Autosuffisance alimentaire : les défis de l’agriculture urbaine et rurale …

Atelier organisé par l’Université du Bien commun  Paris   23 novembre 2019

Exposé de P. Thomé : “Paris en autosuffisance alimentaire, est-ce possible ?”
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Avec le réchauffement climatique en cours, l’agriculture et l’alimentation deviennent ou redeviennent de grandes priorités : comment l’humanité va-t-elle pouvoir arriver à satisfaire ce besoin vital de nourriture végétale et éventuellement carnée — les humains sont originellement chasseurs-cueilleurs ! — alors que la population mondiale ne cesse de progresser et que la surface des terres arables va continuer à diminuer avec la montée du niveau des mers et la progression de l’artificialisation des sols, et ceci même dans le cas où l’on parviendrait à maintenir à +1,5 °C le réchauffement. L’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire de proximité est de plus en plus souvent avancée comme une solution tenable car permettant une plus grande maîtrise de la satisfaction des besoins alimentaires par une production localisée et sécurisée, mais à quelle échelle ?

L’autosuffisance alimentaire est ainsi définie par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) : « satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale » (la France entière en serait à 83 %) Ce qui suppose : des terres cultivables, de l’eau, des agriculteurs, des semences, le maintien de la biodiversité, conditions loin d’être acquises dans de nombreux pays.

Si cette définition est appliquée à une échelle territoriale plus réduite, par exemple une commune, une région, des restrictions apparaissent rapidement et nécessitent de ne pas s’en tenir à des déclarations d’intentions, aussi vertueuses soient-elles, si l’on veut clarifier la faisabilité de projets d’autosuffisante alimentaire et d’agriculture urbaine.

Après quelques données générales, Paris, puis l’Île-de-France et enfin le Bassin de la Seine-Normandie vont servir de territoires de démonstration ; cela n’ira pas à l’encontre de nombreuses expériences en cours ou projetées (jardins partagés, végétalisation des toits en terrasse, fermes urbaines…) intéressantes pour leurs fonctions sociales et culturelles, mais qui ne peuvent que demeurer économiquement marginales dans une métropole, sauf à vouloir refaire la ville de fond en comble !

Sommaire

  1. occupation des sols en France
  2. évolution de la SAU d’ici 2100 en rapport avec le taux estimé de croissance de la population
  3. Quelle serait la surface agricole à envisager pour l’alimentation d’une personne?
  4. distances moyennes parcourues par les produits alimentaires pour parvenir à Rungis
  5. évaluation quantitative des denrées alimentaires et de la SAU pour Paris
  6. évaluation pour l’Île-de-France
  7. Le bassin de la Seine-Normandie

1. occupation des sols en France

occupation solEn 2016 (dernier recensement national officiel) la population française est de 67.200.000 habitants

La surface agricole utilisée (SAU) représente ≈49% de la surface utilisable du territoire français, elle était de 51% en 2000.

Dans l’absolu, chaque personne vivant en permanence sur le territoire français disposerait de ≈4.300 m.² de terre cultivable, nous verrons plus loin que c’est largement suffisant pour assurer sa subsistance, et de ≈240 m.² pour se loger.

La surface boisée (en progression) représente ≈42% dont 32% occupés par la forêt guyanaise (8 millions d’hectares).

La surface artificialisée représente ≈9 %. Le réseau transport (28% des 9%) se répartit en : voies routières, 79% ; voies ferrées, 13% ; autres (aéroports…), 8%. Cette indication est importante à noter, elle traduit en effet les choix qui ont été faits jusqu’à présent dans les modes de transport, en particulier des marchandises, en privilégiant nettement la route.

2. évolution de la SAU d’ici 2100 en rapport avec le taux estimé de croissance de la population

croissance_2Sur la base de 2.500 m.² par habitant pour une autosuffisance alimentaire (voir point 3) et si les taux actuels restaient identiques, c’est-à-dire :

  • croissance de la population +0,5%/an, constant depuis 2009, source INSEE
  • artificialisation des sols +0,8%/an, constant depuis 2010, avec une emprise à 90% sur des terres agricoles (source : gouvernement.fr)

la population serait de ≈100 millions d’habitants à la fin de ce siècle, l’artificialisation des sols doublerait au détriment de la surface agricole, alors que l’autosuffisance alimentaire nécessiterait ≈9 millions hectares de terres supplémentaires, ces terres deviendraient insuffisantes vers 2080.

Il ne s’agit bien entendu que d’une hypothèse et d’autres paramètres, le réchauffement climatique par exemple, pourraient sérieusement modifier ces indications qui permettent toutefois d’attirer l’attention sur des évolutions possibles — désertification, manque d’eau, importants mouvements de population… — aux conséquences imprévisibles.

3. Quelle serait la surface agricole à envisager pour l’alimentation d’une personne ?

occupation solAvec cette estimation inspirée par une proposition sans alimentation d’origine animale de “Fermes d’avenir”, la SAU nécessaire serait de ≈1.500 m.² (1.160 m.²+330 m.² friche et cheminement). Pour compléter ce résultat j’ajoute ≈1.000 m.² pour l’alimentation d’origine animale (source CREDOC) en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se confirme, elle est actuellement de 69 kg/an par personne et je propose d’envisager de l’abaisser à 40 kg.

On parvient ainsi à une SAU moyenne de 2.500 m.² par personne, ce que l’actuelle SAU en France permettrait largement de couvrir (cf. point 1).

Il s’agit bien entendu d’une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elle peut être valablement affinée en utilisant le très bon outil proposé par Terre de liens, la FNAB et BASIC : PARCEL, « Et si l’alimentation de votre territoire devenait locale et durable ? ». Mais quand est-il pour Paris et l’Île-de-France ?

4. distances moyennes parcourues par les produits alimentaires pour parvenir à Rungis

Paris_0Source : Colibris-leMag, entretien avec Sabine Barles, 7 juin 2017.

Il n’est pas fait mention des transports aériens et par voie maritime (Amériques, Afrique…), ce qui ne pourrait qu’amplifier ces distances déjà importantes. Est-il possible de les réduire avec des projets d’autosuffisance ?

5. évaluation quantitative des denrées alimentaires et de la SAU pour Paris

C’est à partir des données du point 3 que l’on obtient les résultats suivants :

Paris_5Avec une population de plus de 2 millions d’habitants (sans compter les millions de visiteurs tous les ans), il est évident qu’il est illusoire d’envisager vouloir « faire de Paris une capitale agricole » ainsi proposé par deux adjointes à la Mairie [le Monde.fr | 28 oct. 2019], sinon de façon tout à fait marginale ; il y a actuellement une dizaine d’hectares de surface agricole dans Paris intramuros, dont 102 jardins partagés et en 2020 une ferme urbaine pilote de 1,4 ha installée sur les toits du Parc des expositions et bien entendu hors-sol !

L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) propose à ce sujet une étude [2017 Note N° 113] sur ce que pourrait être une agriculture urbaine à Paris : en végétalisant les toits en terrasse (80 ha), en transformant en terre agricole une partie des parcs publics (580 ha) et des espaces privés non bâtis (3.300 ha) ; on parviendrait au mieux à ≈3.500 ha cultivables uniquement pour une production de fruits et de légumes. Chercher à réaliser ces projets est certainement souhaitable, parce que ces expériences d’agriculture urbaine ont une fonction sociale et culturelle importante pour les quartiers, les écoles…, mais sans aucune illusion sur une possible autosuffisance alimentaire même limitée aux fruits et légumes, qui à eux seuls nécessitent une surface estimée à 63.500 ha pour satisfaire la demande uniquement de la population parisienne. L’extension de cette évaluation à l’Île-de-France change-t-elle la donne ?

6. évaluation pour l’Île-de-France

Paris_7Cette nouvelle échelle fait passer aux millions de tonnes de denrées alimentaires et aux millions d’hectares de surface agricole.

La SAU sur ce territoire est actuellement de ≈593.100 ha (avec une perte de 13.000 ha en dix ans), ce qui représente ≈49 % de la superficie totale (1,2 million ha), résultat équivalent à celui de l’ensemble de la France.

Si cette évaluation est plus significative que celle de Paris, la SAU actuelle demeure cependant encore très loin des estimations ci-jointes, y compris pour une option uniquement végétale.

On doit donc étendre le périmètre SAU tout en cherchant à réduire les distances entre Paris et les lieux des productions alimentaires.

 7. Le bassin de la Seine-Normandie

Sabine Barles (professeure en urbanisme et génie civil) écrit dans le document déjà cité (p. 3) : « à la fin du XVIIIe siècle que nous avons étudié de près, le bassin de la Seine plus la Normandie couvraient une grande partie des besoins alimentaires des Parisiens de l’époque (700 000 habitants) […]. Avec l’industrialisation de l’agriculture dans la deuxième partie du XXe siècle, on a vu disparaître la polyculture-élevage (puis l’élevage tout court, pour le cœur du bassin) au profit des monocultures en céréales, oléagineux, etc. Or, ces productions ne sont plus destinées à nourrir les Parisiens ou les Franciliens, mais avant tout aux marchés de l’export et de la transformation industrielle.

L’approvisionnement alimentaire des Franciliens […] s’effectue non plus par des agriculteurs en direct, sinon à la marge, ni vraiment par une planification de l’État ou des villes elles-mêmes, mais par de grands opérateurs comme les industriels de la transformation et de la grande distribution, les grossistes, les marchés d’intérêt national. […] Aucune ceinture verte actuelle, lorsqu’elle existe encore, n’a la capacité d’alimenter les habitants des métropoles qu’elle entoure. »

Sans pour autant revenir au XVIIIe siècle, quels résultats obtient-on si le Bassin de la Seine-Normandie était retenu comme territoire tendant à l’autosuffisance alimentaire ? Riche en eau et en terres cultivables, il entoure l’Île-de-France et les distances pour le transport se réduiraient.

Situation actuelle de l’agriculture dans le Bassin hydrographique Seine-Normandie

bassin seine normandie

bassin_s-n_tableauPopulation : ≈17 millions d’habitants dont 71% demeurent en Île-de-France.

SAU actuelle : ≈5.700.000 ha, soit 60% de la superficie totale de ce territoire : 9.490.000 ha

Cette surface agricole utilisée [résultats 2010] est donc assez proche de l’estimation moyenne de 5.950.000 ha. (les recensements agricoles par communes effectués par Agreste/ministère de l’agriculture et de l’alimentation pour l’ensemble du territoire français ont lieu à peu près tous les 10 ans, le dernier date de 2010 et il n’y a donc pas de résultats globaux plus récents.)

Elle se caractérise par :

* une tendance majoritaire à la monoculture en céréales = 2.583.000 ha (majorité blé) et oléagineux =680.000 ha (majorité colza). Le total représente 57% de la SAU, avec une nette surproduction céréalière comparativement aux besoins estimés. Notons l’équivalence de résultats pour les oléagineux, mais la production actuelle est majoritairement colza.

* une surface en production légume frais de 25.100 ha, donc nettement insuffisante.

* une surface consacrée à l’élevage de 1.654.000 ha, là aussi insuffisante, sauf en éliminant complètement la viande.

Le Bassin de la Seine-Normandie, retenu comme hypothèse d’un territoire qui choisirait de tendre vers l’autosuffisance alimentaire, pourrait permettre, en surface agricole, de satisfaire à peu près les besoins de la population de ce territoire entourant l’Île-de-France, et de réduire d’une bonne moitié le kilométrage du transport routier. Cependant, des reconversions importantes dans les types de productions seraient inévitables avec nécessairement un retour marqué à la polyculture et au polyélevage, l’une et l’autre nettement insuffisants à l’heure actuelle. Il s’agirait là d’un vaste programme qui, s’il était envisagé et décidé, demanderait certainement du temps et de nombreuses concertations pour se réaliser.


Beaucoup de chiffres pour parvenir à une quasi-évidence : une métropole telle Paris, mais aussi Lyon, Rennes…, ne peut envisager l’autosuffisance et la sécurité alimentaire sans aller au-delà de ses limites territoriales administratives, voire même de sa ceinture verte. On ne peut donc aborder cette question de l’autosuffisance sans définir en même temps un espace économique, social et politique. Le choix historique du Bassin hydrographique Seine-Normandie a été fait pour une démonstration, ce qui ne dit pas pour autant que ce soit nécessairement la meilleure solution ! La définition de tels espaces appartient aux élus mais aussi aux habitants — dont les agriculteurs, les entreprises de transformation, les commerçants, les associations de consommateurs… — tous et toutes ayant certainement leur mot à dire à propos des questions liées à ce besoin vital de la nourriture : comment se nourrir, comment produire, comment distribuer, comment sécuriser… La première condition serait déjà de réunir l’ensemble de ces institutions et de ces personnes autour d’une même table ; les Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif (SCIC) – répartition en collèges des sociétaires suivant leur fonction – “au service des territoires et nouvelle manière de faire en commun” [Jean Huet, co-auteur de (Biens) communs, quel avenir ? 2016, éd. Yves Michel], peuvent être un excellent instrument pour cela. Le “Projet Alimentaire Territorial” (loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt” 13 oct. 2014) peut être également un outil intéressant pour définir des stratégies communes localisées.

Le réchauffement climatique, même s’il est maintenu à -1,5 °C, rend incontournable le traitement de ces questions, sans pour autant imaginer qu’Homo sapiens va s’effondrer ou redevienne “chasseur-cueilleur” !


en complément


Bibliographie

Critique de l’effondrement

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Introduction : effondrement    démesure     alternatives

 

soleil

 

« Soldes / Ce soir le monde est en solde / J’ai compté mes points / j’suis gold / Tout doit disparaître […] / Déstockage imminent / Nos lointains reflets bradés dans le couchant / En trois fois sans frais ça reste commerçant / Tout doit disparaître » [Niang Mahmoud Tété, chanteur]

 

En ces temps de grandes chaleurs orageuses, de typhons… (été 2019) des propos jalonnent l’opinion en affirmant de façon péremptoire qu’un effondrement est imminent : « La fin de notre monde est proche. Une ou deux décennies, tout au plus. Cette certitude qui nous habite désormais, et qui a bouleversé nos croyances et nos comportements, est le résultat d’observations scientifiques nombreuses et variées sur l’évolution du système Terre » [Yves Cochet, Pablo Servigne, Agnès Sinaï. « Face à l’effondrement, il faut mettre en œuvre une nouvelle organisation sociale et culturelle », Le Monde.fr | 22 juillet 2019]

 S’il est indéniable que le réchauffement climatique dépasse les normes habituelles et qu’il y a péril en la demeure, pour autant doit-on dramatiser à l’extrême, apeurer ? Yves Cochet, Pablo Servigne… n’en sont plus au stade des hypothèses, mais de l’affirmation d’une vérité qui semble les habiter telle une croyance ; véritable profession de foi  certes respectable, mais difficile à rapprocher des travaux de scientifiques évaluant, analysant, action climatdiscutant et cherchant à informer l’opinion et les décideurs politiques. Mais ces derniers semblent avoir bien du mal à se dégager de la pression de lobbies internationaux défendant des intérêts tout autre que la sauvegarde de la planète, ce qui ne les empêche pas d’applaudir chaleureusement Greta Thunberg lors du Forum économique mondial 2009 de Davos, tout en utilisant 1.500 jets privés pour s’y rendre ! « Je veux que vous paniquiez. Je veux que vous agissiez comme si notre maison était en feu, parce qu’elle l’est », leur a-t-elle lancé [Le Monde.fr  | 22 janv.2019].

L’un des grands thèmes abordés lors de ce forum était “Sauvegarder notre planète« , mais pour les participants ne serait-il pas plus juste de dire “sauvegardons notre richesse” ? Al Gore en a profité pour faire son show habituel : « Dans un monde préoccupé par la gestion de nombreuses crises qui s’inscrivent dans un contexte de transformations sociétales, nous utiliserons l’esprit de Davos pour se projeter dans l’avenir d’une manière constructive et collaborative », sous forme de “dialogues” privé-public autour de quatorze “system initiatives”. Trois  de ces “dialogues” ont abordé directement le sujet : “façonner l’avenir de l’énergie – façonner l’environnement et la sécurité des ressources naturelles – façonner l’avenir des systèmes alimentaires” [Suivre Davos 2019]. Le comment “façonner” est cependant resté au niveau de grands principes : “relever le défi, agir rapidement, il s’agit de rester en vie, la communauté financière a un rôle très important à jouer…”, le Forum s’en remettant au sommet de l’ONU “Action climat : une course à gagner” du 23 septembre 2019.

Depuis plusieurs mois la presse, de Paris-Match « Collapsologie…« , à LibérationEffondrement : l’humanité rongée par la fin”, évoque la collapsologie, nouveau concept issu du latin collapsus (s’affaisser) pour traiter de l’effondrement et de ses conséquences, sans oublier le Monde “Face à l’effondrement…”,  pour aboutir enfin à la création récente du magazine Yggdrasil : « Nous avions un objectif : braquer le projecteur sur tout ce qui émerge, que les idées soient diffusées dans le plus de milieux, de classes sociales possibles. Avant d’écrire sur les catastrophes, j’espérais un emballement médiatique, mais le vivre, c’est autre chose ! C’est une vague. L’élan de la souscription, les premières ventes en kiosque, sont l’indice d’un véritable mouvement qui se forme en France. D’ailleurs, je rencontre déjà des gens qui sont en train de déménager à la campagne, de vivre une sorte de préparation à l’effondrement. » [Pablo Servigne, Paris-Match, 30 juillet 2019]. Il est vrai que Yggdrasil (l’Arbre Monde dans la mythologie des pays nordiques) est un mot d’usage courant et que 3.113 souscripteurs représentent une vague populaire qui va tout submerger !

Cette approche apocalyptique et radicale n’entretient-elle pas une confusion avec la notion de CHANGEMENT dont l’Histoire est faite ?  Changements survenant pour différentes raisons dans les fondements mêmes et de la planète Terre et de l’humanité, les deux interférant depuis qu’Homo sapiens est devenu capable de modifier son environnement naturel. C’est cette question que nous allons aborder en faisant référence à l’Histoire, à la littérature et à l’actualité, elle est traitée en trois parties donnant lieu à des articles distincts :

  1. Critique de l’effondrement : dans le langage courant on évoque l’effondrement d’un mur, de la bourse… ou bien encore de soi-même pour cause d’événement douloureux, mais peut-on parler de l’effondrement d’une société ? L’Histoire nous apprend que des civilisations ont disparu remplacées par d’autres, mais ce qui fait société ne demeure-t-il pas de l’ordre de l’adaptation aux multiples changements qui apparaissent au fil du temps historique ?
  2. L’hubris d’Homo sapiens : aujourd’hui il semble presque évident d’admettre que l’humanité est dans une période de grands changements non seulement climatiques mais aussi technologiques, en particulier du fait de la raréfaction jusqu’à leur disparition de ressources énergétiques fossiles fort polluantes. Mais il semble aussi qu’Homo sapiens ait une fâcheuse tendance à la démesure dans son désir de conquête du monde, d’appropriation de la nature…, s’il en a conscience, est-il cependant en capacité politique de se donner des limites qui deviennent de plus en plus nécessaires, ou bien va-t-il les subir ?
  3. Alternatives : l’adaptation aux changements peut conduire Homo sapiens à imaginer d’autres façons d’être et de faire, cela peut-il faire révolution vers une autre société ? L’agriculture liée à l’alimentation est le domaine étudié (article déjà accessible, mais va être modifié après les échanges qu’il a suscités)

La dénomination “Homo sapiens”, utilisée tout au long de cette étude, est à lire comme un concept générique : la racine latine d’homo est humus, la terre, et sapiens se traduit par sage, intelligent… toute une symbolique


CRITIQUE DE L’EFFONDREMENT

Homo sapiens est-il aveuglé par sa réussite apparente ? José Saramago (prix Nobel de aveuglement.jpglittérature en 1998) dans son roman “l’Aveuglement » [1997, éd. du Seuil] nous alerte sur ce risque. Un homme, assis au volant de sa voiture et arrêté devant un feu rouge, devient subitement aveugle. C’est le début d’une épidémie qui se propage très vite à tout un pays et tous les êtres humains sont atteints de cécité, à l’exception d’une femme. En quarantaine ou livrés à eux-mêmes, hommes et femmes de tous âges vont devoir faire face aux comportements les plus primitifs pour survivre à tout prix : plus personne ne peut guider, nourrir, soigner, ramasser les déchets etc, la seule restée valide ne s’occupe que d’un petit groupe. Tous les repères dans l’espace et dans le temps disparaissent et hommes et femmes finissent par se marcher littéralement les uns sur les autres ! « Ils vont comme des fantômes, être un fantôme ça doit être ça, avoir la certitude que la vie existe, car vos quatre sens vous le disent, et ne pas pouvoir la voir ». Surprenant roman allégorique, où Homo sapiens est pris en flagrant délit (délire) d’aveuglement sur lui-même et sur le monde qu’il construit. Serions-nous collectivement aveuglés au point de ne pas voir que tout s’écroule autour de nous tel que les collapsologues le laissent entendre ?

