Apeirogon : Palestine – Israël

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ap_01Je termine la lecture de Apeirogon de Colum McCann, livre étrange dans sa conception à la fois récit historique et roman, mais enthousiasmant, émouvant. À sa parution en 2020 [éd. Belfond], la critique a été particulièrement élogieuse : « On le déguste avec éblouissement et gratitude [Florence Noiville, Le Monde | 19 août]… Un hymne éblouissant à la mémoire et à la paix [Carine Azzopardi, FranceInfo | 13 oct.]… Le Chant pour la paix [Didier Jacob, Nouvel Observateur | 14 oct.]… Un livre monumental [Guillaume Erner, France Culture Les invité du matin | 25 sept] ».

Seule Alexandra Schwartzbrod dans Libération émet quelque réserve : « L’idée est de montrer toutes les facettes d’un conflit multiple et les liens de cause à effet entre les tragédies, parfois même l’absurdité de ce conflit. Le procédé est intéressant, brillant, mais il entrave terriblement la lecture, bride le romanesque et finit par lasser » [“Colum McCann, heurts d’Apeirogon”| Libération |11 sept 2020]. En fait, je n’ai été ni entravé, ni lassé, mais vraiment étonné par une œuvre aux multiples facettes…

ap_0Le cœur de l’ouvrage c’est d’abord l’histoire bouleversante de l’Israélien Rami Elhanan, père de Smadar, 14 ans, tuée dans un attentat en plein centre de Jérusalem-Ouest le 4 septembre 1997 (cinq morts dont trois adolescentes), et du Palestinien Bassam Aramin, père d’Abir, 10 ans, tuée le 20 janvier 2007 par le tir d’un jeune soldat israélien se sentant menacé, alors qu’elle se rendait à son école à Beit Jala, ville proche de Bethléem en Cisjordanie.

Les deux hommes n’ignorent rien de la violence de la guerre : à 17 ans, Bassam a été emprisonné pendant sept ans pour actes jugés terroristes. À 23 ans, Rami a fait la guerre du Kippour dans une compagnie de chars en grande partie décimée, “là où on nous apprend à avoir peur des arabes”. Mais la mort de leur enfant a complètement bouleversé leur vie, leur façon de penser et d’agir.

Je reviendrai plus longuement sur cette grande page de l’histoire israélo-palestinienne après avoir évoqué l’originalité de la composition du livre. Déjà le titre surprend : l’apeirogon serait une figure géométrique sans limite ou plus exactement un polygone au nombre infini de côtés, ce que j’ai bien du mal à me représenter ! Toujours est-il que Colum McCann a utilisé ce mot trouvé, dit-il, “par hasard, venant de nul part et tellement mystérieux” [France-Culture, op.cit.], pour en bâtir mille-et-un fragments (ou chapitres parfois très courts), tel le conte arabo-persan “Les Mille-et-une Nuits”, dans lequel tout finit par s’enchâsser. C’est bien le cas aussi dans Apeirogon, mais c’est loin d’être toujours évident à saisir !

Ainsi le chapitre 6 est consacré au dernier repas d’ortolans de François Mitterrand le 31 décembre 1995, quelque jours avant sa mort : « Ce mets incarnait à ses yeux l’âme de la France », écrit C. McCann ; est-il outré par cette dégustation rituelle d’un tout petit oiseau interdit de chasse et qui s’achète clandestinement autour de 100 € pièce ? En tout cas je le suis ! et ne serait-il pas alors plus juste de dire : “braver l’interdit incarne l’âme de la France” ?

Mais je crois que l’enchâssement est à rechercher ailleurs que dans les transgressions coutumières d’un ancien président de la ap_03République. Les oiseaux, ortolans compris, tiennent une grande place dans Apeirogon : « Je n’étais pas tellement intéressé par les oiseaux jusqu’à ce que j’aille à Jérusalem […]. Israël et la Palestine c’est la deuxième autoroute au monde pour les migrations d’oiseaux […]. Ils survolent cet espace aérien. Et souvent, ils atterrissent sur le sol et ils apportent en quelque sorte les récits d’autres endroits à ce lieu particulier. Nous avons là le lieu de rencontre de trois continents l’Afrique, l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie, lieu de rencontre des principales religions du monde […]. Oui, oui, il y a un conflit terrible et il y a énormément de tristesse. Il y a aussi une beauté incroyable là-bas. Je voulais capturer cette beauté à travers les formes de ces oiseaux migrateurs ». [France Culture | op.cit.].ap_04

Smadar avait accroché dans sa chambre une reproduction de la colombe de la paix de Picasso. « Ne laissez pas tomber le rameau d’olivier de ma main » [Yasser Arafat, assemblée générale des Nations-Unies |1974].

