvernent « pour retirer des bénéfices collectifs dans des situations où les tentations de resquiller et de ne pas respecter ses engagements sont légion« . Il s’agit donc bien d’une transformation des représentations du rapport à l’économie et à l’État, venant d’une prise de conscience commune à des hommes et des femmes faisant d’une ressource un bien commun partageable avec équité et à protéger. À l’évidence, nul ne peut décréter ou imposer une telle démarche et l’on se rend compte de la difficulté à la faire émerger auprès du plus grand nombre, c’est l’un des enjeux importants pour la gouvernance des biens communs mais aussi de l’ESS.

E. Ostrom distingue deux types de ressources-biens communs :

les biens communs naturels non exclusifs, soit rivaux : par exemple un cours d’eau, considéré comme un bien commun, est non exclusif dans le sens où tout le monde peut y accéder en respectant les réglementations en vigueur ; il devient rival quand le poisson pris par un pêcheur n’est plus accessible aux autres, d’où la nécessité d’une réglementation destinée à éviter une surexploitation et à protéger le renouvellement des espèces ; se pose alors la question de savoir par qui est faite cette réglementation : les pêcheurs s’ils arrivent à s’entendre et à s’auto-organiser ? Une autorité publique extérieure ? Ou bien encore conjointement par les deux, ce qui paraît être la meilleure solution. Soit non rivaux : sur la même rivière, des personnes décident d’installer collectivement une turbine pour produire de l’électricité, l’eau utilisée pour la faire tourner est entièrement restituée à la rivière et reste donc accessible.

Les biens communs de la connaissance : c’est-à-dire les productions culturelles et scientifiques (l’écrit, l’image et le son). Leur possible libre accès sur internet est d’actualité et la question de la propriété intellectuelle se pose avec beaucoup d’acuité, certains chercheurs n’hésitant pas à parler d’un nouveau « mouvement d’enclosure…, (avec) accaparement des terres numériques« [Eva Hemmings Wirten, “Passé et présent des biens communs” 2013]. Les mouvements d’opposition à la privatisation des savoirs [cf. Philippe Aigrain “Cause commune” 2005], tels ‘’Creative commons’’, les logiciels libres…, sont nombreux et génèrent des communs de la connaissance dont la particularité est d’être non-rivaux : ce que je prends ou emprunte reste accessible aux autres, et je peux même l’enrichir par mes contributions, tel par exemple Wikipédia.

En fait Il n’est pas simple de délimiter avec précision quels seraient les différents domaines des biens communs, par exemple l’éducation, la santé, le logement… à la fois biens publics et biens privés, en font-ils partie dans la mesure où des collectifs s’approprient des parcelles de ces domaines : écoles nouvelles, lycées autogérées de Paris et de Saint-Nazaire, médecine alternative, habitat coopératif ? Des auteurs et chercheurs le pensent, tel Paul Ariès[6] [2012] qui défend la thèse de l’appropriation généralisée par les usagers et de la gratuité de l’accès à pratiquement tout, dont bien entendu aux Transports en commun ! Ou bien encore Jean Gadrey : « les biens communs désignent des qualités de ressources ou patrimoines collectifs pour la vie et les activités humaines, […] ou des qualités sociétales (l’égalité des femmes et des hommes dans de nombreux domaine…) »[7][2012], mais je ne développerai pas plus cette question pour m’intéresser principalement à des biens communs liés aux ressources naturelles.

Quand la gestion de ces ressources fait localement problème, E. Ostrom, à la suite de nombreuses enquêtes auprès d’expériences pouvant concerner de 10 à 14.000 personnes, aboutit à la conclusion que la meilleure façon d’y répondre ne passe pas, ni par le tout État (entendu au sens de l’action publique menée par l’État ou les collectivités territoriales, et orientée par ou vers l’intérêt général, notion large et variable suivant qui l’a définie), ni le tout privé marchand (dans lequel l’intérêt personnel finit le plus souvent par l’emporter avec de possibles expropriations ou exclusions), mais par des pratiques alternatives mises en œuvre depuis longtemps par des acteurs de la société civile qui s’organisent collectivement, processus avec lequel « on n’est pas forcément dans une logique de substitution mais dans une logique de la mise devant la solution accomplie »[8] [Benjamin Coriat, 2010], logique que l’État et le privé strictement marchand doivent (devraient) reconnaître.

Pour résumer, inspiré par David Bollier, La Renaissance des communs, je propose comme définition synthétique : faire commun suppose : une ressource / un collectif (ou communauté) agissant sur cette ressource / un ensemble de règles de gouvernance co-définies par le collectif. Ces trois éléments formant un tout social, économique et démocratique cohérent et intégré.

E. Ostrom ne donne pas à sa démarche des formes sociales et institutionnelles très nettes : association, coopérative…, elle utilise ces mots mais sans précision juridique, laissant ainsi une grande ouverture à l’invention de nouvelles règles de fonctionnement, voire de nouvelles façons de concevoir la propriété en sachant qu’un bien commun n’est pas une simple addition de plusieurs propriétés privées (copropriété immobilière par exemple, sinon pour les parties communes). C’est donc un chantier ouvert avec pour base l’action collective, l’innovation, l’expérimentation empirique : « je présente des cas importants de ressources communes qui m’ont aidé à comprendre le processus d’auto-organisation et d’auto gouvernance […] Et il est possible que nous ne disposions pas encore des outils ou modèles intellectuels nécessaires à la compréhension de l’éventail de problèmes associés à la gouvernance et à la gestion des systèmes de ressources naturelles.« [1990].

Toutefois elle dégage un certain nombre de principes et de variables pouvant déjà constituer une ébauche de grille de lecture, en voici une présentation condensée :

1. principes fondateurs des biens communs

  • Confrontation à une réalité problématique et désir de la transformer
  • leadership d’une ou deux personnes avec un fort charisme
  • un collectif motivé rassemblé autour de valeurs humaines communes : solidarité face à l’adversité, responsabilité, autonomie, coopération…

2.  variables dans la gouvernance des biens communs

  • activité territorialisée : limites et accès clairement définis, à l’initiative de qui?
  • relation entre droit d’usage et droit de propriété
  • dimension collective de l’action, en interne et en externe (soutiens, cofinancement…)
  • gouvernance : co-production et codécision de règles de fonctionnement pouvant être contraignantes
  • surveillance : quelles sanctions ? Que faire des « passagers clandestins »?
  • mécanismes de résolution des conflits : en interne et avec l’extérieur (voisinage par exemple)
  • reconnaissance du commun par les acteurs publics (État, collectivités territoriales…). Évolution du Droit, en particulier concernant la propriété…
  • imbrications avec d’autres unités proches géographiquement et (ou) dans les pratiques : réseaux locaux, nationaux, internationaux.

La réussite et la pérennisation d’une structure fondée sur l’auto-gouvernance collective dépend beaucoup de l’application de ces variables, en particulier les cinquième et sixième rarement explicitées alors que c’est là où se situeraient le plus souvent les origines des échecs. La plupart des cas positifs évoqués par E. Ostrom, « furent de riches mélanges d’instrumentalités publiques et privées. Si cette étude se limite à faire voler en éclats la conviction de nombreux analystes politiques selon laquelle le seul moyen de résoudre les problèmes liés aux ressources communes réside dans l’imposition par des autorités externes de droits complets de propriété privée ou d’une régulation centrale, elle aura atteint un objectif majeur » [1990].

Concernant l’organisation institutionnelle de la gouvernance des biens communs, E. Ostrom reste vague et en tout cas ne cite pas l’ESS. Pourtant il paraît évident que les dispositifs proposés par l’ESS (association ou coopérative) paraissent les plus adaptés. L’exposé des pratiques de plusieurs entreprises de l’ESS confirmera la pertinence et l’efficience d’un lien étroit et durable entre biens communs et ESS.

Mais avant de poursuivre quelques précisions sémantiques pour le mot « bien » permettent de distinguer :

  • les biens privés marchands exclusifs et rivaux : tout le monde ne peut y avoir accès et ce qui est pris ou acheté par l’un n’est plus accessible à un autre
  • les biens privés non marchands exclusifs et rivaux : par exemple les associations gestionnaires d’action sociale ou médico-sociale exerçant une fonction de service public
  • les biens publics non exclusifs et non rivaux : leur droit d’usage vaut pour tous (sauf cas de force majeure) et celui qui l’emprunte ne prive personne d’autre de ce droit
  • les biens communs non exclusifs et rivaux ou non rivaux.

Un schéma permet de représenter en trois sphères inter-agissantes, les risques et avantages des différents modes de gouvernance des ressources naturelles ou de la connaissance :

schema-10_2014

Il est évident que mon choix va nettement vers la sphère de gauche ! Celle des communs, celle où se créent d’autres possibles. Mais en vertu du principe de réalité, il semble difficile d’ignorer ce que représente les deux autres et il conviendrait de rechercher comment les unes et les autres peuvent se compléter, se contredire, rivaliser ou au contraire s’enrichir.

Pour évaluer le poids que représente l’ESS dans la gestion des ressources naturelles et de la connaissance, si on ne retenait que des critères économiques, il est évident qu’il apparaîtrait comme très minime. En revanche si l’on introduit le critère du « capital social » généré par l’ESS, on se rend compte que son influence peut être importante dans l’évolution du rapport à ces ressources, ne serait-ce qu’en terme environnemental. Et quelles que soient les appréciations que l’on puisse porter sur les rôles joués par tel ou tel acteur, il n’en demeure pas moins que l’intérêt général veut que les différents acteurs qu’ils soient publics ou privés, agissent encore plus dans le sens des biens communs ; qu’en est-il en pratique ? Quatre exemples vont permettre de formuler un certain nombre d’hypothèses.

Quatre entreprises de l’ESS en relation avec des biens communs

L’eau est-elle vraiment un bien commun ?

L’accès à l’eau potable et son assainissement a été reconnu par l’ONU comme un droit humain universel le 28 juillet 2010 : « le droit à une eau potable propre et de qualité, et des installations sanitaires est un droit de l’Homme, indispensable à la pleine jouissance du droit à la vie », droit cependant non contraignant et ne faisant aucune référence à la responsabilité des États.

En France on peut considérer que ce droit est respecté : l’eau est un bien public non exclusif et non rival, avec cependant quelques réserves. En effet une partie de sa gestion est confiée au secteur privé marchand, solution qui fait débat, peut-on effet ‘’marchandiser’’ des ressources naturelles essentielles à la vie ? On peut aussi observer des manquements récents au droit puisque plusieurs municipalités (dont Marseille) ont refusé d’équiper en points d’eau et en sanitaires des camps installés par des Roms, et ce en vertu de l’illégalité de ces camps. Enfin la pollution des cours d’eau prend de l’ampleur et menace la biodiversité aquatique : le Commissariat général au développement durable (CGDD) a estimé dans une note (N°436) du 22 juillet 2013 que la pollution des cours d’eau « est quasi généralisée en France, essentiellement par les herbicides en métropole et des insecticides en outre-mer ».

Si l’on admet ce droit (au même titre d’ailleurs que le droit à l’alimentation) pour l’ensemble de la planète, on se rend vite compte des manques importants dans son application, en particulier en Afrique où l’instabilité politique dans certains pays ne favorise pas le développement des équipements nécessaires pour l’accès à l’eau potable. Par ailleurs, Les enjeux géopolitiques autour de l’eau sont tels qu’ils peuvent conduire à des conflits armés : c’est le cas pour le Jourdain au Proche-Orient (cinq pays riverains sont concernés), ce pourrait le devenir pour le Nil avec la construction par l’Éthiopie d’un méga barrage sur le Nil bleu remettant en cause des droits d’usage historiques revendiqués par l’Égypte. Et le réchauffement climatique en cours va sans doute encore accroître un processus d’exclusion et de rivalité.

Certes les Nations-Unies agissent, ainsi en mars 2013 la Journée mondiale de l’eau organisée annuellement (22 mars) par l’UNESCO avait pour thème « La coopération dans le domaine de l’eau », coopération qui « doit se produire à tous les niveaux du local au global » [Iréna Bokava]. Mais ces intentions, aussi louables soient-elles, ne font pas pour autant de l’eau un bien commun universel, c’est-à-dire accessible sans restrictions à toutes les populations de la planète : à ce jour, d’après les rapports de l’Organisation mondiale de la Santé [OMS], près d’un tiers de la population mondiale n’a pas un accès direct à l’eau potable et à son assainissement ; en moyenne, un africain dispose de 10 litres d’eau par jour et un européen de 200. Aussi, en attendant la généralisation encore bien lointaine de ce droit, l’indignation et le mouvement apparaissent dans la société civile et l’ESS (en particulier les associations ONG) devient alors le support privilégié des actions menées dans les pays concernés.

Parmi les associations opérationnelles dans le domaine de l’eau, l’ONG internationale « Eau Vive«  est représentée dans cinq pays de l’Afrique subsaharienne et déploie son activité dans une dizaine de pays sur les bassins versants des fleuves Niger, Sénégal et Volta. Créée en 1978, elle a jusqu’à présent initié la construction de 2 000 points d’eau, ainsi plus d’un million de personnes disposent désormais d’un accès direct à de l’eau pour la consommation et pour l’irrigation. Eau Vive veille particulièrement à ce que ces projets soient maîtrisés par les habitants des villages et parviennent « à une gestion participative de l’eau« . 90 salariés et de nombreux bénévoles conduisent cette activité avec un budget annuel d’environ six millions d’euros financés par des dons et des subventions provenant de la Communauté européenne et, en France, de différents ministères et collectivités territoriales.

Eau Vive est également chef de file d’un vaste mouvement national et international, « Coalition Eau« , rassemblant de nombreuses ONG et destiné à alerter, proposer, informer : « De nombreux rapports et déclarations reconnaissent la valeur sociale et environnementale de l’eau, […] et répètent la nécessité d’associer aux décisions tous les acteurs concernés, et pas uniquement les décideurs politiques et économiques. Dans les faits, ces impératifs sont battus en brèche par des intérêts économiques et financiers […]. Le problème de l’accès à l’eau et à l’assainissement ne se limite pas à des questions techniques ou économiques. C’est un enjeu de société, une question de solidarité et surtout un problème politique qui doit être abordé et réglé comme tel » [Danielle Touré-Roberget, présidente, entretien 2014].

Outre l’accès à l’eau, l’association indique que ce processus a des effets sur : la santé, l’accès aux savoirs, la coopération, la vie démocratique, le développement local, le respect de l’environnement, l’équité, l’estime de soi…

Quelle stratégie Eau Vive dégage de cette avancée territorialisée vers un bien commun ?

  • le constat et l’analyse d’un manque provoque un mouvement dans la société civile en France et en Afrique
  • la création de plusieurs  associations nationales en France et en Afrique, fédérées en une Eau Vive internationale. Appel aux dons
  • la reconnaissance par les institutions publiques en France et en Europe. Demandes de subventions
  • la réalisation d’infrastructures dans plusieurs pays du Sahel avec formation des acteurs locaux
  • la gestion démocratique des équipements par les usagers
  • le rôle militant de l’association pour une reconnaissance de l’eau comme bien commun universel.

Toutefois ce circuit vertueux peut être contredit par le circuit plus problématique du privé strictement marchand. En effet, lorsqu’un État ou une collectivité territoriale délègue la régie de l’eau à une entreprise privée, celle-ci va devoir dégager des profits suffisants pour satisfaire la demande en dividendes de ses bailleurs de fonds. Prenons l’exemple de Veolia, entreprise se définissant comme le « N°1 mondial des services de l’eau«  : 10,5% de son chiffre d’affaire est réalisé en Afrique et au Moyen-Orient, essentiellement en milieu urbain. Mais quand l’eau parvient au robinet du consommateur, de nombreux habitants n’ont pas un revenu suffisant pour souscrire l’abonnement et doivent se contenter de l’eau des vendeurs ambulants, ou en provenance de puits le plus souvent pollués.

De fait, cette politique de privatisation entraîne de l’exclusion et l’eau perd ainsi sa qualité de bien commun ; plusieurs rapports en attestent dont ceux de la Banque mondiale, organisation dont les prises de position ne sont pas particulièrement connues pour être radicales. Est-ce pour tenter de quelque peu corriger ce problème que la Fondation Veolia, parmi d’autres, subventionne généreusement de nombreuses ONG, dont Eau Vive, initiant des actions pour l’accès à l’eau dans des villages reculés d’Afrique ? Les intentions affichées sur le site de cette Fondation sont généreuses, ambitieuses, mais il me semble difficile d’admettre que la résolution globale du problème soit vraiment là. Aussi, entre le tout privé et le tout État, il y a sans doute des solutions intermédiaires à inventer type établissement publique comme à Paris par exemple, et l’ESS doit y contribuer si l’on veut bien reconnaître son rôle pionnier dans l’expérimentation sociale et économique.

La Terre un droit d’usage pour tous ?

Max Querrien, conseiller d’État, fait un sévère constat : « Il ne va pas de soi que la croûte terrestre, qui est une donnée géophysique et non un produit de l’activité humaine, pût être appropriée, c’est-à-dire divisée en parcelles sur chacune desquelles s’exercerait une souveraineté proprement fantastique […]. Le sol est devenu en droit une valeur purement monétaire et non un droit d’usage »[9] [Le Monde diplomatique, 2010]. Il fait allusion à la pratique courante dite de « l’enclosure », système qui met à mal les droits d’usage ou coutumiers des communs, pâturages par exemple. Ce système capitaliste a été dénoncé en Angleterre dès le début du XVIe siècle par Thomas More : « ainsi un avare affamé enferme des milliers d’arpents dans un même enclos et d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leur maison, les uns par la fraude, les autres par la violence. »[10] [1516] Cinq siècles plus tard l’enclosure est encore d’usage courant, tout particulièrement en Afrique et en Amérique du Sud où de puissants groupes financiers deviennent les grands fermiers de la terre [appropriations des terres : AGTER/ »Foncier et Développement », 2010].

En France l’artificialisation des sols – équivaut actuellement tous les sept ans à la surface d’un département moyen – et la difficulté rencontrée par de nombreux paysans pour transmettre leur petite ou moyenne exploitation – entre 2000 et 2010, baisse de 26% du nombre de petites et moyennes exploitations agricoles [Agreste ministère de l’agriculture, recensement 2010] -, conduisent le pays à être de moins en moins paysan, et de plus en plus agro-industriel, seules quelques grandes exploitations pourront demeurer actives. Déjà en 2005, un rapport du Conseil économique et social, présenté par Jean-Pierre Boisson, avait cherché à attirer l’attention sur cette réalité : « La maîtrise foncière clé du développement rural : pour une nouvelle politique foncière« .

Avec ces données il paraît impossible de représenter l’ensemble de la terre agricole comme un bien commun, et inévitablement la question de la grande propriété foncière se pose : « aujourd’hui, le foncier est l’enjeu de multiples usages : sur les 10 000 exploitations transmises chaque année en France, une sur dix est engloutie par l’urbanisation, alors que la moitié du reste est consacrée à l’agrandissement des exploitations déjà existantes » [11] [Jérôme Deconinck, 2011]

Nous sommes donc confrontés à une réalité problématique pouvant vite devenir désastreuse pour l’avenir de la planète et de l’humanité : « Sur une planète où toutes les cinq secondes un enfant de moins de dix ans meurt de faim, détourner des terres vivrières et brûler de la nourriture en guise de carburant constituent un crime contre l’humanité. »[12] [Jean Ziegler, 2011].

Mais là encore l’ESS se révèle particulièrement active en développant un peu partout de multiples expérimentations : « C’est incroyable de voir à la fois une telle générosité et une telle conscience de la valeur de la terre en tant que bien commun » [Jérôme Deconinck, 2011]. En mai 1981, après dix années d’une lutte d’envergure, 103 paysans du Larzac fêtaient leur victoire contre l’extension d’un camp militaire et obtenaient en 1985 la possibilité de créer en France le premier office foncier (une “Utopie foncière”, d’après Edgar Pisani, 1977) : la “Société civile des terres du Larzac”, (bail emphytéotique de 99 ans avec le ministère de l’Agriculture) destinée à gérer collectivement les 6 300 hectares libérés par l’armée mais restant propriété de l’État : « la preuve est faite que les paysans, en dehors de la seule logique de la propriété privée, peuvent pérenniser l’emploi paysan […] en maintenant des campagnes vivantes où les usages de la terre pour produire, préserver et accueillir peuvent prospérer ensemble » [José Bové, 1985].

Terre de liens’’ s’inscrit dans la continuité de la grande aventure du Larzac, deux hommes en sont à l’origine :

  • Non loin du Larzac, Sjoerd Wartena, hollandais, s’est installé en 1970 dans un petit village drômois où l’agriculture était en train de mourir faute de bras. Il se lance dans l’élevage de chèvres et la culture de plantes aromatiques et médicinales, depuis trois autres exploitations agricoles sont redevenues actives.
  • Jérôme Deconinck découvre une autre façon de concevoir l’agriculture en participant à des groupes de travail de l’association d’éducation populaire  « Relier« : « Faire émerger des solutions alternatives et viables face aux difficultés rencontrées par des personnes désirant s’installer à la campagne ». Sa rencontre avec Sjoer Wartena débouche sur la création de l’association Terre de Liens en 2003, puis de la société Foncière en 2006 avec différents partenaires, dont La NEF et la Fédération de l’agriculture biologique (FNAB), dans le but de « développer l’actionnariat solidaire pour financer le rachat de terres agricoles destinées à être louées ».