Collapsologie et fin du monde

La collapsologie, à laquelle on peut ajouter la tendance plus radicale du survivalisme, se fonde sur le concept d’effondrement considéré comme inéluctable essentiellement pour raison de réchauffement climatique et d’épuisement des ressources en énergies fossiles. Et quoiqu’on fasse, ce processus aboutirait à la fin de l’actuelle société industrielle, mais de quelle société parle-t-on ?

Le comte de Saint-Simon (1760-1825) est à l’origine du concept de société (ou système) industrielle, définie dans ses deux ouvrages références : “Le Système industriel” (1821) et “Catéchisme des industriels” (1823). Il se donne (modestement) mission « de faire sortir les pouvoirs politiques des mains du clergé, de la noblesse et de l’ordre judiciaire, pour les faire entrer dans celles des industriels. » Il considère que tout producteur de biens par son travail est un industriel, membre d’une société englobant : artisans, commerçants, agriculteurs, chefs d’entreprise, banquiers mais aussi artistes et savants. Cet ensemble constituerait la classe industrielle devenant, au détriment des détestés oisifs et rentiers, « la classe fondamentale, la classe nourricière de toute la société […] (qui) tout entière repose sur l’industrie ». Cette société s’organiserait donc en une seule classe sociale, à l’encontre même de l’État destiné à plus ou moins disparaître ; Marx démontrera quelques années plus tard l’impossibilité que de telles idées puisent aboutir dans le système capitaliste.

S’éloignant nettement des fondements définis par Saint-Simon, la société industrielle s’est développée pendant deux siècles pour devenir surtout celle des grosses entreprises et des banques, et aboutir à une mondialisation la rendant incompréhensible et très éloignée des préoccupations de la plupart des gens. Est-elle pour autant proche de sa fin ? Pour les collapsologues c’est devenu une évidence et l’aboutissement d’un “processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par des services encadrés par la loi” [Yves Cochet, “Effondrement, le début de la fin”. Libération | 7 nov. 2018].

D’autres personnes vont encore plus loin et évoquent, non pas la fin d’un système, mais la fin du monde, par exemple la philosophe Marianne Durano : « La question vraiment vertigineuse, c’est celle, non pas de la fin d’un monde, mais de la fin du monde : la possibilité, exorbitante, que – guerre nucléaire ou dérèglement climatique – le monde lui-même devienne inhabitable. C’était la crainte du philosophe Günther Anders desert_arbre(L’Obsolescence de l’homme”, 1956) après Hiroshima » [“Nous ne sommes pas la cause de la fin du monde, mais la fin du monde nous donne une cause : vivre la meilleure vie possible”. Le Monde.fr | 24 juillet 2019]. Ce qui fait que dans l’attente d’une catastrophe irréversible telle celle évoquée dans le très bon film de Lars von Trier “Melancholia” (2011) qu’elle cite, M. Durano considère que le mieux est de profiter au maximum des bienfaits de la vie « loin des pollutions de toutes sortes et d’un monde qui ne nous rend pas heureux », d’où son choix de vivre en famille dans un éco-hameau récent situé dans la Loire. Elle participe également à “Limite” revue d’écologie dite intégrale, c’est-à-dire « être “conservateur” authentiquement, intégralement, radicalement, dans la vie quotidienne comme dans les combats publics : conservateur de la planète dans toutes ses dimensions, mais aussi conservateur du corps humain, de la famille, du domestique, du local » [Jean-Louis Schlegel, “Les limites de Limite” Esprit janvier 2018, cité par Le Monde.fr : “Une histoire des écologies identitaires” | 4 octobre 2019]

Avec cette même certitude de la fin du monde, le philosophe Pierre-Henri Castel, dans son dernier ouvrage [Le Mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, 2018, éd. Du Cerf], développe la possibilité d’un Armageddon dans le temps qui précédera l’effondrement total. Cette opposition violente du Bien et du Mal aurait peut-être même débuté avec la recherche par une petite minorité d’une appropriation des ressources de la terre de plus en plus réduites, cette tendance ne pouvant que s’amplifier avec le réchauffement climatique.

Poursuivons avec l’association d’origine lyonnaise Adrastia qui propose de ”construire un déclin” [Vincent Mignerot, conférence, 2015], oxymore intéressant mais basé sur l’affirmation que le déclin serait en cours de façon irréversible. Alors « Enclin au déclin”? plutôt « Remettre en cause les fausses évidences, chiffres à l’appui. Penser à contre-courant, y compris contre nous-mêmes. Car en tant que journalistes, il faut bien le dire, nous avons tendance à nous focaliser sur ce qui ne marche pas […] Mais la litanie des mauvaises nouvelles peut être contre-productive et alimenter le déclinisme ambiant » [Laurent Jeanneau, “Tout ne va si mal”, Alternatives économiques, Oblik N° 3 | oct. 2019].

Enfin pour terminer ce premier tour de table l’historien Patrice Gueniffey évoque non l’effondrement mais l’idée d’une apocalypse écologique en perte de sens historique : « Avec le discours catastrophiste actuel, il y a bien une résurgence de l’idée de fin du monde, mais ce n’est pas l’idée de l’accomplissement d’une promesse, contrairement à l’eschatologie chrétienne. Dans l’apocalypse écologique, la catastrophe n’est pas porteuse d’un sens collectif. Elle porte plutôt à se distraire de l’avenir en s’immergeant dans un présent dont on espère qu’il durera le plus longtemps possible. […]. Si vous pensez que tout va s’arrêter, et à l’échelle d’une ou deux générations, quel sens donner à l’histoire? » [“Le passé éclaire-t-il le présent ?” Le Monde.fr | 16 juillet 2019]

Effondrement, fin du monde, fin d’un monde, apocalypse, déclin… autant d’expressions inquiétantes, et pour éviter une grande dépression pré-apocalyptique que serait-il possible d’envisager ?

La transition impossible ?

Pablo Servigne, Yves Cochet et autres collapsologues considèrent que toute transition écologique ne peut être que vouée à l’échec, aussi conseillent-ils de se  préparer à l’imminence de l’effondrement. Le mieux serait de se retirer avec quelques proches sur ses terres, à supposer que l’on puisse en avoir, en étant au maximum en autoproduction de tout ce qui est nécessaire à la satisfaction des besoins élémentaires : énergie, eau, alimentation… ; ces pratiques devant favoriser l’éclosion d’un modèle de vie (ou de survie) genre “cultivons notre jardin » et advienne que pourra ! De toute façon « Dans cinq ou dix ans le problème du logement sera réglé car les gens seront morts. » [Yves Cochet, Le Monde.fr | 27 sept. 2019]. L’auteur de cette étrange pensée a trouvé la solution en s’installant en Bretagne dans une propriété de sept hectares, d’où il délivre de temps à autre ses messages surréalistes : comment est-il en effet possible d’affirmer qu’un effondrement irréversible aura lieu au plus tard en 2030 ? Ce choix de vie est tout à fait respectable mais  reflète une tendance à un « sauve-qui-peut » individuel qui nécessite des moyens conséquents : « Quand je me suis installé ici avec ma fille, j’avais des critères de recherches très précis : je voulais de l’eau, des arbres et des champs pour survivre le jour venu. […] Je fais ça aussi pour ma fille et mes petits-enfants. À leur place, entre faire Sciences-Po et de la permaculture, je choisirais la permaculture! » […] « C’est vrai, je le fais parce que j’ai la possibilité de le faire », conclut-il [Yves Cochet, “Ici je suis prêt…”, avec Raphaël Godet, France Info | 4 août 2019]. Pourtant il fut parlementaire et ministre, donc personnage politique important ayant, suppose-t-on, le sens de l’intérêt général (ou du bien commun), mais en situation imaginaire d’effondrement il semblerait que ce sens là s’estompe nettement…  On peut également rapprocher Yves Cochet et ses confrères collapsologues de la pensée libertaire et écologique du naturaliste Henry David Thoreau : « cela ne vaut pas la peine d’accumuler des biens, car ils sont appelés à disparaître. Il faut louer ou squatter un petit lopin de terre quelque part, le mettre en culture et manger la récolte. Il faut vivre replié sur soi et ne dépendre que de soi, les manches toujours retroussées et toujours prêt à lever le camp ». [Henry D. Thoreau, La Désobéissance civile, 1849. Traduction éd. Le mot et le Reste, 2018]

Cet hypothétique effondrement généralisé pourrait bien renforcer une fragmentation de la société Gullalderenen petites communautés, certes parfois construites autour d’un idéal humaniste (par exemple Habiterre, Ecoravie dans la Drôme), ou d’un mythe genre “Âge d’or” ou Arche de Noé, mais aussi autour d’une crainte de l’altérité, d’une peur de la collectivité publique, chacune de ces communautés familiales ou amicales faisant son histoire sans trop se soucier de celle de voisins qui peuvent se retrouver dans les tourments de fins de mois compliquées et de bien d’autres soucis. Mais un bon collapsologue doit « Être concret : 1. Protection de la maison contre les intrus. 2. Stock de nourriture d’un an pour survivre avant les premières récoltes post effondrement. 3. Stockage de l’eau de pluie. 4. Toilettes sèches, stock de sciure. 5. Installation d’une chaudière électrique et de panneaux solaires » [“Témoignages : Et si demain le monde s’écroulait ?” le Monde.fr | 20 septembre 2019]. Qu’adviendra-t-il de ceux et de celles qui ne pourront ou ne voudront pas entrer dans ce processus, qui ne seront pas de cette nouvelle société de la “sobriété heureuse” supposée se construire sur les ruines fumantes de l’effondrement ? Sans doute marginalisés, rejetés dans des zones de mal-être ?

C’est ce modèle que développe Alain Damasio dans son roman de science-fiction La Zone couverture (2)du dehors [2007, éd. la Volte] : la terre étant devenue inhabitable pour cause de guerres nucléaires, sept millions d’humains se sont retrouvés sur un astéroïde gravitant autour de Saturne et aménagé comme une immense station spatiale dénommée Cerclon. Dans un environnement hostile, cette population vit constamment dans la peur des bombardements météoritiques et la crainte de  mal faire. Tous les habitants sont en effet surveillés en permanence grâce à des puces implantées sur chacun, et, en cas d’opposition au pouvoir, ils sont sous la menace de l’exclusion vers “la zone du dehors”, là où sont parqués tous les déviants et d’où partira un début de “volution” (sans le ré) mais récupérée par le pouvoir ; ce qui fait dire au président de Cerclon s’adressant au leader de l’opposition qui vient d’être arrêté : « Ce qu’il y a d’extraordinaire chez tous les révolutionnaires que j’ai rencontrés, c’est qu’ils voient le peuple à leur image : bon, généreux, énergique… C’en est presque émouvant cette foi irraisonnée que vous avez dans le peuple, dans ce que peut le peuple comme vous dites, comme si le peuple n’était pas quelque chose de foncièrement passif, malléable, indécis. […] Un système comme le nôtre n’est jamais tout à fait capable d’anesthésier la contestation. Il gagne cependant en stabilité si cette contestation draine tous les éléments dangereux qui grippent nos procédures vers une zone tampon où peuvent s’absorber tous ces cris qui nous sont contraires. […] Votre banlieue, si je puis oser le terme, joue à plus grande échelle et de façon plus efficace le rôle de trop-plein. » La “volte” ne triomphe pas, mais finit par imposer la création de cités hors normes dans la zone du dehors ; le dénouement reste à découvrir ! Alain Damasio n’est sans doute pas loin de penser que l’exercice du pouvoir façon Cerclon, n’est pas très éloigné de celui que nous vivons actuellement : « pour moi la social-démocratie c’est : souriez, vous êtes gérés ! […] Le risque du pouvoir moderne, c’est l’algorithme. […] Nous n’avons aucune autonomie sur ces systèmes. Plus encore que la société de contrôle, nous sommes désormais dans une société de la trace. […] la technologie informatique fait “écran au réel” et pourrait nous faire perdre la confrontation indispensable avec ce qui devrait être l’altérité : le rapport à la nature, à la condition humaine… […] Je n’ai pas la crainte du monde qui vient, mais je suis dans la vigilance » [Alain Damasio, “La science-fiction c’était mieux demain”, avec Guillaume Erner, France Culture, l’invité du matin | 26 oct. 2017].

La crainte des récits proposant une société de l’altérité, solidaire et protectrice, le rejet de toute transition, du “no futur”, conduit finalement la collapsologie à ne pas inscrire son imaginaire de l’effondrement dans le mouvement de l’Histoire, non seulement celle d’Homo sapiens, mais aussi celle de l’échelle du temps de la planète Terre et du monde du vivant, l’une n’allant pas sans l’autre. Ce qui amène à nous intéresser à cette Histoire en commençant par un récit de la mythologie.

Le mythe de l’apocalypse

La Bible contient nombre de prophéties annonçant la fin du monde pour cause de colère divine provoquée par l’iniquité humaine. Ainsi dans les Livres prophétiques, Isaïe prédit le mécontentement de Dieu à l’égard des humains « Il arrive le jour de Yahvé, implacable fureur, ardente colère, pour réduire la terre en désert et en exterminer les pêcheurs […] Le soleil s’obscurcira dès son lever, la lune ne donnera plus sa lumière. Je vais punir l’univers de sa malice et les impies de leur crime.  […] Levez les yeux vers le ciel, et regardez en bas sur la terre ! Les cieux se dissiperont comme une fumée, La terre s’usera comme un vêtement. Ses habitants mourront comme de la vermine. Mais mon salut sera éternel et ma justice n’aura pas de fin ». [chap. 13:13 et 51:6].  Dans le Nouveau Testament, Mathieu fait confirmer et préciser cette vision par Jésus s’adressant ainsi à ses disciples : « En vérité je vous le dis, il ne restera pas ici pierre sur pierre, tout sera détruit […] Dis-​nous : quand cela aura lieu, quel sera le signe de ton avènement et de la période finale du monde ?” […]  On se dressera nation contre nation et royaume contre royaume et il y aura des famines et des tremblements de terre […]  Beaucoup succomberont ; ce seront des trahisons et des haines intestines […] Par suite de l’iniquité croissante, l’amour se refroidira chez le grand nombre. Mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. » [chap. 24:1 à 13]. Cette vision eschatologique, si elle menace du pire ceux qui trahissent, haïssent…,  “l’enfer c’est les autres” en quelque sorte, promet cependant l’accès au Royaume des cieux, là où les heureux élus, ceux qui auront su rester vertueux et justes, trouveront le grand amour.

Et survient le déluge [La Genèse, chap II, 6-7-8], métaphore d’un effondrement on ne peut plus radical : « Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée […] Et Yahvé dit : “Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés, et avec les hommes les bestiaux, les bestioles et les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. » La terre aurait été ainsi confrontée à une extinction massive d’une ampleur qu’elle n’a jamais connue. On retrouve ce mythe du déluge dans de nombreuses civilisations (grecque, chinoise, indou) mais à des périodes  différentes. L’imagination des écrivains des textes sacrés devait être grande pour arriver à bâtir de telles légendes à partir d’évènements climatiques sans doute très importants mais limités géographiquement. On peut aussi se demander pourquoi Yahvé veut supprimer la quasi totalité du monde animal vivant sur la terre, les bestiaux, les oiseaux peuvent-ils avoir en conscience de mauvais desseins ? Il n’est cependant pas fait mention du monde marin, serait-ce pour marquer un retour aux origines du vivant ? « Mais Noé avait trouvé grâce aux yeux de Yahvé […] “Fais-toi une Deluge-1068x509arche […] entre, toi et toute ta famille, car je t’ai vu seul juste parmi cette génération. De tous les animaux tu prendras sept de chaque espèce, des mâles et des femelles« . Avec cette ménagerie, Noé – âgé de 600 ans ! – s’embarque, accompagné par ses trois fils et leurs épouses, pour une croisière qui se terminera en altitude à proximité du sommet du mont Ararat (en Turquie, d’origine volcanique, 5.160 m.), la pluie incessante ayant fait monter le niveau des mers au point que « toutes les plus hautes montagnes furent couvertes ». Après cent-cinquante jours de navigation, Noé, sa famille et tous les animaux qui l’accompagnent, retrouvent la terre ferme, à charge pour ses trois fils et leurs épouses (chacun peut en avoir plusieurs) de repeupler la Terre, les risques consanguins n’étant certainement pas connus par les auteurs de la Genèse ! Après ce grand nettoyage, on pourrait imaginer que les quelques humains restant vont entreprendre de construire un monde meilleur, mais Yahvé, réaliste et peut-être découragé, décide que désormais il se contentera d’assurer l’essentiel : « Je ne maudirai plus jamais la terre à cause de l’homme, parce que les desseins du cœur de l’homme sont mauvais dès son enfance ; plus jamais je ne frapperai les vivants comme j’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moissons, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus ». [La sainte Bible, traduction École biblique de Jérusalem, 1956, éd. du Cerf, pour l’ensemble des citations], ce qui met à mal la philosophie de l’homme naturellement bon et de l’innocence enfantine.

Quel événement historique pourrait être à l’origine de ce mythe du Déluge ? Il est admis qu’une catastrophe de cette ampleur n’a pu concerner l’ensemble de la planète. Le déluge, source d’inspiration du  récit biblique, a eu lieu au Moyen-Orient, mais pour l’instant il n’y a aucune certitude pour le dater : une première hypothèse propose vers l’an -7000 avant notre ère, sur les bords de la mer Noire qui à cette époque était un lac d’eau douce, lac Pontique, protégé par l’isthme du Bosphore et à moins 150 m. en dessous du niveau des mers. La Terre est alors dans une phase de réchauffement avec déglaciation importante (période inter-glaciaire en cours dite post würmienne commencée vers l’an -12000) entraînant une montée progressive du niveau des mers d’une centaine de mètres. La Méditerranée finit par submerger l’isthme du Bosphore devenu ainsi détroit, et transforme le lac en mer salée. Cette submersion a-t-elle été brutale genre tsunami, ou progressive ? Les chercheurs penchent plutôt pour une lente montée de l’eau avec recul de la côte sur un kilomètre provoquant d’importantes migrations de la population locale et de nombreux changements dans la biodiversité. Mais le grand écart de datation entre cet évènement et le début de l’écriture de la Bible vers l’an -900 (l’écriture, extension de la mémoire, a débuté vers l’an -3500 en Mésopotamie) n’est pas en faveur de cette hypothèse, la tradition orale sur plusieurs millénaires ne pouvant guère s’envisager. La deuxième hypothèse semble plus vraisemblable : vers l’an -1500, une période d’intense pluviométrie aurait provoqué de graves inondations dans les plaines du Tigre et de l’Euphrate avec une importante mortalité chez les humains et dans l’ensemble du monde animal terrien.