Je pourrais citer plusieurs autres fragments que je n’ai pas toujours su enchâsser dans le récit des deux pères sur lequel on revient toujours d’une manière ou d’une autre, et c’est là l’essentiel.

ap_05Bassam et Rami ont fait connaissance dans l’association Les Combattants de la paix : « Nous sommes un groupe de Palestiniens et d’Israéliens qui ont pris une part active au cycle de violence dans notre région : des soldats israéliens servant dans l’armée israélienne et des Palestiniens en tant que combattants luttant pour libérer leur pays, la Palestine, de l’occupation israélienne. Nous – au service de nos peuples, nous avons brandi des armes que nous nous sommes dirigées les uns contre les autres et que nous ne nous voyions que par des armes à feu – avons établi des combattants pour la paix sur la base des principes de non-violence ». [cf. également “Le long du mur, avec les Combattants pour la paix”| Camille Laurens, Gisèle Sapiro | Libération | 30 mai 2013]

Depuis, ces deux grands amis parcourent le monde pour raconter inlassablement, à des publics très divers, la mort de leur enfant, ap_06leur douleur et celle leur famille, les absurdités de la guerre en Palestine, et évoquer la parole et la non-violence comme seules armes possibles pour parvenir à la paix : « Nous vous demandons de retirer vos armes de nos rêves. Nous en avons assez, je dis, assez, assez […] La seule vengeance consiste à faire la paix. Nos familles ne font plus qu’une dans laap_10 définition atroce des endeuillés. Le fusil n’avait pas le choix, mais le tireur, lui, l’avait ». Le plus souvent ils sont accueillis chaleureusement, mais il arrive parfois qu’ils soient hués, traités de vendus, “terroriste un jour, terroriste toujours”… Comment peux-tu faire ça ? Tu soutiens des gens qui ont tué ta fille. Je ne comprends pas”…

Apeirogon m’a aussi permis de réactualiser des faits parfois oubliés. Ainsi, Rami est le mari de Nurit Peled Elhanan, dont le père Matti Peled (1923-1995), général de l’armée israélienne, après s’être illustré durant la “guerre des 6 jours” en 1967, était devenu militant pacifiste dénonçant l’absurdité de l’occupation d’une grande partie de la Cisjordanie et de Gaza.

Nurit, professeure de littérature à l’université hébraïque de Jérusalem, prix Sakharov en 2001, est connue comme une grande ap_07militante pacifiste. Aux obsèques de sa fille Smadar, elle refuse la présence des autorités israéliennes dont Benjamin Nétanyahou, pourtant ami d’enfance et d’études. Elle l’interpelle directement au téléphone : “Bibi qu’as-tu fait ?” puis l’accuse dans un long article publié par Le Monde Diplomatique en octobre 1997, et dans lequel elle ne mâche pas ses mots : « Et voilà : la plus monstrueuse parmi les monstruosités qu’on puisse imaginer a frappé notre foyer. Je répète donc aujourd’hui ce que j’ai dit, et avec encore plus de détermination, alors même que mes yeux ruissellent de larmes et que le visage mutilé de Smadar, notre petite et si belle princesse, est toujours là devant moi. Et j’ajoute : c’est la politique du premier ministre, “Bibi” Nétanyahou, qui a amené le malheur dans notre famille. […] Depuis trente ans, Israël a mené une politique désastreuse pour nous comme pour nos voisins. “Nous” avons occupé de vastes territoires, humilié et spolié des hommes et des femmes, détruit des maisons et des cultures. Et, par la force des choses, la riposte est arrivée. On ne peut pas tuer, affamer, boucler dans des enclaves et abaisser tout un peuple sans qu’un jour il explose. C’est la leçon de l’histoire. Mais “Bibi” n’a pas la moindre notion d’histoire. […] Il accusait mon père, partisan de la paix avec les Palestiniens, d’être un agent de l’OLP. En fait, “Bibi” est incapable de comprendre comment un homme peut être guidé par des idéaux de paix. […] Si l’on n’arrête pas cette folie, les flammes de la guerre consumeront tout ».