Philippe Cacciabue (entretien téléphonique), actuel gérant-directeur, explique le statut et le fonctionnement, peu communs dans l’ESS, de la Foncière Terre de Liens : « les fondateurs voulaient et veulent toujours démultiplier le nombre d’épargnants mais sans qu’ils exercent le pouvoir afin d’éviter toute dérive, celle par exemple de déclarer : ‘’bon, on a fait du bon boulot, notre mission est remplie, alors on revend les terres au plus offrant !’’, et ça les fondateurs n’en veulent pas. Aussi, inspirés par l’expérience de la société immobilière ‘’Habitat et humanisme’, ils ont opté pour le statut de Société en commandite par actions (SCA) à capital variable, dans laquelle le pouvoir est entre les mains des associés commandités. Dans notre cas, l’associé commandité est une SARL appartenant à 90% à l’association Terre de liens et la NEF, 10% revenant aux fondateurs ».

À ce jour, l’épargne solidaire a permis de rassembler un capital de 65 millions d’euros auprès de 13.500 actionnaires, permettant le rachat de 177 fermes, soit 4.260 hectares en agriculture bio. Celle-ci est encouragée par un bail environnemental contraignant :  « engagement écologique, mais aussi social que prend l’acquéreur auprès de la foncière. Il s’engage à exploiter les terres, non seulement en observant les critères du label Agriculture Biologique, mais à limiter son impact sur la qualité des eaux, préserver et entretenir les haies, préservation des zones humides » [Terre de liens]. L’association avait également créé un Fonds de dotation permettant l’acquisition de fermes en donation, ce fonds est devenu Fondation le 22 mai 2013.

Quand Terre-de-liens fait l’acquisition d’une grande propriété, elle peut décider de la louer à plusieurs agriculteurs, tel est le cas pour la Grange-des-Près à Barjac (Gard), propriété de 120 hectares en production céréalière jusqu’à sa mise en vente : « Ce projet est né de la volonté de la commune de Barjac et de partenaires locaux (Conseil général, Région, Chambre d’agriculture…) de convertir une grande exploitation en agriculture biologique et de soutenir le développement d’un projet local de territoire […]. Sans l’intervention de Terre de Liens, cette ferme aurait été découpée en trois ou quatre morceaux et mise en grande culture intensive et chimique pour produire essentiellement des matières premières anonymes destinées à l’alimentation animale«  [Édouard Chaulet, maire de Barjac, 2010]. Depuis, deux agriculteurs assurent une production bio orientée vers la polyculture et l’élevage avec vente en circuit court dont le restaurant scolaire du village.

Lorsque sur son site la Foncière Terre de liens décrit son action comme « un mécanisme vertueux », elle corrobore en tout point le processus développé par E. Ostrom : la reconnaissance de la terre comme un bien commun, un objectif qui peut être atteint localement, y compris par des collectivités territoriales. Et même s’il s’agit de réalisations à petite échelle, Terre de liens veut aller plus loin : « Sensibiliser et mobiliser les citoyens, les pouvoirs publics et les acteurs privés pour qu’ils prennent part à la gestion collective de ce patrimoine commun qu’est la terre. Susciter et animer le dialogue multi partenarial pour la gestion collective du foncier parce que nous sommes convaincus que la capacité à coopérer est une des conditions majeures de la survie et du développement d’une société« .

À propos du bien commun Terre, de nombreuses autres pratiques sont à signaler : les AMAP, le réseau Biocoop, les Jardins partagés, les Jardins de Cocagne… et tout ce qui est entrepris dans le monde par de nombreuses coopératives et associations pour le commerce équitable et le développement de l’autosuffisance alimentaire, citons par exemple “les Amis de la Terre”.

L’importance des liens entre Terre de liens et la société la NEF, amène à évoquer le rôle important joué par cette banque dans l’approche d’une économie fraternelle.

Une approche de la finance en biens communs

La finance, ce ‘’veau d’or’’ éternellement construit, détruit, reconstruit…, domine-t-elle le monde ? Des hommes politiques, devenus Présidents de la République, en ont fait l’une de leur cible favorite : ainsi en 1971 François Mitterrand proclame : « le véritable ennemi, si l’on est bien sur le terrain des structures économiques, c’est celui qui tient les clés […], l’argent qui corrompt, l’argent qui écrase […], l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes » [congrès du PS, Épinay, 13 juin 1971], ou bien encore en 2012 François Hollande déclare : « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire […]. C’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des États » [discours d’investiture, le Bourget, 22 janvier 2012].

Plus de quarante années séparent ces deux discours à la même teneur, cela indiquerait-il qu’aucun pouvoir politique n’arriverait à maîtriser la finance internationale ? Aussi envisager de remettre l’argent à sa place comme simple outil de l’échange et chercher à le rendre bien commun relève sans doute d’une grande utopie, pourtant certains en font un possible : « Depuis un quart de siècle, de nombreuses expériences de monnaies sociales […] se sont développées à travers le monde […]. De manière générale, l’expression “monnaies sociales” désigne un ensemble de dispositifs d’échanges de biens, de services ou de savoirs organisés par et pour des groupes humains de petite taille au moyen de l’établissement d’une monnaie interne. . Ces monnaies sociales permettent aux individus de réinventer le marché depuis l’intérieur même du système capitaliste en s’appuyant sur des piliers, tels la solidarité, la réciprocité et l’auto-organisation, et de résister aux conséquences sociales d’une économie livrée aux seules régulations marchandes »[13] [Nathalie Ferreira, 2011]

Ce n’est toutefois pas une véritable nouveauté puisque, au XIXe siècle Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) tenta en 1849 de créer une banque coopérative, ‘’la Banque du Peuple’’, prêtant pratiquement sans usure, sinon pour les frais de gestion : « La Banque du Peuple n’est que la formule financière, la traduction en langage économique du principe de la démocratie moderne : la souveraineté du Peuple, et de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité » [P.-J. Proudhon, Banque du peuple : déclaration”, 1839. Source gallica.bnf.fr]. Mais, faute de trouver suffisamment de souscripteurs, il dut déposer le bilan au bout de six mois. En revanche un peu plus tard en Rhénanie, le maire d’Heddesdorf, Friedrich-Guillaume Raiffeisen (1818-1888), confronté à la détresse grandissante des petits paysans et commerçants, fonde avec succès en 1864 une première caisse locale pour l’épargne et l’emprunt, basée sur le système coopératif démocratique ‘’une personne = une voix’’ quel que soit le nombre de titres souscrits. Ces caisses mutuelles installées au plus près des habitants dans les gros bourgs, se multiplièrent rapidement et sont à l’origine du Crédit mutuel. Les banques Raiffeisen existe toujours en Suisse sous forme coopérative.

Aujourd’hui, jamais sans doute il n’a été autant question d’échanges économiques hors des circuits commerciaux traditionnels, les SEL (Système d’échange local) et les monnaies locales complémentaires, en étant les expressions les plus connues ; des économistes évoquent même une “économie démonétisée”[14] [Marc Halévy, 2010] difficilement quantifiable mais en plein développement : « Chaque jour dans le monde, des millions d’individus créent de nouveaux espaces permettant de réorganiser les échanges hors du circuit des monnaies nationales. Ce sont précisément des réseaux d’échanges de produits, de services, de valeurs d’informations qui se développent dans le cadre de la constitution de nouveaux espaces communautaires » [Nathalie Ferreira, 2011]. Cette économie en communs, peut-elle intégrer le système bancaire et celui-ci est-il en mesure de la prendre en compte ? L’exemple de la société financière de la NEF permet d’évoquer le concept de “Nouvelle Économie fraternelle”.

L’association la « Nouvelle Économie Fraternelle » a été fondée en 1978 par Henri Nouyrit et Jean-Pierre Bideau, proches du mouvement anthroposophique fondé par Rudolf Steiner, mais cette référence ayant été écartée depuis et il est sans doute préférable de rapprocher l’association de la Déclaration de Proudhon (évoquée plus haut) correspondant mieux à l’état d’esprit actuellement rechercher.

La NEF devient Société financière en 1988 : « La Nef se définit comme un mouvement citoyen visant à mettre la finance au service de l’économie et des besoins fondamentaux des humains, et cela dans une perspective éthique et solidaire […] Accompagner une transformation sociale non-violente en vue du développement de l’être humain, ainsi que de la protection et de la régénération des biens communs dans une société juste, aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud. »[15] [Jean-Marc de Boni, 2012].

Jean-Marc de Boni a une longue expérience professionnelle bancaire ; il a été président-du directoire de la NEF de juillet 2011 à septembre 2016. Actuellement, la NEF n’est pas encore complètement une banque de plein exercice faute d’obtenir l’agrément nécessaire auprès de l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) composée des six banques françaises habilitées.  Depuis la crise bancaire de 2008 et pour davantage protéger les déposants, la prudence s’est accrue et la NEF devra sans doute attendre des jours meilleurs. Toutefois, c’est acquis depuis l’assemblée générale du 26 mai 2014 ! La Nef est désormais statutairement en mesure de proposer des produits et services bancaires au quotidien ! Mais il reste encore un bout de chemin à parcourir avant que les chéquiers et les cartes de paiements ne se retrouvent dans les poches de tout le monde ! La Nef doit en effet, déposer une demande d’élargissement de son agrément auprès de l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolutions (ACPR) pour, dans un premier temps, lui permettre de proposer des produits financiers à court terme (Livret, Compte d’épargne). Cette demande devrait être examinée par l’ACPR à l’automne et devrait donc nous permettre d’ouvrir les premiers Livrets avant fin 2014. Pour que chacun puisse ensuite ouvrir son compte courant et bénéficier de tous les moyens de paiement et services associés, la Nef devra également déployer son système d’information bancaire, ses processus et obtenir une nouvelle autorisation auprès du régulateur, tout cela devrait aboutir d’ici un ou deux ans.

En 2018, la NEF c’est : 39.000 sociétaires (11.315 en 2004) pour un capital variable de 43,6 millions. Le total des fonds confiés représente 366 millions et les prêts en cours 183 millions. Cette banque est une coopérative, avec 89 salariés travaillant au siège et dans les dix antennes locales. Ils peuvent devenir sociétaires s’ils le souhaitent : « c’est un choix personnel, il n’y a aucune incitation à le faire et aucune distinction est faite entre salariés sociétaires et non-sociétaires. Le personnel est représenté au Conseil de surveillance et le droit du travail s’applique à la lettre » [Jean-Marc de Boni, entretien, juin 2013].

En toute logique dans une banque coopérative, c’est la finalité de l’économie qui est interrogée : comment la ramener à sa fonction première, celle de l’échange monétaire à la fois libre et égalitaire en droits ? C’est toute la démarche éthique proposée par la NEF depuis ses débuts : « fournir les moyens pour que chacun puisse interroger individuellement et collectivement ses comportements financiers et leurs conséquences économiques et sociales sur les autres, sur l’environnement. Qu’est-ce que la finance solidaire ? C’est celle du partage, mais de quel partage s’agit-il ? Est-ce simplement se sentir à l’aise en donnant 25% de ses intérêts à une association bienfaitrice en ignorant complètement l’usage qui est fait du capital ? On recherche au contraire à développer une toute approche en faisant en sorte que l’argent soit un bien commun dans une double dimension :

a)      Les sociétaires sont propriétaires en commun du capital de l’entreprise, leur assemblée générale annuelle est souveraine pour décider des grandes orientations et de la stratégie de la NEF, avec application de la règle une personne = une voix quel que soit le nombre de titres détenus.

b)      L’épargne : « tant qu’elle nous est confiée, elle doit être considérée et gérée comme un bien commun et non comme un bien individuel privé en simple dépôt auquel on applique un taux ; habituellement les épargnants ignorent tout de la destinée de leur épargne. Ce bien en commun sert à des prêts gérés dans une totale transparence et attribués en fonction d’un certain nombre de critères économiques, sociaux et environnementaux« .

Qui est emprunteur de la NEF ? « Actuellement 90% de nos clients sont des entreprises, certes majoritairement de l’ESS, mais aussi ‘’classiques’’. Pour que nous fassions affaire avec les unes et les autres, elles doivent avoir un engagement clair de responsabilité à l’égard de leur environnement social et écologique, signifiant ainsi que leur projet n’est pas exclusivement orienté vers le profit. Nous attachons plus d’importance à cette démarche qu’au statut de l’entreprise, puisque ‘’statut n’est pas vertu !’’ On publie chaque année l’ensemble des prêts réalisés et il arrive que des sociétaires envoient des signaux d’alerte : ‘’pourquoi un prêt à telle ou telle entreprise ?’’ On peut donc réinterroger un client, mais on ne veut cependant pas avoir une approche d’exclusion ; on cherche plutôt à faire réfléchir certains demandeurs : ‘’vous n’y êtes pas, alors améliorez vos critères sociaux, environnementaux… et on vous finance !’’. Ce fut par exemple récemment le cas pour un important éleveur porcin qui a effectué une véritable évolution environnementale«  [Jean-Marc de Boni, juin 2013].

L’organisation fonctionnelle de la NEF est celle que l’on retrouve habituellement dans une SCOP : l’assemblée générale des sociétaires procède à l’élection du Conseil de surveillance (onze membres), qui désigne à son tour le directoire (exécutif de trois membres). L’originalité est plus à situer dans la mise en place depuis 2005 d’un Comité d’éthique (dix membres ayant une bonne connaissance de l’ESS) destiné à interroger, alerter, réfléchir sur ce qu’est la NEF, sur son évolution, et à le faire savoir auprès des sociétaires et des salariés.

La Nef, tout en cherchant à prendre une dimension européenne, attache une grande importance à entretenir des relations de proximité avec ses sociétaires grâce à la création de nombreux groupes locaux favorisant les échanges d’informations et les discussions. Depuis peu, elle tente une expérience en Rhône-Alpes d’une « Plateforme de finance participative : « Prêt de chez moi » met en lien des professionnels ayant des besoins de financement inférieurs à 15.000 euros et des citoyens désireux de soutenir directement des projets locaux et respectueux de la personne et de l’environnement grâce à leur épargne ».


Nous venons d’approcher comment l’eau, la terre, la monnaie peuvent devenir des biens communs grâce à l’action menée par des hommes et de femmes profondément attachés à des valeurs enracinées dans l’histoire de l’humanité : solidarité, coopération, liberté, développement local dans le respect de l’environnement…

Depuis peu et étroitement liée à la généralisation d’internet, la notion de « bien commun immatériel » émerge pour évoquer les biens de la connaissance : productions culturelles, logiciels libres, publications scientifiques, génétique…, leur propriété posant quantité de problèmes juridiques dont la complexité nécessiteraient de longs développements. Aussi je n’évoquerai ici que le domaine de la connaissance de la science économique à partir de l’expérience du journal ‘ »Alternatives économiques ». En quoi ce magazine fonctionnant en coopérative, participe-t-il au développement des biens communs de la connaissance ?

Les biens communs de la connaissance

‘’Alternatives économiques’’ a été fondée en 1980 par Denis Clerc et quelques militants du Parti Socialiste Unifié (PSU) avec comme slogan : « Oui, un autre avenir économique est possible ! » En trente-trois ans Alter-éco est passé de 1.000 à plus de 100.000 abonnements, et près d’un million de lecteurs (résultats 2018). D’abord association, Alter-éco s’est transformé en SCOP en 1985. Aujourd’hui l’entreprise comprend cinquante salariés en CDI, obligatoirement sociétaires avec un prélèvement mensuel de 2% sur le salaire brut pour prise de parts au capital. L’échelle des salaires va de 1 à 4.

Ce journal mensuel veut-il faire de l’économie un bien commun ? « C’est une question que l’on ne s’était pas encore posée en ces termes, mais pourquoi pas… » [Denis Clerc, François Colas, entretiens mai 2013] En tout cas la ligne éditoriale d’Alter-éco le laisse entendre : « loin du vase clos du business et de la finance, Alternatives Economiques s’intéresse à l’économie comme enjeu collectif et social : Europe, mondialisation, travail, emploi, santé, retraites, famille, transports, solidarité, éducation, cadre de vie, environnement… Notre ambition : concilier solidité de l’information et facilité de lecture, rigueur de la revue et agrément du magazine. » [le Projet, 2016].

 « Nous voulons traduire en termes compréhensibles par tous, des analyses économiques souvent faites par des experts dans un jargon destiné à quelques initiés. Notre rôle est celui de passeur de connaissances vers un public aux origines sociales variées : étudiants, enseignants, militants politiques et syndicaux… avec une méthode qui consiste à systématiquement illustrer les concepts par des exemples. Tous les journalistes d’Alter-éco ont une solide formation économique et traitent de tous les domaines de l’économie, y compris bien sûr celui de l’ESS, mais on ne peut pas dire qu’Alter-éco est le journal de l’ESS, même s’il s’y intéresse de près en la resituant toujours dans l’économie au sens large, Philippe Frémeaux en est le spécialiste et il en fait une alternative[16].

En choisissant de fonctionner en coopérative, Alter-éco a fait un choix stratégique d’une mise en pratique de sa logique éditoriale ; en effet nous évoquons une approche didactique, refusant la coupure entre économique et social, et mettant en avant les enjeux pour construire une société plus solidaire et démocratique ; aussi je crois que l’on devait avoir cette exigence déjà pour nous. Mais nous ne fonctionnons pas dans une bulle idéalisée et notre pratique, même si l’on peut considérer qu’elle œuvre pour le bien commun de la connaissance, est cependant bornée par l’obligation que nous avons d’équilibrer nos comptes par nos propres moyens. Nous fonctionnons, qu’on le veuille ou non, dans une économie de marché avec ses contraintes dont celle de la concurrence et on ne peut obliger quiconque à acheter nos produits ! Ce bornage est une donnée importante pour l’ESS, tout particulièrement pour les SCOP, et dans la perspective d’étroites relations entre biens communs et ESS, on doit aussi réfléchir à l’articulation entre biens communs et économie de marché, est-elle possible et à quelles conditions ? Je ne pense pas en effet que l’ESS a vocation à être un nouveau modèle économique amené à se substituer à l’actuel même s’il est défaillant, elle a vocation, par ses pratiques innovantes, à influencer, à bousculer l’ensemble de l’économie. » [Denis Clerc, François Colas, 2013].

Dans cette approche du bien commun de la connaissance économique, Alter-éco est traversé, comme tous ses confrères de la presse écrite, par les incertitudes provoquées par la généralisation de l’accès à internet avec sans doute, à plus ou moins brève échéance, une diminution de la part de l’édition papier au profit de l’édition numérique accessible au plus grand nombre. Se pose alors la question de l’avenir économique d’un journal ‘’condamné’’ au Net : gratuité d’accès partielle voire totale, en sachant que les sites en accès totalement payants sont très peu fréquentés ? Qui va alors financer le manque à gagner : dons, subventions, publicité ? « Ces questions sont d’une grande actualité pour nous et sont discutées, étudiées… Nous avons déjà diversifié nos productions avec un apport conséquent en prestations de services : formation, émissions (à venir) sur la croissance avec Arte-TV, aides éditoriales et techniques pour des publications financées par des collectivités territoriales (surtout les Régions), des Mutuelles pour la revue “Santé et travail”… ; on développe ainsi notre savoir-faire, notre marque. Mais cette activité représente actuellement au maximum trois à quatre emplois à temps plein et je ne pense pas que l’on puisse beaucoup la développer, en tout cas pas au point de remplacer l’édition actuelle du journal, ce qui n’est pas d’ailleurs ni souhaité, ni souhaitable ! Alors il va falloir que l’on s’adapte relativement vite à cette nouvelle forme journalistique voulue par le Net, c’est en pleine effervescence et on espère s’en sortir sans trop y laisser de plumes ! » [François Colas, 2013].

« Alter-éco n’est pas une entreprise capitaliste, mais elle est une entreprise quand même, confrontés aux mêmes défis que les autres, surtout en ces temps difficiles pour l’ensemble de la presse. Notre réussite, nous la devons à aucun financier, mais à des travailleurs motivés et à un réseau de sympathies et de soutiens » [Denis Clerc, “Scoop sur Scop”  2019].

Denis Clerc et François Colas insistent beaucoup sur la nécessaire prise en compte par les entreprises de l’ESS des contraintes imposées non seulement par l’économie de marché mais aussi par le droit du travail ; ces contraintes posent des limites à l’autonomie et à la passion que l’on trouve chez tous les créateurs de l’ESS (comme d’ailleurs chez bon nombre d’artisans), mais elles sont incontournables quelles que soient en amont les idées généreuses fondatrices.

Des hypothèses en guise d’ouverture

Si quatre exemples ne suffisent pas à démontrer avec une grande certitude les interactions possibles entre ESS et biens communs, ils permettent cependant de dégager plusieurs hypothèses qui pourront éventuellement être vérifiées plus avant :

  • Avec l’association Eau Vive on notera une complémentarité dans l’action avec des entreprises ‘’classiques’’ telles Veolia et Suez. Mais Eau Vive semble certainement plus à même de répondre à des besoins locaux dans des villages reculés en initiant des pratiques participatives démocratiques avec les habitants, pratiques, que je sache, fort peu en usage dans les multinationales. Notons également que les finances d’Eau Vive dépendent en partie des subventions accordées par les fondations Veolia et Suez, s’agit-il d’un réel partenariat sur des projets définis en commun, ou bien d’un lien de dépendance ?
  • Avec Terre de liens la valeur de la terre agricole n’est pas spéculative et la propriété devient commune à des souscripteurs solidaires. Dans cet exemple on note également le rôle partenaire initiateur que peut jouer une collectivité territoriale.
  • Pour la Nef, il s’agit de redonner sens à la finance en faisant de l’épargne un bien commun avec une gouvernance d’une grande transparence.
  • Enfin avec Alternatives économiques, la connaissance est rendue accessible et peut être partagée bien au-delà d’une élite d’expertise.