Depuis son début le réchauffement climatique post würmienne, sans doute à l’origine du déluge rapporté par la Bible, a de multiples conséquences géographiques et écologiques. 2007_dogger_re-engineered_satelite_photo_530Ainsi vers l’an -8000 le Doggerland, 17.600 km² (deux fois la Corse) de terre habitée située en mer du Nord, reliait l’Angleterre au continent Européen (la Manche n’était qu’un fleuve dans lequel se jetaient la Tamise et le Rhin). Ce territoire a été submergé par la montée du niveau de la mer du Nord et par un énorme tsunami provoqué par un effondrement maritime au large de la Norvège [cf. Jean-Paul Fritz, “Doggerland, le territoire englouti…”, L’Obs | 2 août 2018]. Cette alternance immersion-émersion de vastes surfaces de terre et se déroulant sur de longues périodes, s’inscrit dans l’histoire de la Terre et génère de nombreux changements naturels pouvant être localement catastrophiques. Homo sapiens a-t-il l’intelligence d’en tenir compte en veillant  à ne pas construire trop près des côtes, à ne pas épuiser la terre, à ne pas surexploiter les forêts, etc. ? Il semblerait qu’il ait tendance à décider du contraire, nous en reparlerons.

À cette même époque Homo sapiens commence lentement à se sédentariser (à partir de l’an -7000 en Europe) et à développer l’usage du feu de bois à usage industriel et agricole : fours de grande taille pour la poterie et la fonte des métaux ; vastes brûlis et déforestation par le feu pour dégager des terres cultivables. Avec l’accroissement des populations, le développement des villes et des techniques de transformation de la matière, cet usage ne fera que s’amplifier jusqu’à l’apparition du charbon, du pétrole et de l’agrochimie. Si la pollution par les feux de bois et par les brûlis est aujourd’hui admise et en partie réglementée, en revanche il est impossible de savoir, du moins à ma connaissance, quel impact elle a pu avoir avant le début de la société industrielle et dont les effets polluants sont, eux, bien connus.

Les approches visionnaires de l’effondrement ou de fin du monde qui viennent d’être évoquées, ne sont pas validées par les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Leur dernier rapport est certes alarmant, mais ils n’en dégagent pas pour autant une représentation apocalyptique digne de celles de nombreux auteurs de science-fiction. Récemment, Myles Allen, l’un des rapporteurs du GIEC, a précisé qu’il n’y a pas de date butoir : « arrêtons de dire qu’il va se passer quelque chose de grave en 2030. Des mauvaises nouvelles sont déjà en train de se dérouler et tous les demi-degrés de réchauffement comptent. Mais le GIEC ne dresse pas une limite à 1,5°C au-delà de laquelle se déroulerait un Armageddon », c’est-à-dire ce qui serait la fin du monde dans l’ultime combat entre le Bien et le Mal. « Nous devons agir maintenant, et même si nous le faisons, nous ne sommes pas sûrs de réussir. Chaque année qui passe se traduit par 40 milliards de tonnes de CO2 en plus ». [Myles Allen « Pourquoi les manifestants doivent-ils se méfier de la rhétorique d’une panne climatique dans 12 ans ?” The Conversation | 18 avril 2019, en anglais]. Ce sont ces chiffres qui doivent alerter et ils devraient engager, surtout les pays riches, à prendre des décisions politiques drastiques -par exemple en matière de transports et d’usage des énergies fossiles- s’inscrivant dans ce qui est officiellement nommé  transition écologique, dont l’un des porte-parole (non gouvernemental) les plus connus est Rob Hopkins, auteur de : « Manuel de transition. De la dépendance du pétrole à la résilience locale » [2008, éd. Écosociété & revue Silence]

La Terre, une planète du mouvement

La planète Terre existe depuis 4,6 milliards d’années et ce qu’elle était à ses débuts est très loin de ce qu’elle est aujourd’hui. Son itinéraire est en effet jalonné de multiples catastrophes naturelles, certaines ayant conduit à cinq extinctions massives (la sixième est peut-être en cours) dans le monde du vivant apparu il y 3,5 milliards d’années. La cinquième est la plus connue avec la disparition il y a 66 millions d’années des dinosaures à l’exception d’une partie de ceux qui volaient, les oiseaux d’aujourd’hui en sont les descendants directs ! Pourtant à chaque extinction, le monde du vivant est reparti sur de nouvelles bases enrichies et dynamiques, par exemple les mammifères (Homo sapiens en est un) se sont surtout développés après la cinquième.  Ce qui conduit à un double constats : aujourd’hui, nous ne serions peut-être pas là à nous interroger sur notre avenir d’humains si ces extinctions n’avaient eu lieu ; et toute espèce peut être conduite à être rayée du monde du vivant, l’espèce humaine étant sans doute plus protégée grâce à sa capacité de se projeter  et d’anticiper.

Soulignons également l’importance de l’alternance (Cycles de  Milankovitch), repérée depuis plusieurs millions d’années, entre des périodes glaciaires (l’épaisseur de glace a pu atteindre 2.400 m. dans la vallée de Chamonix !) et des périodes interglaciaires plus chaudes. Ces périodes ont entraîné de grands bouleversements : géologiques, dans la faune et la flore, dans les modes de vie des populations avec d’importants mouvements migratoires, tout particulièrement dans l’hémisphère nord. La durée moyenne d’une période interglaciaire est évaluée à environ 20.000 années, celle dans laquelle nous sommes en ce moment en serait donc approximativement à sa moitié, mais personne n’est en mesure de dire si l’alternance sera respectée, l’accélération du réchauffement pouvant modifier ce cycle ou bien la Terre en décider autrement. Dans sa préhistoire Homo sapiens ne se rendait pas compte de ces changements s’étalant sur des milliers d’années, il s’adaptait sur plusieurs générations et ses déplacements du nord au sud et inversement étaient indispensables pour sa survie. Aujourd’hui, et depuis deux siècles, les climatologues sont à même de dater avec précision les variations du climat et d’en tirer des enseignements fiables dont Homo sapiens a semble-t-il du mal à tenir compte.

C’est ainsi que la Terre se sculpte à partir d’évènements sans aucune origine humaine (mouvements des plaques tectoniques par exemple)  et qui peuvent être d’une grande violence. Homo sapiens n’a aucun pouvoir pour en modifier le cours, et s’il est désormais en mesure de les expliquer scientifiquement, la crainte que le ciel puisse lui tomber sur la tête ou que la terre s’effondre, demeure forte lors d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre.

Des volcans explosifs

La plus connue des éruptions volcaniques est sans doute celle du Vésuve en 79. La ville vesuve_webdepuis peu romaine de Pompéi et plusieurs autres cités proches, ont été ensevelies en quelques heures. Pline le Jeune en rend compte dans une lettre adressée à Tacite : “Un nuage part de la montagne ; par sa forme et son allure générale, il ressemble à un arbre et plus précisément à un pin parasol. Le nuage s’élève à une grande hauteur formant d’abord le tronc puis les branches qui partent de l’arbre.”  [“Pline à son cher Tacite, salut”, Plin. Εp. VI.16. Traduit par Publications du Centre Jean Bérard. Open Édition Books 1982]. En un jour Pompéi est recouvert, à l’exception des plus hauts bâtiments, par des tonnes de pierres ponces et de cendre ; le nombre de victimes sur environ 12.000 habitants est impossible à estimer. Herculanum, au pied du versant nord, échappe à la pluie de pierres et de cendre mais est ensevelie sous vingt-trois mètres de larve. Au-delà des clichés habituels sur la révolte de Gaïa ou la colère divine, Pompéi détruite (ne sera pas reconstruite), s’est figée dans un « instantané de la mort devenu évènement de savoir qui nous permet aujourd’hui de comprendre l’ordinaire des jours révélé par l’extraordinaire d’un jour où la vie fut anéantie », [Patrick Boucheron et Denis Van Waerebeke, “Quand l’histoire fait dates”, films documentaires Arte éditions 2017] ; pour autant la civilisation romaine n’en fut pas particulièrement affectée. Aujourd’hui le Vésuve reste actif et les quatre millions de personnes vivant à ses pieds ne semblent pas trop sans soucier, du moins en apparence, alors qu’une nouvelle grande éruption est estimée possible, « Quand ? Nul ne le sait… En attendant, ceux qui vivent sous sa menace aiment, mangent, dansent et prient (surtout San Gennaro), jouissant de chaque instant comme d’une éternité », [Jean-Paul Mari, “Naples : quand le Vésuve se réveillera…” GEO |

Beaucoup plus récemment et avec plus d’intensité, le Pinatubo aux Philippines s’est violemment réveillé en 1991 après 500 ans de repos ; ses rejets (soufre, azote, chlore, monoxyde de carbone…) firent chuter la température terrestre de 0,6°C entre 1991 et 1993. (Sources : Grégory Fléchet, Volcanologie, CNRS-le Journal | 17 nov. 2017]. Mais les deux éruptions les plus importantes  de notre ère sont celles du Samalas et du Tambora :

Le Samalas (1257) : des recherches très poussées (abouties en 2010) à partir de carottes glaciaires (datation par le carbone 14) prélevées au Groenland et en Antarctique, complétées par des études de terrain, ont permis de localiser l’éruption gigantesque de ce volcan situé en Indonésie sur l’île de Lombok. Le monde vivant est exterminé sur cette île et en partie sur l’île voisine de Bali. Des rejets en gaz et poussière estimés à quarante km-cube (ou quarante milliard de mètres cubes !) se propagent surtout au-dessus de l’hémisphère nord créant un voile dans l’atmosphère générant une diminution de l’ensoleillement, avec pour conséquences : net refroidissement du climat pendant au moins une année, destruction des récoltes de blé, famine, maladies infectieuses et accroissement de la mortalité, en particulier infantile. Cette éruption serait l’une des causes du début du “Petit Âge glaciaire” qui « correspond à une période climatique froide ayant affecté l’hémisphère nord entre le XIIIe et le XIXe siècle. Elle a été marquée par une importante avancée des glaciers, notamment en France. » [Quentin Mauguit, “Quatre éruptions volcaniques expliquent le Petit Âge glaciaire”, Futura-planète | 4 février 2012] ; en période interglaciaire les glaciers des Alpes ont atteint leur longueur maximale au début du XIXe siècle.

Le Tambora : l’éruption de ce volcan en Indonésie (île de Sumbawa) le 10 avril 1815 est considérée pour l’instant comme la plus gigantesque de notre ère : 100 à 200 km-cube sont éjectés (poussières, roches volcaniques, dioxine de soufre, aérosols…) sous forme d’une colonne de 44 km de haut, dont une grande partie compose un immense nuage de gaz et de poussière qui se répand dans l’atmosphère et la stratosphère en altérant durablement le rayonnement du soleil sur toutes les latitudes. Il s’en suit un bouleversement climatique sur trois années : ciel obscurci, baisse des températures : moyenne planétaire de -1 à -2° pouvant aller jusqu’à -5° dans certaines régions (Suisse par exemple), pluies abondantes, voire neige en basse altitude en plein mois d’août (30 cm à Genève), récoltes détruites, famine, épidémies…, catastrophes venant se surajouter au désastre économique et social laissé par les déconvenues napoléoniennes, Waterloo entre autres ; il s’en suit de nombreux soulèvements populaires violemment réprimés, avec des changements politiques qui s’annoncent.

En Europe, 1816 est dénommée “année sans été”, « marquée par de très mauvaises conditions climatiques, avec de multiples conséquences en France et dans le monde. Dans l’Hexagone, le prix du blé explose… » [“Climat : 1816”, Météo-France | 29 août 2016]. « Nous sommes avec Tambora, et ses conséquences tant météorologiques que frumentaires, devant un cas d’histoire mondialisée » [Le Roy Ladury, Trente-trois questions sur l’histoire du climat, 2010, Fayard]. Malgré son ampleur planétaire cette catastrophe naturelle n’a pas conduit pour autant à un effondrement systémique mondialisé. [autres sources : “Un été sans soleil”, documentaire réalisé par Elmar Bartlmae, produit par Tetra Media,  Cicada-films et France 2 | 2005]

Cette année 1816 privée d’été a-t-elle inspiré Mary Shelley lorsqu’elle a commencé à imaginer  le personnage-clé de son premier roman ? Elle ne pouvait avoir connaissance de l’éruption du Tambora et de ses conséquences sur le climat, puisque ce lien de causalité n’a été établi qu’en 1875 [cf. Gillen d’Arcy Wood, L’année sans été, 2019, La Découverte]. Toutefois et même si elle vit dans un milieu aisé, elle a connaissance  des dégâts économiques et sociaux de cette crise climatique majeure (son père, William Godwin, est un écrivain connu, libertaire et engagé pour la justice sociale). En mai 1816 elle décide de quitter Londres et se rend, avec son amant et futur époux le poète Percy Bysshe Shelley, au bord du lac Léman où elle séjourne en bonne compagnie, dont le célèbre poète anglais Lord Byron. Les pluies incessantes, les orages violents, l’obscurité, le froid…, confinent ces jeunes écrivains romantiques dans plusieurs demeures. Dans cette ambiance de fin du monde, Lord Byron propose que chacun imagine et écrive une histoire fantastique de quelques pages. C’est ainsi que Mary, 19 ans, amorce la rédaction 1931-frankenstein-v3-small.jpgde “Frankenstein ou le Prométhée moderne”, conte philosophique de science-fiction qui sera publié deux ans plus tard dans une première édition anonyme, puis en 1823 dans une version modifiée et signée.

Il est fréquent de lier ce chef-d’œuvre au dérèglement climatique dû à l’éruption du Tambora. Il est vrai que l’ambiance générale déprimante ne prête pas à l’optimisme et Mary Shelley semble confirmer ce lien dans la préface de la deuxième édition : « Chaque chose doit avoir un commencement […] et ce commencement doit être lié à quelque chose l’ayant précédé […] L’invention, admettons-le dans l’humilité, ne consiste pas à créer à partir du vide, mais du chaos ; le matériau doit d’abord être apporté, il peut donner forme à des substances obscures et informes ». Ce chaos, elle le ressent de plusieurs façons : déjà dans sa vie personnelle, elle a perdu en 1815 son premier enfant à l’âge de sept mois, elle vit avec un homme marié dont la femme est enceinte et va se suicider ; ensuite l’environnement climatique étant particulièrement hostile, il n’est pas toujours simple de trouver à se nourrir et à se protéger. Les causes de cette situation sont inconnues par tous, aussi les superstitions, les peurs ont tendance à prendre le pas sur la raison des Lumières. C’est sans doute pour cela que le roman de Mary, associant étroitement mort et renaissance dans un imaginaire fantastique, « questionne la place de l’humain en général, à un moment charnière de l’histoire où pour la première fois la science n’est plus vue uniquement comme source de progrès et où l’on craint que l’ombre n’émerge des Lumières. Que se passera-t-il si l’être humain parvient à contrôler la vie et la mort s’il dépasse sa condition, se croyant tout puissant grâce à une science sans limite ? » [Christine Berthin, professeure, université Paris-Nanterre, “Frankenstein, une œuvre féministe ?” CNRS-le Journal | 7 août 2018]. Ainsi Mary Shelley, non seulement participe au lancement d’un genre littéraire nouveau, la science-fiction, mais préfigure également des questions posées par le Transhumanisme et l’intelligence artificielle actuellement très en vogue.

Lisbonne tremble

Quand Voltaire a écrit en 1756, “Poème sur le désastre de Lisbonne. Ou examen de cet axiome : tout est bien » [Œuvres complètes, Garnier, 1877, tome 9], il a en mémoire le terrible tremblement de terre et le tsunami survenus à Lisbonne (et tout au long de la tsunami lisbonnecôte atlantique jusqu’au Maroc) le 1er novembre 1755, provoquant environ 50.000 morts et la destruction à 90% de la ville. La façon dont était présentée et analysée cette grande tragédie le révoltait. À cette époque, un tel évènement se vivait sans doute telle une fin du monde, et faute de connaissances scientifiques suffisantes -les sciences physiques, tout particulièrement la sismologie étant encore balbutiantes- il fallait cependant en trouver les causes qui ne pouvaient qu’être divines. Et l’église catholique se chargeait d’énoncer abondamment une vision apocalyptique biblique de la colère du Dieu créateur, provoquée par les multiples comportements fautifs des humains. Voltaire ne supportait pas cette approche et le fit longuement savoir dans son poème :

« Philosophes trompés vous qui criez : “Tout est bien” / Accourez, contemplez ces ruines affreuses, / Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses, / Ces femmes, ces enfants l’un sur l’autre entassés […] / Au spectacle effrayant de leurs cendres fumantes, / Direz-vous : “C’est l’effet des éternelles lois / Qui d’un Dieu libre et bon, nécessitent le choix ?” / Direz-vous, en voyant cet amas de victimes : / “Dieu s’est vengé, leur mort est le prix de leurs crimes ? / Quel crime, quelle faute ont commis ces enfants / Sur le sein maternel écrasés et sanglants ? / Lisbonne, qui n’est plus, eut-elle plus de vices / Que Londres, que Paris, plongées dans les délices : / Lisbonne est abîmée, et l’on danse à Paris”.

Il développe cette approche dans “Candide ou l’optimisme” en 1759, ouvrage se terminant sur l’utopie de la Métairie, là où il convient de ”cultiver son jardin” pour s’éloigner de l’absurdité d’un monde qui est fait de guerres, de viols, d’injustices, de catastrophes naturelles…, mais qui pour autant ne s’effondre pas sinon localement.

Que nous disent les grandes catastrophes que nous venons d’évoquer ? De tout temps des phénomènes naturels de grande ampleur se produisent sans qu’Homo sapiens y soit pour quelque chose et il ne peut qu’en subir les conséquences dans son impuissance à les maîtriser. Certes il y a des effondrements massifs : le Tambora a perdu 1.000 mètres en altitude lors de l’éruption de 1815, Pompéi a été complètement détruite et pas reconstruite alors que Lisbonne l’a été, mais ces effondrements physiques restent localisés et n’entraînent pas fondamentalement de remise en cause systémique, sinon peut-être celle évoquée par Voltaire au sujet de l’Église.