Mais comment arrêter cette folie ? En fin de lecture, je me suis demandé si la force de résister de manière non violente que ces familles israéliennes et palestiniennes puisent dans leur immense douleur, conduisait ou non à des changements dans la politique d’Israël à l’égard de la Palestine : “Bibi” est toujours là et même s’il est en difficulté et perd le soutien extravagant de D. Trump, la droite qu’il représente demeure obnubilée par l’idée d’aboutir à un État juif allant jusqu’au Liban, voire au-delà, et la gauche israélienne n’y voit plus très claire dans ses choix…

Et il y a le doute… exprimé par Daniela, amie de Smadar et blessée lors de l’attentat de 1997 ; elle échange avec Rami, non dans le livre mais dans un excellent film documentaire (à voir) : « je ne sais pas si ça vaut la peine de discuter. Je ne sais pas si ça nous mène à quelque chose. C’es décourageant. Je ne sais plus vraiment contre qui je suis en colère : contre le gouvernement israélien qui n’a pas réagi ? Contre les Palestiniens qui sacrifient leur vie ? Je ne sais plus contre qui je suis en colère… » [“Israël – Palestine les combattants de la paix”, documentaire réalisé par Shelley Hermon | France Télévisions | 2012]

Pour clore en gardant de l’espoir : Yigal et Araab, fils de Rami et Bassam, prolongent en public la mission de leurs pères : « Nous ne parlons pas de la paix, nous la faisons. Prononcer leurs prénoms [de nos sœurs] ensemble, est notre simple, notre unique vérité. »

Et une nouvelle récente peut renforcer cet espoir, en effet, pour la première fois dans l’histoire de l’occupation de la Palestine « une organisation israélienne, B’Tselem, dénonce un régime d’apartheid. L’organisation de défense des droits de l’homme israélienne accuse l’État d’entretenir un régime de suprématie juive entre le Jourdain et la Méditerranée. » [Louis Imbert, Le Monde | 12 janvier 2021 | rapport publié le 10 janvier en anglais]

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Références complémentaires

À propos de l’apartheid en Palestine, tribunes parues dans Le Monde en  septembre 2021 ; « Le terme “apartheid” permet de penser dans la durée l’asymétrie des relations israélo-palestiniennes », est le titre d’une tribune parue le 28 septembre et signée par un certain nombre de personnalités (dont Alain Gresh), en réponse à : « Antisémitisme : La question israélo-palestinienne ne doit pas être l’exutoire des passions primaires », autre tribune parue le 8 septembre, au contenu anhistorique et humiliant, signée par des personnalités (pas les mêmes !), dont on peut se demander ce que certaines font là…

Susan Abulhawa« Apeirogon : un autre faux pas colonialiste dans l’édition commerciale. Le dernier roman de Colum McCann mystifie la colonisation de la Palestine comme un conflit compliqué entre deux parties égales. »| Aljazeera-Opinion | 11 mars 2020

Raja Shehadeh, réponse à Susan Abulhawa : « Ce n’est pas l’affaire de Colum McCann dans son roman «Apeirogon» de fournir des solutions politiques au conflit. Il met en lumière d’une manière artistique très émouvante, l’humanité de deux individus, le père israélien qui a perdu un enfant tout comme il fait la perte du père palestinien. Comment pouvons-nous nous en offenser ? » [Mondoweiss | 3 juil. 2020 

La stratégie du “grignotage” / février 2015

Palestine, l’urgence d’un État de droit / déc. 2014

Palestine, un État / novembre 2013

4 réflexions sur “Apeirogon : Palestine – Israël

  1. J’ai été très intéressée par cette critique du livre Apeirogon. J’avoue que le fait que Spielberg en achète les droits pour en faire un film n’est pas pour me rassurer. J’avais lu aussi la critique qu’en avait fait Susan Abulhawa, auteur du magnifique « les matins de Jénine » et plus récemment le bleu entre le ciel et la mer dans Aljazeera et elle ne m’incitait pas à lire ce livre. Oui, en France, la critique est quasi unanimement très élogieuse, mais qu’en pensent les Palestiniens? Un autre son de cloche nous vient de Mondoweiss, par Raja Shehadeh, mais je sais gré à cette critique de replacer les protagonistes dans leur contexte réel. Les lecteurs de ce roman en ressortiront ils aussi convaincus de la responsabilité d’Israël, comme l’était la mère de Smadar ?