Pour ces quatre entreprises de l’ESS “L’exploration du possible” dans le domaine de ressources naturelles vitales et de celles de la connaissance, conduit à ce que ces ressources peuvent effectivement devenir des biens communs accessibles à tous sans aucune discrimination.

D’une manière plus générale, les entreprises de l’ESS, quel que soit leur statut, paraissent les plus à mêmes à répondre à des demandes de gouvernance de biens communs venant de la société civile. En effet, leurs orientation vers une économie du partage et non de l’accumulation par quelque minorité, leurs capacités de création, leur souplesse d’organisation, voire d’auto-organisation, leur fonctionnement démocratique… sont favorables à des expérimentations sociales où la coopération et la solidarité l’emportent sur la compétition. Ce qui ne veut pas dire cependant que l’on ne retrouve pas certaines de ces caractéristiques dans des entreprises ‘’classiques’’ mais pour celles-ci la rentabilité et le profit demeurent logiquement des objectifs prioritaires, pouvant conduire à des choix contredisant la recherche des biens communs.

Cette recherche repose sur un équilibre précaire des relations entre économie sociale et solidaire, économie de marché et pouvoirs publics ; des instances telles les régies publiques et les Sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC) peuvent favoriser la rencontre de ces trois institutions devenant partenaires pour des actions communes.

La SCIC, en particulier, semble être l’établissement qui ouvre pour l’avenir de grandes possibilités de partenariat. Elle a été instituée par la loi du 17 juillet 2001 (modifiée par la loi du 25 déc. 2007 défiscalisant les fonds de réserve et par la loi du 22 mars 2012 supprimant l’agrément préfectoral) ; elle permet « d’associer autour du même projet des acteurs multiples : salariés, bénévoles, usagers, collectivités publiques, entreprises, associations…, pour produire des biens ou services qui répondent aux besoins collectifs d’un territoire par la meilleure mobilisation possible de ses ressources économiques et sociales, en respectant les règles coopératives dont : le principe ‘’une personne = une voix’’, l’implication de tous les associés dans la vie de l’entreprise et la création d’un fonds de réserves impartageables garantissant son autonomie et sa pérennité. . [la SCIC, une coopérative au service des territoires].

Toutefois aucun système ne peut être véritablement efficient si l’on ne reconnaît pas en préalable toute la valeur du capital social et culturel que représentent l’économie et la gouvernance des biens communs que devraient être les ressources naturelles et dans lequel l’ESS joue un grand rôle historique et actuel. On ne peut donc que souhaiter, dans la foulée des travaux d’E. Ostrom, que le travail de reconnaissance de ce capital se développe afin de l’intégrer dans un projet politique venant de la société civile.

Les princes du monde

Pour conclure une brève histoire évoquée par Carlo Levi dans son livre le Christ s’est arrêté à Éboli[75].

En des temps reculés un pauvre village au fin fond du sud de l’Italie, était terrorisé par un dragon qui empêchait les villageois d’utiliser l’eau du fleuve selon un droit d’usage coutumier. Pour s’en débarrasser ils firent appel au plus puissant prince de la région. Celui-ci, protégé par la Madone, et après un dur combat, extermina bien sûr le dragon ! En remerciement les villageois décidèrent d’offrir le fleuve à leur sauveur, celui-ci flairant la bonne affaire, décida tout simplement que l’eau serait désormais payante ! Ainsi serait née une servitude conservée de génération en génération princière jusqu’au milieu du XIXe siècle. De cette histoire, à la fois légende et réalité, je tirerai volontiers la leçon que pour gérer des ressources naturelles essentielles à la vie, il vaudrait mieux ne pas s’en remettre aux princes de ce monde quels qu’ils soient !


[1] Secondi J. « Les nouvelles frontières de l’économie. Jusqu’où les économistes peuvent-ils élargir leur champ d’intervention ? » 31 août 2010, Le Nouvel Économiste

[2] Le Crosnier H. « Le prix Nobel à Elinor Ostrom : une bonne nouvelle pour la théorie des biens communs ». 12 oct. 2009, article web, Alternatives Économiques

[3] Rocard M. « Le prix Nobel d’économie pour l’autogestion ». 20 oct. 2009, Libération

[4] Ostrom E. Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Cambridge University Press, 1990. Et pour la traduction française, Bruxelles : 2010, éd. De Boeck

[5] Hardin G. « La Tragédie des biens communs », 1968, revue Science

[6] Ariès P. Le Socialisme gourmand, le bien-vivre : un nouveau projet politique. Paris : 2012, éd. La Découverte

[7] Gadrey J. « Des biens publics aux biens communs ». 24 avril 2012, Alternatives économiques /blog

[8] Coriat B. « La Crise de l’idéologie propriétaire et le retour des communs ». Mai 2010, Contretemps

[9] Querrien M. « La propriété du sol, une aberration ». Le Monde diplomatique, Manière de voir. « L’urbanisation du monde », N°114, décembre 2010

[10] More T. L’Utopie, 1516. Traduction française par Victor Stouvenel. Paris : 1842 : éd. Paulin. Numérisé BNF

[11] Deconinck J. « Ferme par ferme », déc. 2011 Territoires

[12] Ziegler J. Destruction massive : géopolitique de la faim. Paris : 2011, éd. du Seuil

[13] Ferreira Nathalie, “Crédit et monnaie sociale chez P.J. Proudhon (1809-1865)”, Revue de philosophie économique, 2011/1

[14] Halévy M. Économie démonétisée. Paris : 2010, éd. Piktos

[15] De Boni J-M. préface dans Économie fraternelle et finance éthique, Nathalie Calmé. Gap : 2012, éd. Yves Michel

[16] Frémeaux P. La Nouvelle alternative ? Enquête sur l’économie sociale et solidaire. Paris : 2011, éd. des Petits Matins

[17] Levi C. Le Christ s’est arrêté à Eboli. Paris : 1948, éd. Gallimard, pour la traduction française.

Palestine : la stratégie du « grignotage »

« Illustrant la “loi du pire”, caractéristique de la conjoncture, la colonisation israélienne et la résistance palestinienne sont captées dans une économie de violence mondiale qui tend à imposer partout la logique de l’affrontement entre “forces du « Bien” et “forces du Mal”. […] La perception s’installe d’un combat global entre deux mondes hostiles, Orient et Occident, dont le conflit israélo-palestinien ne formerait qu’un maillon […] Cette tendance […] représente un danger pour le monde entier de voir s’étendre “le choc des civilisations” , absorbant et dénaturant tous les problèmes de territoire, de souveraineté et de citoyenneté, de colonisation et de décolonisation, de richesse et de pauvreté, de rivalités religieuses et de distance culturelle dont le conflit israélo-palestinien forme le concentré. » [Étienne Balibar. « Universalité d’une cause », Manière de voir, le Monde diplomatique, N°78, janvier 2005)

Le propos d’Étienne Balibar (auteur entre autres de Violence et civilité. éd. Galilée, 2010) pourrait bien avoir été écrit aujourd’hui sans que l’on n’y trouve rien à redire, tant il semble que rien n’a changé si ce n’est peut-être en pire… et le rappel de plusieurs faits historiques me semble opportun.

Version téléchargeable


Pour comprendre la réalité complexe de la Palestine, on ne peut s’en tenir à l’approche culpabilisante cherchant à assimiler toute critique de la politique israélienne à de l’antisémitisme ; Israël, au nom de la réparation de l’horreur serait alors intouchable et pourrait se permettre d’agir hors du droit international. L’Histoire, ce n’est pas non plus considérer la Palestine comme la Terre promise par Dieu aux Hébreux, comme si un récit légendaire mythique, tout aussi beau soit-il, pouvait fonder un projet politique, alors que Dieu, quel que soit son nom, est certainement fort loin de ce genre de préoccupation très terre-à-terre !
Aussi, pour ne pas s’arrêter uniquement à un regard trop exclusivement émotionnel et religieux, il convient d’aborder la question palestinienne dans sa dimension géopolitique en sachant que “La Géographie n’est autre chose que l’Histoire dans l’Espace, de même que l’Histoire est la Géographie dans le Temps” [Élisée Reclus, “L’Homme et la Terre”, 1905] ; et Dieu sait si cet espace-temps de la terre de Palestine est mouvementé depuis la nuit des temps ! Cependant, avec l’aide d’historiens reconnus, nous ne remonterons guère au-delà du XXe siècle pour montrer que les intérêts géopolitiques des Nations vont bien au-delà de sentiments humanistes de réparation.

Palestine_geopolitique

Ce récit historique non exhaustif centré sur les politiques qui ont conduit à la création de l’État d’Israël au détriment de celui de Palestine, fait référence à cinq périodes-charnières permettant de mieux saisir pourquoi la situation dramatique de la Palestine s’éternise depuis plus de soixante-dix ans ; une stratégie géopolitique internationale, murement réfléchie, solidement construite, en est sans doute la raison essentielle, est-elle aujourd’hui modifiable ? « Beaucoup trop de sang a coulé, il faudra encore combien de temps pour que le monde libre reconnaisse enfin nos droits et mette fin à cette profonde injustice ? C’est ce monde qui est notre débiteur et non l’inverse ! Pourquoi ces pays démocratiques qui se proclament chantres du Droit et de la Liberté, font un traitement d’exception pour la Palestine ? » [Safwat Ibraghith, Premier Conseiller à la Mission de Palestine en France. Romans-sur-Isère. 23 nov. 2014]

Dans le texte des liens vers différents documents permettent d’approfondir plusieurs points évoqués brièvement.


GR_1Fin du XIXe siècle – début du XXe : la Palestine fait encore partie de l’Empire Ottoman en plein déclin. En Europe, depuis que les populations de confession juive sont en principe à égalité de droits, beaucoup de Juifs cherchent à s’assimiler dans les pays où ils vivent. Mais la “Haskala” n’arrive pas à s’opposer aux graves persécutions dont ils sont victimes (nombreux pogroms surtout en Russie, affaire Dreyfus), avec comme conséquence un exil de plus en plus important principalement vers les États-Unis mais aussi vers l’Angleterre qui éprouve beaucoup de difficulté pour les intégrer : entre 1870 et 1914 la population juive en Angleterre est passée de 60.000 à 300.000 (Source : LaMed.fr).

Cette réalité conduit à la création de deux mouvements politiques distincts mais qui finiront par se rejoindre dans leur participation au démantèlement du territoire palestinien:

1. Le mouvement sioniste : Theodor Herzl (autrichien, 1860-1904), en est la figure emblématique. Il publie (1896) “L’État des juifs”, ouvrage qui devient ciment du Sionisme (1er congrès en août 1897) avec comme projet : « Nous formerons pour l’Europe une tête de pont vers l’Asie, un bastion de la civilisation contre la barbarie. Le pays s’étendra du Nil à l’Euphrate et il faudra discrètement expulser du pays la population locale. » Et il crée en1901 le Fonds pour l’implantation juive et l’achat de terres en Palestine, le succès international de cette initiative est immédiat et de grande ampleur.

2. La déclaration Balfour : Arthur Balfour (1848-1930) en 1917 est ministre des Affaires étrangères du gouvernement anglais. Dans le souci affiché de réguler les flux migratoires vers l’Angleterre des populations juives persécutées, et au nom du gouvernement de sa Majesté, il propose au mouvement sioniste la création en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif. Mais l’Empire britannique a également des visées géopolitiques sur ce territoire qu’elle espère bien récupérer à la fin de la Première Guerre mondiale avec la chute prévisible de l’Empire Ottoman. Lettre d’Arthur Balfour à Lord Rothschild (2 nov. 1917)

Ainsi, avec les fonds nécessaires et l’aval international, le Grand Israël peut commencer à se dessiner avec le “nouveau yihouv” (implantations) des pionniers arrivant par vagues successives (aliya) sans nécessairement se rendre compte qu’ils participent au développement du projet politique énoncé par T. Herzl, projet qui va en bonne partie se réaliser. Et s’il y a bien une importante dimension religieuse dans l’amorce du processus de conquête de la Palestine, les intentions, en particulier de l’Angleterre, sont tout autres, les sous-sols du Moyen-Orient sont en effet gavés de pétrole et de gaz et il s’agit de ne pas perdre de vue cette richesse. La Palestine doit donc devenir d’une part un Foyer-refuge (qui deviendra un État-refuge) pour une partie de la diaspora juive, et d’autre part un État sentinelle pour l’Occident et son modèle démocratique supposé garant du bien contre la barbarie ; cette représentation du “choc des civilisations” était encore une référence courante au début du XXe siècle.

GR_2Entre 1900 et 1935 la population de confession juive en Palestine passe de 50.000 à 350.000 personnes, avec un flux migratoire annuel moyen de 9.000 personnes. (Source : De Vaumas Étienne. Annales de Géographie, n°335, 1954). C’est surtout l’agriculture et le commerce qui sont développés, avec des implantations sur la partie nord-ouest plus fertile et plus riche en eau (lac de Tibériade). Les terres agricoles s’achètent facilement à bas prix, voire sont accaparées quand elles sont considérées en friche, les arabes, utilisateurs le plus souvent au nom d’un droit coutumier, ne pouvant pas opposer de titres de propriété juridiquement reconnus.

1910, premiers kibboutz : communautés de vie, de travail et de formation militaire… avec deux tendances fondatrices : religieuse plutôt traditionaliste ; socialiste-marxiste-libertaire.

1916 : accords franco-britanniques, dits accords “Sykes-Picot”, authentifiant le démantèlement de l’empire Ottoman et redéfinissant les frontières du Proche et Moyen-Orient.

1920 (officiellement en 1922) Palestine mandataire : La Grande-Bretagne obtient mandat de la Société des Nations, sur le territoire palestinien pour « placer le pays dans des conditions politiques, administratives et économiques qui permettront l’établissement d’un Foyer national juif et le développement d’institutions d’auto gouvernement ».

1929, création de l’Agence juive pour la Palestine (David Ben Gourion en est le président de 1935 à 1948) chargée, en accord avec les autorités anglaises, d’exercer le pouvoir politique auprès de la population juive de Palestine  : écoles, santé, police, économie et la Haganah, armée secrète rapidement équipée en armements modernes importés (en particulier d’URSS) ou fabriqués en Palestine ! Depuis l’indépendance de l’État d’Israël, l’Agence est devenue “Agence juive pour Israël” avec la charge de la gestion de l’immigration vers Israël.

Entre 1935 et 1947 : la Shoah provoque une accélération de l’immigration juive vers la Palestine, avec un flux migratoire annuel de 23.000 personnes. En 1947 la population de confession juive comprend 630.000 personnes.

GR_3À partir de 1946, l’Angleterre, considérant que son mandat a atteint son objectif, à savoir que le terrain est prêt pour officialiser la création de l’État d’Israël, et malgré d’importantes tensions entre populations arabes et juives, annonce son retrait imminent de la Palestine.

L’ONU prépare un plan de partage, et ce malgré l’opposition de la plupart des pays arabes qui proposent la création d’un État multiconfessionnel englobant la totalité du territoire de la Palestine, avec arrêt de l’immigration juive. Cette proposition est rejetée par l’ensemble du mouvement sioniste et par les États-Unis. Après de difficiles tractations et de fortes pressions sur plusieurs pays membres, le plan de partage est adopté (résolution N°181) le 29 novembre 1947 avec création de deux états de droit et d’une zone internationale :

  • L’État d’Israël comprend 14.000 km², avec au nord les terres les plus fertiles et le lac de Tibériade principale réserve d’eau douce ; il prend le contrôle stratégique des frontières avec l’Égypte, la Syrie et d’une partie du Liban.
  • La Palestine comprend 11.500 km² avec une longue partie côtière vers Gaza
  • Le secteur de Jérusalem et de Bethléem est considéré comme zone internationale avec administration par l’ONU

Ce qui fait que 54% de la Palestine mandataire revient à un peu plus d’un tiers (juifs: 630.000, arabes: 1.220.000) de la totalité de la population vivant à l’époque sur l’ensemble du territoire palestinien.

Ce plan, s’il est à peu près approuvé par toutes les tendances politiques du mouvement sioniste, est en revanche globalement rejeté par les Palestiniens et par les pays arabes. En fait, il n’est pas mis en œuvre car aussitôt les tensions se transforme en guerre civile, avec d’un côté la population arabe aidée par des milices venant des pays voisins, mais manquant d’unité de commandement, de l’autre la Haganah déjà bien entraînée avec des équipements militaires de premier plan (conscription obligatoire pour les hommes et pour les femmes de 17 à 25 ans).

Alors que l’armée britannique semble plus préoccupée par sa propre sécurité et les préparatifs de son proche départ (14 mai 1948), les combats de rue sont acharnés faisant de nombreuses victimes de part et d’autre, et provoquent les premiers exodes des palestiniens. Le massacre le 9 avril 1948 dans le village arabe de Deir Yassin, à 5 km. de Jérusalem est considéré par plusieurs historiens comme un tournant du conflit.

Le 14 mai 1948 David Ben Gourion proclame la création de l’État d’Israël, immédiatement reconnu par les États-Unis, l’URSS…

La guerre prend alors une dimension internationale et devient la guerre Israélo-arabe de 1948-1949. Plusieurs pays de la Ligue Arabe (Égypte, Liban, Irak, Jordanie, Syrie) envahissent la Palestine de tous côtés. Ce qui conduit Israël à renforcer son armée (devenue Tsahal) pour développer son action militaire sur plusieurs fronts et peu à peu élargir son territoire par une succession d’opérations victorieuses. La guerre prend fin au printemps/été 1949 avec plusieurs cessez-le-feu (le dernier avec la Syrie en juillet ) qui permettent à Israël d’étendre largement son emprise sur la Palestine. Conséquences   :GR_4

  •  les limites territoriales d’Israël deviennent la Ligne verte, ligne de démarcation et non frontière “de jure”, définie dans l’accord du 3 avril 1949 entre Israël et la Jordanie. La Cisjordanie et Jérusalem-Est sont annexées à la Jordanie et la bande de Gaza, sérieusement réduite, passe sous contrôle égyptien. Désormais l’État d’Israël détient 78% du territoire de la Palestine ; il contrôle toutes les frontières du nord (Liban et Syrie) et du sud (Égypte), pays d’où viennent tous les dangers (Hezbollah, Frères musulmans…)
  • La Nakbat  : 720.000 palestiniens sont condamnés à l’exil principalement vers les pays arabes (Jordanie, Syrie, Liban) ou à être enfermés dans des camps en Palestine même, car chassés de leurs terres, ce qui fait que trois quarts des Palestiniens sont devenus des personnes déplacées.

Déjà, à ce moment de l’histoire, il paraît difficile de ne pas reconnaître que le projet politique de T. Herzl et du mouvement sioniste se met infailliblement en place et que rien ne semble pouvoir l’arrêter.

GR_5En juin 1967, se sentant menacé par le blocus du détroit de Tiras par l’Égypte, Israël déclenche une vaste opération militaire simultanément en direction de la Jordanie, de la Syrie et de l’Égypte. En six jours, le Sinaï (restitué en 1979, accords de Camp David), la bande de Gaza, la Cisjordanie et une partie du plateau du Golan (Syrie) sont conquis par l’armée israélienne et occupés. Cette guerre éclair, à l’origine d’une nouvelle vague de réfugiés, permet désormais à Israël d’avoir la maîtrise sur la quasi totalité de la Palestine.

Il y aura certes d’autres guerres : Kippour (1973, avec comme conséquence le premier embargo pétrolier), Liban (1982 et 2006) et Israël joue son rôle de gendarme, parfois de très mauvaise façon (Sabra et Chatila au Liban). Mais ces guerres ne modifient en rien sa grande détermination politique et militaire pour asseoir son autorité au Proche-Orient avec le soutien constant des États-Unis et de l’Europe.

La colonisation de peuplement s’accélère dès 1968 y compris avec des implantations illégales à partir de 1970. Si la gauche est partisane d’implantations limitées, en revanche la droite conduite par des leaders emblématiques tel Ariel Sharon, quand elle arrive au pouvoir en 1977, rêve toujours de l’Eretz Israël (frontières bibliques) et s’emploie à y parvenir. « Depuis 1967 et la fin de la guerre des six jours, la colonisation israélienne des territoires occupés est passée de quelques initiatives messianiques isolées que les gouvernements travaillistes d’avant 1977 ont laissé faire, à une politique qui vise clairement à empêcher la création d’un État palestinien. Le livre “Les Seigneurs de la terre” propose pour la première fois une mise en perspective de l’histoire des colonies juives en Cisjordanie et à Gaza, de leur influence sur la politique israélienne et de leur rôle dans le conflit israélo-palestinien » [Idith Zertal et Akiva Eldar,  “Les Seigneurs de la terre« , 2013, Seuil], ce livre est certainement l’un des plus documenté sur l’histoire de la colonisation.

Zones_Palestine1993-1995, les accords d’Oslo affirment une reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP et définissent trois zones :

A. (rouge) contrôle administratif et militaire pat l’Autorité palestinienne dans quelques villes (Ramallah, Naplouse…), ce qui n’empêche pas des incursions militaires israéliennes.