Homo sapiens, quand il vit près de volcans actifs et malgré ses grandes connaissances, continue à s’en remettre aux divinités. Aujourd’hui, 700 millions de personnes habitent à proximité de volcans en constante activité, elles les sacralisent : portes de l’enfer ou demeures de dieux à craindre mais aussi à vénérer, nourrir… Car ces dieux s’ils détruisent, sont aussi à l’origine de terres fertiles, de sources d’eau chaude, d’énergie… Dans leurs recherches, plusieurs volcanologues tiennent compte de ces traditions et tentent de faire dialoguer sciences et pratiques sacrées ; ce qui logiquement devrait nous amener à mieux admettre et comprendre les grandes incertitudes liées aux façons dont nous occupons notre place sur terre et dont nous prenons soin de ce qui nous entoure . Haraldur Sigurðsson, volcanologue et géologue islandais dont l’activité professionnelle est en grande partie consacrée au Tambora, considère que ses recherches le conduisent à « une vraie leçon d’humilité. Cela nous rappelle que nous sommes bien peu de chose à côté des forces incroyables de la nature » [“Un été sans soleil”, op.cit.]

Belle histoire que cette relation d’Homo sapiens avec des forces qui le dépassent : « ‘histoire d’une relation fusionnelle, remontant à des milliers d’années. Une histoire faite de passion, de colère et de fascination. Un cycle infini de création et de destruction, de vie et de mort. C’est l’histoire des volcans et des hommes » [“Vivre avec les volcans”, op.cit.]

La société industrielle menacée d’effondrement ?

Jared Diamond, reconnu mondialement comme théoricien de l’effondrement, cherche à approfondir les raisons qui ont fait que des sociétés (il ne parle pas de civilisations) disparaissent au fil du temps. Dans un ouvrage de référence [Effondrement, 2005, Gallimard], il analyse les disparitions de la population de l’Île de Pâques, des Vikings du Groenland, des Mayas du Mexique…, pour en fonder une théorie générale sur l’effondrement des sociétés et en particulier de la nôtre. Il n’évoque pas le Sahara, mais desert_peinture1rappelons que cette vaste étendue désertique bénéficiait il y a environ 5.000 ans d’un climat tropical favorable au développement d’une riche faune et flore permettant à une importante population de vivre sur place sans trop de difficultés. Si ces disparitions ou changements sont bien réels, ils n’ont pas pour autant provoqué un effondrement systémique généralisé sur Terre, genre Déluge biblique.

Pourtant, les collapsologues affirment que le principal objet de l’effondrement est, non la bourse, mais l’ensemble de la société industrielle mondialisée (telle que définit plus haut), avec comme causes principales le réchauffement climatique et la fin des énergies fossiles, base essentielle de l’industrie. Cependant cette société – Saint-Simon (1760-1825) est à l’origine du concept – n’a-t-elle pas une capacité d’adaptation remarquable grâce en particulier à ce qui est nommé le progrès technique et ajoutons grâce aussi à une grande maîtrise de la finance internationale ? Certes il arrive que cette finance rencontre quelques difficultés (1929, 2008…), il est alors question d’instabilité, de crise, d’effondrement de la bourse…, mais elle s’en remet avec le temps en renforçant les inégalités et si nécessaire en puisant dans les caisses des États. [cf. Dominique Pilhon, “Peut-on comparer les grandes crises de 1873, 1929 et 2008 ?”, Idées économiques et sociales, 2013/4 N°174]

En deux siècles la société industrielle a transformé une grande partie du monde en le faisant passer progressivement de l’agraire à l’urbain, du bois au charbon et au pétrole, de l’hippomobile à l’automobile…, le tout accompagné par une croissance démographique multipliée par 2,3 : 37% entre 1600 et 1800 et 84% entre 1800 et 2000, et par de plus en plus de pollutions de toutes sortes. Nous reparlerons de certains de ces passages dans la deuxième partie.

Généralement, il est fait mention de quatre “révolutions industrielles” jalonnant de nombreux changements dans le temps et l’espace de la société, avec chaque fois de nouveaux marqueurs dans les domaines de l’énergie, des technologies, de l’organisation du travail et social et plus généralement dans les modes de vie, certains auteurs parlent alors de “civilisation industrielle” :

  • la première au XVIIIe siècle : charbon, machines à vapeur, vers la mécanisation de la production industrielle et agricole et des transports (réseaux ferroviaires), urbanisation intensive,
  • la deuxième au milieu du XIXe siècle : nouvelles ressources en énergie : gaz, pétrole, électricité ; moteur à explosion, taylorisation, mouvements sociaux importants qui débouchent progressivement vers de nouveaux droits : temps de travail, congés payés, protection sociale…
  • la troisième vers le milieu du XXe siècle : énergie nucléaire, électronique, débuts de l’informatique et de l’automatisation
  • la quatrième débute : intelligence artificielle, robotisation, connectivité, mobilité, mondialisation…, [cf. Abdelmalek Alaoui, “Ce que cache la IVe révolution industrielle pour les pays émergents”, World Economic Forum / Tribune Afrique | 26 mai 2019]

L’actuelle société industrielle va devoir s’adapter au passage des énergies fossiles aux renouvelables et prendre une part active dans la conception et la fabrication des nouvelles technologies. On peut considérer le secteur automobile comme le modèle de ces grandes mutations : « Comment la voiture, par son économie et par son utilisation quotidienne, peut-elle être repensée dans les années à venir ? Le secteur automobile est actuellement en pleine mutation, au croisement d’enjeux forts : politiques et économiques, environnementaux ou liés aux questions de mobilité. » [Benoît Bouscarel, “L’industrie automobile réussira-t-elle sa transformation ?” France Culture | 2 août 2019]. La Chine apparaît de plus en plus en principal leader de cette quatrième révolution : « “Le Monde selon Xi-Jinping”, magistral documentaire de Sophie Lepault et Romain Franklin [production et diffusion Arte|18 déc.2018] est un exposé brillant –et un brin inquiétant– qui décrypte avec méthode et expertise la marche en avant de l’empire du Milieu. » [Etienne Labrunie, “Le Monde selon Xi-Jinping ou comment la Chine va dominer le monde”, Télérama | 17 déc. 2018]

La société industrielle a profondément évolué avec une série de mutations technologiques que l’on peut attribuer en grande partie à des découvertes scientifiques exceptionnelles. Il ne s’agit pas ici de débattre du bien ou mal fondé des choix politiques et économiques qui en résultent, mais de savoir si cette société est condamnée à s’effondrer sur elle-même à court terme tel un mur en pierres sapé dans ses fondements ? Au regard de ces révolutions il semble difficile de se représenter la fin, souhaitée ou non, d’un système dont les capacités d’adaptation lui permettent de changer rapidement ses stratégies.

Starship

La cinquième révolution sera-t-elle celle d’Elon Musk (voitures Tesla) qui veut coloniser Mars avec sa fusée phallique Starship?

 

 

 

hippomobileou bien celle d’Yves Cochet qui envisage un retour généralisé à la traction animale : « Pour les transports, il faut développer les hippomobiles, des voitures tractées par des chevaux » [Yves Cochet, 2018] ?

 

Entre imaginaire spatial et imaginaire sympa romantique, il y a peut-être des intermédiaires à trouver ?

 


Dans cette première partie, un parcours non linéaire de l’histoire d’Homo sapiens, indique quelques repères pas nécessairement les plus connus, mais choisis parce que je pense qu’ils font dates, dans le sens où l’entend l’historien Patrick Boucheron qui cherche à renouer « avec l’élan d’une historiographie de grand vent […] L’entrée par les dates permet d’évoquer des proximités pour les déplacer, ou au contraire de domestiquer d’apparentes incongruités […] Susciter le désir et l’inquiétude, ces deux moteurs du voyage. » [Patrick Boucheron (sous la direction de), Ouverture. Histoire mondiale de la France, 2017, Seuil]

Ce premier voyage interroge déjà la place occupée par Homo Sapiens, non seulement sur la planète Terre, mais aussi dans l’Univers, ou plus exactement la place qu’il désire se donner en cherchant à dominer le monde en transgressant certaines limites de l’espace et du temps, limites qu’il voudrait à tout prix abolir ; Elon Musk et ses fusées, les transhumanistes et leur recherche d’immortalité, n’ont-ils pas tendance à se rapprocher du docteur Frankenstein ? Homo sapiens a appris à construire, souvent avec art, mais aussi à détruire plus qu’il ne faut ; et s’il est certainement devenu savant, il arrive aussi que la sagesse lui fasse défaut.

Pour certains, la conséquence prévisible de ce manque de sagesse serait qu’il va à sa perte, “aller droit dans le mur” est une expression couramment employée. Cette perte se traduirait par un effondrement total imminent, pouvant conduire à la fin d’un monde, voire la fin du monde. Demeure cependant l’incompréhension d’un manque de précision dans la définition du concept : quelle dimension historique et territoriale lui donner, pourrait-elle être planétaire ? Sauf exception d’une guerre nucléaire généralisée toujours possible, et sauf à accréditer le mythe du déluge, nous avons noté que la disparition d’une société ou l’engloutissement d’un territoire ont lieu localement et qu’il semble hasardeux d’y voir une apocalypse planétaire, sinon de façon prophétique. Ce qui n’élimine pas l’attention à porter aux multiples changements – climatiques mais aussi économiques, sociaux, culturels – qui balisent l’histoire d’Homo sapiens.

Mais rétorque-t-on, on n’est plus au niveau du local et le raisonnement doit être global puisque le système industriel et financier est mondialisé, et le réchauffement climatique tout autant ! C’est exact, mais je maintiens que la société industrielle me semble loin de s’écrouler, qu’on le veuille ou non ; ce qui ne doit pas empêcher d’interpeller ses leaders pour les interroger sur leurs manières de faire société et de gouverner, et de chercher également à valoriser les multiples innovations de l’économie sociale et solidaire qui, elle aussi, fait société.

La mondialisation du réchauffement climatique est maintenant bien connue et tout doit être entrepris pour que les objectifs fixés par l’Accord de Paris COP21 soient atteints, même si les États-Unis viennent de confirmer qu’il s’en retirait : « Nous entamons aujourd’hui le processus officiel de retrait de l’Accord de Paris. Les États-Unis sont fiers de leur réputation de chef de file mondial dans la réduction de toutes les émissions, la promotion de la résilience, la croissance de notre économie et la garantie de l’énergie pour nos citoyens. Notre modèle est réaliste et pragmatique. » [Mike Pompeo, chef de la diplomatie américaine, 4 novembre 2019] ; cette politique d’isolement veut « rendre sa grandeur à l’Amérique” sans trop se soucier de ce qui l’entoure, cette politique-là inquiète, en espérant qu’elle ne s’étende pas.

Malgré Donald Trump et quelques autres, imaginons que des politiques climatiques d’envergure soient décidées rapidement et permettent que le réchauffement soit maintenu d’ici 2030 au seuil du 1,5°C souhaité par la COP21. Eh bien malgré tout, et c’est le sens de l’alerte de Myles Allen [op.cit.], notre société, celle des Nations-Unies, doit s’attendre et se préparer à des changements importants  qui adviendront sur deux ou trois générations, certains étant déjà en cours : fonte des glaciers, montée du niveau des mers, fortes tempêtes, périodes de sécheresse alternant avec des périodes humides… ; changements amplifiant les mouvements migratoires, les risques de famine, d’épidémies, la souffrance… Homo sapiens ne peut ignorer ces risques et doit entreprendre de les traiter localement et mondialement avec l’art et l’intelligence dont il peut faire preuve. 

Naomi Klein, connue pour des prises de position engagées, vient de publier Plan B pour la planète : le New Deal vert [2019, Actes Sud] : « Les gens ont faim qu’on leur montre un futur dans lequel le monde ne s’effondre pas » dit-elle [Libération|3 nov. 2019]. elle propose, inspiré du New deal de Roosevelt en 1933, un “Nouveau traité vert” : « vaste plan d’investissement dans les énergies renouvelables visant à endiguer le réchauffement climatique tout en promouvant la justice sociale. » [Isabelle Hanne, Libération op.cit.]. Ce projet prenant en compte une réalité complexe, est une belle manière de repositionner la société industrielle sur de nouvelles bases.

L’histoire d’Homo sapiens est aussi faite de mobilité. Venu d’Afrique il y a environ 40.000 ans, il a commencé à habiter l’actuel continent européen alors peuplé seulement de quelques milliers de Néandertaliens et de Dénisoviens. C’est sans doute une sécheresse prolongée et le manque de nourriture qui l’ont poussé à entreprendre ce voyage dont la grande importance ne nous échappera pas. Une fois installé en Europe, il a continué à bouger au gré des périodes climatiques et de son développement en nombre, pour parvenir peu à peu à se sédentariser. Ce parcours de peuplement peut amener à “évoquer des proximités pour les déplacer” [P. Boucheron op.cit.] : les origines d’Homo sapiens ne seraient-elles pas en effet à rapprocher d’événements se déroulant actuellement entre l’Afrique et l’Europe ?

D’autres proximités seront abordées dans la deuxième partie à venir où il sera question de démesure…

De quoi ce parapluie peut-il bien protéger ? Peut-être du mauvais temps qui s’annonce, et pourquoi pas de l’arrogante hubris d’Homo sapiens ?

parapluie_web


Pierre Thomé     novembre 2019
Source commune. Merci d’indiquer l’origine en cas d’utilisation

 

Vers une nouvelle révolution agricole ?

« Pendant que je chantais ma chère liberté
D’autres l’ont enchaînée, il est trop tard
Certains se sont battus, moi je n’ai jamais su
Passe passe le temps, il n’y en a plus pour très longtemps »
Georges Moustaki, “Il est trop tard” 1974

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Quelles relations peut-on envisager entre : surface agricole utile, artificialisation des sols, croissance de la population, autosuffisance alimentaire coopérative ? État des lieux et prospective.

IMG_20190508_151241-webTelle est la problématique que je souhaite aborder avec l’intention de tenter d’articuler ses différents paramètres pour démontrer avec des données chiffrées qu’il est encore possible de projeter une politique agricole d’envergure dont la finalité serait la production d’une alimentation ne mettant pas en péril le monde vivant de la planète Terre, l’humanité devant pouvoir être en mesure de satisfaire le besoin vital de se nourrir en veillant d’une part, au maintien de l’équilibre de la biodiversité et des écosystèmes [cf. Observatoire National de la Biodiversité : bilan 2018], d’autre part à la maîtrise du réchauffement climatique depuis que Homo sapiens  a découvert l’usage énergétique de certaines ressources naturelles pour en faire industrie ; mais nous éprouvons beaucoup de difficultés à l’enrayer peut-être par manque de moyens, mais aussi par indécision politique, et alors que nous entrons sans doute dans la sixième extinction massive.

Recentrer la vie sur l’agriculture, c’est-à-dire la culture du “champ” (agros en grec) en pleine terre, et non hors sol, pour produire de quoi s’alimenter, n’est-ce pas l’essence même de l’existence ? J’ai en mémoire le propos d’un agriculteur de Terre de liens : “paysan…, paysage…, pays… sont des mots ayant la même racine, n’oublions pas notre responsabilité paysanne !”

  1. Sixième extinction massive ?

Pour le biologiste naturaliste Benoît Fontaine [2018] « les vertébrés reculent de façon massive et la sixième extinction ne fait plus de doute pour personne » [1] ; ce qui n’est pas tout à fait exact puisque Stewart Brand, écologiste américain très écouté mais aussi contesté car partisan de l’énergie nucléaire et des cultures transgéniques, ne partage pas cette unanimité : « L’idée que nous nous dirigeons vers une extinction massive n’est pas seulement fausse, c’est une recette pour la panique et la paralysie », la question n’étant pas la disparition d’espèces entières mais « le déclin des populations animales sauvages » [2015, [2], déclin que l’on parviendrait à enrayer en mettant en œuvre une écologie pragmatique d’envergure [3].

Gardons l’hypothèse de la sixième extinction, pour faire le constat avec de nombreux chercheurs qu’elle se différencie très nettement des précédentes puisque Homo sapiens en serait le principal responsable par son activité agricole et industrielle perturbatrice de la biodiversité et des écosystèmes, et ce sur une durée relativement courte d’environ deux siècles ; alors que les précédentes extinctions s’étalaient sur deux à trois millions d’années ; ainsi lors de la cinquième il y a 66 millions d’années, les dinosaures et autres espèces n’ont pas disparu massivement du jour au lendemain, puisque, en dehors de l’impact de l’imposant astéroïde (10 km de diamètre), ce serait un lent et net refroidissement de la planète qui en serait la cause principale, sans pour autant entraîner l’élimination de toute vie sinon nous n’en serions pas à nous interroger sur l’avenir de la Terre !

Ces périodes d’extinction massive ont de quoi inquiéter, mais il est quelque peu rassurant d’observer que la vie continue malgré des chutes considérables dans les différentes espèces ; la faune et la flore s’adaptent lentement sur des millions d’années et « la biodiversité reprend le dessus avec une diversité plus importante » [Fontaine B. 2018] ; ainsi les dinosaures volants, sans doute les seuls survivants de l’espèce, sont devenus les oiseaux d’aujourd’hui, qui à leur tour sont menacés par le manque d’insectes pour se nourrir ; ce déclin, imagé par le “syndrome du pare-brise”, concerne actuellement 40% des espèces d’insectes dont les pollinisateurs [cf. Grandcolas P. 2019 [4]

Une extinction, massive ou non, est en cours c’est indéniable et les constats  établis par les très officiels “Observatoire National de la Biodiversité” et “Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité” (IPBES) sont sévères :

À l’heure actuelle, le taux d’extinction des espèces est environ 100 à 1.000 fois supérieur au taux moyen d’extinction mesuré au cours des temps géologiques :

  • De 1970 à 2012, les populations d’espèces sauvages de vertébrés ont diminué de 38 % dans les habitats terrestres et de 81 % dans les habitats d’eau douce.
  • Les zones humides, écosystèmes particulièrement riches en biodiversité, figurent parmi les écosystèmes les plus dégradés du fait de leur transformation (drainage et conversion) en zones agricoles plus ou moins intensives ou en zones urbaines. Ainsi, 87 % d’entre elles ont disparu au cours des trois derniers siècles et 54 % depuis 1900. Or, la perte de biodiversité affecte le bon fonctionnement des écosystèmes et leur résilience : c’est une forme de dégradation des terres.
  • La capacité des écosystèmes et de l’agriculture à produire de la matière organique (végétale) à partir du CO2 et de l’énergie du soleil (productivité primaire nette de biomasse) est globalement inférieure de 23 % au niveau qu’elle aurait en contexte non dégradé.
  • Au cours des deux derniers siècles, les activités humaines ont causé la perte moyenne de 8 % de la teneur des sols en carbone organique, un indicateur de leur état et de leur fertilité. Dans les pays tempérés, on atteint des pertes de 25 % à 50 % dans les couches supérieures du sol après 30 à 70 ans de culture. Une des causes est l’exportation de la matière organique lors des récoltes au lieu d’en laisser une partie se dégrader au sol, sur place.

En Europe de l’Ouest, L’empreinte écologique (consommation) est de 5,1 hectares (ha) par habitant, elle est nettement plus élevée que la biocapacité naturelle de renouvellement, 2,2 ha par habitant, « autrement dit, la consommation d’un européen entraîne l’importation de ressources naturelles occupant 2,9 ha de terres hors des frontières.

Il devient donc urgent que ce déficit chronique soit nettement réduit par, entre autres, une politique agricole permettant que nos besoins alimentaires basiques puissent être satisfaits en grande partie en productions locales. Est-ce que cela paraît possible ? C’est ce que nous allons tenter d’évaluer pour le territoire de la France entière (métropole et TOM)

C’est une nouvelle révolution agricole qui est projetée, révolution dans le sens d’un apport culturel, technique, politique… de grande ampleur entraînant d’importants changements dans le monde du vivant. Cet imaginaire est d’ailleurs amorcé par de multiples innovations riches d’enseignements mais qui demeurent trop en marge, faute sans doute de relais politiques et médiatiques suffisamment connus et puissants pour en faire un récit convaincant.