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  2. Susan Abulhawa, et ce n’est pas nouveau, est dans un radicalisme « tout puissant » qui me gène beaucoup. Et dans le cas présent, elle proclame en se trompant d’objet : un roman, même fondé sur une part d’évènements historiques, ne peut être une analyse politique partisane et encore moins un programme. Une œuvre romanesque fait surtout appel à l’imaginaire et Apeirogon est loin d’en manquer, et c’est cet imaginaire qui incite le lecteur à s’imaginer (avec possiblement pas mal d’émotions) dans les situations évoquées, en ressortira-il- plus convaincu des responsabilités d’Israël ? à chacun d’y répondre… en ce qui me concerne je n’ai aucunement examiné mes convictions au regard de ce roman, j’en retiens surtout comment deux familles dans le deuil, et que tout pourrait opposer, se retrouvent à faire la paix en elles et autour d’elles : « notre vengeance c’est de faire la paix », est-ce que ça fait avancer la cause palestinienne ou inversement la politique d’Israël? Qui peut le dire ? (texte article de Susan Abulhawa : https://gpthome69.files.wordpress.com/2021/01/apeirogon-critique_susan-abulhawa_mars-2020.pdf)
    En revanche, j’apprécie le sage point de vue de Raja Shehadeh : « Ce n’est pas l’affaire de Colum McCann dans son roman «Apeirogon» de fournir des solutions politiques au conflit. Il met en lumière d’une manière artistique très émouvante, l’humanité de deux individus, le père israélien qui a perdu un enfant tout comme il fait la perte du père palestinien. Comment pouvons-nous nous en offenser ? » (https://mondoweiss.net/2020/07/a-response-to-susan-abulhawas-review-of-colum-mccanns-novel-apeirogon/)

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  3. en lisant ce livre je me suis dit que Colum McCann est un sacré écrivain: il a trouvé une forme très efficace qui nous fait vraiment ressentir les questionnement des pères de Smadar et de Abir, mêlés à la vie quotidienne (il faut bien continuer à vivre malgré ces drames). Rami et Bassam sont des hommes, pères, maris… dont la politique actuelle de l’extrême droite Israélienne a fait des « adversaires » malgré eux
    Mais justement, Colum McCann ne parle presque que d’eux, pas de leur femme (entre autres) que je suppose aussi concernées qu’eux par le drame. Et si j’accroche sur ce plan, c’est qu’il me semble que c’est une des faiblesses de toute l’action associative menée pour la défense de la Palestine . Et dans ce que j’ai lu du livre, je n’ai vu ni intervention des femmes, ni critique de la politique du gouvernement Israélien actuel. S’indigner de l’absurdité de la situation actuelle Palestino- Israélienne me semble une erreurs d’appréciation : cette « absurdité » a apporté à Israël un état fort, capable de défendre un territoire sans cesse plus vaste, une économie très performante et puissante, avec une politique étrangère très convaincante et efficace… ce qui a son importance !
    En d’autre terme, Colum McCann traite le problème des relations palestino-Israéliennes comme le souhaite Netanyahou (sa politique est très efficace !)

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    • J’ai « adoré » ce livre. J’ai beaucoup aimé les interludes, cela me semble donner de la respiration au texte, et permet d’apprendre plein de choses. Pour moi ce livre reste un témoignage de vie de deux personnages que la douleur rapproche; ce sont par ailleurs deux personnages étonnants : comment ce « gamin » de 17ans qui passe sept années de sa jeunesse en prison, ressort ni aigri ni haineux mais au contraire désireux de connaitre l’ennemi et son histoire ! En aucun cas ce roman ne veut, me semble t il, essayer de résoudre politiquement la situation en Israël/ Palestine. Le mouvement pour la paix est bien une action collective, (il existe aussi des regroupements de mères), certes il ne résoudra pas les problèmes, mais peut créer une attitude nouvelle, un climat nouveau…
      La critique de Susan Abulhawa m’ a cependant troublée, je comprends sa crainte et souhaite que ce beau texte ne soit pas l’objet de films ni de doc trop grand public…
      Un dernier point ; les mères sont effectivement peu présentes, je le regrette, une écrivaine aurait sans doute traité les choses différemment, mais Colum McCann est un homme !

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