B. (rouge) contrôle administratif palestinien, militaire israélien, surtout des villages

C. (hachurée) 60% de la Cisjordanie, contrôle administratif et militaire par l’armée israélienne.

pal_120_webCes accords provisoires devaient entamer de nouvelles négociations permettant enfin la reconnaissance d’un État palestinien. En fait, ils ont conduit : à une situation d’apartheid avec la construction du Mur (à partir de 2002) ; au ghetto de Gaza où le Hamas se trouve complètement enfermé et isolé ; enfin à l’encerclement de nombreuses cités devenant de véritables bantoustans. De multiples résolutions de l’ONU n’ont en rien modifié ce processus.


Aujourd’hui Israël occupe une grande partie de ce qui devrait être l’État Palestinien et il est difficile de se représenter ce qui pourrait bien mettre fin à un conflit qui humilie tout un peuple. On peut formuler au moins deux hypothèses :

  • soit Israël, envers et contre tout, continue sa marche conquérante d’accaparement de l’ensemble du territoire palestinien pour parvenir à un État unique, celui du “Grand Israël”, revendiqué par les partis religieux et une partie de la droite ;
  • soit, sous pression internationale, la politique israélienne change radicalement et permet la création de jure de l’État de la Palestine dans des frontières reconnues par tout le monde. C’est ce que demande l’OLP.

Si la deuxième solution paraît la plus réaliste car soutenue par l’ONU et de nombreux pays, elle se heurte actuellement à plusieurs obstacles de taille :

 1. la situation politique au Proche et Moyen-Orient : la carte ci-dessous montre clairement les zones d’influence chiite et sunnite en partie à l’origine d’une guerre devenant de plus en plus internationale, avec la Syrie comme actuel révélateur et avec des enjeux d’une grande importance politique, tels le nucléaire iranien, Daesh…

carte-sunnite-chiite

Israël et la Palestine paraissent bien petits dans cette immensité explosive, mais sont cependant très concernés par une situation qui interfère dans leurs relations : d’une part l’armée israélienne est la plus puissante de la région et n’hésite pas à intervenir, y compris sur le territoire syrien, quand elle le juge nécessaire (raid du 18 janvier 2015) pour contenir le Hezbollah libanais, l’un de ses pires ennemis soutenant efficacement le régime de Bachar el Assad en Syrie, autre pire ennemi ; d’autre part le Hamas palestinien est étroitement lié au Hezbollah libanais lui-même proche de l’Iran, ce qui le rend d’autant plus suspect aux yeux d’Israël et génère régulièrement des attaques très violentes sur Gaza, région palestinienne dirigée par le Hamas. Le plateau du Golan, à la frontière entre Israël et la Syrie et en partie annexé par Israël, cristallise beaucoup ces tensions.

2. les crises politiques internes qui touchent la Palestine et Israël : d’une part, les profonds désaccords entre le Hamas et le Fatah ne favorisent pas l’unité nationale palestinienne. D’autre part, les élections législatives anticipées de mars 2015 en Israël sont très attendues avec l’espoir d’un changement de majorité plus favorable à la reconnaissance de la Palestine. À ce sujet, la surprise est venue d’Avigdor Lieberman, ultra nationaliste. Dans un article paru dans le journal Haaretz (24 déc.2014) et traduit en français par l’association “La Paix maintenant, il déclare que la politique actuelle de B.Netanyahou à l’égard de la Palestine peut conduire à un “tsunami diplomatique” éloignant durablement Israël de l’Europe, ce qui doit être évité à tout prix. Aussi “Israël doit trouver un accord de paix”, son projet serait donc de reprendre l’initiative diplomatique en renonçant au Grand Israël, et en reconnaissant la Palestine comme État indépendant avec des concessions frontalières et des mouvements de populations. Cette déclaration a étonné, et une partie de la gauche israélienne n’y serait pas insensible… Est-ce une possible ouverture ou bien un simple effet d’annonce électorale ?

« L’Histoire, je le crains, ne nous permet guère de prévoir, mais associée à l’indépendance d’esprit, elle peut nous aider à mieux voir. » [Paul Valéry, Discours de l’Histoire, Variété IV, 1938]

Février 2015 et juillet 2018   ©Pierre Thomé

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Palestine : un État

Sous-titres : Hébron |  Faire le Mur, et le défaire | L’État des juifs ou l’État juif ? | Les colonies aux toits rouges | Vie économique en Palestine | Résistance palestinienne | Quelles solutions ?

Les citations de personnes rencontrées en Palestine apparaissent en italiques mais sont rarement nominatives pour des raisons de discrétion. Les transcriptions ne sont pas du mot à mot.

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Le regard que l’on porte généralement sur le conflit israélo-palestinien est nécessairement influencé par les persécutions antisémites et la Shoah de la première moitié du XXe siècle, ce qui peut toutefois conduire à exonérer l’État d’Israël de toutes responsabilités dans les actes de guerre qu’il commet depuis 1947. Or ce conflit est un long processus qui a commencé à se mettre en place à la fin du XIXe siècle avec la création du sionisme, mouvement mondial qui s’est donné pour but de faire aboutir ce qu’il juge comme un droit historique : occuper la terre de Palestine, « il n’y a pas de discussion en Israël à propos de nos droits historiques sur la terre d’Israël. Le passé est immuable et la Bible est le document décisif qui détermine le destin de notre terre » [Shimon Perez, New York Times, 6 août 1978].

Ce séjour a pu se réaliser avec l’appui d’une association militante de la région lyonnaise : Couleurs Palestine. Cette association cherche à faire connaître la réalité de ce pays, pour cela elle informe par différents canaux, incite à s’y rendre et encourage le développement d’échanges commerciaux en soutenant l’action du Philistin, association et société commerciale qui fait en France la promotion de produits d’origine exclusivement palestinienne, principalement l’huile d’olive et la céramique.

Quand se dessine un projet de voyage rassemblant un certain nombre de personnes, Couleurs Palestine met ce groupe en relation avec Diwan voyage, une agence palestinienne créée par Sabri Giroud, archéologue de formation et dont la connaissance de l’histoire et de la réalité de son pays d’adoption est remarquable. Il travaille actuellement avec Muhammad Mustafa, urbaniste de formation, ce qui lui permet d’expliquer avec précision la stratégie ‘’d’enclosure’’, ou d’encerclement, voulue par Israël pour isoler des quartiers et des villages palestiniens, j’en reparlerai. Mustafa est également féru en histoire des religions, dimension importante pour mieux comprendre la réalité d’un pays berceau du monothéisme. Avec de tels guides, parcourir les chemins de la Palestine ne peut être que passionnant… et si le sens premier de Diwan (à ne pas confondre avec diwan en breton et qui veut dire germer) c’est le divan, c’est aussi la rencontre, ce qui fut on ne peut plus le cas avec des hommes, des femmes, des enfants, heureux de nous voir, de parler de leur vie, avec un grand désir de reconnaissance et de soutien.

Je n’ai aucune intention de faire un rapport qui se voudrait objectif sur la situation complexe et contradictoire d’un territoire déchiré. En soutenant la cause palestinienne depuis longtemps, il est évident que j’ai un parti-pris et ce séjour n’a fait que le renforcer : la Palestine est un pays occupé militairement et si je reconnais l’existence d’Israël comme État indépendant, je ne peux admettre une colonisation de peuplement conduite en Cisjordanie et à Jérusalem, surtout depuis 1948, avec la volonté manifeste de faire ‘’craquer’’ les palestiniens et d’annexer à terme l’ensemble de ce territoire, la toute première violence est là, « c’est toujours l’oppresseur, non l’opprimé, qui détermine la forme de la lutte’[1] [Nelson Mandela, 1995]

Hébron

En parcourant les chemins de la Palestine – parcours rendu compliqué par un maillage subtil de routes dont certaines sont à l’usage exclusif des colons obligeant les palestiniens à de grands détours ; compliqué également par des check points humiliants pour des palestiniens devant poiroter plusieurs heures pour se rendre à leur travail -, on prend vite conscience d’une forte présence militaire aux pouvoirs exorbitants, agressive, assurée le plus souvent par de jeunes soldats hommes et femmes, hautains, au visage fermé et qui manifestement vivent dans la peur. ‘’La violence ordinaire de la conquête’’ titre le Monde [8 janv. 2014] évoquant ‘’le livre noir de l’occupation israélienne’’ : « En filigrane de cette histoire émerge la culture de l’occupation, cette ambiance délétère, faite d’ennui, d’impunité tacite et de sentiment de toute-puissance, qui prive peu à peu les jeunes appelés de leur morale. ‘’Au début, tu as l’impression d’être une espèce de nazi, raconte un soldat. Puis, au bout d’un moment, tu oublies cette idée (…). Alors tu suis le mouvement. Et ça te rend dingue. Vraiment’’[2] [Breaking the Silence, 2013]. Pourtant cette représentation-là peut être très légèrement atténuée au hasard d’une brève rencontre à Hébron, l’une des villes la plus militarisée de la Palestine occupée. À un checkpoint un jeune soldat souriant nous aborde : « je suis français, originaire de Dijon et je me suis engagé pour trois ans dans l’armée israélienne. » Il semble heureux de pouvoir parler avec nous et une tentative de conversation s’amorce : « je suis de religion juive et après le Bac je voulais connaître et défendre Israël, mon choix est politique. Cela fait bientôt un an que je suis là, sans aucun regret. Quand je ne suis pas de garde ici, je vais à Tel Aviv où vivent mes grands-parents. Au bout de mes trois années, je ne sais pas encore si je reviendrai en France… » Aux questions : « vous êtes 2.000 soldats à Hébron pour protéger 600 colons particulièrement violents, pourquoi sont-ils là ? Pourquoi êtes-vous là ? Vous vous rendez compte de l’absurdité de cette situation ?… », il opposera un grand silence… Comment pouvait-il en être autrement sous le regard d’autres soldats et dans une ville en grande partie cadenassée, murée ?

‘’Mais on se croirait en prison !’’, ai-je entendu dire. Il est vrai que l’on peut se sentir très mal à l’aise dans plusieurs rues avec comme plafond un grillage destiné à protéger les passants des projectiles de toutes sortes lancés par des habitants colons, ou bien encore dans d’autres rues barricadées où toute vie commerçante a été évacuée au nom de la sécurité. On ne ressort pas en paix d’un tel parcours où les sentiments affluent, de la tristesse à la révolte, mais aussi sentiment d’impuissance de ne pouvoir rien faire là, maintenant, sinon de raser les murs parce que « les colons ont tellement peur qu’ils conduisent très vite et peuvent mettre en danger des piétons qui marcheraient  sur la chaussée et qu’ils pourraient considérer comme une possible menace ». Il est même devenu nécessaire qu’une ONG accompagne des enfants sur le trajet de l’école pour les protéger.

Heureusement toute la ville n’est pas dans cette ambiance du pire et dans plusieurs quartiers des rencontres paisibles peuvent avoir lieu, telle la coopérative Women in Hébron. Là, une centaine de femmes palestiniennes se sont associées pour commercialiser les broderies fabriquées le plus souvent chez elles et vendues lors de différentes manifestations en Palestine et dans un magasin du souk d’Hébron : « Cette rue peut parfois être ‘’agitée’’ par les colons et par les militaires, mais nous tenons à rester là, c’est notre manière de résister. Notre travail est basé sur l’idée que le développement de l’artisanat palestinien est générateur de revenus supplémentaires pour nos familles. C’est aussi une manière d’honorer le rôle des femmes dans notre société et un moyen de montrer notre fermeté par rapport à l’occupation de la Palestine et au mal qui est fait aux gens d’Hébron. Nous souhaiterions être plus connues, pouvoir aussi exporter nos broderies… ». Ce qui pour Jean-Marie Dansette, fondateur de Fipsouk (branche commerciale du Philistin), paraît « difficilement envisageable tant le marché français est saturé de broderies en provenance de multiples pays. Nous en avons un stock que l’on n’arrive pas à écouler. Reste la vente militante, à mon avis trop aléatoire pour maintenir des échanges commerciaux durables [entretien déc. 2013]« . En revanche les réputées céramiques et verreries des frères Natsheh qui nous ont également reçus, s’exportent plus facilement malgré les nombreuses difficultés administratives imposées par Israël à toute exportation, la Palestine n’ayant aucun pouvoir de décision dans ce domaine comme dans bien d’autres.

Hébron, là où se trouve le sanctuaire d’Abraham, m’est apparue comme une représentation fidèle de la réalité palestinienne dans laquelle la violence et le désir de vivre paisiblement en travaillant, en buvant un café, en palabrant assis sur le diwan, et pourquoi pas en priant…, se côtoient en permanence dans des murs de séparation faits de béton, de barbelés mais aussi d’incompréhension. « L’historien de la question coloniale qui observe ce type d’événement ne peut que faire le rapprochement avec les pires moments de l’Algérie française«  [Alain Ruscio, Le Monde diplomatique, 2013] ; j’ai également plusieurs fois pensé à l’Algérie tant les similitudes entre ces deux conflits me paraissent nombreuses. La politique d’Israël a créé et conforte une véritable situation d’apartheid, le mur en étant l’expression matérielle la plus visible : qu’est-ce qui peut bien justifier une construction de plus de 700 kilomètres tout autour de la Cisjordanie ; au nom de quoi, de quelles valeurs, de quelle humanité ?

Faire le Mur, et le défaire…

En 1989, le Mur de Berlin s’écroule annonçant non pas la fin du monde mais la fin d’un monde totalitaire, privé de libertés… ‘’Plus jamais ça !’’ proclame-t-on de toute part, et pourtant le ‘’ça’’ réapparaît violemment quelques douze ans plus tard, et deux fois plus haut à certains endroits comme ici à Bethléem.

En fait, le mur, simple ‘’barrière de séparation’’ pour Israël, est souvent montré dans sa construction en béton soit 10% seulement de sa longueur ; ce sont surtout de longues barrières électrifiées munies de capteurs électroniques sophistiqués, avec de chaque côté de larges routes en terre pour la surveillance militaire, et souvent, à nouveau une épaisse rangée de barbelés, le tout représente une largeur pouvant aller de 50 à 100 mètres. Des barrières, ouvertes de temps en temps, permettent de rares passages sous surveillance à quelques personnes autorisées.

Afin de protéger des colonies et des points d’eau importants, le mur fait de nombreuses incursions illégales en Cisjordanie d’où sa longueur de 730 kilomètres, alors que la frontière ‘’ligne verte’’ de 1948 fait 320 km !

Ces murs ont coupé en deux des villages, des quartiers, des propriétés agricoles, a séparé des familles, a squatté plusieurs centaines d’hectares de terres cultivables… Comme commentaire je précise simplement que le 21 octobre 2003 l’Assemblée générale des Nations-Unies a exigé (144 voix pour, 4 contre) qu’Israël arrête les travaux de construction de ce mur contraire aux dispositions pertinentes du droit international. Ce qui est confirmé en juillet 2004 par la Cour internationale de Justice saisie par l’ONU : « L’édification du mur qu’Israël, puissance occupante, est en train de construire dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, et le régime qui lui est associé, sont contraires au droit international […] Israël est dans l’obligation de réparer tous les dommages causés par la construction du mur dans le territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est » [ONU “La question de Palestine”]. Le pouvoir politique en Israël n’a tenu aucun compte de cette résolution, comme de beaucoup d’autres. « Aux termes du droit international, le mur/barrière et les colonies ne devraient pas être sur les territoires palestiniens occupés, mais la réalité sur le terrain est très différente, comme si un bulldozer était passé sur les Conventions de Genève et la Cour internationale de justice » [Amnesty International, 21 mars 2013]. Le mur continue à être construit dans la vallée du Jourdain tout le long de la frontière avec la Jordanie et dans peu de temps la Cisjordanie sera ainsi complètement murée.

Les actions palestiniennes contre le mur sont nombreuses : la partie en béton donne lieu à une expression picturale populaire qui peut être très belle et significative.

Une association, Stop the Wall, organise régulièrement des manifestations et cherche à informer le monde : « L’objectif de la campagne pour démolir le mur fait partie pour nous, à l’intérieur et en exil, jeunes et vieux, ceux qui sont morts, et ceux encore à naître, de la volonté de libérer la Palestine. Notre lutte est pour notre droit à exister librement, nous voulons également récupérer notre histoire et notre terre ancestrale, afin d’assurer un avenir juste pour le peuple palestinien. Notre vision repose sur la force et la fermeté qui, comme les racines de nos oliviers centenaires, sont profondément ancrées dans notre vie et continuent à nourrir notre résistance. Il n’y a pas de compromis possible et nous n’abandonnerons jamais nos droits fondamentaux, nous ferons tout pour éviter qu’une nouvelle ‘’Nakba’’ [la Catastrophe. Le “Nakba Day” est devenu le jour de commémoration de l’exode palestinien en 1948-1949] ne s’abatte sur notre peuple. »

Un jour à proximité de Tulkarem, région à forte potentialité agricole, on marchait le long du mur accompagnés par des agriculteurs ayant des terres de chaque côté. Ils nous font part des grandes difficultés qui leur sont faites pour accéder à ces terres : « j’ai sept hectares de l’autre côté, principalement des oliviers. On m’en arrache de temps en temps, alors on replante ! Je ne sais jamais si je vais obtenir l’autorisation pour aller tailler quand il faut le faire ; une fois, pour la récolte, on m’a accordé un droit de passage pour une seule personne et pour deux heures ! Soit ils le font exprès, soit ils ne savent pas ce que représente le travail de ramassage d’un champ d’oliviers : une personne, deux heures ! c’est inimaginable d’en arriver là ! À toujours devoir aller quémander des autorisations, c’est humiliant, mais on s’accroche car on tient à nos terres et on ne va pas se laisser faire ! »

Quelques pas plus loin on parvient à des barrières mobiles et de l’autre côté, à 50 mètres à peu près, un paysan palestinien est là attendant l’autorisation de pouvoir passer. Il se met à parler à très haute voix avec l’un de nos accompagnateurs : ‘’comment ça va ? Tu es avec qui ?…’’ Et au milieu de ces barbelés, l’émotion d’un souvenir : je me revois en 1943 âgé de cinq ans, chez ma grand-mère dans le Jura près d’un pont traversant le Doubs, sur une rive la zone occupée, sur l’autre la zone libre, deux larges rangées de barbelés coupe le pont en deux, de la famille de chaque côté, pas de laisser-passer… alors mes oncles et tantes s’interpellent de part et d’autre en criant : ‘’comment va ? Untel s’est fait tirer dessus par les ‘’boches’’ en essayant de franchir le Doubs à la nage…’’ Á l’époque, je n’avais certainement pas compris ce que cette scène signifiait, peut-être même s’en amusait-on avec mes cousins et cousines, mais aujourd’hui en Palestine j’en ai perçu tout le sens : on construit des murs pour se couper des autres, pour les humilier, pour occuper leurs terres, leurs maisons…, le prétexte de la sécurité devient alors dérisoire.

« Non seulement le mur et les zones franches qui le longent, sont de grosses entraves pour notre travail, pour notre vie familiale et sociale, mais ils ont également bouleversé l’équilibre écologique de la région, ainsi, des hectares entiers sont devenues inondables l’hiver ; et en saisons sèches les véhicules militaires qui circulent constamment et à grande vitesse le long du mur, soulèvent des nuages de poussière qui se déposent en quantité sur les récoltes, ce qui n’est pas bon du tout…, voilà ce que nous devons également supporter » [un agriculteur de Tulkarem]

La rencontre avec ces agriculteurs a été un grand moment. Malgré les nombreuses entraves qui leur sont faites, leur passion à cultiver leurs terres le long du mur, parfois mêmes surplombés par des colonies au toits rouges, est vécue comme une résistance à l’occupation. Ils sont rassemblés dans une grande organisation, l’Union des Comités de travail agricole (UAWC). Celle-ci couvre l’ensemble des territoires palestiniens, y compris Gaza, et assure un véritable rôle syndical : « Ensemble pour protéger les droits des agriculteurs. Notre travail fait partie de la lutte populaire et si notre action n’est pas super puissante, elle cherche à être constante. Nous avons des réussites certaines mais aussi des limites ; par exemple, comme le marché local est saturé, nous cherchons à exporter en particulier vers la Jordanie, mais ce n’est pas toujours évident car les services israéliens peuvent bloquer des produits frais pendant plusieurs jours, (c’est le cas aussi pour Gaza) et quand ils arrivent, ils sont bien entendu inconsommables. » À ce jour, cette organisation rassemble : 900 exploitations agricoles de type familial, 250 exploitations en production fruitière. 190 familles en difficulté reçoivent de l’aide. Elle emploie 80 personnes dont 15 agronomes.

L’UAWC cherche à protéger les terres palestiniennes de la colonisation et des expropriations israéliennes en remettant en culture des terres en friches en particulier à proximité des colonies, donc en zone C, « ce type d’action est loin d’être sans danger, c’est pourquoi, nous recherchons si possible la présence de volontaires étrangers, c’est une protection parce que les colons et l’armée sont moins agressifs quand ils sont là ». Elle propose des formations, des conseils pour l’amélioration des productions en se rapprochant le plus possible de la culture biologique (pas de nitrates) et pour l’exportation de produits, des aides à l’équipement (serres, tracteurs…), enfin des aides à des familles en difficulté pour cause d’emprisonnements, de décès… Elle est soutenue financièrement par plusieurs ONG dont Oxfam-solidarités et par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dont elle attend beaucoup pour le développement de son action.