Cette intention révolutionnaire est sans aucun doute fort utopique, mais il s’agit déjà de prendre la mesure chiffrée de ce qui serait envisageable en partant des données actuelles sur la manière dont est utilisée la superficie du territoire français ; puis en projetant ces données jusqu’à la fin de ce siècle, avec l’hypothèse qu’une quasi-autosuffisance alimentaire bio pourrait s’envisager pour tous les habitants et sur la superficie utilisée aujourd’hui par l’agriculture. Si cette hypothèse se vérifie, elle conduira à l’idée que l’agriculture (re)devienne le principal pivot social et environnemental pour réduire en partie le réchauffement climatique, redonner à la biodiversité son rôle régulateur du vivant, proposer une alimentation saine produite le plus localement possible et créer des emplois. Projet qui serait à construire de façon concertée entre producteurs, consommateurs et services publics avec une gouvernance en communs très décentralisée.

  1. Utilisation 2017 de la superficie de la France entière

Définitions [Agreste, ministère de l’agriculture et de l’alimentation, 2017] :

  • Surface non utilisable : montagnes, bords de mer, espaces aquatiques, maquis, garrigues, zones naturelles protégées non productives
  • Surface agricole utilisée (SAU), avec deux principaux volets : terres arables (labourables) destinées aux cultures céréalières, fruitières, florales, et légumes frais ou secs (SAU arable) | terres en prairies permanentes (fauchées ou non) et pâturages, destinés à l’élevage animal (SAU élevage)
  • Surface artificialisée: sols bâtis | sols revêtus et stabilisés (routes, voies ferrées, parkings, chemins…). | espaces verts publics non producteurs de consommables.
  • Surface boisée: forêts, peupleraies, bosquets, haies

Population recensée en 2016 : 67.200.000 personnes demeurent sur le territoire français. Le taux annuel moyen de croissance de la population française est de 0,5% depuis 2009.

Observations 2 :

  • dans l’absolu chaque personne pourrait actuellement disposer de presque un demi-hectare pour se nourrir et se loger (4.300 m²+240 m²) dans l’hypothèse d’une répartition de l’occupation du sol totalement égalitaire. Donc l’option (développée dans un prochain article) envisagée par la collapsologie et le survivalisme “chacun chez soi en cultivant son jardin” pour une autosuffisance maximale, pourrait s’envisager ; raisonnement quelque peu absurde et irréaliste. En effet tout le monde n’a ni l’envie, ni les moyens, ni le temps de cultiver son jardin, et la multiplication de l’habitat individuel avec potager, déjà problématique à ce jour, amplifierait grandement les déplacements, donc les tracés de route et les véhicules motorisés, et que deviendraient les agriculteurs, les entreprises et commerces de l’agroalimentaire ? Aussi pour la suite je conserverai l’hypothèse d’une possible autosuffisance alimentaire avec une approche beaucoup plus collective ou communautaire ou bien encore communale dans le sens premier du mot : au Moyen-âge, bourg ou ville affranchie du joug féodal et administrée par ses habitants les bourgeois : par exemple Villefranche-sur-Saône (charte de franchise en 1260), Sienne en Italie…
  • Dans la SAU, les surfaces consacrées aux monocultures céréalières et vinicoles sont importantes : par exemple près de trois millions d’hectares pour le maïs dont la culture utilise beaucoup d’eau, de produits phytosanitaires et pesticides pouvant affecter gravement les écosystèmes. Dans les prochains calculs cette superficie ne vient pas en déduction de la SAU, avec le souhait que le principe même de la monoculture soit réexaminé très attentivement.
  • en surfaces boisées la forêt en Guyane occupe à elle seule huit millions d’hectares (32% du total surface boisée) auxquels s’ajoutent quelques milliers dans les autres TOM. En métropole la forêt seule progresse de 0,7% par an au détriment des terres agricoles, [IGN 2019], mais aurait une légère tendance à diminuer dans les TOM ; aussi notre estimation du taux moyen annuel de croissance pour l’ensemble des surfaces boisées est de 0,15% venant en déduction de la SAU. La réimplantation de haies en surfaces agricoles dans plusieurs régions provoque certes une légère perte en SAU, mais permet de limiter l’érosion des sols, de favoriser la biodiversité et d’apporter de l’ombre aux troupeaux ; ainsi par exemple, La ferme bio de la Fournachère (Rhône) va prochainement implanter sur un kilomètre 2.000 plants d’arbustes, en partenariat avec le Parc Naturel Régional du Pilat (Loire)
  • en surfaces artificialisées les routes et autoroutes représentent à elles seules 79% du réseau transport [Actu environnement, 2014] alors que l’emprise des voies ferrées est de 13%, bâtis compris |Certu, 2012] ; cet important écart indique clairement les modes de transport actuellement privilégiés. Les 8% restants sont consacrés aux rives des voies fluviales aménagées. Le taux moyen annuel de croissance des surfaces artificialisées est de 0,8%, constant depuis 2010 (il était de 1,3% entre 1992 et 2009). dont 90% impacte la surface agricole [gouvernement.fr 2016].

3. Estimation de la SAU jusqu’en 2100

Pourquoi 2100 ? La fin d’un siècle sert souvent de référence pour parfois prédire le pire, genre “En 2100, les trois quarts de l’humanité risquent de mourir de chaud”, ou imaginer qu’une toute petite partie de l’humanité sera devenue extraterrestre, installée sur Mars ou sur des planètes artificielles ! En attendant je garde l’idée d’une solide résilience humaine permettant, à certaines conditions, de maintenir le monde vivant en bon état ! « Il est possible que dans quelques centaines d’années, nous aurons établi des colonies humaines dans le cosmos ou sur d’autres planètes. Mais pour le moment, nous n’avons qu’une seule et même planète et nous devons nous serrer les coudes pour la préserver » [Hawking S. 2016 [5]

Observations 3 :

  • Si les actuels taux moyens annuels de croissance en population (0,5%), surface boisée (0,15%) et surface artificialisé (0,8%), restent constants jusqu’à la fin du XXIe siècle, la perte en SAU sera de l’ordre de 29%.
  • La croissance exponentielle de la population va de pair avec celle de l’artificialisation des sols, en effet les besoins en logements, bâtiments publics, parkings, grandes surfaces commerciales… augmentent en toute logique et de nombreux hectares de terres arables seront donc utilisés. Est-ce que la superficie du territoire français, non extensible, et peut-être même quelque peu réduite par la montée du niveau des mers, peut supporter une population de plus de 100 millions de personnes ? Dans l’absolu oui, puisque par habitant, la surface pour l’habitat resterait autour de 250 m², et que la SAU, bien que réduite de plus de la moitié, resterait de l’ordre de 2.000 m² par personne. Cependant les estimations qui vont suivre révèlent un possible manque en surface agricole à partir de 2075
  • La situation de l’ensemble de la planète est tout autant problématique, puisque, d’après l’ONU, sa population est estimée pour 2100 à environ 11,2 milliards personnes (7,55 milliards en 2017). Cette explosion suscite bien des questions dont celle du contrôle des naissances, et Thomas Malthus n’est pas loin pour nous rappeler que le problème est vaste et fort complexe car tout à la fois : économique, social, géopolitique, éthique… sans pour autant partager ses options politiques !
  1. Autosuffisance alimentaire

Pour l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) l’autosuffisance alimentaire est “la satisfaction de tous les besoins alimentaires d’un pays par la production nationale”. La France en serait à 83%. Dans cette définition le “tous” peut faire question, puisqu’un pays comme la France n’est pas actuellement en mesure de produire certaines denrées en quantités suffisantes : café, cacao, épices, oranges… On peut estimer qu’elles ne sont pas basiques et qu’il est possible de s’en passer, mais est-ce vraiment possible et souhaitable ? Donc l’autosuffisance a des limites et ne peut raisonnablement s’envisager comme un tout. Cependant mon hypothèse est basée sur une production alimentaire localisée au maximum, disons à un niveau communal ou intercommunal. Déjà plusieurs villes importantes l’ont inscrite dans leurs objectifs :

  • Albi (49.100 habitants) : « En 2014, la Ville d’Albi s’est fixée l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire à l’horizon 2020. La finalité de ce projet est l’approvisionnement des ressources alimentaires pour l’ensemble des albigeois dans un rayon de 60 km » [Albi site officiel]
  • Rennes (214.000 habitants) « Tout a commencé le 27 juin 2016. Le conseil municipal de Rennes décidait d’entamer la route vers l’autosuffisance alimentaire de la ville. Labellisée “Ville comestible de France” » [Rennes métropole]

Ces deux projets s’appuient en partie sur le concept de “l’agriculture urbaine” dont l’intérêt est avant tout de l’ordre du plaisir de faire avec ses mains et de la pédagogie pour découvrir comment pousse une plante, je doute en effet que les surfaces agricoles disponibles en milieu urbain permettent une production au-delà de l’épiphénomène.

Quelle serait aujourd’hui la surface en terre cultivable nécessaire pour une production alimentaire bio en pleine terre et variée pendant un an, à raison d’une moyenne d’un bon kilo par jour de nourriture par personne en tenant compte des déchets ? Dans les actuelles et nombreuses approches de l’autosuffisante alimentaire les évaluations en surface cultivable vont de 250 (Vivre demain) à 2.000 m² (Le Sens de l’Humus) en fonction de ce qui est pris en compte et de la manière de produire. J’ai retenu la proposition sans alimentation carnée de “Fermes d’avenir” avec une surface de ≈1.500 m², elle me semble en effet la plus réaliste ; et, n’ayant pas l’option végane, je lui ajoute ≈1.000 m² pour l’élevage, en supposant que la baisse en cours de la consommation en viande se maintienne. Pour les produits laitiers la source est “La filière laitière française et pour les produits carnés une publication du Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie [CRÉDOC sept.2018]

Observations 4 :

  • Ces données représentent une moyenne générale ne prenant pas en compte certains paramètres : climat, qualité du sol, eau, habitudes alimentaires, coutumes…, elles seraient donc à ajuster en fonction des réalités locales.
  • Dans l’immédiat, ces résultats vont permettre une évaluation théorique de la surface agricole nécessaire pour une quasi-autosuffisance alimentaire sur l’ensemble du territoire français d’aujourd’hui à 2100, les actuels taux de croissance de la population et de la surface artificialisée servant de références statistiques et en supposant qu’ils restent constants.
  • Suivra une estimation pour une commune d’un peu plus de mille habitants et pour une communauté de dix-huit communes comptant 73.150 habitants, l’une et l’autre dans le département du Rhône.
  1. Estimation des pertes en SAU d’ici 2100 et conséquences

croissance_2

Observations 5 :

Compte tenu de la croissance de la population (taux annuel 0,5 %) entraînant pratiquement un doublement de l’artificialisation des sols (taux annuel 0,8 %), la courbe ascendante de la surface pour autosuffisance alimentaire (sur une base estimée à 2.500 m.² par habitant) croiserait vers 2080 celle descendante de la surface agricole utilisée, pour ensuite nettement s’en écarter ; la surface agricole nécessaire deviendrait ainsi insuffisante pour répondre aux besoins alimentaires d’une population grandissante et de plus en plus attentive à la qualité de la production agricole.

Une hypothèse végétarienne (ou végane), avec 1.500 m.² de surface cultivable éviterait cette jonction du moins jusqu’en 2100, mais il semble impossible de faire de cette hypothèse un projet commun, ce qui n’empêche pas d’envisager une réduction de la consommation de viande.

  1. Deux exemples locaux pour illustrer l’hypothèse de l’autosuffisance alimentaire

J’ai retenu deux territoires dans le départements du Rhône :

  • Rontalon”, commune de ≈1200 habitants dans les monts du lyonnais à 30 km. du centre de Lyon, avec une production agricole polyvalente : céréales, élevage, maraichage et fruits
  • Agglo Villefranche Beaujolais” (CAVBS), 73 300 habitants, institution intercommunale rassemblant dix-sept communes rurales (dont une dans l’Ain) et la ville de Villefranche-sur-Saône (37 300 habitants) à 36 km. de Lyon, et dont la grande caractéristique est la production de plusieurs crus des vins du Beaujolais, c’est la principale activité agricole pour douze communes du CAVBS ; la commune la plus éloignée du centre de Villefranche est à 14,5 km.

Il sera également fait allusion à la métropole de Lyon

En recensement agricole Agreste-INSEE n’a pas encore produit de statistiques postérieures à 2010. Ces données comparées à celles de 2000, permettent d’observer une nette évolution dans des territoires à dominante rurale et proche d’une grande métropole, les transformations qui en résultent ont de quoi interroger surtout si elles se sont poursuivies au même rythme au-delà de 2010. Ces statistiques distinguent : terres labourables (céréales, légumes…) / cultures permanentes (fruits, vignes…) / surface toujours en herbe (élevage ou friche provisoire).

Entre 2000 et 2010 comment a évolué l’agriculture sur les sites retenus ?

Observations 6 :

  • dans les deux cas les flux habitants sont positifs, mais négatifs pour les exploitations agricoles, ce qui signifie moins d’agriculteurs et plus de néo-ruraux non cultivateurs sinon de leur jardin potager s’ils en ont un. Toutes les communes rurales du CAVBS sont concernées par cette évolution.
  • une baisse importante de la surface agricole utilisée surtout pour la CAVBS avec une chute des surfaces consacrées au vignoble, mais qui ne profite pas ou très peu aux autres types d’utilisation. Je n’ai aucun renseignement pouvant expliquer cette baisse de production du Beaujolais.
  • L’autosuffisance alimentaire ne pourrait pas s’envisager globalement pour le CAVBS faute d’une SAU par habitant nettement insuffisante, 868 m² sur les 2.500 envisagés ; de plus la vigne occupe plus de 50% du SAU et la production agricole locale semble fort loin de pouvoir assurer l’alimentation de la ville de Villefranche qui, pour ses 37.200 habitants, aurait besoin de 9 300 ha alors que la SAU actuelle de l’Agglo est de 6.348 ha, à supposer que cette surface n’ait pas diminué depuis 2010. la population urbaine doit donc trouver des fournisseurs dans un environnement plus large.
  • La situation de Rontalon semble nettement plus satisfaisante dans la mesure où cette commune, bien qu’ayant perdu en dix ans 9% en SAU, pourrait largement être autosuffisante avec une surface agricole par habitant de 5.600 m² (plus de deux fois l’hypothèse 2.500 m²), soit un total de 294 ha en SAU alors qu’elle est de 664 ha (2010). La production agricole excédentaire peut donc être proposée à la vente sur d’autres territoires, la métropole lyonnaise par exemple.
  • Avec la Métropole (59 communes) on change complétement d’échelle et l’autosuffisance alimentaire devient un concept inopérant pour un tel territoire. En effet, la population de 1.381 million d’habitants nécessiterait à elle-seule ≈345.000 ha en SAU ! Sur ce territoire fortement urbanisé (densité : 2.590 hab/km²), la SAU était en 2010 de 4.400 ha, soit 8% de la superficie totale de la Métropole, qui comprend également 2.830 ha de parcs publics classés en zone naturelle protégée, poumons verts d’une cité qui en a bien besoin. Pour se fournir en produits alimentaires la Métropole n’a pas d’autre choix que de se rendre bien au-delà de ses limites territoriales.

Terre de liens Normandie a créé un convertisseur qui permet d’estimer pour chaque commune, quelle que soit sa taille, d’une part, la surface agricole utile pour l’alimentation des habitants résidents, d’autre part, le nombre d’agriculteurs nécessaires pour le travail agricole. Les résultats obtenus pour les exemples ci-dessus sont proches de nos estimations. Cet outil utile est d’un maniement aisé.

  1. Des question à approfondir

  • Au regard de cette évaluation chiffrée, il ne semble pas possible de faire de l’autosuffisance alimentaire un absolu ; en effet, dès que l’on entre dans des densités de population élevées, les surfaces agricoles utiles se réduisent logiquement beaucoup. Donc villes, et encore plus métropoles, doivent dépasser leurs limites territoriales pour se fournir en produits alimentaires ; reste à savoir quel en serait le rayon en tenant compte de la nécessité de réduire les trajets pour le transport : celui de 60 km envisagé par la ville d’Albi ou bien celui de 150 km proposé par le Groupement Régional Alimentaire de Proximité (cf. dernière partie), sont-ils suffisants ? Seraient également à définir les types de relations commerciales inter-territoires souhaitables ou souhaités, sous forme de conventions ? Qui en discute ? Dans quelles instances ?
  • La piste agriculture urbaine, dont on parle beaucoup [cf. Atelier Parisien d’Urbanisme, 2017], si elle est intéressante pour créer des liens, produire à petite échelle fruits et légumes…, et à condition toutefois que cette production demeure en pleine terre, ne peut que petitement subvenir aux besoins d’une nombreuse population urbaine (résidents ou passagers). Aussi tout doit être entrepris pour que la ruralité et ses principaux acteurs que sont les paysans, (re)trouvent tout son sens territorial de production d’une alimentation saine, respectant la biodiversité et les écosystèmes. La loi “Agriculture et Alimentation” approuvée définitivement le 1er nov.2018, bien que voulant aller dans ce sens, a déçu tous les syndicats agricoles [cf. La France agricole, 2018]
  • Considérer la terre comme un bien commun relève encore de l’utopie et suppose d’aborder la grande et grave question de l’enclosure du foncier agricole, donc des droits de propriété et d’usage, ce qui relève de décisions politiques rendant impossible la spéculation foncière agricole. Si l’on admet, non seulement comme hypothèse mais comme réalité, que l’alimentation relève de l’intérêt général dans sa définition et dans sa réalisation, on ne peut qu’envisager à terme une approche beaucoup plus en communs de la gouvernance étroitement liée de l’agriculture et de l’alimentation, c’est ce qui est suggéré dans deux exemples rapidement présentés ci-après.
  1. Deux exemples de gouvernance

La Foncière Terre de liens (fondée en 2003)

« L’avenir de nos territoires ruraux passe par la reconstruction d’un maillage d’activités et de liens sociaux qui redonnent vie aux campagnes. L’agriculture de proximité, par son ancrage local, est au cœur de cette dynamique : elle repose sur des fermes à taille humaine et permet de tisser des relations entre les citoyens et les agriculteurs qui produisent notre alimentation. Mais en amont de tout projet agricole, il y a la terre… et c’est pourquoi Terre de Liens a inventé des solutions pour libérer les terres agricoles, réhabiliter leur statut de bien commun et en faire des lieux ouverts à la création de nouvelles activités économiques et écologiques. […]

La mobilisation citoyenne permet l’acquisition de terres. Elles sont confiées à des agriculteurs qui respectent les sols et la biodiversité. Définitivement sorties de la spéculation foncière, ces terres sont assurées d’une vocation agricole à long terme. La transmission intergénérationnelle y devient possible. Pour susciter un changement en profondeur, Terre de Liens mobilise la société civile et les collectivités publiques ».