Hébron, le Mur… comment est-il possible d’en arriver là ? L’Histoire permet-elle de mieux comprendre cette réalité d’apartheid ?

L’État des juifs ou l’État juif ?

Sur fond d’un antisémitisme permanent dans toute l’Europe (nombreux pogroms, affaire Dreyfus…), l’installation d’une communauté juive en Palestine a débuté à la fin du XIXe siècle et a été marquée à ses débuts par deux hommes qui, bien qu’ayant une vision politique différente, se rejoignent sur un but commun : la création de l’État d’Israël [Cf. Alain Gresh : Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, 2002, éd. Fayard, et De quoi la Palestine est-elle le nom ? 2010, Actes Sud. Cf. également : Palestine : la stratégie du grignotage].

Le premier est autrichien, Theodor Herzl (1860-1904), journaliste. En 1896, il publie un ouvrage intitulé ‘’L’État des juifs’’, ou plus couramment par erreur de traduction sans doute volontaire, ‘’L’État juif’’ ; la nuance est importante : un État juif signifie un État religieux, y compris dans sa Constitution, alors qu’un État des juifs ou pour les juifs signifie, certes un État protecteur, mais qui peut être laïc. Mais l’essentiel est surtout dans ce que T. Herzl écrit : « Nous formerons pour l’Europe une tête de pont vers l’Asie, un bastion de la civilisation contre la barbarie […] Le pays s’étendra du Nil à l’Euphrate, et il faudra discrètement expulser du pays la population locale ». Ce vaste projet va être étudié dès 1897, en particulier lors du 1er Congrès sioniste, mouvement lancé avec succès par T. Herzl et dont il sera le président jusqu’à sa mort.

En 1901, il met en place le Fonds pour l’implantation juive et l’achat de terres en Palestine, avec l’appui efficace de la famille Rothschild et le consentement du Sultan de l’empire Ottoman dont la Palestine fait partie. L’achat de terre, considéré comme un élément essentiel du projet sioniste, permet d’installer les pionniers du Yichouv (désigne les juifs de Palestine avant 1948) ; les kibboutz s’inscrivent dans cette stratégie dès 1910. Ce fonds, connu sous le nom de KKL (Keren Kayemeth Leisrael), est devenu une immense institution internationale gestionnaire de milliers d’hectares de terre et de forêts en Israël et en Palestine dont celles acquises grâce à la fameuse loi israélienne de 1950, dite loi des absents, qui permet de saisir tous les biens (terres et habitations) des palestiniens en exil ou déplacés dans les camps (27 sur le territoire palestinien actuel et 32 en Jordanie, Liban et Syrie) depuis 1948 et 1967, et qui constituent la plus grande population réfugiée du monde : 750.000 en 1948-1949 et 200.000 après 1967 ; c’est l’un des points-clés des discussions, quand elles ont lieu, entre les autorités politiques des deux pays. [cf. “BADIL resource Center for  Palestinan residency and refugee rights” et revue “Migrations forcées”]

Aujourd’hui, T. Herzl est célébré comme un emblème d’Israël ; il est enterré avec toute sa famille sur le mont Herzl à Jérusalem. Et depuis 2006, une rue porte son nom à Paris… allez savoir pourquoi !

Le deuxième est anglais, Arthur James Balfour (1848-1930), conservateur, non juif et surtout homme politique d’une grand habileté. En 1917, ministre des affaires étrangères, il reprend l’idée de créer une tête de pont vers l’Asie et il écrit à Lionel Walter Rothschild, membre très actif du mouvement sioniste :

« J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes, déclaration soumise au cabinet et approuvée par lui.

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste. »

Même s’il n’est question que d’un foyer national tout en assurant, avec sans doute une bonne dose d’hypocrisie, que la population arabe conservera tous ses droits, cette lettre diplomatique rendue publique, est considérée comme le premier acte fondateur de l’État d’Israël.

A. Balfour, en fin stratège, sachant que l’empire Ottoman est en train de s’effondrer, estime que la Grande-Bretagne, laissant la Syrie à la France, aurait intérêt à occuper la région palestinienne pour plusieurs raisons géopolitiques : la redistribution des cartes au Proche-Orient doit être surveillée ; c’est la route de l’Orient ; le pétrole commence à faire son apparition dans plusieurs pays arabes, il va donc falloir l’acheminer dans de bonnes conditions.

Mais il estime aussi que son pays ne pourra s’installer durablement au Proche-Orient, d’où l’intérêt à encourager la venue massive d’une population juive : 56.000 en 1918, 550.000 en 1945 , imprégnée de culture occidentale et capable de civiliser les ‘’barbares’’ autochtones. Avec le soutien efficace du KKL, les nouveaux habitants de la Palestine s’installent, s’organisent administrativement et militairement (en 1948 l’armée israélienne comprendra 40.000 soldats bien équipés), sous l’autorité de l’Agence juive (David Ben Gourion en fut le président à partir de 1935), gouvernement officieux habilité à discuter avec l’occupant britannique, celui-ci regardant avec bienveillance cette installation et exerçant un rôle policier d’interposition car les heurts entre juifs et arabes sont fréquents et peuvent être violents.

En revanche, A. Balfour perçoit beaucoup moins l’influence grandissante des religieux orthodoxes dans le mouvement sioniste. Ceux-ci viennent en Palestine parce que Dieu leur aurait dit que cette terre leur était promise et quand Dieu dicte la loi c’est bien entendu indiscutable, quitte à bafouer le droit civil et les droits humains les plus fondamentaux.

Avec un tel projet, il paraît logique qu’en décembre 1947 se dessine la partition de la Palestine à l’ONU, puis en mai 1948 viennent la fin du mandat britannique et la proclamation de l’État d’Israël, aussitôt validée par la Grande-Bretagne, les États-Unis et, ce qui est plus surprenant, l’URSS, avec comme conséquence immédiate la Nakba de la diaspora palestinienne principalement vers le Liban, la Syrie, la Jordanie…

Le projet sioniste de Theodor Herzl est en grande partie réalisé et Israël existe désormais officiellement pour prendre progressivement, avec le soutien efficace des États-Unis, le contrôle du Proche-Orient avec une armée surentraînée parmi les plus puissantes du monde et un art consommé pour déplacer les conflits en dehors de ses frontières ; il en est ainsi dès 1948, avec les pays arabes qui ne reconnaissent pas son existence, mais se font vite remettre à leur place, puis avec à la guerre des Six jours en 1967, nouvel épisode dramatique pour l’avenir de la Palestine, enfin avec le Liban en 1982 et le massacre de Sabra et Chatila (camps de réfugiés palestiniens), perpétré par des milices chrétiennes sous le regard complice de l’armée israélienne, Ariel Sharon était alors ministre de la défense et voulait affaiblir l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Yasser Arafat en lui faisant quitter le Liban trop proche de la Palestine, ce qui fut fait.

Les colonies aux toits rouges

Une fois la question libanaise temporairement réglée et les pays arabes mis au pas, Israël peut s’occuper d’accélérer le processus de colonisation de peuplement. Malgré les avertissements répétés et impuissants de l’ONU et de l’Europe, les différents gouvernements, qu’ils soient travaillistes ou conservateurs, décident avec régularité de construire plus de logements dans les colonies existantes, d’en créer de nouvelles et de valider les nombreuses implantations sauvages généralement projetées par des israéliens plutôt très croyants. Pour ces dernières la démarche est relativement simple : deux ou trois familles repèrent un coin de terre plus ou moins en friche, de préférence sur une colline, s’installent avec des caravanes ou des mobile-homes, commencent à cultiver les terrains alentour… et très vite l’eau, l’électricité, une route, apparaissent ; puis la construction en dur débute, d’autres familles s’installent, la colonie est clôturée, les hommes se déplacent rarement sans leurs armes, et si besoin l’armée viendra, non pas les expulser, mais les défendre des violences répétées des palestiniens ! Ariel Sharon, comme premier ministre (mars 2001-avril 2006), fut l’un des grands acteurs de cette colonisation avec les méthodes très musclées qui furent les siennes, et avec le but affiché du ‘’Eretz Israël’’ (le Grand Israël) englobant toute la Cisjordanie : « Nos ancêtres ne sont pas venus ici pour construire une démocratie mais pour construire un État Juif », déclarait-il au New York Times en mai 1993.

Dans ces villages-colonies les maisons bien alignées, genre lotissement, ont souvent des toits couverts de tuiles rouges, ce qui surprend dans un pays où les toits en terrasse ou en dôme sont plutôt la coutume. En fait, s’il s’agit d’un style importé d’Europe, il servirait aussi de signal préventif au cas où l’aviation israélienne serait amenée à bombarder la région !

 

Dans certains secteurs de la Cisjordanie, des villages palestiniens peuvent être quasiment encerclés par des colonies situées sur les collines avoisinantes, tels des sentinelles ou des avant-postes d’Israël.

Cette tactique d’encerclement, d’isolement, du faire peur, se pratique à l’identique en ville : Jérusalem-est, Hébron par exemple, où chaque maison conquise s’orne immédiatement de drapeaux, de caméras, de barbelés. Ce fut aussi le cas à Jaffa, rattachée depuis à Tel-Aviv : « Jaffa, l’une des plus ancienne ville arabe, était jusqu’en 1948 une ville portuaire avec une activité économique très importante (les oranges réputées), et un haut lieu culturel arabe. Mais Israël voulait cette ville pour agrandir Tel-Aviv et tout a été fait pour écarter le plus possible de palestiniens (expulsions vers Gaza et le Liban) et éliminer la mémoire collective arabe en changeant par exemple les noms des rues, des places, des bâtiments… La région proche est passée en quelques années de 120.000 palestiniens à 4.000 aujourd’hui, concentrés dans un seul quartier… Les israéliens nous ont tout volé, non seulement nos terres, nos maisons, mais aussi notre histoire. En quelques années l’une des villes les plus importantes du monde arabe a été réduite à un petit quartier-ghetto. Après cela, comment veux-tu éviter que le désespoir s’installe avec toutes ses conséquences : alcoolisme, maladie mentale, violence… ? »

Les accords d’Oslo en 1993 et 1995 n’ont fait qu’entériner et renforcer la main mise d’Israël sur la Cisjordanie avec le découpage du territoire palestinien en trois zones. La zone C, de loin la plus grande (65% du territoire), est entièrement sous contrôle de l’armée israélienne et rien ne peut y être entrepris sans son autorisation. Ces accords ont été très mal acceptés par un grands nombres de palestiniens et sont à l’origine du Hamas, qui en 2007 prend le contrôle de Gaza, et de la deuxième Intifada (guerre des pierres) qui débute en 2000 et se poursuit jusqu’en 2005. À partir de décembre 2008 la guerre se concentre sur Gaza où est concentrée la branche armée du Hamas. Aujourd’hui encore Israël n’hésite pas à bombarder régulièrement Gaza, territoire devenu de fait un immense camp depuis le démantèlement des colonies israéliennes en 2005 et le blocus qui a suivi, contraignant 1.700.000 personnes à vivre dans des conditions inhumaines, situation dénoncée régulièrement par des ONG dont Amnesty International : « Cela fait un mois que l’ensemble des résidents de la bande de Gaza vivent sans électricité la majeure partie de la journée et sous la menace d’une catastrophe sanitaire, après que l’unique centrale électrique de la zone ait dû cesser de fonctionner, ce qui a mené à des dysfonctionnements dans plusieurs stations d’évacuation des eaux usées et d’épuration. Ce dernier revers, particulièrement dur, meurtrit encore davantage la dignité des Palestiniens de Gaza, et exacerbe les graves privations de droits dont ils sont victimes depuis plus de six ans en raison du blocus imposé par Israël (et qui) inflige une sanction collective aux habitants de Gaza, ce qui est contraire au droit international.«  [A-I. | 2/ déc. 2003]

Vie économique en Palestine

En parcourant la Cisjordanie, je n’ai pas eu une impression de pauvreté, pourtant la situation économique est loin d’être brillante et la Palestine est un pays pauvre sur l’échelle mondiale, quelques chiffres comparatifs pour saisir l’importance de l’écart avec Israël [Sources : “Plateforme des ONG françaises pour la Palestine”] :

2012 Palestine Israël France
PIB par habitant en $

2 590

32 800

36 100

Rang mondial / 226

180

41

35

Taux de croissance

5%

4,8%

0,1%

Taux de chômage

23,5% (32 à Gaza)

6,9%

10,8%

L’économie palestinienne est pour un bon tiers constamment sous perfusion de l’aide internationale en provenance principalement des États-Unis, de l’Europe et des Pays arabes. Cette dépendance, à risques (suspensions par exemple) auxquels s’ajoutent les restrictions à l’exportation et les limites administratives imposées par Israël, ne facilite pas un développement économique qui permettrait de réduire un taux de chômage particulièrement élevé. Pourtant des collectivités territoriales et des organisations, dont l’UAWC pour l’agriculture déjà évoquée plus haut, recherchent des solutions locales tel un tourisme complémentaire à l’actuel très orienté vers les sites religieux. Des projets sont en train de se réaliser avec création de gites d’accueil, itinéraires de randonnées, valorisation de sites historiques…, tels Jéricho (avec l’aide de la ville de Lyon), Sabastiya, Der Istiya… Mais là encore, crise économique mondiale obligeant, les aides financières venant de l’étranger ont tendance à se réduire.

Résistance palestinienne

Depuis 1948, le rapport de force tant politique que militaire entre Israël et la Palestine est totalement disproportionné. De nombreux documents sur la situation s’accumulent sur les bureaux de l’ONU, des États-Unis, de l’Europe… et même si par hasard ils sont lus, leurs effets sont loin d’être visibles. Israël avance, imperturbable face aux injonctions internationales. Le projet de T. Herzl est en bonne voie : avec des outils particulièrement efficaces telles la loi sur les absents ou la multiplication de zones de sécurité interdites à toute activité…, 70% des terres sont ainsi devenues propriété d’Israël. Certes ce ne sera certainement pas le grand Israël de l’Euphrate au Nil imaginé par Herzl, mais en regardant sur la carte l’évolution géographique du territoire palestinien, on peut se demander ce qui pourrait bien empêcher la réalisation d’un État allant de la Méditerranée au Jourdain.

« L’avenir ? Quelle est notre force ? Les sionistes ont une armée super puissante, ils ont l’Europe, l’Amérique derrière eux… Nous n’avons que la force de dire NON… Actuellement le gouvernement d’Israël a manifestement l’option État juif, comment voulez-vous discuter à partir de cela, c’est profondément injuste. Je suis pourtant modéré, mais je ne peux accepter, pour moi, pour mes enfants, pour mon peuple, les inégalités, l’injustice qui nous sont faites ». C’est Sami Abou qui parlait ainsi lors d’une rencontre à Jaffa. Il est palestinien de nationalité israélienne ou comme on dit ‘’arabe israélien’’. Très attaché à sa ville, il a été élu deux ans et demi au conseil municipal de Tel-Aviv, en espérant pouvoir faire changer les choses de l’intérieur. Son pessimisme est-il le reflet d’une tendance générale au sein de la population palestinienne ?

La vallée de Nahal Kana vers Deir Istiya, riche en eau, a été classée parc naturel et interdite d’accès aux palestiniens : « Israël ordonne de déraciner 1.000 jeunes oliviers plantés dans la réserve naturelle par des habitants de Deir Istiya » [Haaretz, 1er mai 2012]. « Ça ne veut pas dire que l’on n’y va pas ! Si on obéit on va dans leur sens, ils ne veulent pas de nous ici ? Alors on résiste en transgressant… » J’ai déjà évoqué plusieurs fois comment des actes de résistance pouvait se manifester dans des activités professionnelles : femmes à Hébron, agriculteurs à Tulkarem, et bien sûr par l’activité militante d’associations telles Stop the Wall | Coalition civique pour les droits des palestiniens à Jérusalem | Badil

Toutes ces associations soutiennent les appels de Boycott Désinvestissement Sanctions (BDS) « Cette campagne a été lancée par la société civile palestinienne en 2005. Les Palestiniens font appel aux citoyens du monde, afin que prenne fin le plus long conflit de l’histoire récente, en leur demandant de boycotter tous les produits israéliens, mais aussi de pratiquer un boycott sportif, culturel et universitaire ». Trois militants BDS de Montpellier ont été récemment poursuivis avec comme chef d’accusation : « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence’’, en référence à une circulaire de Madame Alliot-Marie lorsqu’elle était Garde des sceaux.

On pourrait multiplier les exemples. Il existe également une résistance plus directe avec des leaders connus tel Ali Jiddah : afro palestinien né en 1950, journaliste et guide, cinq enfants. Condamné en 1968 à vingt ans d’emprisonnement pour avoir posé des bombes à la gare de Tel-Aviv à la suite du bombardement par l’aviation israélienne en août 1968 d’un camp de réfugiés à Al Salt en Jordanie, tuant 25 palestiniens [résolution 256 Conseil de sécurité de l’ONU]. Il a été libéré au bout de 17 années en échange de trois soldats israéliens faits prisonniers. Il vit pauvrement en mauvaise santé, dans la vieille ville de Jérusalem, et parle le français appris en prison : « C’est très important pour nous que vous, français, soyez là, on se sent moins seuls, moins isolés… On veut vivre en paix avec les israéliens, mais on ne veut plus de l’occupation ! On ne peut continuer à vivre ainsi et je sens approcher une troisième intifada, avec toujours plus de violence. On ne peut pas jouer le rôle de Jésus tout le temps ! La troisième génération, celle de mes enfants, est incontrôlable, car elle est détruite. Ces jeunes ne craignent rien, il faut les voir quand il y a des confrontations avec l’armée ; pourtant je ne veux pas non plus que mes enfants vivent la même chose que moi, je voudrais qu’ils fassent des études… Mais je ne suis pas Gandhi et la guerre est là… »

Ali paraît en effet plus proche des positions de Nelson Mandela lorsque celui-ci évoquait à Gaza le 20 octobre 1999 sa rencontre avec Ehud Barak et Shimon Pérès : « Je leur ai dit qu’il ne sert à rien qu’Israël parle de paix tant qu’ils continueront à contrôler les territoires arabes qu’ils ont conquis durant la guerre de 1967 […] Il faut choisir la paix plutôt que la confrontation, sauf dans les cas où nous ne pouvons rien obtenir, ou nous ne pouvons pas continuer, ou nous ne pouvons pas aller de l’avant. Alors la violence peut devenir nécessaire« . [cité par Julien Salingue dans « Le pire n’est jamais certain, 2013]

Ali poursuit : « Quelle est la solution ? La meilleure serait sans doute un seul État, populaire, démocratique où juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes… vivraient en paix sans racisme, mais nous en sommes très très loin ! Et je ne le verrai certainement pas… Je suis pauvre et riche : je n’ai pas d’argent, mais je suis riche de l’amour des gens et du respect qu’ils ont pour moi, alors merci pour votre visite et parlez en France de cette guerre. »

Autre exemple et ce sera le dernier : Nabi Saleh, ce village est devenu parmi d’autres, l’un des symboles de la résistance. Lors de notre visite, nous avons été invités chaleureusement à venir boire le café par la famille Tamimi très impliquée dans la résistance locale et on nous a projeté une vidéo sur les manifestions pacifistes tous les vendredis et violemment réprimées par l’armée israélienne. Voici des extraits d’un récent rapport (23 déc. 2013) d’Amnesty international : « La colonie israélienne illégale de Halamish a été créée en 1977 sur des terres appartenant aux villages de Nabi Saleh et de Deir Nitham. Elle compte aujourd’hui près de 1 600 habitants et ne cesse de se développer. Début 2009, les colons se sont emparés de la source d’eau située sur les terres possédées et cultivées par les villageois, en ont fait un site touristique et ont commencé à bâtir dans la zone de manière illégale, détruisant des biens et zones d’agriculture palestiniens. En décembre 2009, les autorités israéliennes ont interdit aux Palestiniens, y compris aux propriétaires des terres, d’accéder à cette source d’eau et aux terrains qui l’entourent. C’est cet événement qui a conduit les villageois à organiser des manifestations régulières pour exiger l’accès à la source et à leur terre.

Ces marches, soutenues par des Israéliens et par des organisations internationales, sont systématiquement réprimées par l’armée israélienne qui n’hésite pas à tirer à balles réelles, balles de métal recouvertes de caoutchouc, grenades assourdissantes et lacrymogènes. Les forces de sécurité israéliennes ont ainsi tué deux manifestants et blessé des centaines d’autres depuis fin 2009. Aucune enquête ouverte par l’armée israélienne sur ces exactions n’a abouti. Le 5 décembre 2013, l’armée israélienne a annoncé sa décision de clôturer l’enquête sur la mort de Mustafa Tamimi tué d’un tir en plein visage au cours d’une manifestation en décembre 2011. Aucune poursuite n’a été engagée contre le soldat responsable du tir qui a déclaré ne pas avoir vu la victime.

En outre, l’usage excessif de la force par l’armée contre les manifestants affecte l’ensemble du village et pourrait constituer un châtiment collectif, interdit par la quatrième Convention de Genève« . manifestations de Nabi Saleh.

Quelles solutions ?

Ce n’est certes pas à moi de dire quelle serait LA solution pour arriver à une paix durable en Palestine et je ne peux que résumer ici ce que j’ai entendu et me poser quelques questions.

Dans son témoignage Ali Jiddad a fait état de la solution d’un État unique laïc et démocratique, il est loin d’être le seul à avancer cette hypothèse ; ce qui reviendrait sans doute au retour à la Palestine d’avant 1947, Israël perdant ainsi son identité ; mais un israélien, quel que soit son ancrage politique, peut-il envisager une seule seconde un tel recul, alors l’imposer par la force ? Pas un pays arabe, et la Syrie ou l’Égypte encore moins que jamais, ne veut et n’est en mesure d’intervenir militairement pour soutenir efficacement une révolte armée du peuple palestinien, ce serait une défaite rapide assurée avec un véritable massacre. Certains défenseurs de l’État unique avance également la solution fédérale type ‘’États-Unis de Palestine’’, je doute là aussi qu’Israël puisse saisir l’intérêt d’une telle solution.

Il paraît tout aussi important de s’interroger sur l’idée d’un État fondé sur un récit biblique, certes fort beau, mais qui reste un récit de la mythologie religieuse, croyances mais surtout pas projet politique ; comment peut-on en effet encore croire qu’un Dieu ait pris le temps de désigner un territoire comme terre promise à un peuple qu’il aurait élu pour cela ? La confusion État et religion, ne conduit-elle pas toujours à des catastrophes où les droits humains sont bafoués ? L’Histoire et l’actualité en sont le reflet permanent…

Dans l’immédiat le principe de réalité ne pousse-t-il pas à considérer la solution deux États comme la plus ‘’sage’’, à condition toutefois qu’Israël accepte, d’une part, de revenir aux frontières de 1967, ce qui aurait pour conséquences : négociation d’un démantèlement progressif des colonies installées en Cisjordanie, destruction du mur et des camps ; d’autre part, un retour étalé des réfugiés qui le demanderaient. Un tel projet pourrait se développer :

  1. dans la mesure où l’OLP, en perte de crédibilité dans l’opinion palestinienne, retrouverait l’unité qui lui fait grandement défaut ; la disparition de Yasser Arafat en 2004 n’a fait qu’aggraver des conflits internes, la mainmise du Hamas sur Gaza en étant la partie la plus visible. Beaucoup de palestiniens pensent que Marouane Barghouti pourrait être le leader charismatique, indispensable non seulement à l’OLP, mais à l’ensemble du peuple palestinien où sa popularité est grande, ce qui supposerait qu’il bénéficie d’une remise de peine très substantielle puisqu’il a été condamné cinq fois à perpétuité ! « Alors que moi-même ainsi que le Fatah dont je suis membre, nous nous opposons fermement aux attaques et à la prise pour cible de civils à l’intérieur d’Israël, notre futur voisin, je me réserve le droit de me protéger, de résister à l’occupation de mon pays et de me battre pour ma liberté […] Je suis encore en quête d’une coexistence pacifique entre les États égaux et indépendants que sont Israël et la Palestine, fondée sur le retrait complet d’Israël des territoires occupés en 1967 ». Un quotidien israélien de gauche considère que M. Barghouti « est vu par certains comme un Nelson Mandela palestinien, l’homme qui pourrait galvaniser un mouvement national divisé et à la dérive, si seulement il était mis en liberté par Israël » [Haaretz, 19 nov. 2009]. Une campagne internationale pour sa libération est en cours, espérons qu’elle aboutisse rapidement pour que se réalise ce qu’il a écrit en hommage à Nelson Mandela en décembre 2013 : « Depuis l’intérieur de ma cellule, je vous dis que notre liberté semble possible parce que vous avez atteint la vôtre. L’apartheid n’a pas survécu en Afrique du sud et l’apartheid ne survivra pas en Palestine. »
  2. dans la mesure où la pression internationale à l’égard d’Israël ne soit pas faite que de déclarations de principe. Beaucoup de palestiniens rencontrés nous ont interpellés à ce sujet : « Ce n’est pas de charité dont nous avons besoin. Nous demandons simplement de la reconnaissance et du soutien politique et économique de la part de la France, de l’Europe… Racontez ce que vous avez vu, entendu, faites connaître notre réalité, nos associations ; interpelez vos députés ; dites à vos connaissances de venir nous voir, elles seront toujours bien accueillies… ». Israël doit être contraint par des actes : « Croire qu’on peut favoriser un règlement politique en se bornant à faire assaut de protestations ou d’amitié entre les deux parties, assorties d’une condamnation de principe de temps à autre relève de l’illusion. » [Taoufiq Tahani, président de l’AFPS].

« On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine ». Mahmoud Darwich. La Terre nous est étroite (2000, éd. Gallimard)


[1] Mandela Nelson. Un long chemin vers la liberté, 1995, éd. Fayard

[2] ONG Breaking the Silence, préface de Zeev Sternhell. Le Livre noir de l’occupation israélienne. Les soldats racontent. Éditions Autrement, 2013

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 Photos : G/P Thomé et Tamimi Press

« Relevé de terre », José Saramago

Région d’Alentejo dans le sud du Portugal, début du XXe siècle : les terres agricoles sont en grande partie sous la domination d’une petite poignée de propriétaires du latifundium enrichis par l’exploitation d’ouvriers agricoles réduits au servage avec l’assentiment de l’Église catholique. Pour celle-ci le monde est invariablement constitué de riches et de pauvres, ces derniers devant admettre cette évidence puisque Dieu l’a voulu ainsi, la garde nationale de Salazar et la trop célèbre PIDE (police de défense de l’État) se chargeant de faire respecter la volonté divine en réprimant avec violence la moindre velléité de sa remise en cause.

C’est là que José Saramago situe l’action d’un roman parcourant l’histoire portugaise de la fin de la Première guerre mondiale à la révolution des œillets en 1974. Trois2012-11-06-Capturedcran2012110612_33_04 générations se succèdent dans un village « Monte Lavre » caractérisé par sa grande pauvreté.

On dit généralement que l’histoire ne se répète pas, pourtant dans la famille de João Mau-Tempo, personnage central du roman, le grand-père et sa petite fille ont les yeux bleus, alors que personne ne se souvient en avoir vu dans cette région… c’est l’une des belles surprises de ce génial roman écrit en 1980 mais traduit en français seulement en 2012.

Génial déjà par le récit d’une grande épopée révolutionnaire. J. Saramago l’introduit par une citation de Almeida Garrett  : « Et je demande aux économistes politiques, aux moralistes, s’ils ont déjà calculé le nombre d’individus qu’il est nécessaire de condamner à la misère, à un travail disproportionné, au découragement, à l’infantilisation, à une ignorance crapuleuse, à une détresse invincible, à la pénurie absolue, pour produire un riche ? » Chacun fera peut-être ce savant calcul qui serait fort utile… Le décor ainsi posé, le lecteur est amené à suivre la lente prise de conscience par un peuple de son aliénation et de la montée du désir de s’en sortir.

Génial ensuite par le style très singulier de J. Saramago, où la poésie et l’humour se côtoient amoureusement. La ponctuation peut paraître étrange par moment, mais ce détail est vraiment mineur et ne doit pas empêcher de gouter à la saveur haute en couleur de ce livre.

« Chaque jour a son histoire, il faudrait des années pour raconter une seule minute, le geste le plus insignifiant, le menu décorticage d’un mot, d’une syllabe, d’un son, sans parler des pensées qui sont choses fort touffues, penser à ce qu’on pense, ou on a pensé, ou on est en train de penser, quelle est donc cette pensée qui pense une autre pensée, on n’en finirait jamais […]

Le monde, vu de Monte Lavre, est une chose délicate, une montre minuscule qui ne supporte d’être remontée que légèrement et pas un tour de plus, qui se met à trembler, à palpiter si un gros doigt s’approche du balancier, s’il effleure, fût-ce délicatement, le ressort inquiet comme un cœur. […] Vu de Monte Lavre, le monde est une montre ouverte, avec les tripes au soleil, en train d’attendre que sonne son heure. »

Des hommes et des femmes, littéralement pliés en deux par le travail harassant de la terre et sous le joug d’exploiteurs, ont fini par se relever pour conquérir dignité et meilleures conditions de vie… Et à la fin même les morts se relèveront aussi à leur façon, comment auraient-ils pu être absents « en ce jour essentiel de soulèvement » ?

Lire également l’article de Véronique Poirson dans Les 8 Plumes (blog de l’Express) : « Un souffle, une humanité, magnifiques« 


José Saramago, Relevé de terre, 1980, 2012 pour la traduction en français, Seuil


Autres lectures de José Saramago (prix Nobel de littérature en 1998)

l’Aveuglement » (1997, Seuil) Un homme, assis au volant de sa voiture, attend devant un feu rouge. Il devient soudain aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage très vite à tout un pays : tout le monde, sauf une femme, devient complétement aveugle ! En quarantaine dans un hôpital ou livrés à eux-mêmes dans la ville, des hordes d’aveugles vont devoir faire face aux comportements les plus primitifs pour survivre à tout prix. Imaginons un instant la situation : plus personne pour guider, pour ordonner, pour soigner, pour ramasser les déchets etc., la seule personne valide ne pouvant agir qu’auprès d’un petit groupe d’aveugles. Tous les repères dans l’espace et dans le temps disparaissent et hommes et femmes finissent par se marcher littéralement les uns sur les autres ! Surprenant et lumineux, si j’ose dire, roman allégorique, où l’homme est pris en flagrant délit (délire) d’aveuglement sur lui-même et sur le monde qu’il construit. Livre d’une grande densité où chaque mot a son importance : « Les mots sont ainsi, ils déguisent beaucoup, ils s’additionnent les uns aux autres, on dirait qu’ils ne savent pas où ils vont, et soudain à cause de deux ou trois, ou quatre qui brusquement jaillissent, simples en soi, un pronom personnel, un adverbe, un verbe, un adjectif, l’émotion monte irrésistiblement à la surface de la peau et des yeux, faisant craquer la digue des sentiments, parfois ce sont les nerfs qui n’en peuvent plus, ils ont trop supportés, tout supporté, c’était comme s’ils portaient une armure. »

« La lucidité« , (2004, Seuil). Plus de 80% de votes blancs lors d’élections municipales dans une grande ville du Portugal ! De quoi affoler non seulement la municipalité mais aussi le gouvernement du pays. Que signifie ce vote ? Vient-il d’un pouvoir subversif méconnu ? Toujours est-il que le gouvernement, sans vraiment rechercher les véritables causes d’une telle « désobéissance civile », va isoler la ville et rechercher un bouc émissaire. Mais la population sait réagir …Étrange fiction que tous les élus du peuple devraient lire avec attention, en France on n’est pas encore à 80% de votes blancs mais le plus souvent à 50 % d’abstentions, ce qui devrait faire tout autant question…

lire également « José Saramago: une révolution blanche », article de Christine Rousseau le Monde.fr

 

Quand le Gouvernement et le Parti socialiste s’embourbent à Notre-Dame-des-Landes

Depuis samedi dernier (17 novembre 2012) ministres, et non des moindres tels E. Valls, N. Belkacem…, et leaders du Parti socialiste s’emmêlent les pieds avec des rappels virulents à la loi, au droit, précisant qu’il s’agit de lois décidées par des instances démocratiques. Tout cela paraît bien vain au regard des enjeux écologiques, économiques et politiques soulevés par l’implantation d’un aéroport pharaonique à Notre-Dame-des-Landes (NDDL). La contestation, par définition, s’oppose à des lois ou règlements jugés inappropriés. Et les lois, même décidées par des instances démocratiques, ne sont pas pour autant forcément justes ou adaptées à la situation du moment, la désobéissance civile devient alors nécessité et « nécessité n’a point de loi ! ».

Dans la période de grande incertitude que nous vivons, bon nombre de nos référentiels en matière de production de biens, de rapport à la consommation… sont remis en question, déjà par l’obligation vitale de sauvegarder la planète-Terre, sauvegarde passant, entre autres, par une re-territorialisation des productions et de la consommation (développement local) avec réduction des transports. Or le projet d’aéroport de NDDL, au nom de la compétitivité mondiale, va complétement à contre-sens de ces intentions, pourtant longuement développées lors des dernières campagnes électorales, où en est par exemple le concept de « transition écologique » ?

Parmi ces ministres et leaders socialistes, certains sont en âge d’avoir connus les grands mouvements sociaux des années 1970 et plusieurs y ont même été directement impliqués, en auraient-ils perdu la mémoire ? Pourtant LIP, le Larzac (10 années de mobilisation, avec construction illégale d’une grande bergerie sur un terrain « occupé » ), Plogoff (plus grosse manifestation contre le nucléaire civil : 100.000 personnes en août 1980)…, allaient bien à l’encontre de lois démocratiquement votées ou de décisions judiciairement validées, fermeture de LIP par exemple dont les locaux furent occupés par deux fois dans la plus grande illégalité. Ces grands moments de désobéissance civile rassemblaient des milliers de personnes et ont marqué toute une génération de la plus extrême-gauche à la gauche de gouvernance toutes classes sociales confondues.

Et en mai 1981, à son arrivée à la présidence de la République, quelles furent deux des toutes premières décisions de François Mitterrand ? Arrêt immédiat de l’extension du camp militaire du Larzac alors que 6.600 hectares avaient déjà été expropriés, et abandon du projet de construction d’une centrale nucléaire à la Pointe du Raz, tout simplement ! Décisions hautement symboliques et qui rassuraient.

Toujours en 1981, et dans la grande dynamique de pouvoir à nouveau décider d’une politique sociale de gauche, le gouvernement donnait des signes forts facilement perceptibles car touchant de près à la vie quotidienne de tout le monde : augmentation significative du SMIC, des allocations familiales et des retraites, abrogation de la peine de mort, mise en route d’un gros chantier sur de nouveaux droits pour les travailleurs (lois Auroux), etc. Il fallut certes assez vite quelque peu déchanter, mais il y avait eu du grain à moudre ! Dans le passé, quand la gauche eut à exercer le pouvoir, 1936-1945-1981, elle prit toujours des décisions de politique sociale importantes, qu’en est-il en 2012 alors qu’elle gouverne à nouveau ?

À l’évidence François Hollande et son gouvernement ont un projet à moyen et long terme : sortir le mieux possible de la crise grâce à une Europe renforcée capable de tenir tête aux intentions hégémoniques des États-Unis et de la Chine, d’où les idées de pacte, de compétitivité, de réduction de la dette … Projet intéressant, discutable et discuté par des experts de tous bords, mais qui paraît lointain, voire abstrait et peu compréhensible pour une bonne partie du peuple qui ne voit rien de très concret se profiler dans le court terme.

Qu’en est-il en effet de l’amélioration de la vie quotidienne des « gens de de peu » (Pierre Sansot, 1991, éd. PUF), ceux et celles que l’on entend rarement dans l’espace public, citoyens souvent non votants, beaucoup plus préoccupés par leur endettement, voire surendettement, que par celui de la France, tout en se rendent bien compte qu’une minorité peut à loisir se prélasser sur la Côte-d’Azur ou équivalent, tout en cherchant à payer le moins possible d’impôts ! Tout cela fait mal à bon nombre de gens et jusqu’à présent aucun véritable signe ne permet de penser que le gouvernement se préoccupe un tant soit peu de leur sort, si ce n’est le signe on ne peut plus négatif d’une augmentation de la TVA, et même si cette augmentation est modulée et finalement légère, le seul message entendu est bien : « mon pouvoir d’achat, déjà bien faible, va encore diminuer ». Et c’est ainsi que la solidarité peut apparaître plus être orientée vers les « entrepreneurs pigeons » que vers les travailleurs. La gauche de gouvernance d’aujourd’hui ne devrait pas se contenter de vouloir prouver qu’elle peut être excellente gestionnaire du bien public, il y a d’autres enjeux dont celui du monde de demain.

Dans Médiapart (24 nov.), Jean Mézières titre à propos de ce qui se passe à NDDL « Ici commence le monde de demain« . Celui-ci ?

ou celui-là ?

« D’un côté, comme tous ceux qui se sont rendus samedi 17 dernier à Notre-Dame-des-Landes ont pu en témoigner, des chaînes humaines de centaines de personnes, un village sorti de terre en une journée, des rires, des fanfares, des discussions […]De l’autre, des « décideurs » responsables, déjà habitués à gouverner et qui ne peuvent plus faire maintenant appliquer leurs décisions responsables au service de l’économie abstraite qu’en faisant intervenir la police. Il faut tout leur aveuglement pour ne pas savoir où nous conduit, et à très court terme, cette vision des rapports humains  » (J. Mézières)

Edgar Morin affirme à juste titre que l’ordre humain ne va pas sans le désordre, le tout étant de savoir « si les progrès de la complexité, de l’invention, de l’intelligence, de la société, se sont faits malgré, avec ou à cause du désordre, de l’erreur, du fantasme […], la bonne réponse ne pouvant être que complexe et contradictoire. » (Edgar Morin, Le Paradigme perdu, 1973, Seuil).

Ordre et désordre se côtoient, s’affrontent à NDDL et cette situation n’est certainement pas due à de « petits états d’âme personnels » (H. Désir), il s’agit encore moins d’un « kyste » (E. Valls) qu’il faut supprimer par tous les moyens. Bien au contraire, c’est d’un mouvement social dont il est question, mouvement appelé à prendre de l’ampleur si l’on reste dans des postures de violence et d’intransigeance. Les anathèmes, pas plus que la méthode Coué, répétition à l’envie par exemple du « nous appliquons la loi, que la loi« , ne font pas avancer les problèmes. Aussi, le gouvernement gagnerait en crédibilité s’il décidait d’un véritable moratoire qui permettrait, en prenant le temps, de remettre tout le projet à plat, avec la possibilité qu’il soit définitivement abandonné ; la « commission du dialogue » annoncée par le Premier Ministre n’a rien à voir avec cela puisqu’elle n’offre aucune possibilité de revenir sur le projet, tel vient de l’affirmer la porte-parole du gouvernement.

Plus généralement, on peut aussi vivement souhaiter que le Président de la République et le gouvernement décident rapidement de signes concrets prenant sens dans la vie quotidienne de tout le monde et pas seulement dans celle de minorités qui savent se faire entendre dans la société civile ; une augmentation significative des plus bas salaires serait certainement bien perçue, quitte à diminuer quelque peu les plus hauts afin de ne pas augmenter les masses salariales ; n’est-ce pas ce que appelle « partager » ou réduire les inégalités ?

Quant au PS, complètement scotché au gouvernement, il ferait bien de retrouver un peu d’analyse critique et ne pas se contenter d’être un simple relai des décisions gouvernementales.

Enfin, pour ne pas prendre à la lettre les envolées lyriques du Premier ministre, « Un aéroport qui répond aux défis de notre temps », la lecture d’un article de Pierre Deruelle permet de se faire une idée précise de la situation à NDDL.

évolution historique des idées d’autogestion et de participation

psuprésentation

Au début de l’année 2008, la proximité du 40e anniversaire de mai 68 n’y étant pas pour rien, des militants ex PSU ou CFDT se sont retrouvés pour échanger de l’actualité politique. Un moment l’un d’entre eux a posé cette question : « l’autogestion a pratiquement disparu du discours politique, vous savez pourquoi ? » Silence abyssal de quelques instants… et jaillissement de la parole genre brainstorming dont on retiendra:
• certains courants politiques évoquent encore l’autogestion, comme « les Alternatifs Rouge et Vert » où l’on retrouve des anciens du PSU, ainsi que différents mouvements Libertaires et anarchistes.
• la gauche de « gouvernance » a abandonné le concept : le PS, les Verts n’en parlent plus, le PCF l’évoque de temps en temps mais non comme un projet de société
• il existe encore de nos jours des pratiques autogestionnaires, par exemple dans des SCOP, des associations, des mouvements sociaux …
• aujourd’hui, on parle de démocratie locale, participative, de citoyenneté … Ces idées, ces pratiques, s’inscrivent-elles dans les pas de l’autogestion ? Et si oui en quoi ?

De là est née l’idée d’approfondir cette question : « l’autogestion hier et aujourd’hui, que reste-t-il de nos amours ? »
Mais comment faire ? De manière autogestionnaire bien sûr … tout en faisant appel à quelques connaissances susceptibles d’apporter leur appui « d’experts ». Parmi celles-ci, l’ADELS, dont on connaissait quelques éminents fondateurs autogestionnaires, a été sollicitée. Cette association s’est dite intéressée par le sujet et a bien voulu être considérée comme partenaire facilitateur de contacts et de communication, celle-ci pouvant aller éventuellement jusqu’à l’édition.
« D’un côté le débat et le combat pour l’autogestion ont disparu de la scène publique où le mot n’est pratiquement plus utilisé. D’un autre, le débat civique s’ordonne depuis plusieurs années autour des thèmes de la crise de la démocratie représentative et de la nécessité, pour y faire face, de développer une citoyenneté active, une démocratie participative. (…) Comment rendre compte du paradoxe de cette disparition apparente du thème autogestionnaire, mais d’une vitalité souterraine qui continuerait de structurer notre débat contemporain ? » Patrick Viveret dans Territoires N°454, janv. 2005.

1. l’autogestion

1.1. définitions

il n’est pas aisé de donner une définition claire de l’autogestion parce qu’on ne sait pas toujours très bien si l’on parle d’un projet politique de société ou bien de pratiques. Pour l’instant on fait deux propositions :
• la plus simple qui soit : gérer soi-même
• une plus complexe : organisation sociale et économique de la société favorable à la gestion directe non hiérarchisée de structures de travail, d’habitat, d’éducation, etc., par les hommes et les femmes impliqués directement dans ces structures et en fonction de leurs besoins fondamentaux.
Cette définition sera développée tout au long de cette étude.