Groupement Régional Alimentaire de Proximité (fondée en 2010)

« GRAP est une coopérative réunissant des activités de transformation et de distribution dans l’alimentation bio-locale, avec le statut de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC). Il promeut une gouvernance coopérative comprenant quatre collèges :

  • activités intégrées, non juridiquement autonomes (40% des voix)
  • activités associées, autonomie juridique, participation au capital (25% des voix)
  • équipe interne, dix salariés (25% des voix)
  • partenaires locaux, investisseurs… (10% des voix)

C’est également une Coopérative d’Activité et d’Emploi qui héberge des entrepreneurs qui entrent dans les champs d’activités et dans la localisation géographique

Les activités (une quarantaine à ce jour) présentes dans GRAP vendent en majorité des produits biologiques ou issus de l’agriculture paysanne, de l’agroécologie…. L’objectif est de favoriser les circuits courts et locaux. Le périmètre de GRAP est régional (150 kilomètres autour de Lyon) afin de garder une forte synergie entre les différentes activités de la coopérative. »


L’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans son dernier rapport du 22 février 2019 alerte sur les menaces qui pèsent sur la biodiversité avec risque de pénurie alimentaire. Ce rapport « présente des preuves toujours plus nombreuses que la biodiversité qui est à la base de nos systèmes d’alimentation, à tous les niveaux, est en baisse à travers le monde. » [“La FAO met en garde…” Le Monde.fr |22 février2019]

Alors, “il est trop tard” ? Je ne le pense pas vraiment, à condition que l’on agisse rapidement ! Les deux expériences qui viennent d’être présentées sont animées par des équipes jeunes, et ce sont loin d’être les seules sur le territoire français et mondial. Ces innovations dans leurs pratiques prennent en compte les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation : de quelle nourriture avons-nous besoin et dans quelles conditions la produire ? Mais qu’est-ce qui pourrait bien leur manquer pour qu’elles aillent au-delà du laboratoire dans lequel on cherche à les maintenir et qu’elles fassent révolution en devenant modèle politique (économique, sociale, environnementale) et institutionnel (coopération, démocratie) ? Pourquoi pas un “grand débat” public prenant en compte les alertes de la FAO et de toutes les ONG qui se préoccupent de la planète Terre, avec l’intention d’un réel débouché politique.

mars 2019

Documents complémentaires (juillet 2019) :


  1. Fontaine Benoît, “Alerte à la 6e extinction des espèces”, Matières à penser, Dominique Rousset. France Culture|4 août 2018
  2. Brand Stewart, cité par Olivier Postel-Vinay dans “Le bluff de la sixième extinction”, Libération|1er sept. 2015
  3. Brand Stewart, Discipline pour la planète Terre, vers une écologie des solutions, 2014, éd. Tristram
  4. Grandcolas Philippe, “Qu’est-ce qui tue les insectes ?”, The Conversation.com|14 fév. 2019
  5. Hawking Stephen, “Nous sommes au moment le plus dangereux de l’histoire de l’humanité”, RT-France.com|2 déc. 2016

Quand Emmanuel Macron s’empare des biens communs…

48e Forum économique mondial Davos 2018

le Président de la République, Emmanuel Macron, était attendu au tournant…

davos 2018

Long discours centré sur la nécessité de la mondialisation non seulement économique mais aussi sociale, éducative, environnementale… avec un fort recours au privé; discours très chaleureusement accueilli par un public ayant, il est vrai, sans doute besoin de se réchauffer, et on ne peut plus conforme à ce genre de manifestation convenue , seul D.Trump a eu droit à quelques sifflets désobligeants, mais rien de surprenant à tout cela, nous sommes en effet en plein dans “La Société du Spectacle”, chère à Guy Debord.

La lecture  de l’intégralité de la transcription du discours d’E. Macron fait apparaître une très nette orientation vers le monde de l’entrepreneur responsable socialement (RSE) et qui ose prendre des risques avec droit à l’erreur et baisse d’impôts; étroitement articulé au monde de la finance pour l’investissement et en veillant à ce que les plus-values puissent aussi profiter quelque peu aux salariés… C’est vite et partiellement dit de ma part, mais par intérêt personnel ce qui a surtout retenu mon attention est le passage suivant (souligné par mes soins) :

« Et au-delà de ce que nous faisons dans nos pays, de ce qui est nécessaire à faire pour l’Europe, nous avons quand même à retrouver, me semble-t-il, une forme de cadre, de grammaire du bien commun. On a des biens communs et ces biens communs sont mondiaux aujourd’hui, c’est le développement économique durable, l’environnement, la santé, l’éducation, la sécurité et la cohésion sociale, les droits de l’homme, et ces bien communs on ne peut jamais décider d’y renoncer. Et on doit dans nos stratégies et nos approches réussir à les articuler et à créer les bons forums pour recréer parfois de la régulation sur ces biens communs de manière coopérative. Le défi est maintenant chez nous et la question est de savoir si on sait refonder un vrai contrat mondial et un vrai contrat qui n’est pas que celui des gouvernements. Je vous le dis très franchement, si la part de ce contrat n’est pas intégrée dans le modèle des investisseurs, dans le modèle des banques, dans le modèle des entrepreneurs, si chacune et chacun ne considère pas qu’il a une part de ce contrat mondial à porter ça ne marchera pas parce qu’il y aura toujours quelqu’un qui sera tenté d’avoir une stratégie non coopérative, parce qu’il y aura en quelque sorte toujours une prime au free-riding (?). Et l’ennemi du bien commun c’est le passager clandestin et aujourd’hui nous sommes en train de tomber dans une situation où dans notre mondialisation une majorité de puissances sont en train de devenir des passagers clandestins des biens communs, c’est ça la situation que nous vivons aujourd’hui »

Par ailleurs, et c’est essentiel, l’eau, les terres arables, les forêts, l’espace planétaire, tout ce qui est fondamentalement vital, ne font pas partie des objectifs proposés par E. Macron.

Dans cette approche E. Macron part du principe que les biens communs qu’il cite préexistent, que cela va de soi naturellement. Or il suffit des les examiner un par un pour se rendre compte que c’est loin d’être le cas de par le monde et qu’il s’agit plus d’une déclaration incantatoire d’intentions, fort louables peut-être, mais très loin de la réalité, un simple exemple pour l’illustrer : « Nous le répétons à nouveau : l’espace n’est pas un bien commun global (global commons), ce n’est pas le patrimoine commun de l’humanité, pas plus que ce n’est une res comunis ou un bien public. Ces concepts ne figurent pas dans le traité international sur l’espace et les États-Unis ont constamment répété que ces idées ne correspondent pas au statut juridique réel de l’espace. » ( Scott Page, directeur de l’Agence spatiale. Quartz, 19 déc. 2017). Ce qui permet aux grandes entreprises américaines d’envisager sereinement l’avenir de leurs ressources naturelles : « Après la ruée vers l’or du XIXe siècle, verra-t-on au XXIe la ruée vers les astéroïdes et leurs richesses minières ? Jeff Bezos, le patron d’Amazon, et Elon Musk, celui de Tesla, rivalisent en projets de fusées de nouvelle génération. » (Thierry Noisette, L’Obs Rue 89, 30 nov. 2015)

Mon approche des (biens) communs, loin de n’être que la mienne, définit un processus conduisant à  une construction sociale pour la gouvernance des ressources naturelles ou de la connaissance, et à l’initiative de collectifs privés ou (et) publics. Ce qui pose indubitablement la question du droit de propriété ( par exemple sur le foncier agricole, l’eau, le spatiale, la connaissance…) et du droit d’usage; dimension que les forums de Davos sont très loin d’aborder, mais ce qui semble assez logique puisqu’ils sont la quintessence d’une politique néo-libérale favorisant, on ne peut plus,  la privatisation avec “enclosure” des ressources qu’elles soient matérielles ou immatérielles.

Manifestement le propos d’E.Macron a fait mouche dans l’opinion et pour l’instant on ne sait trop comment lui répondre : « On ne peut riposter à un discours que par un contre-discours, mais quels moyens avons-nous réellement de répondre et de nous faire entendre pour proposer une autre vision des Communs ? », note Lionel Maurel dans son commentaire. On peut aussi riposter par l’action, et il y en a beaucoup avec de multiples façons de faire dans tous les domaines; ce qui leur manque peut-être serait de leur donner un “sens commun” et d’en faire un récit audible et convaincant…

Communs et ESS peuvent-ils faire système ?

Les communs vont-ils soulever le monde ?

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texte téléchargeable

Des chercheurs en sciences humaines font remarquer que les périodes de grande incertitude, d’insécurité – et à l’évidence nous sommes dans une telle période – peuvent générer un recours intensif à l’hédonisme, ou à une demande accrue de politique autoritaire, voire tyrannique, hédonisme et pouvoir autoritaire pouvant d’ailleurs très bien être associés. Les grands médias en parlent abondamment, mais oublient le plus souvent l’existence d’une troisième voie, celle de la créativité sociale, dont nous regardons avec beaucoup de curiosité et d’intérêt les nombreuses réalisations. Toutefois, celles-ci conduisent-elles à un monde plus serein, paisible, équitable, pour ne pas dire enchanteur, en pensant que nécessairement “Demain il fera beau”[1] ? Rien n’est moins sûr… En effet, si ces “révolutions tranquilles”[2] démontrent empiriquement l’existence d’autres possibles dans de nombreux domaines dont ceux de la propriété foncière, de l’alimentation…, elles n’ont pas encore vraiment pu ou su suffisamment conceptualiser un récit politique mobilisateur et compréhensible par un large public. À l’évidence passer du local au global est complexe et la transition dont on parle beaucoup, gagnerait à être plus précise sur “le vers quoi” on veut aller. Ainsi, nous nous retrouvons dans une situation on ne peut plus paradoxale :

D’un côté le système néolibéral regroupant des intérêts particuliers considérés comme intérêt général, en s’appuyant sur une économie et une finance mondialisées définies de plus en plus par traités hors tout contrôle d’instances démocratiques. L’enclosure maximale des ressources en est l’une des conséquences, allant, par exemple, jusqu’à privatiser l’eau, ainsi envisagé par Peter Brabeck, ancien PDG de Nestlé, et réalisé à grande échelle par cette multinationale de l’alimentation : « Les ONG ont un avis extrême quant au problème de l’accès à l’eau. Elles souhaitent que l’accès à l’eau soit nationalisé, c’est-à-dire que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mon point de vue n’est pas celui-ci. Il faut que l’eau soit considérée comme une denrée, et comme toute denrée alimentaire, qu’elle ait une valeur, un coût.[3] » Cette logique conduit, en fait, au maintien des grandes inégalités mondiales et locales et depuis au moins deux siècles si de nombreux mouvements sociaux ont permis la conquête de droits fondamentaux, en revanche ils n’ont pas ébranlé les fondements de ce système. Devons-nous alors reconnaître à cet ordre-là une telle capacité de résilience qu’il est en mesure de surmonter tous les désordres, y compris les guerres, et que l’on doit l’admettre de facto tout en le dénonçant et en cultivant notre jardin tel Candide ?

Mais d’un autre côté, dans le réel de la société civile, de nombreuses expérimentations de coopération, de solidarité, de fabrique de communs, révèlent d’autres modes de vie, d’autres manières de faire, sources d’un possible imaginaire social. Est-ce pour autant, même à l’état embryonnaire, l’amorce d’un autre système en mesure de vraiment s’opposer à l’actuel système dominant dont l’un des porte-parole, Warren Buffet, déclarait il y a dix ans : « Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner[4]. »

Les conditions d’un affrontement apparaissent alors tellement disproportionnées, qu’il y a de quoi douter de tout changement institutionnel important. En 1986 Cornélius Castoriadis écrivait : « La population s’enfonce dans la privatisation, abandonnant le domaine public aux oligarchies bureaucratiques, managériales et financières. […] Les gens croient fermement (et ne peuvent que croire) que la loi, les institutions de leur société, leur ont été données une fois pour toutes par quelqu’un d’autre : les esprits, les ancêtres, les dieux ou n’importe quoi d’autre, et qu’elles ne sont pas (et ne pouvaient pas) être leur propre œuvre.[5] », constat qui demeure terriblement d’actualité. Et si, comme il le suggère, la première chose à faire est bien de « s’interroger sur les fondements des lois et des institutions », on ne peut cependant pas, poursuit-il, « rester fascinés par ces interrogations, mais faire et instituer[6] » ; autrement dit, se réapproprier du pouvoir pour libérer de la créativité sociale dans « des espaces d’autonomie, d’auto-organisation et de coopération volontaire[7] » [André Gorz], là où apparaissent des communs.

Définition d’un commun :

En dissociant commun et bien, c’est déjà écarter l’idée qu’un bien commun serait une chose préexistante à considérer comme naturelle, par exemple l’eau définie comme un bien commun universel ; on peut certes le revendiquer mais sans pour autant admettre que cela va de soi, l’histoire et l’actualité sociale et politique se chargeant largement de le démontrer. C’est ensuite en faire un concept ainsi défini :

Un COMMUN est une construction sociale générée par un processus reliant :

  • un collectif agissant (avec pour règle de base le volontariat)
  • une ressource (matérielle ou immatérielle), statutairement en bien public ou privé
  • un ensemble de droits d’accès et de règles de bon usage et de gouvernance, co-définis par le collectif, éventuellement en partenariat avec les acteurs publics concernés.

Il peut être :

  • éphémère (actions d’alerte, de témoignage…), ces membres cherchant à le faire entrer le moins possible dans un cadre contraignant. “Nuit debout” et les Zones à défendre (ZAD) sont, me semble-t-il, des exemples-type de ces communs investissant un espace public ou privé (squat…) pour mettre en œuvre des pratiques alternatives qui provoquent les institutions gouvernantes et sensibilisent l’opinion sur des problématiques sociétales importantes[8];
  • ou institué par inscription dans un cadre économique, social, écologique avec un objectif de production de biens consommables ou de services. C’est cette deuxième approche que je privilégie dans le schéma qui suit :

schema_systeme_communsCe système complexe doit être considéré comme un tout, ce qui engage par exemple à ne pas isoler l’économie du social, de l’écologie, et par extension du logement, de la santé, de la formation, de la propriété, etc. La nature de ses éléments constitutifs est à situer dans : 1. le champ d’action : les ressources, 2. l’action dans un processus instituant, 3. la dimension statutaire, l’institué, 4. les interactions avec et entre les différents acteurs concernés répartis ici en trois sphères :

  • Les acteurs autonomes: citoyens qui s’interrogent et veulent interroger, non seulement par le dire mais aussi par le faire, les façons dont sont gouvernées, voire accaparées, les ressources. Autonomie par opposition à hétéronomie, C. Castoriadis la définit ainsi : « tension/contradiction entre d’un côté, la libération de la créativité sociale (cette libération étant une caractéristique centrale d’une démocratie véritable) et de l’autre, les dispositifs institutionnels et les dispositions anthropologiques “raisonnables” chargées de prévenir l’hubris, la démesure. »[9]

Le processus débute généralement avec ces acteurs réunis en collectifs qui, “conspirant” (dans son sens étymologique : respirer avec ou aspirer à), envisagent d’emprunter le chemin du FAIRE ensemble. C’est ainsi que naît un COMMUN, auquel peuvent parfois s’associer des acteurs publics (généralement des collectivités territoriales) concernés par la nature même de la ressource objet du commun (gestion de l’eau et de son assainissement, énergie renouvelable, agriculture périurbaine, forêts et pâturages communaux, espaces publics, etc.)

  • Les acteurs publics, en charge de la mise en œuvre de l’intérêt général (ou supposé tel) en réglementant (trop parfois ?) l’usage des ressources. L’approche quelque peu idéalisée de Pierre Rosanvallon d’un “bon gouvernement”[10], permet de se représenter ce que pourraient être des politiques publiques favorisant le développement d’espaces d’autonomie dans tous les domaines, multipliant ainsi les communs dans la gouvernance des ressources.
  • Les acteurs économiques privés: il semble nécessaire de distinguer ceux du grand Marché mondial recherchant surtout le développement de leur richesse en accaparant le maximum de ressources, et ceux de l’économie réelle, celle de bon nombre de PME (de 10 à 250 salariés) et TPE (moins de 10 salariés) sensibles au développement local et qui génèrent actuellement le plus d’emplois. Certaines de ces PME ou TPE peuvent se rapprocher de l’ESS (économie sociale et solidaire) si elles respectent les critères définis par la loi de juillet 2014[11], et intégrer des communs. Enfin les entreprises d’origine de l’ESS (associations, coopératives, mutuelles…), partie intégrante de ces acteurs économiques tout en étant positionnées légèrement en marge car pouvant avoir un rôle d’interpellation dans cette sphère du privé.

Les ressources, avec en premier lieu celles dont la vie dépend : l’eau, la terre (arable, forêts…), l’air, le soleil, sont ou devraient être au centre du système. Si les humains n’ont aucune influence directe sur l’astre solaire, sinon d’en modifier les effets par la pollution, en revanche leur rôle est prépondérant dans le bon ou mauvais usage de ces ressources. Se pose alors la question de leur gouvernance : qui en est détenteur, qui décide des règles de leur usage ?

Les ressources de la connaissance relèvent du même processus. On peut également l’élargir à des domaines, tels que le logement, la santé, l’éducation, la culture…, pouvant être à l’origine de nombreux communs : habitat coopératif, maison de santé, média, école alternative, etc. Ces ressources sont en droit :

  • Soit des biens publics, tels des pâturages communaux, nombreux dans les Alpes, avec droit d’usage (bail, convention, charte) concédé à des éleveurs rassemblés dans un commun (groupement pastoral par exemple) à charge pour eux de ne pas surexploiter l’herbage, de l’entretenir et éventuellement de payer une redevance.
  • Soit des biens privés : par exemple les actuels 11 000 sociétaires constitutifs du commun “Terre de liens” sont, de fait, copropriétaires du foncier agricole acquis par la Foncière Terre de liens, celui-ci étant loué (baux de carrière) en fermage à des agriculteurs produisant en bio ; toute spéculation foncière est exclue statutairement.

Ces communs, surtout si une production de biens marchands est prévue, s’inscrivent dans un cadre législatif adapté à leur objet, le cadre de l’ESS étant le plus souvent utilisé avec ses différentes possibilités : association, coopérative, dont la Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui favorise un multi sociétariat avec un fonctionnement collégial. Cette proximité institutionnelle avec l’ESS va bien au-delà de sa dimension statutaire, en effet les acteurs des communs en partagent volontiers les fondements essentiels : but poursuivi autre que la seule distribution de bénéfices ; gouvernance démocratique ; développement de l’activité et création d’emplois ; circuits courts rapprochant producteurs et consommateurs ; juste prix ; protection de l’environnement…

Enfin, le fruit commun est le résultat de la production et de sa vente ; sa répartition, outre les charges habituelles d’une entreprise, pose généralement la question de l’échelle des salaires et de l’utilisation des bénéfices hors réserve impartageable. Il est amené à entrer en concurrence avec d’autres producteurs, ainsi les neuf Scic “Enercoop”, fournisseurs d’énergie renouvelable, sont des concurrents directs d’EDF…

La jonction communs/ESS laisse entrevoir un ensemble qui pourrait faire système ; c’est une ébauche car de nombreux paramètres restent à approfondir et à vérifier, en particulier à propos des interactions entre les différents éléments constitutifs. Cependant, si l’on valide l’hypothèse que ce système existe à l’état embryonnaire, serait-il à terme en mesure de faire de l’ombre au système néolibéral aux conséquences bien connues ? Pour ”Demain” (film de Cyril Dion et Mélanie Laurent), le chemin, à supposer qu’il y en ait un, risque d’être encore très long et accidenté. Plusieurs indicateurs invitent à une relative prudence. En effet, que représentent les actuels 3 000 hectares de terre arable propriétés de Terre de liens (sur 29 millions d’hectares de surface agricole utile en France) ? Les actuels 35 000 clients Enercoop (sur 28 millions d’abonnés EDF) ? Le chiffre d’affaires 2015 de la chaîne des magasins Biocoop ou du GRAP (Groupement régional alimentaire de proximité) en région lyonnaise…, comparativement à celui de la grande distribution alimentaire avec ses rayons bio de plus en plus importants (Biocoop = 768 millions d’euros, avec une progression de 16% ; Carrefour = 86 milliards d’euros, avec une progression de 5%) ? Pas grand-chose en statistiques, mais beaucoup par la démonstration empirique d’autres possibles.

Par ailleurs, l’existence de communs, tels que définis ici, dépend de l’initiative de collectifs de citoyens volontaires et d’élus locaux. Malgré leur multiplication, les personnes impliquées constituent de très petites minorités dans le monde, peut-être 1 % de la population mondiale, avec un poids économique, politique et médiatique insignifiant par rapport à celui du 1 % des plus riches. Il est donc difficile que demain, qui sera peut-être un après-demain, devienne réalité, et ce d’autant plus si l’on se réfère aux enseignements de l’histoire sociale des deux siècles qui nous précédent : les libertaires du XIXe à l’origine de la multiplication des mutuelles, associations ouvrières, banques populaires, mais la “révolution à petits feux” prônée par Pierre-Joseph Proudhon n’a pas provoqué l’embrasement souhaité, sinon la Commune de Paris mais vite réprimée ; en 1918, les Conseils ouvriers allemands (Rosa Luxemburg) ont été rapidement interdits et l’on sait ce qu’il est advenu des soviets de l’ex URSS. Plus loin dans le temps, le courant du socialisme autogestionnaire, apparu après mai-68 et actif dans de nombreux mouvements sociaux de grande envergure, a été confronté en 1981 à la réalité de la gouvernance du pays soumise, déjà, aux injonctions de la mondialisation financière et a disparu peu à peu de la scène politique… Et chaque fois l’ordre dominant l’a emporté, non sans violence. Le XXIe siècle fera-t-il mieux ? Comment pourrait-il se libérer de lois économiques édictées par les dominants et décidées hors tout contrôle démocratique (traité transatlantique et autres) ? Est-il en mesure d’orienter l’Histoire autrement vers un “nouveau monde” ?

Malgré la situation paradoxale dans laquelle on se trouve, il y a matière à espérer tant les pratiques alternatives sont florissantes…, mais il se peut que l’on cherche encore les bons mots pour le dire : « On ne changera pas le monde avec des mots, mais on peut au moins choisir ceux qui diront et accompagneront les changements nécessaires » [Alain Rey[12]].

[1] Kaporal Wisdom. Demain il fera beau. 2015 YouTube www.youtube.com/watch?v=Thmkx9UPetI

[2] Manier Bénédicte. Un million de révolutions tranquilles. Paris : 2012, Les Liens qui Libèrent

[3] Brabeck Peter. Interview dans “We Feed the World” (‘’Le marché de la faim’’). 2005, documentaire d’Erwin Wagenhofer et Jean Ziegler

[4] Buffet Warren. Interview dans le New York Times le 26/11/2006

[5] Castoriadis Cornélius. Domaines de l’homme. Les carrefours du labyrinthe II. Paris : 1986, Seuil

[6] Castoriadis Cornélius. Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : 1997, Seuil

[7] Gorz André. Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme. Paris : 1980, éd. Galilée

[8] Cf. Thomé Pierre, « Quand le Gouvernement et le Parti socialiste s’embourbent à Notre-Dame-des-Landes » nov. 2012.

[9] Castoriadis Cornélius. Fait et à faire. Les carrefours du labyrinthe V. Paris : 1997, Seuil

[10] Rosanvallon Pierre. Le Bon gouvernement. Paris : 2015, Seuil. « Des aspirations et des réflexions s’expriment aujourd’hui dans de nombreux secteurs de la société civile et dans le monde militant […] en distinguant les qualités requises des gouvernants et les règles organisatrices de la relation entre gouvernés et gouvernants. Réunies, celles-ci forment les principes d’une démocratie d’exercice comme bon gouvernement »

[11] Loi sur l’Économie Sociale et Solidaire du 31 juillet 2014 : « la loi économie sociale et solidaire encourage un changement d’échelle de l’économie sociale et solidaire, fonde une stratégie de croissance plus robuste, donne aux salariés le pouvoir d’agir et soutient le développement durable local. »

[12] Rey Alain. La Guerre des communs. Dans Libres savoirs. Les biens communs de la connaissance. Association Vecam, 2011, G&F éditions

COMMUNS, quel avenir ?

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Contribution de Jean Huet

Préface de Christian Laval

Éditions Yves Michel, collection Société civile

ISBN : 978 2 36429 074 7

Format : 12 x 22 cm     128 pages

Prix : 13 €

 Domaines : droit, économie, histoire, philosophie, politique

 

 

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Ce livre cherche à clarifier  le concept de COMMUN défini, non comme un bien, mais comme un processus, le plus souvent à l’initiative de citoyens associés, mais aussi d’élus locaux ; processus débouchant sur une construction sociale solidement ancrée à un territoire et dont la gouvernance peut rassembler autour de la même table : collectifs de citoyens, acteurs publics et acteurs institutionnels privés. En France, il semblerait que le modèle récent de Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) soit bien adapté à ce type de co-gouvernance, plusieurs exemples sont présentés.
Cet essai fait principalement état de COMMUNS se rapportant aux ressources naturelles les plus vitales (eau, terre arable, énergie…), il est donc beaucoup question de ruralité, d’alimentation, d’environnement
Ce livre devrait intéresser
les acteurs d’initiatives citoyennes : associations, coopératives, élus locaux, mais aussi des parlementaires attentifs à développer l’identification de ce vaste mouvement en veillant à ce que les législations s’adaptent à cette réalité des communs en plein développement.
Sa concision et de nombreux exemples le rendent accessible à un large public.

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« On ne changera pas le monde avec des mots, mais on peut au moins choisir ceux qui diront et accompagneront les changements nécessaires » [Alain Rey]

 Résumé : Qu’y-a-t-il de commun entre les comités de l’eau à Cochabamba (Bolivie) et les coopératives à l’origine du savoureux fromage de Beaufort en Tarentaise ? Des communs tout simplement ! construits par des hommes et des femmes agissant pour améliorer leur environnement social, économique, écologique.

Cet essai explore le concept de commun(s) en limitant son champ d’étude aux ressources naturelles les plus vitales (eau, terre arable, air) ; c’est un choix méthodologique, mais aussi politique puisque l’avenir de la Planète Terre est dans le bon ou le mauvais usage que l’humanité entend faire de ces ressources.

Un mot n’est peut-être qu’un mot, mais il est, ce qui a son importance, puisqu’il sous-tend des idées et des pratiques, ainsi en est-il pour commun, et ce mot devient concept quand il est associé à d’autres mots, dont ceux de l’Économie sociale et solidaire (ESS)

Un simple mot pour de grandes choses ? Déjà, un commun n’est pas une chose dans le sens d’un objet matériel préexistant dans la nature ; ce qui conduit à le dissocier de l’idée de ‘’bien’’ utilisée pour déclarer une ressource vitale, l’eau par exemple, bien commun universel ; belle intention réaffirmée régulièrement dans de nombreux Sommets mondiaux, mais qui se heurte à la réalité du droit d’accès, droit qui n’est pas intangible par nature, loin s’en faut. Ce qui nécessite qu’il soit en permanence conquis, reconquis, tant il peut être mis à mal par la ‘’Tragédie des communs’’, celle de ‘’l’enclosure’’ des ressources naturelles vitales par une petite minorité au nom du sacro-saint droit de propriété foncière.

Ainsi, des populations entières se trouvent privées d’un accès direct à l’eau potable et à son assainissement, perdent des droits coutumiers d’usage de terres arables, de pâturages… Et le réchauffement climatique, même s’il est freiné, va amplifier ces grandes inégalités. Des hommes et des femmes n’admettent pas d’être ainsi méprisés et s’organisent pour prendre ou reprendre l’usage et le contrôle de ces ressources participant, par leur action collective, au changement d’une histoire locale à la fois sociale, économique, écologique, et pourquoi pas aussi d’une histoire globale, celle qui évoque les communs depuis Aristote et Platon !

Cet essai met en évidence un « FAIRE EN COMMUNS » inspiré par « lo publico » bolivien, le « consortage » du Valais suisse, les « albergements » moyenâgeux de la Tarentaise. De nombreuses pratiques sont mises en lumière à propos de l’eau (Paris, Cochabamba), de l’agriculture (Groupement pastoral de Plan Pichu, Foncière Terre de liens…),  de l’alimentation en circuits courts (Scic la Galerie Paysanne…) , de l’énergie renouvelable (Scic Enercoop...), de la finance éthique (coopérative la Nef), de la santé (Scic Viv’ la Vie), de l’information (Scic Altermondes)… Et de multiples autres expériences pourraient à juste titre figurer dans cet ouvrage…

C’est ainsi que naissent des communs ; en voici une définition possible : un commun est la construction collective d’un Tout social, économique et environnemental indissociable. Il permet à des acteurs de la société civile, associés éventuellement à des acteurs institutionnels publics ou privés, de gouverner ensemble : des territoires plus ou moins importants de ressources naturelles vitales / les productions qui en sont issues / la destination des bénéfices collectifs, non seulement financiers, mais aussi culturels, environnementaux, politiques… Une telle réalisation doit, non seulement définir ses propres règles de gouvernance démocratique, polycentrique, en réseau… mais aussi s’instituer dans des cadres administratifs, juridiques (titres de propriété…), les cadres institutionnels proposés par l’ESS : associations, coopératives…, paraissant tout à fait adaptés.

L’ESS est donc le deuxième volet de cette étude. Plusieurs exemples montrent les liens étroits qu’elle peut établir avec le processus du faire commun, cependant elle n’en a pas l’exclusivité puisque plusieurs situations évoquées font référence à des types d’organisations qui n’appartiennent pas habituellement à l’ESS (par exemple GAEC, Société en commandite par actions), mais une loi récente (juillet 2014) introduit un élargissement de la définition du champ d’action de l’ESS vers l’entreprenariat qualifié de social.

Enfin les communs ont souvent besoin de partenariats avec des acteurs institutionnels privés et publics, les plus fréquents étant des collectivités territoriales. Comment ces différents acteurs peuvent se rencontrer et co-gouverner des ressources ? Là encore l’ESS peut le favoriser avec une forme de coopérative récente : la Société coopérative d’intérêt collectif (Scic), plusieurs expériences sont présentées dans le domaine de l’alimentation, de l’énergie renouvelable…

Reste une question importante : ce concept de COMMUN peut-il participer à la reconstruction d’ un récit politique fort appauvri et à la recherche de sens ? Pour Pierre Dardot et Christian Laval un tel projet « ne peut se concevoir qu’articulé à de pratiques de nature très diverses, économiques, sociales, politiques, culturelles.. À la condition que des lignes de forces communes finissent par se dégager suffisamment à la faveur de liens entre les acteurs de ces pratiques; une « signification imaginaire » peut finir par cristalliser et donner sens à ce qui semblait jusqu’alors n’être que des actions ou des prises de position dispersées, disparates, voire marginales » .

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Sommaire

L’introduction évoque le passage tourmenté d’un siècle à l’autre…, mais avec une ouverture possible vers les communs

Quatre chapitres

  1. Économie sociale et solidaire et communs : fondements de l’ESS ; un commun défini comme une construction sociale plutôt que comme un bien
  2. Communs dans la gouvernance de l’eau, de terres arables et de l’alimentation
  3. Pastoralisme en communs dans les montagnes de Tarentaise
  4. Sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) : un modèle d’organisation pour les communs

La conclusion émet l’hypothèse que cette stratégie des communs pourrait participer au renouvellement d’un récit politique qui, polarisé sur les taux de croissance, les marchés financiers et la sécurité, n’arrive plus à mobiliser des citoyens en manque de perspectives. Et elle propose, nouvelle utopie peut-être, la création de ‘’l’impôt mondial alternatif des communs’’ prélevé à la source des revenus et destiné au développement partout dans le monde de communs territoriaux consacrés aux ressources naturelles vitales, ce serait aussi l’un des moyens pour agir localement contre le réchauffement climatique.

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Les auteurs :

  • Pierre Thomé a travaillé dans l’action sociale.  A déjà écrit : Créateurs d’utopies. Démocratie, autogestion, économie sociale et solidaire (2012, éd. Yves Michel)
  • Jean Huet (chap.4)  A écrit : Vers une gestion coopérative de l’eau (2014, éd. Fondation Gabriel Péri)
  • Christian Laval (préface) est professeur de sociologie à l’université Paris Ouest Nanterre-la Défense. Dernier ouvrage paru (avec Pierre Dardot) : COMMUN. Essai sur la révolution au XXIe siècle (2014, éd. La Découverte)

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Où se procurer le livre ?

“Futur désirable” et “Désir d’avenir” en politique

 

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desirQuel est l’intérêt de rapprocher dans le  titre deux expressions utilisées avec 10 ans d’écart par deux candidats du Parti socialiste, Ségolène Royal en 2007, Benoît Hamon en 2017, parvenus à l’investiture un peu à la surprise générale ? Déjà une curiosité historique: qu’est-ce qu’ils ont ou non en commun? Ensuite ils parlent du désir, ce qui n’est pas très fréquent en langage politique. Enfin, par comparaison, c’est un moyen de se poser quelques questions à propos du projet politique de B. Hamon, là où il en est début mars 2017.

Le désir en politique est une très vaste question qu’il conviendrait, si nous en avions les moyens, d’aborder avec prudence tant la libido du politique peut souffrir d’un manque de passion (cf. “Avec Benoît Hamon, le retour du mot “désir” au cœur d’un discours politique”, Libération, Kim Hullot-Guiot 28/01/17) ; ce qui semble être le cas depuis quelques temps, et pour certains il est même question “d’acédie”, c’est-à-dire de torpeur, voire de dégout, conduisant à regarder passivement la politique comme un spectacle, rarement drôle, mais malgré tout attirant puisque les débats télévisés des primaires ont eu une bonne audience.

Royal_HamonMais “savons-nous toujours ce que nous désirons?” tel était l’un des énoncés du bac philo (section ES) en 2016. La réponse devait ou doit être évidente pour deux candidats investis par le Parti socialiste et qui, à 10 ans d’écart, font du désir le grand titre de leur projet politique de conquête du pouvoir présidentiel : “désir d’avenir” associé au “vrai changement” pour Ségolène Royal en 2007 et “futur désirable” associé à “faire battre le cœur de la France” pour Benoît Hamon en 2017 ; donc deux formulations assez proches. Pour autant, leurs intentions ont-elles d’autres points communs en sachant qu’en 10 ans la situation économique, sociale… a sensiblement changé, avec la crise bancaire et financière de 2008 par exemple. Les sources de cette réflexion sont: pour S. Royal son grand discours programmatique (2 heures) prononcé à Villepinte le 11 février 2007 et pour B.Hamon son discours d’investiture (1 heure) à Paris le 5 février 2017, plus quelques articles de presse de la même période, ce qui fait que le projet de B. Hamon a pu être complété depuis.

Ce qu’ils ont déjà en commun, c’est d’avoir été désignés par une primaire, certes interne au PS pour S. Royal, mais fortement médiatisée à l’époque; et surtout, après leur investiture, de ne pas avoir un soutien franc et massif de l’ensemble de leur parti politique: pour S. Royal, tout particulièrement parmi les caciques du PS ; ainsi par exemple à propos de Dominique Strauss Kahn: “Il est totalement loyal mais pas totalement Royal!” (l’Express, Elis Karlin, 28-12-16); et pour B. Hamon quelques personnalités du PS (par exemple Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, et sa cour) se rallient à E. Macron ou trainent vraiment les pieds pour faire campagne.

Notons déjà une légère différence de style: S. Royal est portée à utiliser le “moi présidente” et le “je veux” et le “il faut”, alors que B. Hamon semble plus collectif avec l’usage du “nous” et en faisant preuve d’une approche moins volontaire avec de fréquents “je propose” ou “je proposerai”.

Mais abordons le fond avec une question, qui a dit: “Aujourd’hui, voici venu le jour de vous dire comment j’entends répondre à ces crises qui minent notre société et qui instillent dans ses veines le terrible poison du doute, de la résignation et parfois de la colère, mais aussi comment permettre à la France de saisir toutes ses chances, et elles sont nombreuses, de libérer tous ses talents et toutes ses énergies. Avec moi plus jamais la politique ne se fera sans vous! […] Nous allons agir ensemble, nous allons ensemble faire que la France se retrouve et que chacun l’aime et se retrouve en elle et accomplisse le changement profond, une autre façon de voir les choses car le temps n’est plus au colmatage, aux accommodements avec des systèmes qui ne fonctionnent plus. Il nous faut tout revoir, tout repenser et ne craindre, ni d’imaginer, ni d’inventer.”

Ce pourrait être B. Hamon, mais c’est bien S. Royal qui parlait ainsi  à Villepinte: “Je suis heureuse de voir toute la famille de la gauche rassemblée et vous tous et toutes aussi nombreux que je salue du fond du cœur.” Ce à quoi B. Hamon répond qu’il veut aussi « rassembler toute la gauche en se tournant vers l’avenir » tout en précisant que “ma campagne déborde les appareils. J’ai mis sur la table un projet politique à long terme”  (Le Monde.fr 4/02/2017). Certains membres du PCF semblent avoir entendu cet appel et poussent dans le sens d’un rapprochement avec J-L.Mélenchon le candidat de la “France insoumise”, mais il est vrai que quelques sièges de députés sont en jeu, c’est aussi ô combien valable pour les Verts; “cuisine” d’appareils qui n’a pas grand chose à voir avec la démocratie alors que le propos se veut rassurant : “ça ne peut pas être une affaire de partis: nous devons associer les citoyens pour savoir quel projet nous voulons pour la France” (Pascal Savoldelli, PCF. Le Monde.fr 7/02/17). Mais comment associer les citoyens ?

Associer les citoyens

Louable intention que S. Royal avait mise en œuvre dans une phase de “démocratie participative” en utilisant abondamment internet dès le printemps 2006,  chacun pouvant exprimer des idées et des propositions dans les nombreux sites “Désir d’avenir”, avec comme aboutissement en janvier 2007 la rédaction, non de “cahiers de doléances” (1789), mais des “cahiers d’espérance”: “Plus de deux millions d’entre vous sont venus dire ce qu’ils avaient sur le cœur et que la société politique n’entendait plus assez […] C’est forte de cette phase d’écoute et soucieuse de respecter votre effort pour prendre la parole que je me sens en mesure aujourd’hui de vous proposer plus qu’un programme, un contrat présidentiel.”

Pour B. Hamon, si les mots employés et les énoncés ne sont pas les mêmes, en revanche les intentions paraissent identiques quand il affirme vouloir “permettre aux citoyens de faire irruption dans le processus démocratique”. Mais faute peut-être de temps, il réduit quelque peu la voilure et actualise la participation avec la création d’une plateforme collaborative internet où chacun peut proposer, discuter (25.800 contributions en deux semaines d’ouverture) et d’un conseil citoyen de 40 personnes tirées au sort parmi celles qui ont fait acte de candidature. Ce conseil est chargé de faire la synthèse des contributions et d’en dégager des propositions “pouvant alimenter la réflexion sur le programme”; il se réunit deux weekends au cours du mois de mars 2017 avec l’aide d’une équipe d’experts, et “dix défis à relever ensemble”. Il s’agit, non de remettre en cause le socle du programme, mais de l’enrichir. “Le projet présidentiel que nous proposons ne repose pas sur la croyance en l’homme providentiel. […] Notre projet de transition, qui pense les mutations du travail, l’urgence écologique, démocratique et sociale doit être construit en commun.” Mais à qui les candidats cherchent-ils plus particulièrement à s’adresser ?