1.2. historique

Sans plonger dans la nuit des temps, sinon on pourrait  remonter à l’Agora de la Grèce antique, voire à la révolte des esclaves romains conduite par Spartacus en -73, on s’intéresse à des moments de l’histoire des XIXe et XXe siècle., où l’autogestion a trouvé, nous semble-t-il, ses principaux fondements. Nos propres histoires ont pu aussi croiser les événements du XXe Siècle.

a. XIXe siècle
*L’Association Internationale des Travailleurs (AIT) ou Première Internationale (fondée en 1864), dont les principaux leaders sont Pierre-Joseph PROUDHON (originaire de Besançon), courant « mutualiste » et Michel BAKOUNINE, courant « collectiviste ». Les statuts de cette association, rédigés par Karl MARX, précisent que « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes« . Tout au long de sa relative courte existence (fin en 1876), l’AIT a été traversée par de longs débats à propos de :
• la suppression ou non du salariat, du droit d’héritage
• la place de l’État dans le socialisme
• la manière de conquérir le pouvoir par l’auto organisation des forces prolétariennes ou par une avant-garde révolutionnaire instituant temporairement la dictature du prolétariat
Ces questions, parmi d’autres, seront reprises dans la pensée autogestionnaire du XXe siècle.
*la Commune de Paris 1871 , en 72 jours, a généré des pratiques autogestionnaires tant dans la conquête du pouvoir que dans son exercice par le peuple. On peut les caractériser par :
• lutte armée pour s’opposer d’une part à l’envahisseur prussien, d’autre part à une partie de l’armée française restée fidèle au gouvernement français (Thiers) réfugié à Versailles. Deux figures marquantes de cette lutte : Louis-Auguste BLANQUI qui, bien qu’étant en prison à cette époque, a certainement eu une influence idéologique prépondérante chez les communards et Louis ROUSSEL, transfuge de l’armée française, nommée ministre de la guerre et chargé d’organiser la défense de Paris, non sans mal d’ailleurs, bon nombre de communards refusant de prendre les armes
• mise en place de structures économiques et sociales démocratiques, égalitaires et non discriminantes
• rôle important des femmes dans la lutte
• insistance mise sur l’entraide, l’éducation et la formation avec Louise MICHEL comme figure emblématique.commune-de-parisL’association des Amis de la Commune de Paris perpétue la mémoire de cet évènement.
*Charles Fourier (lui aussi originaire de Besançon) et « les Phalanstères » , vie communautaire et de travail fondée sur « l’attraction passionnée », jonction de l’intérêt individuel et de l’intérêt collectif ; source de l’harmonie universelle et d’un nouvel État .
« On commence par dire : cela est impossible pour se dispenser de le tenter, et cela devient impossible, en effet, parce qu’on ne le tente pas« , (C. Fourier, « Le nouveau monde industriel et sociétaire », Paris, 1829)
Fourier a inspiré des communautés de travail comme Longo Maï dans les Alpes de Haute Provence, Boimondau dans la Drôme…

b. XXe siècle
Le mot autogestion a eu une existence politique officielle dans plusieurs pays bien avant qu’il n’apparaisse en France : en Yougoslavie et en Algérie.
En Yougoslavie (République fédérale composée de 6 républiques jusqu’en janvier 1992)
le maréchal TITO apparaît à la fin de la Deuxième guerre mondiale comme un véritable sauveur. Il profite de son aura de résistant au nazisme pour s’opposer au stalinisme et rompre avec Moscou en 1948. Staline n’ose pas toucher à ce personnage devenu une véritable figure emblématique internationale.
Tito entreprend alors de grandes réformes et introduit officiellement l’autogestion dans la constitution tout en gardant un État très centralisé avec parti unique. En fait l’autogestion concerne exclusivement le monde de l’entreprise dont à l’époque les plus grosses unités de production, ne dépassent pas 700 emplois. De 1950 à 1970, l’autogestion s’est déroulée dans le cadre d’une économie planifiée par l’État. Ce n’est pas une grande réussite et l’économie de marché internationale pousse le pays, à partir de 1970, à s’adapter à cette réalité ; la plupart des entreprises sont progressivement privatisées tout en gardant parfois leur fonctionnement autogestionnaire. La mort de Tito en 1980 amorce une crise très dure et longue conduisant à l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 90.
Selon Marie-Geneviève Dezès (« Autogestion, la dernière utopie? », sous la direction de Frank Georgi, 2003, publications de la Sorbonne), Tito, en choisissant l’autogestion, voulait donner un signe fort au monde pour montrer que sa rupture avec le stalinisme allait bien dans le sens d’un socialisme libre, ce qui fut loin d’être le cas. Mais, pendant un temps, cette représentation a fonctionné puisque, à partir des années 60 une partie de la gauche française (PSU, extrême gauche, CFDT…) fait de la Yougoslavie une référence et se rend sur place pour y chercher l’inspiration autogestionnaire. Des organismes de voyages se spécialisent : par exemple « Découverte et cultures » agence réservée aux militants révolutionnaires et surtout ARVEL (Association de Rencontres, de Voyages, d’Études et de Loisirs) créée à Lyon en 1968 par André Barthélémy et quelques militants du PSU et de la CFDT et dont la première destination (et unique au début) est la Yougoslavie dans une île où cette association prend même la gestion d’un centre de vacances.
En Yougoslavie un courant critique s’est rapidement développé et s’exprime en particulier dans la revue PRAXIS (interdite en 1975). En France cette critique est relayée par de nombreux militants et intellectuels : Albert MEISTER, Henri LEFEBVRE … Ce qui débouche sur la création du Centre International de coordination des Recherches sur l’autogestion (CICRA) en 1976 dont le siège est fixé à Paris à la Maison des sciences de l’Homme. Le CICRA n’existe plus.
En Algérie, la guerre d’indépendance a été un tournant pour la gauche française et pour l’autogestion ! Avant la création du PSU en 1960, due en grande partie aux difficultés grandissantes de la SFIO (le PS actuel) et du PCF à se positionner clairement dans ce conflit qui déchirait le peuple français et le peuple algérien, c’est l’extrême gauche trotskiste de la IVe Internationale qui, dès 1954, a été la plus active dans le soutien à la révolte du peuple algérien . Selon les courants politiques qui traversaient les trotskistes, le soutien pouvait s’adresser plus au MNA par le PCI tendance Pierre Lambert ou plus au FLN par le PCI tendance Pierre Frank. Dans le soutien au FLN apparaît, dès 1954, une figure historique de la IVe Internationale : PABLO ou Michel RAPTIS. C’est Yvan CRÉPEAU qui le met en relation avec le FLN dès 1954. Pablo devient alors l’un des principaux conseillers du FLN. Il est à l’initiative de la création d’une usine clandestine d’armement installée au Maroc.
À l’indépendance en 1962, un certain nombre de militants trotskistes décident de vivre en Algérie comme enseignants, médecins, agriculteurs … Ils sont surnommés « les pieds rouges ». Ils croient en la révolution socialiste et aux capacités du peule algérien à se libérer du poids des années de colonisation ; les algériens ont simplement besoin de leur aide pour se former au socialisme. Pablo en fait partie. Il a une entrevue avec Ben Bella qui le convînt « que le projet d’une Algérie socialiste est possible car “la logique d’un développement socialiste de la Révolution est inévitable”. Ben Bella prête d’ailleurs une oreille attentive aux projets de Pablo concernant l’autogestion, qui doit constituer un embryon de contrôle ouvrier et paysan et l’amorce d’un véritable pouvoir prolétarien. Pablo devient alors conseiller de Ben Bella, principalement en ce qui concerne l’autogestion. Il crée l’Union nationale d’animation socialiste, qui élabore les plans pour une évolution vers le socialisme. Il parvient, avec Mohammed Harbi et Hocine Zahouane, à faire adopter en octobre et novembre 1962, puis en mars 1963, des décrets sur l’administration des biens vacants et l’autogestion des entreprises » (Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Guerre d’Algérie et extrême gauche en France, 2002, éd. Syllepse).
Le soutien dès le début du conflit des trotskistes au FLN, puis celui de la Nouvelle Gauche et du PSU un peu plus tardivement, ont certainement été efficaces dans des tâches pratiques clandestines (par exemple « les porteurs de valises ») jusqu’à l’indépendance. Ensuite, il semblerait que ces organisations soient restées pendant un temps sur l’idée que la conquête révolutionnaire et armée de l’indépendance ne pouvait que déboucher sur le socialisme. Les pratiques non démocratiques du FLN, au nom de la sauvegarde de l’intégrité de la révolution algérienne et du socialisme – avec, par exemple, dissolution dès le début de l’indépendance du Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA), refus d’élections libres, interdiction de partis politiques comme le Parti communiste algérien ou le Parti de la Révolution Socialiste – démontraient pourtant le contraire. Le désenchantement fut total en juin 1965 avec le coup d’état militaire qui installe Houari Boumediene à la présidence. Les militants trotskistes, encore présents en Algérie, sont alors tous expulsés. [cf. également  « Algérie : colonialisme, indépendance, autogestion« .

En Algérie, comme en Yougoslavie, l’autogestion fut décrétée par un pouvoir se disant socialiste mais avec des pratiques totalitaires, ce qui paraît déjà assez paradoxal en soi! Peut-on en effet décréter l’autogestion alors qu’elle devrait être aspiration, mouvement ascendant venant du peuple ? Peut-on imaginer que cette aspiration puisse apparaître et être acceptée par un État imposant son total pouvoir y compris par la force ? Ces pratiques autogestionnaires, aux durées relativement courtes, mais dont certaines semblent avoir correctement fonctionné, auront au moins servi de terrains d’observation pour bon nombre d’organisations politiques et syndicales en particulier françaises.

En France, on ne sait trop quand le mot « autogestion » a fait explicitement son apparition dans le langage politique. En 1964 peut-être avec le philosophe marxiste André Gorz qui en fait l’aboutissement social des luttes d’émancipation conduisant à l’autonomie individuelle et collective. La pensée autogestionnaire s’est construite à partir des années 60 en puisant dans trois courants de pensée :
• le marxisme, représenté par des communistes, exclus du PCF pour certains, rejetant le stalinisme et le centralisme démocratique : citons parmi les plus connus Pierre Naville, Yvon Bourdet, Victor Leduc, Serge Depaquit, Yvan Crépeau, André Gorz, Henri Lefebvre … Deux tendances traversent les marxistes : les structuralistes (centralité de la structure et rejet de la subjectivité) et les existentialistes (se libérer de toute aliénation pour atteindre une totale autonomie individuelle et collective). Les élections sont reconnues comme un moyen possible pour arriver au pouvoir, mais le mouvement révolutionnaire n’est cependant pas exclu pour le prendre au plus haut niveau, première condition pour mettre en place le socialisme autogestionnaire,
le christianisme progressiste, humanisme éclairé prônant la « révolution douce » (réformer la vie quotidienne), l’influence du personnalisme d’Emmanuel Mounier y est grande. Citons Claude Bourdet (fondateur de l’Observateur, devenu « le Nouvel Observateur »), Gilles Martinet, Henri Desroche (revue Esprit), Pierre Rosanvallon, Albert Meister … C’est « l’autogestion goutte à goutte » évoquée par Daniel Mothé (Paris, 1980, éd. du Centurion)
l’anarchisme, le communisme libertaire, militant contre l’autorité sous toutes ses formes.
Plusieurs leaders des 2 premiers courants sont à l’origine en 1966 de la revue AUTOGESTION, qui deviendra AUTOGESTIONS en 1980, ce pluriel signifiant que l’autogestion est plurielle. Après la chute du communisme c’est le courant « humaniste » qui occupe le terrain idéologique, souvent sous l’étiquette « Deuxième gauche ».voeux_capi
Il paraît nécessaire de souligner la grande influence du philosophe marxiste Henri Lefebvre dans la construction du concept. Pour lui c’est dans la quotidienneté qu’il faut chercher à débusquer les rapports de domination du capitalisme, sources d’habitudes « inauthentiques« , obstacles majeurs à l’inventivité, à la liberté …, nécessaires au développement de l’autogestion. Celle-ci ne peut être un système établi, elle est mouvement perpétuel. Sa « Critique de la vie quotidienne » en trois volumes demeure une référence. « Impossible de saisir le quotidien comme tel en l’acceptant, en le «vivant» passivement, sans prendre un recul. Distance critique, contestation, comparaison vont ensemble » (1948, 1962, 1981, éd. de l’Arche) . Il était professeur de sociologie à Nanterre depuis 1965 quand tout a commencé en 1968 depuis cette Université…
Mai 1968 est la véritable plateforme de lancement du socialisme autogestionnaire. Ce mouvement, s’il n’a pas pu déboucher politiquement pour différentes raisons, a eu toutefois une influence sociale et culturelle que rien n’a sans doute égalé depuis.
La CFDT, très présente dans le mouvement et efficace dans le rapprochement étudiants / travailleurs, adopte le concept dès 1970.
Le PSU fait écho à la CFDT et intègre peu à peu l’autogestion dans son projet politique. Son refus en 1972 de participer au Programme commun de la gauche, jugé réformiste, centralisateur et trop gestionnaire , l’amène à faire officiellement du socialisme autogestionnaire son Manifeste, approuvée lors du 8e Congrès en décembre 1972 à Toulouse. « L’autogestion, loin d’être pour nous une vague utopie, constitue, au contraire, l’axe politique autour duquel se construira la société socialiste » déclare Michel ROCARD, alors secrétaire national du PSU, lors de ce congrès. Basse manœuvre opportuniste de la part de celui-ci, diront certains …
Le socialisme autogestionnaire existe désormais au plan politique par la critique radicale de tous les modèles existants : capitalisme bien sûr, mais aussi communisme, centralisme démocratique, social-démocratie.
Années 1970, l’amélioration de la qualité du cadre de vie prend de l’ampleur. Devant l’urgence à régler les problèmes du logement, les grands ensembles se sont multipliés le plus souvent sans aucune concertation. Toutefois certaines communes ont cherché à associer habitants, associations, syndicats. Pour de nombreux militants ce fut l’occasion de mettre en avant des pratiques se rapprochant de l’autogestion. Plusieurs expériences seront présentées dont la Ville Neuve à Grenoble et le quartier de la Boissière dit le « quartier rouge » à Morlaix (Finistère). On parlera également du mouvement de « l’Habitat autogéré » qui s’est développé ces années là. Bien qu’antérieur, le mouvement des Castors des années 50-60 sera également évoqué comme une pratique d’inspiration autogestionnaire.
octobre 1971 débute la longue lutte du LARZAC pour s’opposer à l’extension (de 3.000 à 17.000 hectares) du camp militaire décidée par le gouvernement français. Ce mouvement a été innovant dans la manière à la fois autogestionnaire et non violente dont il fut conduit. Il débouche en 1981 par la décision rapide du nouveau Président de la République François Mitterrand de ne pas procéder à l’extension
1973, LIP est un événement qui fait date et le célèbre « on fabrique, on vend, on se paie ! » parcourt le monde. Cette longue lutte demeure un modèle dans la manière autogestionnaire dont elle fut conduite . L’autogestion trouve là son apogée.
LIP et le LARZAaffiche_lipC ont beaucoup de points communs et ces deux mouvements se sont fréquemment rencontrés.
Mais 1973, c’est aussi le premier choc pétrolier, et l’entrée dans une longue période de crise où l’emploi devient la préoccupation numéro 1. Cette situation, qui perdure, ô combien, provoque bien des replis, c’est-à-dire tout le contraire de ce qui pourrait créer du mouvement vers l’autogestion.
C’est également la parution de « l’Archipel du Goulag » de Soljenitsyne et la prise en compte, enfin, d’une réalité insupportable du monde communiste qui ne s’en remettra pas ; et le marxisme, identifié à la barbarie par certains « nouveaux philosophes », va en subir les conséquences.
assises socialisme_1974En 1974, les Assises du socialisme sont l’occasion pour les rocardiens (la Deuxième gauche) de quitter le PSU pour le PS avec la ferme intention d’influer et de transformer celui-ci. Mais ils se heurtent à la personnalité de François Mitterrand qui a tout autant d’ambition et se dit « agacé » par la référence constante des rocardiens à l’autogestion. Ceux-ci réussissent malgré tout à faire adopter par une convention nationale en 1975 « 15 thèses sur l’autogestion », mises en forme par Gilles MARTINET. Notons toutefois que le PS ne fera jamais de l’autogestion un concept de propagande.
Le Parti Communiste Français a longtemps considéré l’autogestion comme un mot vide de sens. Il l’adopte cependant du bout des lèvres à partir de 1978. Son programme électoral de 2007 y fait encore allusion : « Fonder une VIe République solidaire, démocratique, laïque et autogestionnaire. Le programme des communistes : donner le pouvoir aux citoyens et aux salariés, dans la cité et l’entreprise« .
L’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 va, paradoxalement, sonner le glas du socialisme autogestionnaire. F. Mitterrand estime que la conquêtmitterrand_02e rapide du pouvoir de l’État passe par l’acceptation des institutions de la Ve République, pourtant décriées en d’autres temps. Cela lui réussit et finalement il semble que ces institutions lui conviennent et il n’est plus question de nouvelle Constitution, considérant sans doute qu’il y a plus urgent à faire. Il entreprend rapidement de grandes réformes, celles qui concernent le plus le sujet de cette étude sont :
* les lois Auroux pour transformer les relations dans le monde du travail ; les travailleurs doivent être acteurs du changement, avec deux idées clés : l’extension de la citoyenneté dans l’entreprise et le développement des initiatives collectives : « promouvoir une démocratie économique fondée sur de nouvelles relations du travail (…) et sur l’élargissement du droits des travailleurs« , (Jean AUROUX, rapport introductif, 1981)

* les lois sur la décentralisation pour rapprocher des citoyens les lieux d’exercice des pouvoirs : loi Deferre en 1982, « véritable coquille vide » (Georges Gontcharoff, entretien du 10 nov. 2008 ) en matière de participation des citoyens ; loi Joxe en 92 sur l’information des habitants, loi Voynet en 99. Ces différentes lois définissent des cadres institutionnels pour renforcer le pouvoir des élus locaux dans les communes, les départements et les régions. Mais qu’en est-il exactement du pouvoir par le peuple ?
Aux yeux des autogestionnaires, ces lois de 82 sont loin d’être satisfaisantes. Les lois Auroux ? « le droit de donner son avis sur la couleur des moquettes à changer » ! dit avec humour Victor FAY qui a intégré le PS avec l’espoir d’exercer une influence de l’intérieur. Les lois sur la décentralisation ? « s’intéressent plus à donner du pouvoir aux élus qu’au peuple » ! (V. Faÿ, « L’autogestion une utopie réaliste », Paris, 1996, éd. Syllepse)
Victor FAY est à l’origine de la création du « Collectif autogestion » en 1981 afin d’œuvrer à « l’extension de la démocratisation » Ce collectif lance un appel au gouvernement et aux parlementaires de gauche et va même jusqu’à élaborer 2 propositions de lois portant sur « la création de conseils d’atelier, de bureau et de service » et pour « l’extension de la démocratie dans la commune »
1983 : la gauche de gouvernance, avec l’exercice du pouvoir, prend conscience de la très difficile articulation de la politique nationale avec l’économie de marché qui se mondialise de plus en plus. Et la question récurrente du chômage est loin d’être solutionnée … La conjoncture n’est pas donc pas favorable au développement d’idées autogestionnaires. L’entreprise de déconstruction du concept continue inexorablement : la CFDT se recentre et le PSU se prépare lentement à disparaître …
Après ce rapide survol historique, on peut se demander pourquoi le socialisme autogestionnaire n’a pas réussi à s’imposer comme projet politique crédible.

1.3. l’autogestion, utopie ou (et) mythe ?

Pour la clarté du propos, il est nécessaire de bien distinguer deux approches : l’autogestion en tant que pratique et l’autogestion attachée au socialisme en tant que projet politique.
L’autogestion comme pratique est bien réelle. Il y a eu, il y a et il y aura encore de multiples expériences s’y référant. Boimondau, Longo Maï, LIP, ont déjà été évoquées, d’autres le seront, mais leur addition ne conduit pas pour autant à une société autogestionnaire. Mai 68, sans doute l’un des plus grands événements d’émancipation populaire de l’histoire française, a débouché sur une retentissante victoire de la droite aux élections législatives qui ont suivi marquant ainsi le retour à l’ordre, la liberté ferait-elle peur ?
L’autogestion comme projet politique global n’a jamais vraiment débouché. Dans les pays où il y a eu des amorces voulues par le pouvoir en place et dans la dynamique de luttes abouties : résistance au nazisme en Yougoslavie, indépendance en Algérie, révolution des œillets au Portugal … , l’expérience n’a pu être pérenne. Et aujourd’hui qui ose vraiment encore en parler comme projet de société possible ?
Robert CHAPUIS, en décembre 1971, déclarait: « l’autogestion ne peut être envisagée que dans un système cohérent où l’on tient en main le problème de la production, et c’est le rôle de l’organisation des producteurs ; mais il faut tenir aussi les problèmes de l’organisation des citoyens et de la direction politique. Le fédéralisme yougoslave a permis l’autogestion en fournissant une donnée politique plus proche de la base. Mais il y a un troisième niveau, celui de l’État qui, lui-même, s’il n’est pas démocratique comme c’était le cas en Yougoslavie, fait s’écrouler l’autogestion. Parce que lorsqu’on chasse la démocratie à un endroit, il ne faut pas croire qu’elle peut apparaître à un autre. (…) C’est un système finalement très délicat, et pour nous cela implique qu’il y ait transformation du pouvoir au niveau de l’entreprise, au niveau des régions et au niveau de l’État. » (« Qu’est-ce que le PSU ? », Chronique Sociale de France, Lyon, déc. 1971, N° 4-5).
En fait, en se référant aux pays déjà cités, on se rend compte que les trois niveaux évoqués par Robert Chapuis, n’ont jamais vraiment pu fonctionner ensemble. Ce serait peut-être la France qui, en 1981, aurait pu s’en rapprocher le plus, avec les nationalisations, la régionalisation et un État qui ne demandait qu’à se démocratiser. Mais le contexte mondial a sans doute été un trop gros obstacle. Et aux trois niveaux de R. Chapuis, on doit ajouter celui de la mondialisation. Celle-ci ne permet plus d’imaginer, aujourd’hui, qu’un pays seul puisse concevoir un fonctionnement autogestionnaire.
Cette analyse structurelle conduit donc à constater l’impasse à laquelle conduit le projet du socialisme autogestionnaire. Il y aurait aussi à développer un autre type d’analyse plus philosophique prenant en compte certains comportements humains découlant du désir de la possession : avidité, violence, domination, pouvoir, manipulation … Ces comportements sont profondément inscrits dans l’humanité et très difficilement contournables, du moins aucune politique, aucune religion n’ont encore vraiment trouvé la solution ! Ils sont on ne peut plus incompatibles avec un système autogestionnaire qui, par définition, exclut tout rapport de domination et fait de la grande propriété l’origine principale de l’aliénation.
Alors utopie ou mythe ?
Si l’on prend la définition de Théodore Monod « L’utopie est simplement ce qui n’a pas encore été essayé! » (cité par Wikipédia) , alors l’autogestion n’est plus dans l’utopie ; elle a, en effet, été essayée politiquement dans plusieurs pays et elle continue à l’être dans ce que nous nommons « l’autogestion pratique ». Ce qui n’en fait plus un idéal puisqu’elle fonctionne dans le réel et que des résultats sont observables.
En revanche le socialisme autogestionnaire comme projet politique global, relèverait non seulement de l’utopie mais aussi du mythe parce que fondé sur l’imaginaire d’une société idéale, libre, harmonieuse, sans classe, sans violence …, la recherche du paradis perdu pourrait-on dire ! Mais dans ce projet, certains éléments du réel ne figurent pas ou ne sont pas suffisamment pris en compte. On l’a vu à propos de l’Algérie où manifestement il y a eu une part d’aveuglement chez des militants enthousiasmés par la conquête de l’indépendance et qui ont cru qu’un pays se libérant d’un rapport de domination combien aliénant, ne pouvait que déboucher vers le socialisme autogestionnaire. En fait la réalité était tout autre et le pouvoir qui se mettait en place n’avait rien de démocratique.
Roland Barthes associe mythe et mystification. Le mythe, selon lui, est une illusion qui altère les données de l’observation du réel et va donc à l’encontre du raisonnement et de la connaissance.  » La science va vite et droit en son chemin ; mais les représentations collectives ne suivent pas, elles sont des siècles en arrière, maintenues stagnantes dans l’erreur par le pouvoir… » (« Mythologies », 1957, Paris, le Seuil). Le mythe relève donc, y compris en politique, plus de la croyance que de la raison. Mais il peut avoir une fonction hautement symbolique favorisant la mise en mouvement, « groupons-nous et demain l’Internationale sera le genre humain » ! Et ce mouvement peut alors jouer un rôle important dans la transformation du réel sans pour autant le bouleverser de fond en comble.
En politique le mythe naît souvent dans les périodes de mutation, de crise identitaire. Il devient alors une planche de salut. Il peut s’incarner dans un personnage présenté comme le sauveur, ou bien dans une recherche d’unité communautariste à l’encontre d’un phénomène de société, ou bien encore dans une représentation de « l’âge d’or » passé -retour à la nature – ou à venir : abondance pour tous, harmonie et fin de l’Histoire ! Le socialisme autogestionnaire a eu cette fonction mobilisatrice dans une période où le pouvoir était exercé de façon autoritaire par un homme lui-même « sauveur » et qui avait institué une République quasi monarchique, en tout cas à l’opposé de l’esprit du socialisme démocratique. Il a permis le rêve, une recherche moderne du « paradis perdu » ! Il a eu une période faste, mai 68, « sous les pavés, la plage! ». Il a participé à la victoire de la gauche en 81. Et là, paradoxalement, il commence à se déconstruire. Libérée du communisme, la deuxième Gauche (à laquelle on peut associer les Verts), celle de la révolution douce, celle des « réformistes », occupe le terrain idéologique. Elle accepte l’économie de marché comme quelque chose d’inéluctable et s’oriente vers la social-démocratie.
Aujourd’hui, à l’exception des « ALTERNATIFS. Rouge et Vert » et d’organisations anarchistes , plus grand monde n’évoque le socialisme autogestionnaire comme un projet possible. On peut certes penser qu’une nouvelle délivrance de Prométhée en rallumerait le feu ; mais on peut aussi estimer qu’il est entré dans le domaine de l’histoire. Sans lui quand est-il, aujourd’hui, du mouvement social ?
Ponctuellement certains événements provoquent de grandes mobilisations (altermondialistes par exemple). Mais on a l’impression que peu à peu on s’éloigne des grands projets politiques de société bouleversant l’ordre des choses, comme si la mondialisation rendait difficile, voire impossible, la compréhension de la politique globale sur laquelle le citoyen que je suis ne voit pas comment il peut agir pour en modifier le cours. On a là, sans doute, l’une des raisons de la défiance à l’égard du politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie représentative.
Cependant, des hommes et des femmes continuent à rechercher un peu partout d’autres façons de vivre. Ils mettent en œuvre des solidarités de proximité, des actions de développement durable, d’autres façons de concevoir les rapports économiques, de consommer … Tout cela crée du mouvement mais peu visible, peu saisissable dans l’opinion. Ces nouvelles forces conduiront-elles à une alternative au système existant ? André GORZ en était intiment convaincu : « l’expérimentation avec de nouveaux modes de vie et d’autres formes sociales, dans les failles d’une société en pleine désagrégation, subvertira et délégitimera le contrôle que le Capital exerce sur l’esprit et le corps des gens. [Ainsi] les contraintes et les valeurs de la société capitaliste cesseront d’être perçues comme naturelles et libéreront finalement les puissances de l’imagination et du désir » (« L’immatériel. Connaissance, valeur et Capital », Paris, 2003, éd. Galilée), démarche qui amènerait, selon A. Gorz, à un « écosocialisme non capitaliste« . Nous n’en sommes pas encore là et pour un mouvement plus global on manque, peut-être, du rêve qui permettrait de sortir de la façon strictement gestionnaire et sécuritaire que la politique actuelle propose. Il y a, semble-t-il, un manque d’ambition collective, à moins que la démocratie participative en soit une source possible ?

2. la participation

2.1. définition et histoire

Lorsque des instances dirigeantes évoquent la participation, cela signifie qu’elles cherchent à associer les salariés, les habitants, les usagers … à la vie d’une entreprise, d’un quartier, d’un service … À l’inverse d’un système autogestionnaire où le pouvoir est normalement non hiérarchisé et s’exerce collectivement, le système participatif ne modifie en rien les hiérarchies existantes.
Dans le monde du travail on peut considérer les comités d’entreprise et surtout les comités d’hygiène et de sécurité comme des instances participatives.
En politique, l’usage du mot n’est pas très ancien. C’est le Général de Gaulle qui en 1967 fait de la participation des salariés aux résultats de l’entreprise un objectif à atteindre rapidement. Il l’impose par ordonnance pour les entreprises de plus de 50 salariés contre l’avis du patronat et avec beaucoup de réserves des partis de gauche et des syndicats de salariés.
Les Groupes d’Action Municipale (GAM) avaient, dans les années 60, fait ressortir la nécessité d’associer les habitants à tout projet de rénovation urbaine. Il faut toutefois attendre les années 1980, à l’occasion des premières mesures concernant la Politique de la ville , pour que l’État introduise la notion de participation comme « étant au cœur de la politique de la ville » . Des militants, des élus, ont beaucoup œuvré à cette participation; comme par exemple, à la Roche-sur-Yon (Vendée) : « permettre aux habitants d’être la principale force motrice d’un projet de développement économique et social d’un quartier« , Elie Gaborit (« Quand la démocratie locale façonne un quartier », 2008 )

Plusieurs lois ont jalonné ces années :
• loi du 12/7/1983, dite loi Bouchardeau, relative à la démocratisation des enquêtes publiques et la protection de l’environnement
• loi du 13/2/2000, relative à la Solidarité et au renouvellement urbain
• et enfin loi du 27/2/2002, dite loi Vaillant, relative à la démocratie de proximité.
Dans la loi de 2002 la participation des habitants (chap.1er du titre 1er) occupe en fait 2 pages sur les 48 du texte de loi (éd. Légifrance.fr) ! Tout le reste évoque le statut des élus, l’intercommunalité, les collectivités territoriales et leurs compétences, les enquêtes publiques …
Cette loi rend obligatoire les conseils de quartier (CQ) dans les communes de plus de 80.000 habitants, « les conseils de quartier peuvent être consultés par le maire et peuvent lui faire des propositions sur toute question concernant le quartier ou la ville. Le maire peut les associer à l’élaboration, à la mise en œuvre et à l’élaboration des actions intéressant le quartier, en particulier celles menées au titre de la politique de la ville »(art.1.II). On note que le CQ « PEUT être consulté … associé… » et non pas DOIT. Les élus gardent ainsi l’initiative de ce qu’ils veulent bien soumettre aux habitants.
Le projet initial prévoyait l’obligation des CQ pour les communes de plus de 20.000 habitants. On ne s’explique pas très bien pourquoi on est passé à 80.000 dans les navettes entre le Parlement et le Sénat. Toutefois beaucoup de communes de moins de 80.000 habitants ont créé des CQ.

2.2. pourquoi une loi ?

Lors de la « rencontre nationale des conseils de quartiers et de la démocratie locale », tenue à Paris en mai 2001, Claude BARTOLONE, alors ministre délégué à la ville concluait ainsi la journée :
« La politique de la ville a été portée il y a plus de 20 ans sur ses fonds baptismaux par Hubert DUBEDOUT avec l’intime conviction que sa réussite était conditionnée par la participation des habitants et par leur réelle implication dans sa conception (…)
Pour la politique de la ville, la démocratie de proximité est l’un des actes fondateurs de notre action autant qu’un impératif de réussite. (…) La démocratie participative est une condition de la réussite du renouveau social (…). Les conseils de quartier sont des lieux de confrontation essentiels à la démocratie, essentiels pour gouverner une ville (…) Qu’il s’agisse de propreté, d’éclairage public, de tranquillité publique, d’implantation du mobilier urbain, des aménagements de voirie …, il nous faut débattre et nous organiser pour répondre à des demandes ascendantes et non pas seulement discuter de propositions descendantes… »

Il annonçait à cette même rencontre la promulgation prochaine de la loi.
Cette loi prend en compte une longue période d’expérimentations de toutes sortes en matière de démocratie locale dans de nombreuses communes françaises, le plus souvent de gauche, avec en toile de fond le modèle PORTO ALLEGRE au Brésil. Mais alors pourquoi ce besoin de légiférer ? Il n’y avait pas un mouvement social organisé poussant à cela, sinon peut-être les mouvements spontanés de jeunes dans certains quartiers, mais pour eux la réponse se trouve-t-elle dans cette nouvelle gouvernance ?
En fait le principal motif est sans doute à rechercher dans l’inquiétude éprouvée par la classe politique devant un certain « désenchantement démocratique  » ; l’évolution négative des taux d’abstention aux élections en étant le principal indicateur.
Mise à part l’élection présidentielle, toutes les dernières élections de 2007 et 2008 ont vu leur taux d’abstention augmenter. Entre 1970 et 2008 le taux d’abstention aux législatives est passé de 17,7 à 39,6% ; celui des municipales de 22,9 à 39,1%. Ce qui fait que des maires, des conseillers généraux, des députés sont élus par 30 à 40% de la population majeure, quelle légitimité réelle leur donne alors leur élection ? L’abstention concernerait, dit-on, surtout les milieux populaires. Ce qui nous approfondirons car on suppose qu’elle existe aussi dans les classes moyennes soit par désintérêt soit par désenchantement à l’égard de la politique institutionnelle. Il y a donc « crise de la représentation (…). Les citoyens, notamment ceux appartenant aux couches populaires, s’éloignent de plus en plus des mécanismes traditionnels de la démocratie. Une fracture civique profonde s’est aujourd’hui creusée entre la représentation politique et une large fraction de ceux qu’elle est censée représenter » (Serge Depaquit, Renouveler la démocratie … oui, mais comment ?, Paris, 2005, éd. de l’ADELS).
La démocratie est-elle en péril au point de devoir la mettre sous perfusion, avec la participation comme sérum vital ? Pourtant, par définition, la démocratie -pouvoir par le peuple- est participative sur le principe même que tout citoyen est en droit de participer à la décision politique, si cela n’est pas, le mot démocratie se vide de son sens premier. « Si parler de démocratie participative ne traduisait rien d’autre que la volonté d’exploiter et d’instrumentaliser la défiance des citoyens envers leurs représentants -cette défiance fut-elle, à bien des égards, compréhensible et légitime – (…) ce qui fragilise leur attachement et leur désir pour la démocratie, le risque alors serait que l’appel d’une démocratie participative ne finisse par effacer la démocratie elle-même (…) Il n’y a de démocratie que participative« , (Bernard STIEGLER, De la démocratie participative, 2007, éd. Mille et une nuits).
Qualifier la démocratie de participative relève donc quelque peu du pléonasme et de la méthode Coué avec injonctions répétées à la citoyenneté sur tous les modes : débat citoyen, démarche citoyenne, café citoyen, conseil citoyen … Le citoyen du 21e siècle. est, semble-t-il, en train de détrôner le travailleur du 20e siècle. Le travail, de par les incertitudes qu’il représente et le moindre temps qui lui est consacré, perd de son importance dans la construction de l’identité sociale au profit de la cité avec ses multiples lieux d’exercice de la citoyenneté : associations, instances participatives ou lieux moins formalisés que la loi de 2002 ne prend pas vraiment en compte.
Les CQ ont tendance à polariser l’attention alors qu’ils n’intéressent qu’une infime partie de la population. Leurs membres sont des habitants volontaires, ne représentant qu’eux-mêmes ; leur profil : cadres moyens ou supérieurs jeunes retraités, propriétaires de leur logement, déjà actifs dans la vie associative. On n’y trouve donc pas, ou fort peu, certaines couches de la population et tout particulièrement les jeunes et les milieux les plus populaires. Alors les CQ nouvelle caste sociale défendant avant tout ses intérêts ? Si ce n’était que cela on aurait là le plus bel effet NIMBY (touche pas à mon jardin) tout à fait contraire à ce que l’on nomme « l’intérêt général ». Mais comment définir cet intérêt général, que la démocratie participative est censée opposer à l’intérêt particulier ? Comment le représenter? Est-ce ramener l’individuel dans le collectif ?

2.3. que fait-on dans les instances participatives ?

Tout n’est pas sombre dans les CQ. Certains s’investissent dans l’urbanisme et participent à un réel travail d’aménagement urbain, d’autres se préoccupent de solidarités de proximité.
Par exemple dans le 18e arrondissement de Paris, les CQ « Clignancourt, Jules Joffrin » et « Amiraux, Simplon, Poissonnières » se sont demandés début 2006 que faire face à l’accroissement des personnes sans abri séjournant dans le quartier. Après étude avec l’association « Un toit pour tous », au fait de cette question, les CQ ont émis unanimement un vœu demandant l’ouverture d’une Maison Relais sur le quartier avec accueil de jour et de nuit. Ce vœu a été approuvé par le Conseil municipal d’arrondissement en avril 2006 et transmis au Conseil de Paris qui décide de donner suite avec la création de 2 maisons Relais. Les CQ participent ensuite au comité de pilotage du projet : implantation, fonctionnement etc. (Sources : entretien avec Hamou BOUAKKAZ, adjoint chargé de la démocratie locale à la Mairie de Paris. « Les actes du printemps de la démocratie locale », mars 2007, Mairie de Paris).
Dans cet exemple le schéma est ascendant et représente sans doute un processus quasi idéal :
 repérage d’un problème
 étude avec une association qui joue dans le cas présent un rôle d’expertise
 construction d’un argumentaire et transmission d’un vœu
 présentation au conseil municipal, discussion
 décision du CM
 participation au comité de pilotage
Une réserve toutefois, puisque, aux dernières nouvelles, dès que les sites d’implantation ont été connus du grand public, des habitants, non participants des CQ, ont manifesté leur opposition en faisant signer une pétition à l’initiative de l’ancien chanteur des « Chats Sauvages » Dick Rivers ! Comme quoi il n’est pas toujours simple de participer !

Notre intention n’est pas de dresser ici un tableau exhaustif des pratiques participatives, voici cependant une brève typologie des contenus que nous avons repérés :
• simple information descendante élus vers habitants, avec questions / réponses
• demande ascendante d’informations auprès des élus
• consultation sur un projet
• partenariat pour l’élaboration et la réalisation d’un projet
• délégation de pouvoir, pour la gestion d’un équipement de quartier.

2.4. la participation, ravalement de façade de la démocratie ?

« Faire un état des lieux ensemble, c’est ça la participation ! », Marylise LEBRANCHU, députée du Finistère, manifeste au cours d’un entretien récent (29 sept. 2008) un certain mécontentement à propos de la démocratie participative telle qu’elle est en train de s’instituer : « où sont les personnes en souffrance des quartiers populaires dans ces instances ? Elles n’y viennent pas ! Parce que le pouvoir y est pris par quelques personnes, celles qui ont la culture des mots. C’est aux élus à aller à pied dans les quartiers, de discuter en direct avec les habitants, de parler des problèmes de leur vie quotidienne… d’expliquer les projets avec des plans … et leur donner la possibilité de critiquer » .
« Les comités de quartier, c’est pas fait pour jouer les cantonniers ! » proclame Jean-René MARSAC, député d’Ille-et-Vilaine (entretien 12 nov. 2008). « La démocratie participative, telle qu’elle est souvent pratiquée encore, donne trop de place à la parole. Il suffit de se réunir, de se parler, d’échanger quelques idées, et on serait dans la démocratie participative ? C’est pas sérieux ! C’est la réduire à l’état de forum réservé à ceux qui savent s’exprimer. Et je ne vois pas comment émerge la dedans l’intérêt général … S’il n’y a pas de logique d’action, ce n’est plus de la démocratie… La démocratie c’est fait pour décider, donc faire des choix : où on met l’argent ? pour quoi ? pour quelle population ? C’est pas compliqué et on peut très bien associer le maximum de personnes dans cette démarche de responsabilisation ; c’est à mon avis la seule qui permettra de progresser vers plus de démocratie, sinon on va rester dans un concept mou, pas assez exigeant. L’autogestion avait une logique de progression dans la prise de responsabilité, ce serait utile de s’en inspirer » .
La démocratie ne peut s’accommoder de la misère sous toutes ses formes , elle doit au contraire lutter contre. Si la participation conduisait à y faire écran, parce que réservée à une élite oligarchique constituée d’élus associés à quelques militants, et bien on obtiendra l’effet inverse de ce qui est souhaité par bon nombre d’élus et d’associations qui œuvrent quotidiennement pour que la démocratie retrouve du sens.

Pour en savoir plus : « Démocratie participative ? »

Brève conclusion

En l’état actuel des travaux on peut dire que, entre hier et aujourd’hui,
 l’autogestion comme pratique est bien vivante dans un grand nombre de micro expériences dans des domaines variés : économie sociale solidaire, services, action sociale, culture … ; sous divers statuts juridiques : SCOP, SA, SARL et association. Ces expériences font référence à des valeurs communes : solidarité, égalité, protection de l’environnement, développement durable, primat de l’homme sur le profit, un homme une voix … Si leur présence dans la société civile est bien réelle, cela ne conduit pas, au moins pour l’instant, à un projet politique d’ensemble pouvant modifier toute la société. Comme si, en quelque sorte, le rêve du grand soir ne pouvait plus exister et que seule l’action « ici et maintenant » apportait la satisfaction de se réaliser.
 la démocratie participative, avec toutes les réserves faites sur le sens de cette appellation , ne relève pas, telle qu’elle est mise en place par les collectivités territoriales, de l’autogestion (gérer soi-même), mais plutôt, et au mieux, de la cogestion de projets entre des élus détendeurs du pouvoir décisionnel et une petite minorité d’habitants s’auto désignant.
 les associations, au demeurant toujours très actives bien qu’ayant du mal à renouveler leurs cadres bénévoles, les collectifs ou comités mis en place ponctuellement pour traiter d’un problème spécifique, peuvent fonctionner en autogestion.

Pierre Thomé  | 10 janvier 2009