Quels citoyens ?

 Pour promouvoir un produit les experts en communication parlent de “cibles”. La politique n’y échappe pas, surtout quand elle fait campagne, le produit  à valoriser étant un programme électoral avec des objectifs plus ou moins précis à atteindre et il convient, directement ou par médias interposés, de convaincre une majorité d’électeurs et d’électrices de la pertinence du produit bien entendu nettement meilleur que ceux des concurrents. Dans ce “marché” électoral, les candidats, “managés” par leurs consultants en “com”, précisent leurs cibles prioritaires : qui faut-il convaincre en premier ? C’est sans doute là qu’apparaît la plus grande différence entre les deux candidats.

En citant plusieurs exemples, S. Royal développe longuement “le lien social qui se délite”, et fait part de sa colère “quand on sait qu’il y a sept millions de pauvres en France […] Ces cris de détresse silencieuse, ces pauvres vies brisées, ces familles humiliées, ravagées par la misère et l’injustice, ces destins marqués au sceau d’une malédiction qui ne dit pas son nom, c’est tout cela que j’ai à l’esprit, là, à l’instant de m’adresser à vous, et c’est cela qui me donne le désir de me battre, de vaincre et de proposer cette politique d’alternance qui seule sera capable de surmonter les crises […] C’est l’homme qui crée la misère, mais c’est aussi l’homme qui peut aussi la détruire”, dit-elle en évoquant Joseph Wrésinski, fondateur d’ATD Quart-Monde il y a 60 ans; vaste mouvement dans lequel œuvrent de nombreux bénévoles pour: accompagner des hommes et des femmes dans la (re)conquête de leur dignité, alerter l’opinion et les politiques afin de refuser ce mal endémique de la pauvreté en agissant sur ses causes. S. Royal insiste également beaucoup sur les mauvaises conditions de travail d’un grand nombre d’ouvriers et d’employés, les bas salaires, les écarts de salaires entre hommes et femmes, le défi d’un logement correct pour tous… “Ces désordres sont insupportables. On est bien obligé de se dire que tout cela est comme une cicatrice sur le corps d’un pays qui a pourtant la plus belle devise du monde: liberté, égalité fraternité.” Une grande partie du programme de la candidate socialiste a ainsi été déterminée par le choix de s’adresser prioritairement aux classes populaires, manière aussi de chercher à contrer l’impact du Front national qui commençait à se développer de façon inquiétante.

Pour B. Hamon, la “cible” de son discours d’investiture est, non à l’opposé, mais pour le moins différente. Une seule allusion aux “personnes mécontentes. […] Il s’agit de transformer cette colère en une aspiration à construire quelque chose qui nous dépasse, nous transcende et nous tourne vers l’avenir”. Et cet avenir est, dit-il, représenté dans le film césarisé Demain  (réalisé par Cyril Dion et Mélanie Laurent) : “Quand on voit un film comme “Demain” on comprend que sans attendre les États, des millions d’êtres humains ont pris leur destin en main. Je veux incarner la correspondance politique à ces innovations sociales citoyennes, écologiques et solidaires.” (Le Monde.fr, entretien, “Je ne serais pas un candidat ligoté”, 4/02/17) Lors de son investiture, en faisant référence au prophétique Pierre Rabhi, B. Hamon confirme  cette approche: “Nous avons les clés pour faire en sorte que les choses changent […] Ce qui se pose là, c’est les conditions dans lesquelles nous allons vivre, dans lesquelles vivront nos enfants […]  Je crois dans l’intelligence collective. Je crois dans notre capacité collective et démocratique à  proposer des solutions.”

B. Hamon vise donc très clairement l’électorat de la “Sobriété heureuse” prônée par P.Rabhi, cet électorat qui a les moyens et la culture pour faire le choix de modes de vie écologiques en matière de travail, d’alimentation, d’habitat, d’énergie, de transport, etc. Si cette population du « bien vivre », de la société du “Buen Vivir” pour faire tendance…, semble être la plus porteuse des aspirations à la transition écologique et des innovations qui lui sont liées, peut-elle cependant constituer une base sociale suffisante pour faire majorité ? Certainement pas, en effet le mouvement issu d’une conscience commune disons écologique, à peine amorcé, n’est pas en mesure aujourd’hui de rendre largement crédible la prophétie de la sobriété heureuse aussi intéressante puisse-t-elle paraître. Cette orientation, si elle demeurait prioritaire, présente au contraire le risque d’éloigner du candidat les “gens de peu” dont parlait S.Royal, les “sans…”, qui constituent  selon André Gorz (Adieux au prolétariat, 1980, Galilée) “le prolétariat post-industriel” mais que rien n’agrège dans un vaste mouvement homogène, sinon de façon très minoritaire: DAL (Droit au logement), AC! (Agir ensemble contre le chômage, etc.), c’est-à-dire ceux et celles dont les préoccupations quotidiennes relèvent avant tout de “la sobriété malheureuse” subie, et sont prioritairement animés par une demande de protection et d’égalité dans tous les domaines, en espérant que les fins de mois ne soient pas constamment source de multiples inquiétudes et d’endettements insupportables (cf. “Soit le loyer, soit manger”, Le Monde, Lucie Soullier, 6/03/17), ce qui, admettons-le, ne dessine pas vraiment un futur désirable. Actuellement cet électorat, s’il ne s’abstient pas, penche dangereusement vers la candidate du Front national.

Toutefois, il semblerait que cela ait été entendu, et plusieurs journalistes de Médiapart en font état dans un long article: “Comment le fantôme du Front national pèse sur la campagne” (26-02-17), ils écrivent : “Sur le fond, l’équipe du candidat planche sur les axes de campagne que B. Hamon devra développer pour tenter de contenir le vote FN dans les milieux populaires, notamment autour des services publics, de la souffrance au travail ou du vieillissement de la population. Avec, à chaque fois, l’idée d’y apporter plus de sécurité et de protection. ‘Il ne faut pas seulement être dans la bataille de qualification pour le premier tour, prévient J.Guedj. Il faut aller chercher le FN sur la confrontation programmatique et faire sortir des sujets sous la toise médiatique, mais au cœur des préoccupations des Français.”  Le candidat Hamon devrait donc rapidement compléter son programme, pourquoi pas en s’associant à J-L.Mélenchon plus proche de ces réalités, mais le temps est compté…

Les programmes

Le programme de B. Hamon n’étant pas encore terminé, il n’est pas possible de proposer ici une comparaison exhaustive et détaillée avec celui de S. Royal. Toutefois si l’on s’en tient aux quatre thèmes (l’écologie, la révolution numérique du travail et le revenu universel d’existence (RUE), l’Europe, la démocratie) abordés par B.Hamon lors de son discours d’investiture, les points communs paraissent nombreux.

  • travail et protection sociale : en attendant une hypothétique mise sur orbite de la fusée RUE pour tous, B. Hamon propose de déclencher un premier étage dès 2018 pour les 18-25 ans “parce que justement ils expérimentent les bouleversements du travail, parce qu’ils ont besoin de l’autonomie pour pouvoir se projeter dans l’avenir”. Alors que S.Royal voulant “être la présidente du travail pour tous” proposait : une sécurité sociale professionnelle (idée avancée par la CGT), un revenu de solidarité active à la place du RMI (ce qui a été fait depuis) et pour les jeunes sans ressources “une allocation d’autonomie d’entrée dans la vie active en contrepartie d’une obligation de formation sérieuse”. La différence entre les deux candidats est à situer entre l’inconditionnel de la proposition Hamon et le conditionnel ou le “donnant/donnant” des propositions Royal, c’est une problématique importante du débat sur le RUE.  Par ailleurs, toute proposition de cet ordre ne devrait-elle pas être étudiée au regard de la réduction des inégalités économiques et sociales, dont la pauvreté est la partie la plus visible (aujourd’hui 8,5 millions de personnes entrent dans cette catégorie) ? Je suis loin d’être certain que le RUE offre réellement cette possibilité: “Il comblera les vœux des plus libéraux qui l’ont conçu dans la tradition de Milton Freidman afin de “libérer” complètement le marché de toute contrainte sociale. […] Ce serait un puissant instrument de dérégulation du marché du travail, qui n’en a pas besoin pour se dégrader davantage. Tout se tient. Un médiocre revenu de subsistance accomplit la prophétie négative de la fin du travail en découplant complètement travail et protection. Instaurer une nouvelle articulation du travail et des protections, par exemple à travers une sécurisation des parcours professionnels, représente au contraire la seule manière de sortir par le haut du chômage et de la précarité.” (Robert Castel, entretien, Alternatives économiques N°285, novembre 2009)
  • l’écologie occupe une place centrale pour B. Hamon: premier point de son discours auquel il consacre le plus de temps (22 m.); alors que S. Royal  parlait, non d’écologie, mais d’environnement et seulement en huitième position après la réforme de l’État, l’ordre économique, le travail, le logement, l’éducation, la santé, la sécurité; avant l’agriculture et l’Europe. Elle déclarait que la “France sera le pays de l’excellence environnementale […] Vous ne voulez plus de cette irresponsabilité qui détruit la planète, qui laisse la biodiversité s’épuiser et qui ne prépare pas l’après pétrole”. Pour B. Hamon, autoproclamé “candidat de l’écologie politique”, la transition écologique est la priorité des priorités: “si nous ne prenons pas le tournant de la conversion écologique, nous allons rater un grand rendez-vous proposé à la gauche dans son histoire. Cette transition je l’engagerai radicalement […] On ne peut négocier avec la nature.”
  • l’État est à réformer: de fond en comble pour B. Hamon avec une nouvelle Constitution et donc une VIe République, “simplement pour dire que cela fait maintenant 70 ans que nous vivons avec la Ve. Il est temps maintenant d’engager une nouvelle ère politique et démocratique s’appuyant sur des respirations, sur des contre pouvoirs”. S. Royal n’évoquait pas une nouvelle constitution mais une réforme en profondeur: “ensemble, nous allons donner un coup de jeune à cet État colbertiste, jacobin, centralisé à l’excès […] Ensemble, nous allons mettre l’État à l’heure de ce désir d’autonomie, de responsabilité civique et de liberté que j’ai senti monter d’un bout à l’autre de la France.”
  • La démocratie: beaucoup de proximité sur ce point. Il s’agit pour B. Hamon de la “faire respirer. Des citoyens demandent à ne plus être invisibles entre deux élections. […] On doit donc trouver des moyens qui permettent aux citoyens de participer à l’élaboration de la loi et à certains moments ils doivent pouvoir reprendre la main, c’est ma proposition du 49.3 citoyen: que le peuple puisse faire irruption dans les processus démocratiques!” Pour S. Royal “les citoyens pourront faire examiner par le Parlement une proposition de loi qui aura recueilli un million de signatures. Le développement des jurys citoyens et des budgets participatifs sera encouragé, et le référendum d’initiative populaire sera instauré.”
  • L’Europe: les deux candidats sont loin d’un Brexit, mais envisagent cependant de grandes réformes. B. Hamon: “l’hostilité de D. Trump à l’égard de l’Europe, qui fait écho à celle de Poutine, la fragilité du projet européen, nous mettent dans une situation inédite. Ce moins d’Amérique nous amène à devoir resserrer les rangs et j’aspire à un nouveau traité européen avec quatre axes prioritaires: une défense européenne, un traité de l’énergie, un investissement de 1.000 milliards d’euro dans la transition écologique, une régulation démocratique par l’assemblée parlementaire”; et la politique européenne ne doit pas se baser “sur un retour hypothétique de la croissance qui ne vient jamais” (le Monde.fr, 4-02-17). À l’inverse, S. Royal fixait un objectif de croissance à l’Europe qui “doit rester la grande ambition et la grande réalisation du XXIe siècle […] L’Europe que je veux doit élever le niveau de tous les pays et chaque individu et non pas les abaisser […] Il faut mettre en place un gouvernement économique de la zone Euro pour une politique de croissance coordonnée […] Cela prendra peut-être du temps, mais peut-être pas, si un jour tous les salariés d’Europe se lèvent et exigent d’autres règles, d’autres critères.
  • la finance, la grande absente ! Était simplement évoquée dans une courte phrase par S. Royal: “le règne sans fin du profit financier est intolérable à l’intérêt général”, alors que B. Hamon ne prononce même pas le mot (toujours en référence à son discours d’investiture).

Pourtant son prédécesseur, François Hollande, en avait fait son seul adversaire lors de son grand discours du Bourget le 22 janvier 2012: “Avant d’évoquer mon projet, je vais vous confier une chose. Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire que est mon adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en 20 ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. […] Cette emprise est devenue un empire.”

F. Hollande avait fait sensation et suscité une telle attente en France et en Europe, qu’il n’avait plus guère le droit à l’erreur. Mais l’empire ne s’est pas laissé faire et l’adversaire est très loin d’être terrassé malgré quelques légères avancées avec la loi bancaire de juillet 2013: “le gouvernement a mis en place les axes essentiels de la régulation G20: des banques avec davantage de capital (ce qui permet d’amortir les pertes en recourant moins à l’argent public) et des produits financiers toxiques mieux contrôlés. Il a aussi soutenu l’avancée de l’Europe vers l’Union bancaire, qui contribue à mieux surveiller les risques. Mais la déception se nourrit d’un engagement à minima et du sentiment d’une appétence plus grande à défendre les banquiers plutôt que l’intérêt général.” (Christian Chavagneux, “Régulation financière: désillusion”, Alternatives économiques N° 364, janv.17).

Ainsi, la toute puissante finance mondialisée demeure un nœud gordien bien entretenu par des néo-libéraux qui fondent leur politique économique sur la théorie du ruissellement. Cette théorie veut que la richesse mondiale détenue par une très petite minorité profite à tout le monde, y compris aux plus pauvres, par une multitude de petits ruisseaux: production et consommation de biens et de services appelant à la création d’emplois, impôts (le moins possible)… On pourrait en déduire que plus les  riches sont riches, moins les pauvres sont pauvres!  Ce qui est très loin de se vérifier dans les faits car il arrive fréquemment que des ruisseaux se tarissent ! Une étude récente ( OCDE “Les inégalités restent élevées…” nov.2016) “montre que les inégalités de revenu sont à des niveaux historiques, depuis 30 ans que les données existent, et plus intéressant encore, que la légère reprise de croissance de ces trois dernières années profite plus aux ménages les plus aisés… Les 10% les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de 2.3% et les moins aisés de 1,1%” (“Favoriser les riches, est-ce bon pour les pauvres?” Marie Viennot, France-Culture, 9/01/17)

On ne peut donc pas ignorer les questions posées par cet empire de la finance mondialisée ruisselante d’inégalités et de perversions inadmissibles: délocalisations, transferts de capitaux, fraude fiscale à grand échelle, salaires pharaoniques… Un programme politique ne peut faire l’impasse sur cette réalité totalitaire et doit pouvoir préciser ce qu’un pays comme la France peut entreprendre déjà sur son territoire, et participer à la construction d’instruments de régulation internationaux beaucoup plus contraignants que les actuels.

Le changement, c’est maintenant ?

Il y a bien longtemps en 1972, le PS avait inscrit en tête de son programme politique: “Changer la vie”, titre que l’on retrouvait dans le premier chapitre du Programme commun de la gauche qui inspirera nettement les “110 propositions” du candidat François Mitterrand en 1981. C’est également le titre de ce que fut l’hymne officiel du PS, chanté pour la première fois au congrès de Nantes en juin 1977: “C’est aujourd’hui que l’avenir s’invente/ Changeons la vie ici et maintenant” (refrain). Mais à partir de 1983 le PS ne change plus la vie, il s’adapte à la mondialisation tout en conservant l’idée du changement mais sans en préciser l’objet : en 2007 S. Royal a pour slogan “le changement, le vrai!”, alors que pour F.Hollande en 2012 “le changement c’est maintenant” et B. Hamon en a semble-t-il les clés: « Nous vivons dans un monde qui n’a jamais été aussi anxiogène, aussi menaçant. Nous avons les clés pour faire en sorte que les choses changent. »

Économie, social, écologie

Nous venons d’évoquer quelques unes des clés proposées par B.Hamon, certaines sont à préciser, d’autres restent à trouver… Rappelons simplement qu’en 1981 F. Mitterrand était devenu président avec un programme nettement centré sur un important interventionnisme économique et sur la recherche d’une plus grande justice sociale. S. Royal, nous l’avons vu, amplifie la dimension sociale et introduit l’écologie dans ses propositions, quant à F.Hollande il a su convaincre et rassembler toujours sur ces mêmes thèmes.

Ces thèmes doivent rester les piliers du récit politique de la gauche de gouvernement, tout en les adaptant aux grandes transformations en cours sur la planète Terre. Ce que B.Hamon a bien saisi, mais à trop s’afficher, après le retrait de Y. Jadot, en candidat de l’écologie politique, “je vais pouvoir m’adresser aux Français et retrouver ma liberté […] Je suis désormais le candidat de l’écologie politique” (le Monde.fr  24/02/17), il prend le risque qu’une bonne partie de l’électorat ne le voit qu’en vert ! Aussi doit-il intégrer plus clairement l’économie et le social, et se présenter comme le candidat de l’économie, du social et de l’écologie, ces trois éléments constituant un TOUT indissociable -si je parle de l’un je ne peux ignorer les autres- et fondateur d’un récit politique s’adressant à toutes les composantes de l’électorat. Il s’agit donc non seulement de “faire gagner l’écologie” comme n’arrête pas de le répéter EELV, mais de faire gagner ensemble l’économie réelle, la justice sociale et l’écologie. C’est me semble-t-il la condition politique pour espérer passer le premier tour, ce qui est très loin d’être acquis à ce jour.

Le graphique des résultats de la gauche aux élections présidentielles depuis 1965 montre que la victoire n’est pas nécessairement liée à un score élevé de l’ensemble de la gauche au premier tour, cependant un minimum d’au moins 43% semble requis, ce qui n’est pas le cas pour 2017 puisque d’après les sondages et sans compter E. Macron, il serait actuellement à peine de 35%.

presidentielles Gauche résultats-1965-2012Notons aussi que la dispersion des voix à gauche n’est pas nécessairement un facteur déterminant pour être présent au 2e tour: en 1981 et 1988 la gauche avait six candidats, sept en 2002 et 2007, cinq en 2012 ; en 2017 ils ne seront vraisemblablement que trois (Nathalie Arthaud, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon), ce qui ne veut pas dire pour autant que l’un d’eux arrivera en seconde position. Alors “chronique d’une défaite annoncée”? “Il n’y a pas un truc particulier à faire, à part échanger avec les électeurs. Je vis plus la campagne qui vient comme une étape dans la reconquête de la confiance et de la recomposition de la gauche.” (Barbara Romagnan, députée du Doubs, dans Médiapart 26-02-17). Recomposition… un mot et tout serait dit ! Il est aussi bien souvent question de refondation ou de réinvention, quelques exemples sur dix années :

refondation